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Robert Emmet

Qui connaît en France Robert Emmet? Peut-être quelques lecteurs ont-ils un vague souvenir de sa mélancolique destinée. Il n’y a guère plus de cinquante années que ce jeune héros est mort sur l’échafaud, à peine âgé de vingt-trois ans, et ceux qui l’ont connu vivent encore; l’Irlande et l’Amérique honorent sa mémoire comme celle d’un martyr

ROBERT EJIMET.

de la liberté. Une si courte vie ne tient pas, il est vrai, grande place dans l’histoire, et cependant, grâce aux poésies de Thomas Moore, à quelques pages touchantes de Washington Irving, cet épisode des troubles de l’Irlande où figura Robert Emmet, est devenu une sorte de légende héroïque et romanesque. Il m’a semblé que, même après le poëte irlandais et le romancier américain, une simple biographie sans autre mérite que l’exactitude historique exciterait encore l’intérêt. Souvent la poésie n’égale pas le charme de la vérité, et la vie humaine apparaît, dans sa poignante réalité, plus romanesque que le roman, et plus tragique que la tragédie.

Robert Emmet, le héros de cette histoire, naquit â Dublin, en 1780. Sa famille, ancienne et honorable, était originaire du comté de Cork; elle appartenait à la race des gentilshommes de campagne [gentry], où se recrutent habituellement les hommes distingués en Irlande et en Angleterre. Son père vint s’établir à Dublin en 1760, au moment de son mariage;

il eut de sa femme, miss Élisabeth Temple', trois fils, qui devaient tous trois jouer un rôle éminent et laisser un nom illustre dans les annales de leur pays1 2 3. L’aîné, Temple Emmet, devint avocat au barreau d’Irlande en 1781, et, pendant les sept années que dura sa carrière (il mourut à trente ans) , s’éleva au premier rang, soit comme orateur, soit comme légiste. « L’éclat de son éloquence, la variété et la profondeur de ses connaissances en jurisprudence et en théologie étaient telles, » dit Grattai» dans ses mémoires, « que nul parmi les juges, les avocats et les évêques de l’Irlande n’aurait été capable de lui tenir tête dans la discussion ; il laissa,

1 Miss Temple descendait de sir William Temple, écrivain et homme d’État célèbre sous le règne de Guillaume III.

2 Temple Emmet, Thomas Addis Emmet, Robert Emmet. Il

eut aussi une fille, mistress Holmes, qui, dans cette famille remarquablement bien douée, ne se montra inférieure à ses frères ni par l’élévation du talent, ni par l’énergie des convictions. Il reste d’elle une brochure éloquente, publiée sans nom d’auteur au moment de l’acte d’union. {United lrishmen , Madden.)

en mourant, une réputation qui depuis ne fut jamais égalée'. » Doué de talents moins brillants, mais non d’un esprit moins remarquable que son frère aîné, Thomas Addis Emmet fit ses études en Écosse, à FUniversité d’Édimbourg. Sir James Mackintosh , son compagnon d’études et son ami, parle souvent de lui avec éloge dans ses mémoires, et dit l’avoir vivement exhorté à embrasser la profession d’avocat. Thomas Addis Emmet suivit ses conseils, et fit son droit à Londres. C’était cependant plutôt comme homme politique que comme avocat qu’il devait un jour se faire connaître en Irlande. Mais le plus célèbre des trois frères, celui dont les talents, le caractère, la tragique destinée doivent exciter à plus d’un titre l’intérêt de la postérité, fut le jeune et infortuné Robert Emmet.

S’il est vrai, comme on l’a dit, que les hommes distingués sont avant tout les fils de leur mère, il

1 Grattan’s life and tintes .

no B EUT EM MET.

serait' curieux de reconnaître dans le tour particulier de leur esprit et de leur caractère, la trace de cette influence féminine qui fait souvent avec le destin de leur vie un étrange contraste. Le père de Robert Emmet était un homme honorable, d’un esprit simple et ferme, mais ordinaire. Quelques lettres de sa mère, publiées dans la vie de Thomas Addis Emmet1, nous révèlent une nature délicate et fière, une sensibilité vive et un esprit pénétrant. De ses trois enfants, celui qui lui ressembla le plus fut le jeune Robert, né bien longtemps après les autres, lorsque déjà sa jeunesse s’était enfuie, et que

ses fils aînés avaient atteint l’âge d’homme. L’amour

qu’elle portait à ce troisième fils lui inspira des soins

1 Madden, the United Irishmen, their Lives and Times, Thomas Addis Emmet, Robert Emmet. Le docteur Madden a publié la vie des principaux chefs des Irlandais Unis. C’est dans la biographie de Robert et de Thomas Addis Emmet que l’on peut trouver, sur la vie de ces deux hommes célèbres, des renseignements d’une parfaite exactitude, puisés aux meilleures sources et recueillis avec un soin pieux pour leur mémoire.

KOBERT EMET.

particuliers, auxquels celui-ci répondit par delà toute espérance. Il annonça de bonne heure de rares et brillantes facultés. Un singulier mélange d’enthousiasme et de sagacité, une grande force d’attention, une ardente et poétique imagination jointe à un esprit exact et pénétrant, le rendaient également propre aux études littéraires et scientifiques. Il se distinguait aussi par une indomptable énergie de volonté unie à une grande douceur de caractère. Ce n’est pas sans intérêt que l’on voit se dessiner dès l’enfance les premiers traits des natures d’élite; et Madden raconte dans la vie de Robert Emmet une anecdote, puérile en apparence, mais qui révèle la force de sa volonté et la pénétration de son esprit.

*11 eut de bonne heure la passion des sciences exactes ; les mathématiques et la chimie furent dès l’âge de douze ans ses études favorites. Il avait l’habitude de faire des expériences de chimie dans la maison de son père. A la suite d’une de ces expériences, il se mit à étudier un livre d’algèbre, et chercha la solu-

tion d’un problème qui, de l’aveu de l’auteur, était de la plus extrême difficulté. Dans sa préoccupation, il porta imprudemment la main à sa bouche, et s’empoisonna avec du sublimé corrosif, qu’il venait de manipuler peu d’instants auparavant. Les violentes douleurs qu’il éprouva aussitôt l’avertirent de son danger, et de la cause de ses souffrances. Toutefois, craignant qu’en punition de son imprudence On ne lui interdît désormais l’usage de ces dangereuses expériences, il ne voulut prévenir personne ; il descendit dans la bibliothèque de son père, prit un volume de l’Encyclopédie, et trouva à l’article Poison, que la craie délayée dans de l’eau était recommandée comme remède dans un cas pareil au sien ; se souvenant qu’il avait vu de la craie au fond d’une remise attenante à la maison, il descendit dans la cour, brisa la* porte de la remise qui était fermée, parvint à trouver cette craie, en fit usage, et se remit tranquillement à l’étude du problème qui le préoccupait. Le lendemain matin, son précepteur, le

docteur Lewis, le voyant paraître à déjeuner, la figure si décomposée qu’il en était à peine reconnaissable, l’interrogea avec anxiété, et obtint de lut l'aveu qu’il avait passé toute la nuit dans de cruelles tortures, mais que profitant de l’insomnie, il n’en avait pas moins continué à étudier son problème, et l’avait résolu.

Le docteur Lewis, chargé de l’éducation de Robert Emmet, était un ministre protestant d’un esprit éclairé et d’opinions libérales. Il prit plaisir à cultiver les dons variés de cette riche nature, et ce fut lui, dit-on, qui le premier inspira à son jeune élève la haine de l’intolérance et de l’oppression religieuse. Après avoir suivi successivement l’école de Samuel White dans Camden-Street, célèbre à cette époque, surtout pour les études mathématiques, et les cours de Trinity College, Robert Emmet entra, en 1796, à l’Université de Saint- Columbo. Saint-Columbo s’élève à quelque distance de Dublin, sur une colline d’où l’on embrasse au loin la vue de la mer,

de la ville, des montagnes, et de cette baie que les Irlandais, dans leur patriotique orgueil, comparent à la baie de Naples. Il poursuivit ses éludes avec un grand éclat, et obtint chaque année des prix dans diverses facultés. On montre encore à Sainl- Columbo les débris d’un temple de forme circulaire, au-dessus de noirs rochers que le soleil couchant colore d’une teinte rosée. C’était là, dit-on, à l’ombre d’un hêtre, sur un tronçon de colonne brisée, que Robert Emmet allait s’asseoir, songeant déjà, dans ses ardentes et tristes rêveries, aux souffrances et aux injures de son pays.

Pendant que son enfance studieuse s’écoulait sous les paisibles ombrages de Saint-Columbo , l’orage grondait au dehors, et les troubles sans cesse renaissants de l’Irlande éclataient enfin en une insurrection redoutable. La rébellion de 1798, étendue sur toute la surface du pays , fut un moment sur le point de réussir. Il n’entre pas dans notre intention de retracer ici cès années mémorables ;

quelques observations préliminaires sont cependant indispensables , et il importe , pour l’intelligence du sujet, de remettre sous les yeux du lecteur le tableau d’événements ignorés ou plutôt oubliés de nos jours.

On l’a dit si souvent qu’il est presque inutile de le redire, la domination anglaise en Irlande n’a été , durant des siècles , qu’une longue tyrannie d’autant plus odieuse qu’elle empruntait les formes de la liberté. D’un côté la population catholique, réduite à l’état d’esclavage , soumise à un code de lois draconiennes qui la privait non-seulement de tous les droits du citoyen, mais des premiers droits de l’homme, et de l’autre un vain simulacre de gouvernement représentatif, tel était encore au temps où vécut Robert Emmet l’état social et politique de ce malheureux pays4. Le Par-

1 II suffira de quelques exemples pris au hasard pour juger des lois qui opprimaient alors le peuple irlandais. Non-seulement les catholiques se trouvaient exclus de tous les emplois

Icment protestant de l’Irlande catholique siégeait comme une garnison dans un pays conquis. Corn-

civils et politiques , mais il était interdit à un catholique de porter des armes pour sa défense personnelle ; celui qui l’attaquait et le dépouillait sur la grande route n’était passible d’aucune peine. En vertu d’une loi de délation, celui qui dénonçait un catholique entrait immédiatement en possession de sa fortune. Il était interdit aux parents de diriger l’éducation de leurs enfants, et l’enfant, s’il venait à abjurer sa foi, héritait aussitôt de la fortune de son père. Il était interdit au catholique de posséder par voie d’achat ou d’héritage des propriétés territoriales, etc., etc. Suivant une déclaration solennelle du lord chancelier en pleine cour de justice (1769), l’existence de la grande majorité de la nation n’était pas reconnue par la loi, et ne dépendait que de la tolérance du gouvernement. Sur les vices de T administration anglaise en Irlande, voyez M. Gustave de Beaumont : De l’Irlande sociale , politique et religieuse ; — Life of Curran by his $on.

De l’aveu même des Anglais d’aujourd’hui, les plus sincères admirateurs de l’Angleterre sont obligés de passer condamnation sur sa politique d’autrefois. Voyez là-dessus Harwood’s Irish Rébellion ; Past and présent policy of England towards Ireland , par Greviile.

« Parlez de l’Irlande à un Anglais,» dit quelque part Sidney Smith, « et vous avez aussitôt affaire à un idiot ou à un scélérat. »

posé d’une chambre des lords et d’une chambre des communes dont la durée n’avait pas de terme fixé par la loi , il n’était en réalité qu’une assemblée de dictateurs perpétuels, gouvernant au nom d’un pouvoir étranger. Toute liberté lui était donnée d’opprimer à son gré le peuple qu’il était censé représenter ; mais , à la moindre velléité d’opposition, le gouvernement anglais lui faisait aussitôt, à l’aide de mesures violentes, sentir son état de dépendance, quand il n’achetait pas ses votes par un trafic incessant de corruption. Le Parlement, la justice, l’administration, tout était vénal en Irlande, de sorte qu’en réalité l’Irlandais protestant n’était guère plus libre que son compatriote catholique. Soumis comme lui à un pouvoir étranger dont il n’espérait ni justice ni miséricorde, . il n’achetait la faveur de ses maîtres qu’en leur li-

vrant les intérêts de son pays. Esclave et tyran tout ensemble, il se faisait entre leurs mains l’instrument de l’oppression des autres. Tout cet écha-

ROBERT EMMKT.

faudage de tyrannie , sans égal dans le inonde , était couronné par un vice-roi qui, ne résidant presque jamais en Irlande, restait la plupart du temps aussi ignorant qu’ignoré du pays qu’il avait à gouverner. La charge de vice-roi d’Irlande était une sinécure dont le ministère anglais disposait dans un intérêt politique, et qui servait souvent

à réparer la fortune de quelque grand seigneur

ruiné. «

On comprend difficilement comment l’étroite distance de la mer d’Irlande pouvait ainsi séparer un peuple libre d’un peuple esclave. La grandeur du gouvernement de l’Angleterre, la sage équité de ses lois ne faisaient que mieux ressortir l’hypocrite dureté’ de sa conduite. Un citoyen anglais, qui n’eût jamais permis à un policeman de pénétrer dans sa maison sans un warrant conforme à la loi, ne pouvait pas traiter une nation voisine comme ses possessions des Indes ou ses colonies des Iles Ioniennes; la nécessité de colorer l’arbitraire d’un

certain décorum de légalité , le rendait peut-être plus haïssable encore1. L’iniquité constante de cette politique fut, durant des siècles, une de ces étranges anomalies si fréquentes dans le pays de tous le. plus fécond en contrastes et en inconséquences. Grâce à son admirable constitution-, effet combiné du temps, du hasard, et de la sagesse des hommes, l’Angleterre a toujours eu le privilège de fixer les regards du monde. Objet tour à tour d’admirations passionnées et de haines aveugles, cette grande, heureuse, et singulière nation peut avec quelque apparence de vérité servir de thème' aux déclamations les plus opposées. En effet, on a vu parfois les Anglais se dévouer avec une ardeur désintéressée à de nobles causes , à l’abolition de la traite par exemple , et cependant tout n’est pas faux dans les banales accusations que soulève toujours chez l’étranger leur égoïste politique. Ils ont jusque dans

1 Voir là-dessus : De l’Irlande, par M. Gustave de Beaumont.

l’emportement de leurs passions une conviction sérieuse qui commande le respect, sans inspirer la confiance ; plus orgueilleux que fiers, plus naïfs que sincères , plus honnêtes qu’élevés , plus justes que généreux, leur foi superbe en la grandeur privilégiée de leur race est tout ensemble leur force, leur vice et leur excuse. Chez les nations plus encore que chez les individus, le bien et le mal découlent souvent de la même source.

Supérieurs à leurs voisins par la facilité , la grâce et l’ardeur, par une certaine vivacité héroïque, les Irlandais furent pendant longtemps aussi calomniés qu’ils étaient opprimés ; le caractère des vaincus n’a guère été peint que par les vainqueurs. On est aisément sévère pour les peuples vaincus ; et madame de Staël a dit quelque part : « Les nations méritent leur sort quel qu’il soit. » La sentence peut sembler rigoureuse et ne paraît pas tout à fait juste, car on réussit souvent par ses vices, tout comme on échoue par ses vertus. L’indomptable persévé-

rance des Anglais , leur résolution d’en venir à leurs fins par tous les moyens, peut être une qualité si l’on veut, mais ne saurait s’appeler une vertu ; le naturel* aimable des Irlandais, leur générosité confiante n’est assurément pas un vice, et leur a beaucoup nui dans la lutte qu’ils eurent à soutenir contre une politique à la fois dure et perfide. Il faut le dire à son honneur, jamais ce peuple n’accepta son humiliante dégradation , et son histoire n’est que la succession de ses efforts toujours renouvelés et toujours impuissants ponr secouer le joug.

La longue lutte de l’Irlande contre l’Angleterre fut au fond, quoi qu’on en ait cru, plutôt une guerre de nationalité qu’une guerre de religion. La religion servit de voile aux passions politiques ; elle devint d’un côté l’étendard de la révolte et de l’autre le drapeau de la persécution. Mais en 1798, si l’armée de la rébellion était catholique, la plupart des chefs étaient protestants. Du côté du nord, on en comptait

un grand nombre jusque clans les rangs du peuple1. Chose étrange, les catholiques ne furent pas au début les plus ardents dans la guerre de l’indépendance. On eût dit que leur âme brisée par la servitude se refusait à l’espoir d’un meilleur avenir. Aussi ne faut-il pas s’étonner si l’esprit d’hostilité entre les deux nations survécut longtemps à l’émancipation des catholiques. Aujourd’hui même encore , si vous rencontrez dans les vertes campagnes de l’Irlande un petit paysan aux joues rosées , aux cheveux dorés comme un rayon de soleil , il vous dira d’un air fier et résolu : « Mon père était un rebelle. » C’est là son titre de noblesse. Et cependant, par prudence, par respect pour les intérêts bien entendus de leur pays, les historiens de la rébellion font précéder leur récit d’une certaine déclaration de « loyalty » vis-à-vis de l’Angleterre. En renouvelant le souvenir

1 Lord Fitz Gerald et les Emmet, entre autres, étaient protestants.

de ces luttes récentes, ils n’osent dire toute lpur pensée; on sent qu’ils marchent sur des cendres encore brûlantes , sur une lave à peine refroidie.

A la fin du siècle dernier, l’heureuse révolution d’Amérique apportait déjà d’au delà des mers aux gouvernements comme aux peuples de redoutables enseignements; mais ce fut surtout au souffle de liberté s’élevant de l’autre côté du détroit , que l’on vit en Irlande s’agiter les esprits, s’enflammer les imaginations , et se réveiller le sentiment du droit. La France , avec cet amour désintéressé de la justice et de l’humanité qui est l’éternel honneur de la révolution de 1 789 , apparut alors aux opprimés comme l’ange libérateur du monde. Il y eut toujours entre l’Irlande et la France une certaine sympathie qui éclata plus vivement que jamais à l’aurore de la révolution française. On vit en effet l’esprit public se réveiller en même temps dans les deux pays. A Dublin , et dans toutes les villes du littoral , les volontaires armés pour la défense des côtes pendant la

guerre d’Amérique , sc transformèrent en une vaste association qui prit le nom d’Association des Irlandais Unis. Réclamer les libertés de leur pays vis-àvis de l’oppresseur étranger, non en esclaves suppliant leurs maîtres, mais en hommes résolus de les soutenir à la pointe de l’épée ; réunir tous les rangs de la société sous l’étendard d’une nationalité qu’aucune tyrannie n’avait pu dompter ; tel était le but des Irlandais Unis *. Fidèle à la maxime connue de diviser pour régner, l’Angleterre avait sans cesse fomenté les factions et les haines religieuses afin de mieux établir sa domination. Animés par l’esprit généreux de la révolution française , les Irlandais

4 L’association des Irlandais Unis fut fondée en 1771 par le général Russell et Théobald Wolfe Tone ; elle se divisait en comités de baronies, de comtés, de provinces, et enfin en un comité supérieur, qui prenait le nom de Comité national. Les membres s’engageaient sous le sceau du serment à se garder mutuellement le secret, et à répandre leurs principes par tous les moyens de propagande publique et privée qui seraient en leur puissance.

ROBERT EJIMET.

Unis prirent pour drapeau la tolérance mutuelle, et l’oubli , dans l’intérêt commun, de toutes les divisions religieuses1.

A son début (1791), l’association des Irlandais Unis ne demandait que la réforme du Parlement, une représentation nationale réelle et complète, et l’émancipation des catholiques. Ses chefs n’élevaient pas plus haut leurs vœux et leurs espérances; et pourtant ils pensaient que toutes les misères de

1 Ce fat à cette époque qu’on vit un auditoire composé par moitié de catholiques et de calvinistes écouter avec recueillement le même sermon. Un homme exécuté à Carrick Fergus marcha au supplice accompagné d’un côté d’un prêtre catholique et de l’autre d’un ministre presbytérien . Si l’on était curieux de connaître les plans et les espérances des Irlandais Unis, il faudrait lire l’interrogatoire de Thomas Addis Emmet et de Mac Neveu, dans les United Irishmen (Madden). On trouve aussi dans les Mémoires de lord Holland ( Memoir of the ichig party) une appréciation très-équitable, remarquable chez un Anglais, de la politique des Irlandais Unis, de la justice de leur cause, et de ses chances de succès. Sur l’organisation intérieure de l’association des Irlandais Unis, voir Madden, tome n, appendice.

l’Irlande venaient de la domination anglaise; délivrée de ce joug, elle reprendrait le cours naturel de ses prospérités ; l’oppression religieuse était, selon eux, le moindre de ses griefs ;s son commerce, ses manufactures , toutes les sources naturelles de sa richesse se trouvaient taries par une tyrannie inquiète et jalouse; par moment ils allaient .jusqu’à entrevoir et désirer la séparation définitive de l’Irlande et de l’Angleterre; ce remède suprême leur paraissait la seule délivrance de ses maux. Cependant ce ne fut qu’en 1798, lorsque l’insurrection eut éclaté malgré eux et échappé, comme il arrive toujours, à la direction de ses chefs, qu’ils embarquèrent leur fortune et celle de leur pays dans celte périlleuse aventure. En peu de temps l’association s’étendit sur toute la surface du pays ; les hommes les plus distingués de l’Irlande la dirigeaient de leurs conseils; elle comptait dans son sein l’intelligence et le rang. Le vent de la popularité soufflait du côté de la rébellion. On se figure difficile-

ment ce que peut être la soif ardente d’une liberté encore inconnue et colorée des plus séduisants prestiges de l’imagination, chez un peuple dont la pas-

sion égale l’inexpérience; passion dangereuse, car pour l’éternel malheur des nations opprimées, l’apprentissage de la liberté ne se fait que par la liberté même. « Je ne sais quelle flamme héroïque, » dit lord Cloncurry dans ses mémoires, « s’était alors allumée dans toutes les classes de la société. Au barreau, à la chaire, dans le salon du grand seigneur, comme dans la cabane du paysan, la même étincelle électrique faisait vibrer les âmes à l’unisson, et animait d’un mâle courage jusqu’au cœur des femmes et des enfants1. » L’attachement du peuple irlandais à son aristocratie, trait distinctif du caractère national, ne rendait que plus aisée cette union de toutes les classes dans un but commun. Malgré le respect qu’on doit aux faits accomplis, on

1 Lord Cloncurry , and his limes ,

peut affirmer que si jamais cause fut juste et mérita de réussir, ce fut celle de la rébellion de l’Irlande; si jamais passions furent généreuses et sincères, ce furent celles qui animèrent les Fitz Gerald , les Emmet et les O’Connor. Qu’étaient les griefs des colonies de l’Amérique ou de l’Angleterre sous Jacques II, auprès de ceux de l’Irlande? Si l’on n’admet pas en politique une morale à deux faces, indulgente aux vainqueurs et sévère aux vaincus, on doit convenir que jamais peuple ne fut plus opprimé, et par conséquent rébellion plus légitime. « Si l’on s’étonne, dit avec raison monsieur Duvergier de Hauranne, * c’est qu’une nation de plusieurs millions d’hommes ait supporté un pareil joug si longtemps1. »

Il n’est pas sans exemple dans l’histoire du monde qu’un peuple faible ait secoué le joug d’un voisin plus puissant que lui. Pauvres et sans armée, les Suisses ont, au moyen âge, chassé les Autrichiens de

1 Revue (les Deux Mondes, 1840.

leurs montagnes ; envahis un instant par l’Espagne, les Portugais ont, au xvic siècle, recouvré leur indépendance. Nous avons vu de nos jours la Grèce s’affranchir du joug de la Turquie, et la Belgique se séparer de la Hollande. En 1798, l’Angleterre humiliée par l’échec de la guerre d’Amérique, en hostilité avec la France , inquiète et effrayée des mouvements de l’Irlande, comme l’est toujours au fond l’oppresseur vis-à-vis de l’opprimé, n’était pas l’Angleterre que nous voyons aujourd’hui. Il faut se défier de cette disposition trop naturelle à juger d’après l’événement, à décider que ce qui n’a pas été ne pouvait nécessairement pas être. Peut-être l’amour-propre se sent-il plus à l’aise du côté du vainqueur, et l’on ne compromet pas son jugement en démontrant, sans grands efforts de sagacité, que ce qui a réussi devait réussir, que ce qui a échoué devait échouer. L’éblouissement en face du succès altère cependant toute vérité, même dans le passé, et mieux vaut le temps où l’on se vantait de mépriser

la fortune, où les vaincus se sentaient au fond de l’âme plus fiers que leurs vainqueurs.

Les Irlandais ne ressemblaient pas, il est vrai, à ces fiers enfants des puritains, élevés à l’ombre d’une foi libre et forte, qui firent pour la première fois, sur les rivages du nouveau monde, reculer la fortune de l’Angleterre. Il y eut toujours chez les sauvages habitants de la verte Érin un mélange de dispositions diverses, qui leur aurait rendu difficile de trouver une forme de gouvernement capable de les satisfaire. La haine de la tyrannie, de certains instincts révolutionnaires et insurrectionnels, s’alliaient en eux au goût des pompes et des splendeurs monarchiques. Peut-être trouverait-on en France la trace de contradictions semblables. « Ils sont mauvais comme sujets, » disaient les Anglais, « et pires encore comme rebelles. » Si l’insurrection eût triomphé, il était à craindre que toute cette masse catholique, ignorante et aveugle, dégradée par des siècles de persécution, ne se retournât contre ses chefs ; la guerre

commencée au nom de la liberté, serait alors devenue une sorte de jacquerie, de guerre servile, et les généreux chefs de la rébellion en eussent été les premières victimes. On se trompe cependant en mal comme en bien, et l’humanité n’est pas toujours si mauvaise qu’on la fait. Qui n’eût, lors de la brusque émancipation des esclaves, en 1 848, prévu des scènes de violences dans les colonies 'françaises ? Qu’en a-t-il été cependant? La justice et la liberté ont triomphé paisiblement, sans désordre et sans effusion de sang.

Quoi qu’il en soit, l’événement a donné raison, on doit le reconnaître, aux patriotes modérés de l’Irlande, à ceux qui comme Grattan, Curran, Ponsonby, Barrington, etc., pensaient qu’attaché à un grand gouvernement libre, leur pays devait revendiquer ses droits sans prétendre à la séparation. Ils se dévouaient avec talent et courage à une tâche ingrate ; ils travaillaient à faire pénétrer quelque vérité dans les formes mensongères d’une vaine et fausse consti-

tution. Malgré leiirs efforts infructueux, ils comptaient encore sur la puissance de la liberté pour contraindre l'oppresseur à rendre tôt ou tard justice aux opprimés. De leur vivant, ils ne devaient pas voir se lever l’aurore de jours meilleurs pour l’Irlande. Plus heureux que ses devanciers, O’Connell se servant tour à tour vis-à-vis de l’Angleterre de l’aiguillon du remords, de la crainte et de la pitié, prêta depuis à la même politique un éclat et une grandeur qui ont fixé les regards de l’Europe attentive. Ceux auxquels l’avenir a donné raison, ont le droit de dire qu’ils ont été les plus sages. Et cependant, même au point de vue du bon sens, on ne doit pas condamner les patriotes irlandais qui, encouragés par l’heureuse fortune des rebelles d’au delà des mers, prévoyaient et désiraient une autre issue. On oublie trop facilement que les contemporains n’avaient pas le secret de l’avenir. En vérité rien n’était plus incertain, et ce secret que possèdent les historiens les rend souvent injustement dédaigneux des espérances et des

passions de leurs devanciers. « En histoire comme en guerre malheur aux vaincus ! » dit éloquemment monsieur de Lamartine. « Ce ne sont pas les contemporains seuls qui sont adulateurs du crime heureux ; l’avenir l’est aussi. Il y a dans l’humanité tout entière une certaine inclination lâche ou perverse, qui la porte à donner raison à ce qui a force, et à condamner sans examen ce qui a succombé h » C’est là, en effet, un des caractères de la tyrannie heureuse, de faire pénétrer le mensonge jusque dans le fond même des âmes.

Au nombre de ceux à qui les souffrances de l’oppression étaient le plus amères, et qui ne pouvaient accepter le repos sans honneur dans un pays esclave, il faut compter au premier rang le frère aîné de notre héros. Thomas Addis Emmet fut un des principaux acteurs de la rébellion de 1798. Entré en 1796 dans l’association des Irlandais Unis, il la dirigea par la

1 M. de Lamartine, Vie de César .

li O II ERT EMMET.

sagesse de ses conseils, plutôt encore qu’il ne prit une part active à l’insurrection. D’un naturel fier, •réservé, silencieux, quoique plein de passion, d’un esprit large et d’un cœur bienveillant, mais dominé par des principes inflexibles et prêt pour sa cause à tous les sacrifices, Thomas Addis Emmet avait plusieurs des qualités nécessaires à un chef de parti. « Lord Fitz Edward Gerald, » disaient les Irlandais, « était le plus aimable, le plus noble et le meilleur des hommes, mais ce n’était pas lui qui pouvait mener à bien une révolution l’homme qu’il nous fallait était Thomas Addis Emmet1. » Il devint en 1798 avec lord Fitz Gerald, lord Cloncurry, Arthur O’Connor, un des membres du Directoire exécutif proclamé dans la ville de Wexford, pendant un des courts triomphes de l’insurrection. De concert avec le général Russell et. Théobald Wolfe Tone, il prit la résolution de de-

1 Thomas Addis Emmet. Madden, United Irishmen. «Des Irlandais Unis le plus habile et le plus capable, dit aussi lord Holland dans ses Mémoires, était Thomas Addis Emmet. »

ROBERT EMMKT.

mander dans la lutte que soutenait l’Irlande contre l’Angleterre, les secours du Directoire et de la République française1. Théobald Wolfe Tone partit pour la France chargé de traiter personnellement des affaires de l’Irlande avec le général Hoche. On raconte que leur dernier entretien, avant le départ de Tone, eut lieu dans un petit champ de forme triangulaire, situé sur une hauteur auprès de Rathfarnham ; c’était l'habitation de campagne de Thomas Addis Emmet. En se séparant de ses compagnons, Emmet leur fit remarquer que ce champ était exactement semblable

1 Comme le remarque avec raison Thomas Moore dans la vie de lord Fitz Gerald, si l’on était tenté de reprocher aux Irlandais Unis d’avoir dans leur faiblesse demandé le secours des Français, il faudrait se souvenir que les auteurs de la 'révolution de 1688 se 'crurent, à tort ou à raison, permis d’aller chercher l’armée du prince d’Orange, non pour se délivrer du joug d’une nation étrangère, mais pour renverser le gouvernement de leur pays. C’était l’avis de l’empereur Napoléon que l’expédition du général Humbert en 1798 avait toutes chances de succès, et qu’elle eût, sans des circonstances purement accidentelles et impossibles à prévoir, infailliblement assuré la délivrance de l’Irlande.

BOJIEHT EM MET.

à celui où Guillaume Tell et les conjurés de la Suisse avaient juré la ruine de l’ Au triche et la délivrance de leur pays *.

Mais ces jours d’espérance furent de courte durée.

Le désastre de la flotte et de l’expédition française, en 1798, acheva la défaite de l’insurrection. L’Angleterre se précipita sur l’Irlande comme un taureau furieux, aveuglé par la colère. Le sang coula par torrents, et que de nobles vies furent alors sacrifiées

à la plus juste des causes ! L’effroyable répression de 1 798 fut la Terreur de l’Angleterre, disent les Irlandais dans leur amer ressentiment. Il y a peut-être quelque exagération dans cette comparaison ; toutes les atrocités commises par les hommes d’Orange et les cours martiales, les massacres, les tortures, les . exécutions sans jugement, bien que non-seulement tolérés, mais encouragés par le gouvernement anglais , ne purent être aussi directement l’œuvre de

1 Tone’s life.

lord Camden et de lord Castlereagh, que les crimes de la Terreur le furent de la Montagne et du Comité de salut public. « J’ai vu cependant, » disait un prêtre qui , par une singulière fortune , s’étant trouvé successivement en France durant l’année 1 793 et en Irlande en 1798, eut ainsi le triste avantage de pouvoir comparer les deux terreurs, « j’ai vu la vie humaine traitée avec autant de mépris en Irlande qu’en France, mais je n’ai jamais vu en France de malheureuses créatures expirant dans les supplices de la torture1. » En effet, la torture fut en Irlande une singu- #

Hère aggravation de la loi des suspects. Il est inutile

1 En réalité, le gouvernement anglais fut l’agresseur, et le régime de la terreur avait été inauguré par lord Camden pour dissoudre l’association des Irlandais Unis, avant l’explosion de l’insurrection. Après que la rébellion eut été domptée, des populations paisibles et nullement disposées à la révolte furent soumises au régime des cours martiales ; et ce régime des cours martiales, c’étaient les massacres, la torture et les exécutions sans jugement. Dans les endroits mômes où les cruautés des rebelles précédèrent celles de l’armée anglaise, il est. certain qu’elles ne les égalèrent pas à beaucoup près. On s’accorde

d’insister sur ce rapprochement qui fait peu d’honneur à l’humanité, à la civilisation moderne, et aux deux plus grandes nations de l’Europe. La Providence, dans ses desseins mystérieux, peut, quand il lui plaît, tirer le bien du mal ; mais les instruments de ce mal n’en doivent pas moins être réprouvés. Si l’ancien régime avait fait son temps, si les conséquences de la révolution ont été heureuses pour la France, ce n’est assurément pas une raison d’amnistier le régime de la terreur. On ne doit donc pas, ce me semble, accorder à l’administration de lord Castlereagh l’absolution qu’obtient aisément le succès. Cette

assez généralement à reconnaître que la race irlandaise est plus douce que la race anglaise. C’est un fait remarquable que les môn\es accidents de l’iiistoire se retrouvent parfois chez les peuples de môme origine. On peut dire qu’ aujourd’hui l’esclavage est pour le pays le plus libre de la terre, l’Amérique, ce que l’Irlande était pour l’Angleterre. Veut-on savoir comment les Anglais en agissaient avec les rebelles qui leur tombaient sous la main? Qu’on lise le récit des traitements infligés aux esclaves par les Américains des Etats du sud. Jamais ressemblance ne fut plus frappante.

ROBERT ESIMET.

cruelle politique n’eut même pas le mérite d’une certaine habileté ; elle fut aussi stupide que féroce. Si le temps a amené aujourd’hui en Irlande un état, sinon heureux, du moins paisible, on doit l’attribuer à des circonstances que nul à cette époque ne pouvait prévoir1. Du reste, il est à remarquer, comme trait du caractère national, que les Anglais n’ont jamais cherché à faire l’apologie de leur conduite en Irlande ; ils en ont parlé peu et discrètement ; c’était en vérité ce qu’ils avaient de mieux à faire. Par instinct politique et par un sentiment honorable à la fois, ils jettent un voile sur les fautes de leur pays. Peut-être leur exemple serait-il utile à suivre en France, où le goût des théories fait apparaître, suivant les temps et les partis, des réhabilitations de

1 Une des circonstances a été la dépopulation au moyen de ces grandes émigrations, qui ont reçu chez les Irlandais le nom de l’Exode, la race indigène ayant pris le parti de céder la place aux vainqueurs. « La Providence, » dit monsieur de Lavergne dans son remarquablê ouvrage sur l’agriculture en Angleterre, « a fait la paix en Irlande par la solitude. »

la terreur et des apologies de la Saint-Barthélemy.

On sait quelle fut la fin tragique des chefs de la rébellion irlandaise. L’aimable et malheureux lord Fitz Gerald mourut en prison, sous le poids d’une accusation entraînant la peine capitale; Théobald Wolfe Tone périt sur l’échafaud. Traités avec plus de douceur que les autres, Arthur O’Connor, Mac Neven, Thomas Addis Emmet, durent être déportés et furent retenus pendant quatre ans en prison au fort Saint-Georges. La femme de Thomas Addis Emmet vint le rejoindre et vécut pendant ces quatre années enfermée dans sa cellule, lui donnant les preuves d’un dévouement pareil à celui de madame de Lafayette dans la prison d’Olmutz.

Le jeune Robert , pendant que son frère expiait en prison son prétendu crime d’Élat, venait, à dixhuit ans, de couronner ses études par les plus brillants succès, surtout dans les mathématiques et les sciences naturelles. L’ardeur de savoir, l’ambition de vaincre, n’occupaient pas seules cette vive intelligence. Robert adopta de bonne heure, à l’école de son frère aîné, les principes républicains et démocratiques qui étaient ceux des principaux chefs des Irlandais Unis; les temps orageux où il était appelé à vivre vinrent se refléter dans son âme forte et pure. Chez cette nature ardente, l’amour de la patrie fut toujours le plus impétueux des sentiments. On dirait que par une précaution providentielle, les pays les moins favorisés du sort, comme l’Irlande et la Pologne, ont inspiré à leurs enfants le

plus profond attachement. Sans doute Robert Emmet se disait :

u Que plus la mère est malheureuse,

» Plus les enfants doivent l’aimer1. »

Élevé dans les horreurs de la répression de 1798, Robert prit en haine le joug de l’Angleterre; làdessus il sentit avant de raisonner; à dire le vrai, jamais haine ne fut plus légitime.

Les sentiments qui l’agitaient se peignent dans des vers composés sans doute à cette époque , et qui ne manquent pas cl’une certaine verve lyrique. Ces stances sont intitulées Arbour Hill — Arbour Hill, colline située près de Dublin, où étaient exé-

1 Vers que monsieur de Boufflers adressait jadis à la Pologne. — Tes chaînes qui te meurtrissent, ton sang qui s’écoule, dit Thomas Moore, ne te rendent que plus chère à tes fils, dont les cœurs, comme la couvée de l’oiseau du désert, boivent l’amour dans chaque goutte qui s’échappe de ton sein.

cutés et enterrés les criminels pour haute trahison1. « Aucune colonne ne s’élève sur cette place où périt plus d’une noble victime. Mais le sang qui a coulé ici par torrents crie vengeance au ciel, sur la tête de l’oppresseur qui se joue de la douleur humaine et se moque des larmes qu’il fait couler... Voyezvous ces plaines désolées, arrosées du sang de ses enfants ; voyez-vous les flammes qui s’élèvent de ces hameaux embrasés; entendez-vous ces cris d’horreur? Ici une victime expire dans les agonies de la torture... O sainte justice, délivre ce pays d’une tyrannie abhorrée. Reprends ta balance et ton siège ; reprends ton épée, mais remets-la promptement dans le fourreau. Que la liberté se lève suivie de la miséricorde, que son triomphe ne soit pas souillé de sang, et que les cendres des tyrans ne se mê-

1 No rising column marks this spot

Where many a victim lies.

But, oh! the blood which here has streamed To heaven for justice cries, etc.

lent pas à celles de nos martyrs... Et vous qui reposez ici, que votre nom soit sacré. Cette terre n’a pas été bénie par de saintes prières. Le son solennel des cloches ne retentit pas dans les airs. Aucun monument ne s’élève sur cette place. Mais c’est ici que coulent les larmes des patriotes, c’est ici que l’on entend les bénédictions du pauvre, et qu’elles élèvent jusqu’au ciel la renommée de votre mort et de vos vertus... »

Au début de l’année 1798, Robert Emmet fut reçu membre de la société historique de Dublin. Cette société célèbre avait été fondée en 1770 dans le but d’exercer les jeunes étudiants de l’Université à l’art de la parole; ce fut l’école où se formèrent les plus grands orateurs de l’Irlande, et l’arène où se déploya pour la première fois le talent des Curran , des Grattan , des Plunket , des Temple Emmet, etc. On y discutait des thèses morales, historiques et politiques du genre de celleci : « La conquête d’une nation barbare par une

nation civilisée est-elle justifiable au point de vue de la morale? Le roi Charles Ier a-t-il été justement condamné, ou sa mort doit-elle être considérée comme un crime? » Le président posait la question ; chacun parlait et répondait à son tour. Il était défendu d’aborder aucun sujet touchant à la politique du jour. Mais avec l’excitation fiévreuse qui régnait alors dans les esprits , la plus lointaine allusion à la situation de l’Irlande trouvait un écho chez un auditoire frémissant au souffle des passions qui animaient l’orateur. Le début de Robert Emmet eut un grand éclat. Il révéla dès ce jour un talent oratoire du premier ordre. La société s’était réunie pour le recevoir, et la question proposée était celle-ci : « Une complète liberté de discussion est-elle essentielle à l’existence d’un bon gouvernement? » Le président prévint que toute allusion à la politique actuelle était interdite. Robert Emmet, dans son « maiden speech, » se tint habilement en deçà des limites qui lui étaient prescrites. Il soutint naturellement la thèse libérale,

lion EllT KM MliT.

parla éloquemment des républiques •anciennes , de la Grèce et de Rome, et termina par une vive peinture des maux qu’engendre un gouvernement privé du salutaire contrôle de la presse et de la tribune. Un des étudiants, nommé Lefroy, essaya de lui répondre, et réfuta un à un tous ses arguments. Robert'répliqua aussitôt par un discours évidemment improvisé, où il montra le plus rare talent, au dire du docteur Macartney qui assistait à cette séance. « Si jamais, » dit-il en terminant, « un gouvernement était assez criminel pour attenter à la liberté de discussion , il resterait au peuple à délibérer sur les erreurs de ses chefs, à bien examiner les maux qu’ils lui infligent, le remède qu’il peut y apporter, et puis, une fois cela fait, son devoir serait de tirer d’un pareil examen « des conclusions pratiques. »

Le don de la parole semblait naturel dans la famille des Emmet; l’éloquence de Robert rappela à tous les assistants celle de son frère aîné Temple Emmet. Noble et gracieux, impétueux et hardi, l’élé-

gance de sa diction, le son harmonieux de sa voix, la modestie et la gravité de son maintien charmèrent ceux qui l’écoutaient. « Son éloquence était vraiment surprenante, » dit Grattan, qui n’est cependant pas suspect de partialité envers Robert Emmet; et monsieur Burrowes (un bon juge) avait coutume de dire « qu’il était supérieur sous ce rapport à ce qu’il avait entendu d’aucun homme dans aucun pays. Il déployait une ampleur oratoire, une élévation incomparable et pour le fond et pour ld forme1. » C’était dans l’aisance à traiter les sujets les plus abstraits, l’éclat de l’imagination et l’ardeur de la passion que consistait surtout l’originalité d’un talent auquel, on le voit, les meilleurs juges ont

1 Grattan’s life and times. « J’ai souvent eu occasion, » dit le docteur Madden, « de causer avec un grand nombre de ceux qui assistèrent aux débats de la société historique, et quelques-uns étaient des tories de la nuance la plus avancée; je n’ai entendu qu’une opinion sur les talents supérieurs déployés par Robert Emmet en cette circonstance. »

rendu hommage. L’éloquence de Robert Emmet était une éloquence d’action; elle entraînait ses auditeurs; les images hardies, imprévues, pittoresques venaient en foule chez lui animer les raisonnements. De ce talent si vanté il n’est resté que sa hère et touchante défense dans son procès ; on sent vibrer dans ces> derniers accents du jeune orateur la voix puissante et émue des grands maîtres de la parole et circuler ce large fleuve

Di parlar si largo fiume,

où l’âme rayonne de toute part comme la lumière se joue dans un cristal limpide. C’est à la tribune surtout que l’individualité se révèle dans sa grâce et sa liberté, et ce n’est pas sans raison que les anciens ont fait de l’art oratoire le premier des arts. Cet art est de ceux dont la noble destination s’élève au delà du culte de la beauté pure ; il la traverse en quelque sorte, il peut s’en parer comme d’un brillant vêtement; mais sa vraie grandeur est dans

l’action, dans la puissance de la vérité sur les hommes assemblés. Les qualités qu’il exige chez l’orateur sont complexes et ne ressortent pas seulement du talent. On ne peut se défendre d’un sentiment de tristesse en parcourant les fragiles monuments de l’éloquence oratoire comme à la vue de ces grandes fresques de l’école italienne dont les couleurs effacées et les lignes indécises semblent prêtes à se détacher de la muraille qui tombe en poussière. Le souffle de vie palpite encore sous les paroles froides et décolorées, et ces magnifiques créations d’un jour destinées à vivre et à périr avec lui , brillent d’un mélancolique éclat avant de s’évanouir dans l’ombre du passé.

Robert était bien jeune encore, et déjà une grande attente s’attachait à lui. Il exerçait un singulier ascendant sur la génération qui lui était contemporaine, et le regardait comme son chef. Ses talents précoces, les qualités fortes et tendres que révélait dès l’enfance son caractère, inspiraient à ceux qui

l’entouraient un mélange d’admiration et de respect. « C’était, » dit Philipps, « un jeune homme d’un génie vraiment extraordinaire1. » Peut-être Robert Emmet partageait-il les espérances que donnait sa brillante jeunesse; il ne semble pas cependant que de toutes les passions qui s’éveillent au matin de la vie, l’ambition ou l’amour de la gloire aient jamais vivement préoccupé son âme. D’un naturel ardent et mélancolique, il vivait dans la société des poètes et des écrivains de l’antiquité. Les grandes âmes et les illustres morts d’un autre âge étaient les invisibles témoins de sa vie ; indifférent au monde qui l’entourait, rien n’avait encore troublé ce noble et généreux cœur qui devait sitôt cesser de battre.

Les premiers jours du printemps, dit Vauvenargues, ont moins de grâce que la vertu naissante d’un jeune homme. Ç’est ainsi que ses contemporains nous dépeignent Robert Emmet à l’entrée de la jeunesse,

1 Phillips, Recolleclions of Curran.

unissant déjà aux grâces de l’adolescence les qualités sérieuses de l’âge mûr. Il était d’une taille au-dessus de la moyenne, plutôt mince et délicat, bien que doué d’une force nerveuse qui le rendait capable de supporter aisément de grandes fatigues. Il marchait vite et tous ses mouvements étaient rapides. Les portraits qui restent de lui ont été faits de souvenir après sa mort, et le peintre, dit-on, préoccupé de sa tragique destinée, lui a donné une expression mélancolique et sombre, qu’il n’avait pas dans les beaux jours de sa vie*. La figure est agréable et distinguée, les cheveux bruns, le teint uni et pâle. Les sourcils arqués, de grands yeux noirs voilés de longs cils prêtent à son regard une remarquable expression de fierté, de pénétration et de douceur. Le nez ♦ *

1 II est difficile de se faire une idée précise de >a figure de Robert Emmet, d’après ses portraits, qui diffèrent entre eux: son masque, pris immédiatement après sa mort, ne ressemble pas à ses portraits ; les traits sont réguliers, la physionomie sans expression, comme celle d’une tête que la mort a glacée.

est aquilin, la bouche un peu dédaigneuse. La force et la finesse, l’énergie et la tendresse se révèlent dans cette physionomie ardente et triste. Il paraît cependant que grâce à sa simplicité , à son absence absolue d’affectation, rien, au premier abord, chez Robert Emmet n’attirait vivement l’attention. La modestie de son caractère, unie à une sorte de réserve habituelle, voilait son âme dans les circonstances ordinaires de la vie. Mais venait-on à traiter devant lui quelque sujet qui l’intéressait vivement, il paraissait un autre homme. « Si l’on me demandait, » dit Thomas Moore, « de désigner parmi ceux que j’ai connus celui qui m’a paru combiner au plus haut degré les dons intellectuels et l’élévation morale, je n’hésiterais pas à nommer Robert Emmet. Il ne s’abandonna jamais aux folies et aux légèretés de la jeunesse, bien qu’il dût montrer plus tard combien il était capable de la plus ardente passion. Sa moralité était pure, ses principes très-sévères. Le goût des sciences, où il avait obtenu de brillants succès,

ROBERT EMJIET.

semblait alors occuper toutes ses pensées, uni à cet enthousiasme pour la liberté de l’Irlande, qui était chez lui un sentiment héréditaire autant que national. (Il fut le second martyr que son père donna à sa cause.) Simple dans ses habitudes, la tranquillité de son regard et de ses manières semblait indiquer peu de mouvement intérieur; mais si l’on venait à toucher la corde qui ébranlait ses sentiments, et par eux son intelligence, il s’élevait tout d’un coup au-dessus des autres hommes. Jamais ce ne fut plus remarquable que dans les débats de la société historique, où il enchaîna si souvent l’attention et la sympathie de son jeune auditoire. Deux individus ne peuvent différer entre eux plus que ne le faisait ce jeune homme de lui-même, avant et après qu’il se fût levé pour parler. Ce regard qui peu d’instants auparavant semblait languissant et presque inanimé, s’illuminait de toute la puissance de ses facultés. Sa figure, ses gestes et toute son attitude prenaient aussitôt le caractère de l’inspiration. De son éloquence, je ne puis

parler ici que d’après mes souvenirs de jeunesse, mais je n’ai rien entendu depuis qui m’ait paru d’un caractère plus élevé et je dirai plus pur, qualité rare dans notre éloquence irlandaise*. »

L’auteur d’un remarquable article intitulé : Robert Emmet and his contemporaries 2, parle de notre

4 « Tel fut de cœur et d’intelligence un de ces hommes sacrifiés au malheur des temps, et doué de talents qui devaient être l’ornement et le soutien d’une société bien réglée. Un système de gouvernement qui a pu réduire des hommes tels que Robert Emmet et lord Fitz Gerald à vivre de la vie des conspirateurs et à mourir de la mort des traîtres, est jugé par cela seul, sans qu’il soit nécessaire de s’en informer davantage ; et il serait difficile d’en parler môme aujourd’hui de sang-froid, si nous n’avions par l’état présent du monde l’espoir qu’une pareille tyrannie ne pourra jamais renaître. » ( Memoirs of lord Edward Fitz Gerald, by Thomas Moore.)

2 London and Dublin Magazine, 1825. Cet article a été récemment publié dans un recueil intitulé : Rébellion book and black history , collection de tous les documents relatifs à la rébellion, avec cette épigraphe :

Rébellion ! foui dishonouring word,

Whose wrongful blight so oft has stained The holiest cause thaï? tongue or sword Of mortal ever lost or gained.

héros à peu près dans les mêmes termes : « Il avait reçu du ciel les plus heureuses facultés; les dons brillants, les qualités extérieures propres à un grand orateur, la puissance d’imagination qui soulève et apaise à son gré les passions de son auditoire, l’activité et l’autorité nécessaires à un chef de parti. Il compte au nombre des mieux doués entre les enfants

de l’Irlande, de ceux qui déployèrent avec le plus

d’éclat son fertile génie, ses aimables qualités, et recommandent soit nom au respect du monde. Pro-

How many a spirit born to bless,

Has sunk beneath that withering name,

Whom but a day’s an hour’s success Had wafted to eternàl famé.

Rébellion ! mot vil et déshonorant qui, d’une flétrissure injuste, a si souvent souillé la cause la plus sainte, que parole ou épée d’homme ait jamais perdue ou gagnée. Combien de nobles cœurs, formés pour le bien, ont succombé sous l’infamie du nom de rebelles, qui, s’ils avaient enchaîné le succès un seul jour, une seule heure, auraient conquis une gloire éternelle! — Ces vers sont de Thomas Moore. L’auteur de l’article est, à ce que l’on croit, le juge Johnston, écrivain de quelque réputation en Irlande.

testant, il embrassa avec ardeur la cause de l’émancipation des catholiques, et y dévoua sa fortune et sa vie, lorsque cette cause comptait encore bien peu d'avocats en Irlande... »

Ce fut dans les débats de la société historique que Robert Emmet connut Thomas Moore. Il exerça sur lui une grande influence, et les deux jeunes gens se lièrent d’une vive amitié. Le goût des lettres, et surtout le même amour pour l’Irlande, les unirent malgré de grandes différences de caractère. Pendant un temps , Thomas Moore adopta les opinions et partagea les espérances de son ami. Il est assez curieux de l’entendre, sur le retour de l’âge, désabusé des illusions de la jeunesse, à demi repentant de ses erreurs passées, et ne sachant pas bien s’il a tort ou

raison de se repentir, nous raconter le commencement de sa liaison avec Robert Emmet1. « L’agita-

1 Mémoires de Thomas Moore, récemment édités par lord John Russell.

lion politique qui régnait au dehors avait pénétré dans l’enceinte de notre Université, et un jeune homme, destiné à jouer un rôle à jamais mémorable dans les troubles de l’Irlande, attirait alors l’attention générale, aussi bien des étudiants que des autorités en dehors de l’Université, par l’éclat de son éloquence aux débats de la société historique, et la hardiesse de ses opinions. Robert Emmet primait parmi nous; il était peut-être un peu plus âgé que moi (je ne me le rappelle pas exactement), mais il me semblait de beaucoup mon aîné, et en tout cas il y avait alors entre nos situations une telle différence que, lorsque je devins membre de la société, je le trouvai déjà en pleine réputation, dominant ceux qui l’entouraient non-seulement par son savoir et son éloquence, mais par l’irréprochable pureté de sa vie et la douce gravité de ses manières. On peut se faire une idée de la politique qui régnait dans notre société historique d’après la nature des questions soumises à la discussion. Je me souviens, entre autres, de celle-ci :

KO B EUT EMMET.

« Quel est, de l’aristocratie ou de la démocratie, de régime le plus favorable au développement de la science et de la littérature chez un peuple? » Une autre question, plus délicate encore et ayant trait d’une manière plus significative aux redoutables luttes engagées entre les partis en ce moment, fut un jour mise en avant : « Un soldat est-il obligé en tout cas d’obéir au commandement de ses officiers ? » Sur la première des deux questions, l’éloquence de Robert Emmet fut vraiment admirable; il me semble que j’entends encore le son de sa voix. Il prit naturellement avec ardeur le côté démocratique de la question. Après avoir rapidement passé en revue les républiques de l’antiquité et du moyen âge, Athènes, Rome, Florence, et vanté ce qu’elles avaient fait pour l’avancement des sciences et des arts, il aborda enfin le grand et périlleux sujet de la révolution française. Il se hasarda à faire l’éloge de la jeune république, et rappelant l’exemple de César qui traversait la rivière son épée d’une main, et ses commentaires de

l’autre : « Ainsi, dit-il, la France vient de traverser de nos jours une mer de sang, mais tandis que d’une main elle repousse avec l’épée ses agresseurs, de l’autre elle maintient dans son sein les intérêts sacrés des arts et de la littérature. » Passant ensuite à la seconde question, Robert combattit cette théorie de l’obéissance passive, servile selon lui, et dégradante pour la nature humaine. Il représenta un soldat succombant dans les rangs des oppresseurs de son pays, comparaissant devant Dieu tout couvert de sang innocent et s’écriant avec angoisse : Je ne savais pas ce que je faisais A »

On aime à se figurer Robert Emmet le regard vif et fier, entouré de cette ardente jeunesse qui, suspendue à ses lèvres, voyait déjà dans l’intrépide orateur le futur libérateur de l’Irlande. Tous partageaient l’enthousiasme qu’inspirait alors aux âmes généreuses cette révolution française qui, jusqu’à ce

1 Mémoires de Thomas Moore.

jour, a trompé l’espérance du monde. Il était aussi très-convaincu que la bonne cause finit toujours par triompher, que la tyrannie et le vice contiennent en eux-mêmes leur principe de destruction ; si l’idée est fausse et l’illusion dangereuse, on peut en vérité l’excuser par l’extrême jeunesse de l’orateur. Grattan ne se serait pas entendu avec lui au sujet de la France : « Ne touchez pas, » avait-il coutume de dire, « à cet arbre de la révolution française ; il donne la mort et ce n’est pas l’arbre de la science »

« ... Robert Emmet, continue Thomas Moore,

était le chef et l’ornement du parti populaire de notre société, et, pour se faire une idée de l’excitation qui régnait alors, il faut non-seulement avoir vécu dans ces temps d’orage, mais avoir partagé, comme je le fis, toutes les espérances, tous les sentiments, toutes les passions qui s’agitaient dans les têtes et dans les cœurs. Parmi les plus anciennes connaissances de

1 Grattan’s life and limes.

mes parents, j’ai vu plusieurs de ceux qui furent le plus profondément engagés daps les conspirations, et au nombre des nouveaux amis qui s’ajoutèrent cette année à notre société, il faut compter Edward Hudson, et l’infortuné Robert Emmet. Bien qu’il fût défendu de traiter dans nos débats de la politique du jour, il était aisé d’amener en scène par voie de digression et d’allusion l’Irlande, et les espérances qui s’ouvraient alors devant elle. Robert Emmet tenait nos âmes dans ses mains ; son caractère énergique et calme à la fois lui donnait une singulière autorité sur nous qui le regardions comme notre supérieur. L’effet qu’il produisait tant à cause de son talent que de la promptitude avec laquelle l’auditoire accueillait toute allusion aux événements du jour, était tel, que le gouvernement dut s’en inquiéter. Ceux qui l’entouraient étaient si peu en état de lui répondre que l’administration députa un jour au milieu de nous ~ un avocat d’un âge mûr, jouissant d’une grande réputation au barreau, spécialement chargé de répondre

RORERT EMUE T.

à Robert Emmet, et de combattre le mauvais effet que produisaient ses discours. Ce fut en lui répondant un soir, qu’à la grande mortification et surprise de tous ceux dont il était la gloire, et qui le regardaient comme leur chef, Robert s’embarrassa et se troubla visiblement. Soit qu’il eût momentanément perdu le fil de ses idées, soit plutôt (car Robert Emmet était aussi modeste que spirituel et brave) qu’il se trouvât présomptueux de répondre à un homme plus âgé que lui, il commença dans tout le feu de son éloquence à hésiter, à répéter ses mots, et puis, après quelques efforts inutiles pour se reprendre, il s’assit, et nous laissa tous très-humiliés d’avoir vu, pour la première fois, notre héros au-dessous de lui-même1. »

On ne sait pas précisément à quelle époque Robert Emmet fit partie de l’association des Irlandais Unis. Il fut élevé et vécut dans une famille de conspira-

1 Mémoires de Thomas Moore.

teurs. A l’âge de quinze à seize ans, il assista souvent aux séances des sociétés secrètes, où Théobald Wolfe Tone exposait ses projets pour la délivrance de son pays, et s’émut, dit-on, aux accents de sa vive et mâle parole1. Les antécédents de sa famille le désignaient à la malveillance du gouvernement; l'ardeur de ses opinions et de son caractère, ses allures factieuses, l’imprudence de sa conduite aggravaient encore les dangers de cette position.

* Madden dit avoir en sa possession des livres de tactique ayant appartenu à Robert Emmet, entre autres l’histoire de la guerre de sept ans, par le colonel Templehoff annotés en entier de sa main, au crayon, avec tout le soin et l’application d’un homme qui aurait prêté à chaque ligne de l’ouvrage la plus minutieuse attention. Les notes marginales, les passages soulignés ont surtout rapport aux opérations militaires dans les pays de montagnes, et aux avantages qu’un observateur à l’œil perçant et expérimenté en peut tirer pour l’attaque et la défense. « On voit évidemment, dit Madden, que le lecteur a passé des jours et des nuits à l’étude de ces ouvrages, et l’on peut uger par là de la nature des préoccupations qui, dès sa jeunesse, absorbaient Robert Emmet. » (Madden, Memoir of Robert Emmet,)

Au début de l’insurrection, en l’année 1798, parut un journal intitulé : la Presse , qui fut l’organe des Irlandais Unis, et avait pour but de préparer l’esprit public aux chances d’une prochaine révolution. Il fut bientôt après supprimé par un acte arbitraire de l’autorité. Thomas Addis Emmet, Arthur O’Connor y écrivirent , et la Presse eut pendant quelque temps un grand succès. Les rédacteurs étaient des hommes éminents dans les sciences et la littérature : le docteur Mac Neven, William Preston, un des premiers savants de l’Irlande ; le docteur Drenann , écrivain distingué , ami de Dugald Stewart, etc. On dit qu’un article écrit avec un rare talent et intitulé : « London Pride and Shamrock, » fut attribué à Robert Emmet. La simplicité du style, Tardent et sombre enthousiasme qui se révèle sous une forme contenue firent reconnaître Robert dans l’anagramme de Trebor. Moore raconte , au sujet de ce journal , une petite anecdote dont il fait avec beaucoup de bonne grâce tous les

honneurs à son ami. « La Presse arrivait chez nous trois fois par semaine ; tous les soirs nous la dévorions avidement, et j’en faisais la lecture à mes parents. On conçoit qu’avec mon ardeur pour la cause et la conscience d’un certain talent d’écrire , je brûlais de voir quelque article de ma façon dans les colonnes de ce journal patriotique et populaire. Mais l’anxiété de ma pauvre mère qu’inquiétait la vivacité de mes opinions (sentiment beaucoup plus fort chez elle que le zèle pour la cause publique) , me faisait redouter tout ce qui pouvait l’agiter et la troubler ; les temps orageux où nous vivions étant déjà bien suffisants pour l’entretenir dans une crainte continuelle. »

Moore se hasarda cependant à envoyer au journal la Presse une satire en vers adressée aux étudiants de Trinity-College, et assaisonnée, dit-il, du sel alors à la mode, « la trahison ; » d’une main tremblante il la déposa dans la boîte aux lettres. Cette satire, étincelante de verve et d’esprit, a été impri-

mée dans les œuvres de Moore ; lord Castlereagh y est tourné en ridicule d’une façon fort plaisante. « Quelle ne fut pas , » dit Moore , « ma surprise et mon émotion lorsque le soir au coin du feu, en présence de mon père et de ma mère, j’aperçus en ouvrant le journal, à la première colonne, à la place d’honneur, ma lettre qui me regardait en face ( staring in fnll face) ! » Il eut cependant assez de sang-froid, bien qu’il tremblât de tous ses membres, pour la lire tout haut sans que ses parents' s’aperçussent de son émotion. Il eut même la satisfaction d’entendre louer son talent, quoiqu’on trouvât la satire bien hardie. Peu d’instants après, un de ses amis qu’il avait pris pour confident, Edward Hudson, entra dans la chambre, et le regardant d’une façon significative : « Eh bien ! vous avez vu... » Il s’arrêta sur un signe de Thomas Moore. Mais l’instinct maternel ne s’y trompa pas ; avec la rapidité de l’éclair, sa mère avait tout compris, et deviné ce qui s’était passé. « Cette lettre est de vous, Tom ! » s’écria-t-elle, lui lançant un coup

d’œil plein d’effroi. Moore avoua sa faute. Sa mère alors le supplia de ne plus jamais risquer une démarche aussi dangereuse, et obtint de lui la promesse solennelle qu’il ne recommencerait pas.

« Quelques jours après, dans le cours de ces longues promenades à travers la campagne que nous avions coutume de faire le soir, Robert et moi, nous vînmes à parler de ma lettre. » Naturellement Thomas Moore se vanta vis-à-vis de son ami de ce dont il s’était excusé auprès de ses parents , et lui donna à entendre qu’il était l’auteur de la lettre. « Alors Robert Emmet, avec cette douceur et cette délicatesse presque féminines qui se voient souvent chez ces esprits audacieux, me fit comprendre qu’en lisant cette lettre, tout en approuvant le contenu, il n’avait pu s’empêcher de regretter qu’on eût ainsi attiré l’attention publique sur le bon esprit (c’était ainsi que nous l’appelions) qui régnait dans l’Université, et qui y faisait son chemin paisiblement , sans que le gouvernement s’en aperçût. Nous vivions, me disait-il,

dans des temps trop sérieux pour se faire de l’opposition à un pouvoir qu’on détestait et qu’on voulait renverser, un jeu et une plaisanterie. Quelque enfant que je fusse alors , je me souviens combien je restai frappé de ce qu’il y avait de mâle et de simple dans son esprit et son caractère, lorsqu’il m’expliqua comment, dans des temps pareils au nôtre, le rôle des hommes, selon lui , était d’agir, plutôt que de parler et d’écrire sur leurs intentions. C’était d’ailleurs une noble créature chez qui l’imagination et la tendresse de cœur s’alliaient à une mâle audace. Je me souviens que j’étais un jour au piano jouant des mélodies irlandaises, et lorsque j’eus chanté cet air vif et animé comme un appel aux armes : « Let Erin remember the day... » Robert Emmet s’éveilla comme au sortir d’une longue rêverie, et me dit : « J’aimerais être à la tête de vingt mille hommes marchant au son de cet air. » Je ne doute pas qu’à cette époque, il ne fût déjà entré dans l’association des Irlandais Unis, mais il ne m’en parla jamais, et ne me lit aucune

ROBERT EJIMET.

proposition à ce sujet. Je crois que ce fut par égard pour mes parents, dont il connaissait l’anxiété sur mon compte. »

Peut-être aussi Robert Emmet pensa-t-il que son ami n’était pas de la trempe des hommes qui risquent leur fortune et leur vie dans l’enjeu des révolutions. De ces deux jeunes gens qui promenaient ainsi leurs rêveries aux environs de Dublin , l’un devait peu d’années après périr martyr de ses opinions, l’autre était destiné à immortaliser son nom dans ses vers1.

Au nombre de ceux qui accueillirent avec bien-

4 « La seule occasion que j’aie eue dans ces temps périlleux, » continue Thomas Moore, « de faire connaissance et d’entrer en relation directe avec l’association des Irlandais Unis^ me vint par un certain ***, aujourd’hui occupant une place importante dans le gouvernement et naturellement revenu de toutes ces fâcheuses préoccupations. Il me rencontra un soir sortant de l’Université, et me proposa de me faire admettre dans cette branche de la société dont il était membre. Je refusai, et il ne m’en parla plus; mais cette courte conversation faillit plus tard être fatale à moi et à toute ma famille. »

veillance le jeune Robert à son entrée dans le monde, il faut compter lord Cloncujry. De tous les grands seigneurs irlandais le plus sincèrement dévoué à la cause de son pays, lord Cloncurry fut un des rédacteurs de la Presse. Il soutint ce journal de sa fortune et de son influence, et devint plus tard membre du Directoire e^cutif. Il se lia alors intimement avec Thomas Addis Emmet et son frère. « Je ne me doutais guère, dit-il dans ses mémoires, lorsque je voyais venir chez moi ce jeune garçon intelligent, enthousiaste et animé j que six années après il organiserait une nouvelle insurrection, et porterait en punition de son imprudence sa tête sur l’échafaud. »

Mais ce fut surtout dans la famille et l’intimité du célèbre avocat Curran que se passa la jeunesse de Robert. Curran avait dévoué son fougueux talent à la cause populaire ; il fut l’avocat des rebelles pendant l’insurrection de 1798. Rien n’égalait l’effet de ses pathétiques harangues lorsque dans l’enceinte du

Roll’s court de Dublin , il disputait à la fureur des

juges, à la corruption des témoins, la vie de quelque malheureuse victime, dévouée d’avance à la mort, que l’échafaud attendait au sortir de la séance. Ne pouvant l’arracher aux mains du bourreau, Curran protestait du moins au nom des formes de la justice outragée1. La lueur incertaine des flambeaux, les visages hagards, les traits contractés, l’attitude passionnée de la foule qui partageait toutes les émotions de l’accusé, donnaient à ces assemblées nocturnes un aspect sinistre 2. On aurait dit quelque lugubre appa-

1 Voir le fameux dialogue entre Curran et lord Kilwarden dans le procès de Théobald Wolfe Tone; il prouve que dans ces jours de triste mémoire pour l’Angleterre, quelques-uns de ses magistrats, du moins, avaient conservé l’amour de la justice et le respect des lois. Curran ne dut, dit-on, la vie dans ces temps funestes qu’à la protection de lord ’ Kilwarden, qu’il regardait comme son ange gardien ; malgré l’inviolable fidélité qu’il conserva toujours au gouvernement anglais, il eût, sans lui, couru grand risque de monter sur cet échafaud, auquel il disputait ses victimes. (Phillips, 'Recollections of Curran.)

2 Le tribunal tenait souvent séance pendant toute la nuit, (Life of Curran by his son,)

rition d’un conte fantastique. Petit de stature, négligé de vêtements, vulgaire d’habitudes et d’accent dans la vie commune, on voyait tout à coup, quand .Curran parlait, le feu de l’esprit étinceler dans ses yeux, et lancer des éclairs qui illuminaient l’assemblée. L’union du pathétique et de la plaisanterie était un de ses grands moyens d’action. Après s’être élevé à la plus haute éloquence, il changeait tout à coup deton, d’accent, de manière, et devenait, lorsqu’il s’agissait de surprendre et de déconcerter quelque misérable témoin, acheté à prix d’argent ou effrayé à l’avance par des menaces de mort, un paysan irlandais à l’humeur caustique, naïve et familière. La verve et l’originalité de son talent , le sérieux et la gaîté , l’émotion et l’ironie se retrouvaient dans sa conversation. « Quand Curran vous dépeignait quelqu’un, » dit Phillips , « la touche si vraie , la couleur si vive , les moindres particularités si finement observées, et le talent de l’imitation venant s’y joindre, faisaient de ce portrait, tracé en se jouant, l’homme lui-même

apparaissant devant vos yeux. » Autour de Curran venait se grouper ce que l’Irlande comptait d’hommes éminents en tout geqre. Dans sa maison de campagne, à quelques milles de Dublin, il recevait une nombreuse société composée d’artistes, de poètes, d’hommes politiques , surtout de jeunes gens qui venaient s’instruire dans la conversation du hardi tribun de l’Irlande.

Au nombre de ces jeunes gens était Robert Emmet que la politique n’attirait pas seule dans la maison de Curran 1 . Il y avait alors au foyer du célèbre avocat une très-jeune fille à peine âgée de dixhuit ans. Elle n’était pas belle , dit-on , mais elle était mieux que belle; on ne pouvait l’oublier quand on l’avait vue. Sa taille élégante et svelte, ses grands yeux noirs souvent baissés « dont le regard était

1 « M. Robert Emmet, a young gentleman of a highly respectable family, of very striking talents and interesting manners, was in the habit of visiting at M. Curran’s house, etc. » (Life of Curran by lus son,)

tendre et cependant modeste, » la douceur de ses mouvements prêtaient à toute sa personne un charme indéfinissable « Les Irlandais, dit Byron, se vantent de leur origine orientale ; et en effet la sauvagerie, la tendresse, les vives couleurs de leur imagination, l’esprit ardent et exalté des fils de l’Irlande, la beauté et la grâce asiatique de ses filles plaideraient en faveur de cette opinion. » Tous ceux qui ont connu mademoiselle Curran la dépeignent comme une créature ardente et timide , réservée , silencieuse , sans volonté propre, mais capable de profondes affections, et prête, pour l’objet de ses- affections, à tous les sacrifices.

A maiden never boid

Of spirit so still and quiet tliat her motion Blushed at herself.

1 Tous ces renseignements au sujet de mademoiselle Curran sont d’une parfaite exactitude ; je n’ai pas besoin de dire que je ne me permets pas d’inventer la moindre circonstance.

Il y a dans le triste et touchant souvenir de cette

fille infortunée une vague poésie qui rappelle les immortelles créations de Byron et de Shakspeare. L’éclat et le malheur de ses amours ont à jamais inscrit son nom dans les annales de son pays.

« Qui songe, » s’écrie Madden, « à l’enfant chéri de l’Irlande, à l’héroïque jeune homme de 1803, et peut oublier celle dont le nom est à jamais inséparable du sien ? On doit penser que Robert Emmet, dont l’esprit était aussi délicatement cultivé que son àme était élevée et ses principes sévères, n’avait pas légèrement placé le choix de ses affections. » Il devint très-vivement épris de mademoiselle Curran, et l’on conçoit que, réunissant tout ce qui peut captiver l’imagination d’une femme, il n’eut pas de peine à se faire aimer d’une jeune fille de dix-huit ans, dont il était passionnément amoureux. Une affection innocente et contenue, aussi ardente que pure, s’engagea entre les deux jeunes gens. De l’origine et des progrès de cette liaison, nous savons fort peu de chose.

Avec la réserve délicate et fière, naturelle aux Anglais, en ce qui touche aux relations du cœur, monsieur Richard Curran, dans la vie de son père, nous révèle le moins possible de ce drame domestique qui a éclaté aux regards du public. Il se borne à publier deux lettres de Robert Emmet, en ajoutant : « Ces lettres contiennent tout ce qui doit être dit ( Ail what is to be told ), » et il semble interdire à la curiosité des indifférents de pénétrer plus avant. Le peu que l’on sait nous est venu d’une femme nommée Anne Devlin, employée au service de Robert Emmet, qui fut la messagère de ses amours. « Toutes les fois que j’apportais à mademoiselle Curran une lettre de monsieur Robert, » dit Anne Devlin, « je la voyais pâlir et changer de visage. » Curran, au bout de quelque temps, crut s’apercevoir à quelques légers indices de la vive passion de Robert pour sa fille, et de l’intelligence établie entre eux. Il en témoigna du mécontentement, et se refroidit à l’égard de Robert Emmet, qu’il accueillait jusqu’alors avec un affec-

tueux intérêt. Il avait de ses talents et de son caractère la plus haute opinion. « Je me serais fié à sa parole, » disait-il souvent, « plus qu’au serment d’aucun autre homme1 2. » Mais il le savait par sa famille, par la vivacité de ses opinions, entraîné dans une voie qu’il croyait dangereuse. Il était loin de se douter cependant à quel point le cœur de sa fille était déjà profondément engagé , et ne fut traversé que de vagues soupçons. Il s’établit dès lors entre Robert et mademoiselle Curran une liaison qui s’entretint durant l’absence par une intime correspondance 3.

1 Phillips, Recollections of Curran .

2 Après l’arrestation de Robert Emmet, cette correspondance tomba entre les mains du major Sirr, qui la détruisit quelques

années après, « par pitié, » dit-il ; « les lettres de la jeune dame étaient si touchantes ! » Il faut croire, en effet, que ces lettres étaient touchantes, si elles purent émouvoir le major Sirr, un des proconsuls de 1798, surnommé le Verrès de l’Irlande, enrichi par le vol et la concussion, et habitué à soumettre son prochain aux divers genres de torture alors pratiqués dans ce malheureux pays.

Ce fut à peu près à cette époque qu’un ami de la famille fit prévenir officieusement les parents de Thomas Moore que l’intimité de leur fils avec Robert Emmet avait été remarquée, et que dans l’intérêt de sa carrière future, et même de sa sécurité actuelle, il eût à s’abstenir dorénavant de paraître dans des lieux publics avec lui. Cet avertissement fut suivi d’une visite solennelle du lord chancelier (lord (Tiare) dans l’enceinte de l’Université, qui se termina par l’expulsion de dix-neuf étudiants connus par la hardiesse de leurs opinions, parmi lesquels il faut compter William Corbet1, Power, Ardagh, Slattery, Curroll, Russell et Robert Emmet ; tous étaient plus ou moins soupçonnés d’avoir fait partie de sociétés secrètes, et d’avoir tenu les uns chez les autres des meetings politiques où l’on entendait de mauvais propos. Un tribunal d’inquisition fut institué dans le sein de l’Université, où chaque étudiant dut venir

1 Depuis général dans l’armée française.

à son tour prêter serment de fidélité au gouvernement anglais, et dénoncer ceux de ses camarades qui passaient pour être membres de l’association des Irlandais Unis. On provoquait ainsi chaque étudiant à la délation, sous peine de voir toutes les carrières fermées devant lui. Robert Emmet et quelques autres refusèrent de comparaître devant ce tribunal, furent déclarés contumaces, et rayés des rôles de l’Université. Thomas Moore y comparut, et se refusa à dénoncer ses camarades. La persécution s’étendit jusqu’aux amis de Robert Emmet, et un jeune homme fort distingué nommé Dacre Hamilton, qui s’était intimement lié avec lui, moins par sympathie politique que par un goût et une aptitude pareils pour les études mathématiques, se vit rayé des rôles de l’Université. « Quel que fût son intérêt spéculatif pour la cause populaire, » dit Thomas Moore, « il était aussi innocent que moi de toute connaissance des complots des Irlandais Unis. Mais il comparut devant le tri—

, bunal, et refusa de dénoncer ses camarades. Ce fut

suffisant pour le perdre. » A cette occasion, Robert Emmet écrivit une lettre aux autorités du collège et au recteur de l’Université pour protester contre son expulsion, et dénoncer l’odieux procédé du gouvernement. Avant d’envoyer sa lettre, il la soumit à l’examen de son père, dont il obtint l’entière approbation. Cet acte arbitraire qui lui fermait désormais l’entrée de toutes les carrières libérales, contribua à l’engager plus avant encore dans la voie des conspirations. A partir de ce moment il devint un des agents les plus actifs des Irlandais Unis, et remplit à ce titre plusieurs missions secrètes et périlleuses. Il apprit de bonne source qu’il ne pouvait plus rester sans danger en Irlande, et crut prudent de s’éloigner pendant quelque temps. Avant de partir pour le

continent, il se rendit au fort Saint-Georges, d’où son

frère allait être déporté. Après avoir passé deux mois auprès de lui, il traversa Dublin, où il assista aux débats orageux qui précédèrent l’acte d’union, et aux dernières séances du Parlement d’Irlande (juin 1800).

Le sagace génie du grand homme d’État qui gouvernait alors les destinées de l’Angleterre avait depuis longtemps conçu le plan de l’union des deux royaumes. Profitant, en 1800, de l’épuisement du pays et de la juste impopularité où était tombé le Parlement, monsieur Pitt exécuta enfin ce profond dessein de sa politique, au mépris de la morale et de la foi jurée. Le bill d’union fut acheté d’un Parlement corrompu, et imposé à un peuple anéanti. Le Parlement d’Irlande où ne siégeaient que des protestants, à l’exclusion des catholiques, n’avait été pendant de longues années qu’un instrument de tyrannie entre les mains de l’Angleterre. Pendant la durée et après l’échec de l’insurrection, il s’était prêté sans résistance aux mesures de répression violente et illégale que lui imposait le lord lieutenant. Cependant dans l’enceinte même de ce Parlefnent servile, le souffle de liberté qui suscita la rébellion créa une opposition libérale et patriotique. En 1782, elle avait arraché au gouvernement anglais quelques mesures favorables à la

liberté commerciale de l’Irlande. Cette brillante pléiade d’orateurs, dont Grattan était une des gloires, ne parut qu’un moment à l’horizon. Découragée de ses efforts inutiles, et lasse de lutter contre la tyrannie, l’opposition s’était retirée, et ne reparut que pour protester contre l’acte d’union. Un Parlement qui, après avoir opprimé sans pitié le pays, dont il était censé le représentant, finit par se vendre à prix d’argent; ne méritait pas de grands regrets, et si l’on croit permis tous les moyens d’arriver à son but, on peut, sans réserve, admirer l’acte d’union. Ce fut un acte d’habile politique, au point de vue de l’Angleterre, et même au point de vue de l’Irlande, du moment que l’on n’admettait pas la possibilité de la séparation.

Il semble, au premier abord , que de trois partis , le parti intermédiaire soit le parti sensé; c’est quelquefois le plus chimérique, ou tout au moins celui qui présente les plus grandes difficultés. Les remèdes héroïques sont, dans certains cas, plus conformes

à la raison que les tempéraments et les juste-milieu. C’est l’habitude des hommes politiques de se prodiguer entre eux les dédains. Les Irlandais Unis accusaient les patriotes modérés de faiblesse et d’hésitation (ils les appelaient * tr immers) ; ceux-ci les traitaient d’insensés. Rien n’eût cependant été plus difficile que de faire de l’Irlande un pays libre , ayant ses droits , sa constitution , son commerce sans entraves, ses catholiques émancipés, et cependant attaché à la couronne d’Angleterre. Aussi longtemps que l’Irlande restait une nation vaincue, elle restait une nation opprimée. C’était en abdiquant toute existence comme nation et en consentant à devenir une province de l’Angleterre , qu’elle pouvait trouver grâce un jour devant sa puissante sœur. L’orgueil de l’Angleterre eût plutôt encore souffert à côté d’elle un pays indépendant, qu’un pays libre ne tenant pas d’elle directement sa liberté. L’émancipation des

1 Qui nage entre deux eaux.

catholiques , introduisant dans le sein du Parlement une majorité hostile, aurait immédiatement amené la séparation. Il n’en résulte pas qu’il fût possible et honorable pour un Irlandais de consentir à une pareille transaction ; il est des situations malheureuses où l’honneur et la dignité ne permettent pas ce que conseille une certaine sagesse , qui n’est pas de l’ordre le plus élevé. L’Angleterre ne proposait même pas un marché à l’Irlande, et ne lui donnait en échange du sacrifice qu’elle lui demandait, que des promesses vagues , qui pouvaient fort bien ne se jamais réaliser. A cette époque du’moins, ces promesses étaient mensongères ; c’est trente ans plus tard que l’Angleterre s’est vue forcée de céder à la marche toute .puissante du temps. La résistance qu’opposèrent à l’acte d’union les patriotes modérés, dévoués aux intérêts de leur pays tout en restant sujets fidèles du gouvernement anglais, fut dans leur opinion une inconséquence, mais une honorable inconséquence. Si le Parlement avait toujours été

anti-national , le droit de faire des lois , de se gouverner soi-même, était un droit national. Cette humiliante dégradation qui la livrait en province conquise à la merci de ses oppresseurs, souleva, d’une extrémité à l’autre de l’Irlande , tout ce qu’il y avait de hères passions et de sentiments patriotiques. Et puis, la transaction fut honteuse; le gouvernement anglais acheva par la corruption l’œuvre commencée par la terreur. En vérité il est bien difficile de ne pas adhérer à cette parole de Grattan : « On pouvait dans ces temps être un rebelle et un honnête homme ; mais on ne pouvait pas être un honnête homme et un partisan du ministère anglais1. »

1 Lord Castlereagh fut admirable, dans toute cette transaction, » d’arrogance et de mépris pour l’humanité. « Et que diriez-vous, mylord, » s’écriait un honnête membre du Parlement auquel il venait de faire, en fait de corruption, les propositions les plus effrontées, « si je publiais ce que vous venez de me proposer ici ? » — « Ce que jé dirais ? » répondit imperturbablement lord Castlereagh, en le regardant avec sa belle figure, et cet œil clair et métallique qui lui était particulier; «apparemment je le nie-

Les dernières séances du Parlement d’Irlande offrent un intérêt dramatique; on assiste à l’agonie d’un peuple. Grattan se lit transporter malade, presque mourant, comme lord Chatham à la Chambre des lords, sur le théâtre de son ancienne gloire, dans cette enceinte où sa voix s’était fait entendre dix-huit ans auparavant en faveur des droits et des libertés de son pays , pour protester une dernière fois contre sa dégradation. Il s’avança en chancelant, et par un mouvement involontaire de respect toute l’assemblée se leva à son approche 4. Sa voix était faible, sa respiration courte; il demanda la permission de parler assis, ne pouvant se tenir debout. Une acclamation d’assentiment lui répondit,

rais, et je suppose que de nous deux, ce n’est pas vous qui maniez le mieux l’épée et le pistolet. » On sait que lord Castlereagh, Irlandais de naissance, avait au début pris place dans les rangs de l’opposition patriotique ; changeant de camp, il fit depuis sa fortune politique en livrant à l’Angleterre les intérêts et l’honneur de son pays.

1 Barrington, Historicai anecdotes of the legislative union .

et oubliant peu à peu sa faiblesse , il parla pendant deux heures. Il rappela tous les griefs, toutes les souffrances de l’Irlande , les trahisons et les duretés de l’Angleterre envers elle; il dévoila les moyens alternatifs de violence et de corruption employés par monsieur Pitt et lord Castlereagh pour en venir à leurs fins , et termina par cette pathétique péroraison : « Pendant un temps la constitution peut périr; le pays aussi peut sembler périr avec elle ; mais un jour peut-être les ministres de la couronne s’apercevront qu’il n’est pas si aisé de dégrader une ancienne et respectable nation. L’astre de la liberté rayonnera de nouveau sur cette contrée, et le cri de loyauté ne prévaudra pas contre celui de liberté. L’union avec l’Angleterre ne durera pas longtemps sans libertés nationales. L’union est une sage, une profonde politique; mais sans ton Parlement séparé, sans droits, sans égalité de condition, c’est l’extinction , le déshonneur de notre pays ; ce n’est pas l’union , c’est l’esclavage et la conquête. Et,

cependant , je ne désespère pas de nion pays. L’Irlande est évanouie, mais elle n’est pas morte. Étendue dans sa tombe sans force, sans mouvement, je vois encore un souille de vie errant sur ses lèvres et les couleurs de la beauté sur ses joues.

Thou art not conquered ; beauty’s ensign yet Is crimson in tby lips and in thy cheeks,

And death’s pale flag is not advanced here.

« Tant qu’une planche du vaisseau flottera sur la mer je ne l’abandonnerai pas. Que d’autres tournent leur voile au vent de la puissance et de la faveur, je resterai attaché à l’ancre du vaisseau désemparé, fidèle à la fortune de mon pays , fidèle à sa liberté , fidèle à sa ruine1. »

Le jour où le bill d’union fut voté, les galeries et les tribunes étaient pleines d’une foule palpitante des mêmes émotions. On connaissait le trafic de cor-

1 Grattan’s life and tintes .

ROBERT ESIMET.

ruption qui s’était fait publiquement dans le sein du Parlement, et cependant on espérait encore. Lord Castlereagh, assuré du succès, attendait le résultat du vote, immobile et le sourire sur les lèvres. L’agitation des cœurs se lisait sur tous les visages. Un murmure confus s’éleva, en dedans et en dehors de l’assemblée, lorsque le speaker, se levant et tenant le bill d’union à la main, dit d’une voix, lente: « Que ceux qui sont d’avis de l’acte d’union veuillent bien lever la main. » Une affirmation languissante , et comme honteuse d’elle-même, répondit à l’interpellation. Le speaker promena lentement ses regards autour de l’assemblée, et resta quelques instants froid comme une statue. « L’acte d’union est voté, » dit-il enfin; puis avec un geste d’indignation et de dégoût qu’il ne put réprimer, il jeta, le bill sur la table , et retomba dans son fauteuil. « Pendant ces débats orageux, » dit lord Cloncurry, « pendant que les grands prêtres de la constitution , les orateurs et les jurisconsultes proclamaient avec véhémence dans

le temple des lois que la résistance était une obligation et l’insurrection un devoir, un jeune homme dans les tribunes, le visage pâle et l’œil ardent, écoutait en silence, et faisait serment dans son cœur qu’un jour il délivrerait son pays 1 . »

Quand Robert Emmet partit pour le continent, l’Irlande vaincue et mutilée ne donnait plus signe de vie; la paix, des tombeaux avait succédé aux mouvements convulsifs qui précédèrent l’acte d’union. Cependant sous cette immobilité apparente s’agitait toujours un foyer ardent de conspirations prêt à se rallumer au moindre souffle d’espérance. Voyageant

1 Cl on curry, and his limes.

comme un jeune homme pour se distraire et achever son éducation , Robert était en réalité un agent secret des Irlandais Unis; il devait renouer tôt ou tard avec la France et le premier consul les négociations conclues entre les insurgés de 1 798 et la République française. Sans doute les circonstances ne lui semblèrent pas favorables, et il faut croire que sa mission n’était ni très-précise , ni très-impérieuse , car il voyagea deux ans sur le continent , se rendit successivement en Hollande , en Suisse , dans le midi de la France , et en dernier lieu à Cadix , accompagné de monsieur John Allen, un des prisonniers d’État jadis détenu au fort Saint-Georges, et libéré avec Thomas Addis Emmet. C’est dans l’automne de 1 802, quand les relations de plus en plus amères et irritées de l’Angleterre et de la France faisaient présager la rupture de la paix d’Amiens , que nous le retrouvons à Paris , où il revit son frère, Arthur O’Connor, Mac Neven, lord Cloncurry et toute l’émigration irlandaise. Il passa deux mois à Paris; et ce fut là qu’il put

entrevoir cette société brillante et légère , enivrée de victoires et de plaisirs, qui, au sortir des sombres orages de la révolution française , renaissait avec joie aux merveilles de la vie et de la civilisation.

Le premier consul ne cessa durant ces années d’être en rapport constant avec l’Irlande et les Irlandais alors à Paris. Méditant déjà le débarquement en Angleterre, il avait enrôlé dans son armée une brigade irlandaise. Parmi les mobiles résolutions qui s’agitaient alors dans sa tête, il comptait se servir de l’Irlande comme de la clef qui devait lui ouvrir l’entrée du royaume uni. Il existe aux archives générales de France des documents curieux, relatifs aux rapports du premier consul avec les chefs de l’émigration irlandaise. « Les affaires de l’Irlande, » écrit le pre-

mier consul au ministre de la marine, « me font sentir l’importance d’avoir des conférences particulières avec les Irlandais qui sont à Paris. » Deux longues lettres de Thomas Addis Emmet, adressées au premier consul et au ministre de la guerre, sont sans

doute une réponse à ces avances. Thomas Addis Emmet, tout en protestant de sa confiance aux promesses du premier consul, tout en assurant qu’il ne doute pas de son intérêt sincère pour l’indépendance, de l’Irlande, prend grand soin de lui répéter sous plusieurs formes que le débarquement des Français sur le sol de son pays serait le signal de leur extermination, s’ils se présentaient en conquérants et non en alliés. « Il suffirait, » dit-il, « du moindre soupçon à ce sujet pour rejeter l’Irlande dans les bras de l’Angleterre1. » Robert Einmet, lors de son arrivée à Paris, eut une entrevue avec le premier consul, et plusieurs entretiens successifs avec monsieur de Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères. On serait assez curieux de savoir ce que put être la conversation du général Bonaparte et du jeune enthousiaste irlandais ; malheureusement Madden ne donne aucun dé-

1 Archives de l’Empire ; affaires d'Irlande. La lettre du premier consul que nous publions ci-après est une réponse aux lettres de Thomas Addis Emmet,

K OBI! R T KM MK T.

tail à ce sujet, et j’ai cherche inutilement la trace de cette conversation. On sait seulement que Robert Emmet sortit mécontent de cette entrevue. « Le premier consul ne lui inspirait, » disait-il, « aucune confiance ; il ne se souciait pas plus de l’Irlande que de la république et de la liberté; il n’avait cru découvrir dans le torrent de ses paroles qu’une intention sincère, celle de déclarer la guerre le plus tôt possible. Il croyait aussi à la réalité de son projet de descente en Angleterre, aussitôt la -guerre déclarée. Il était pour son compte très-résolu à ne pas lui offrir les moyens de mettre le pied sur le sol de l’Irlande '. » Il ne fut guère plus satisfait de monsieur de Talleyrand, et le trouva très-ignorant des affaires de son pays. Il pensait cependant qu’on pourrait l’amener, en cas de rupture avec l’Angleterre, à travailler sérieusement à la délivrance de l’Irlande, et à son établissement comme république indépendante, s’appuyant

4 Memoir of Robert Emmet . Madden, United Irishmen ,

sur l’alliance de la France. « Ce qui peut étonner, » dit Madden, « c’est que ce fut le plus jeune des Irlandais alors à Paris, qui montra le plus de pénétration, de sagacité, et de méfiance dans ses rapports avec le premier consul. » Robert Emmet était cependant trèssusceptible d’illusions en ce qui concernait sa cause et son pays, mais il n’est pas rare de réunir à un esprit juste et sagace une ardeur de passion qui, sur certains points, voile la réalité. Ce qu’il peut y avoir de jeune et d’enthousiaste dans les sentiments ne porte quelquefois à aucune illusion dans l’observation des individus. Il ne fallait pas d’ailleurs une grande perspicacité pour deviner que le premier consul, se mêlant aux débats de l’Angleterre et de l’Irlande, ne pouvait avoir d’autre intention que de mettre, comme on dit, « les plaideurs d’accord. » Mais la division, ce fléau des partis vaincus, avait alors pénétré au sein de l’émigration irlandaise*. Dans l’emportement de l’esprit

i « Il y avait, » dit Mac Neveu, « en Irlande autant d’opi-

de parti, certains Irlandais, au nombre desquels il faut compter Arthur O’Connor, en étaient venus à désirer changer de maîtres à tout prix, et préféraient le joug de la France à l’intolérable oppression de l’Angleterre. Robert Emmet et son frère n’étaient pas de ce nombre ; aussi appréciaient-ils mieux les difficultés et les dangers de la situation. Il se peut toutefois qu’à cette époque l’Irlande eût trouvé son profit à ce changement ; elle y aurait gagné la liberté de conscience ; le joug de la France eût certainement été moins dur que celui de l’Angleterre, et n’aurait pas été aggravé par cette antipathie de race qui rend si odieuse la domination de l’étranger. Bien qu’il fût déjà aisé de deviner l’empereur sous le premier consul, rien n’annonçait tout ce qu’il se montra depuis ; le

nions que d’hommes ; chaque parti se divisait en nuances infiniment diverses, et chacun avait son plan particulier pour le salut de son pays. » ( Pièces of Irish history.) Tel est le malheur des peuples où l’intelligence et l’imagination l’emportent sur le bon sens.

vainqueur cl’Arcole et de Marengo, le libérateur de l’Italie, était encore le chef de la république française. Ce fut cependant en quelque sorte malgré lui, et par déférence envers les chefs de son parti, que Robert Emmet consentit à traiter des affaires de l’Irlande avec ce puissant et dangereux allié. Afin de montrer à son frère qu’il ne se trompait pas en affirmant qu’on ne pouvait en rien se fier au premier consul, Robert parvint à se procurer la copie d’une dépêche de monsieur Otto, alors résidant à Londres, portant que si l’Angleterre voulait expulser de son territoire les émigrés français suspects au premier consul, celui-ci lui offrait une parfaite réciprocité, et , mettrait à sa disposition les émigrés qui avaient cher-

ché asile sur le territoire français. Ces émigrés n’étaient autres que les Irlandais avec lesquels il négociait depuis deux ans.

Du reste il semble que la déplaisance fut réciproque, et le premier consul se montra de son côté peu satisfait de ses conférences avec les principaux chefs de

ltORERT EM R ET.

l’émigration irlandaise. Peut-être son sens pratique lui inspira-t-il un peu de dédain pour ce qu.’il y avait de chimérique dans leurs projets ; peut-être aussi son goût instinctif de la force en tout genre lui faisait-il, en dépit de ses haines présentes, préférer la cause de l’Angleterre à celle de l’Irlande faible et opprimée. Chez le général Bonaparte, l’âme n’était pas à la hauteur du génie ; sa puissante intelligence envisageait toutes choses sous un aspect à la fois grand et vrai, mais la véritable élévation, qui vient de l’âme, lui a toujours manqué. Admirable dans ses conseils et sur les champs de bataille, sans dignité, sans grandeur à Fontainebleau et à Sainte-Hélène, lorsqu’il se trouva seul en face de l’infortune, il a peut-être, pour le malheur de la France, laissé une empreinte ineffaçable sur le pays qu’il éblouit, tout en l'abaissant.

On se trompe cependant quand on se figure l’homme conséquent en mal comme en bien, et souvent les profonds politiques n’ont pas tout le calcul et toute la perfidie qu’on leur suppose. Il se peut donc qu’à

cette époque le premier consul n’eût réellement aucune mauvaise intention à l’égard de l’Irlande, bien qu’ assurément il n’y eût pas lieu de se fier à lui dans l’avenir. Il est même probable qu’il ne prenait pas la peine de se demander si ses promesses étaient sincères. Quelques jours après avoir reçu la lettre de Thomas Addis Emmet, le général Bonaparte lui fit remettre la réponse suivante 1 :

« Le premier consul a lu avec la plus grande attention le mémoire qui lui a été adressé par monsieur Emmet, le 1 3 nivôse. 11 désire que les Irlandais Unis soient bien convaincus que son intention est d’assurer l’indépendance de l’Irlande. Le général qui commandera l’expédition sera muni de lettres scellées, par lesquelles le premier consul décla- •

1 L’original de cette lettre a été trouvé dans les papiers de Thomas Addis Emmet. « On ne peut, » dit Madden, « élever aucun doute sur son authenticité. » Présumant que la copie ou le double de cette lettre existait peut-être aux archives générales de France, j’ai fait des recherches à ce sujet qui sont restées sans résultat.

rera qu’il ne fera, point la paix avec l’Angleterre sans stipuler pour l’indépendance de l’Irlande, dans le cas cependant où l’armée aurait été jointe par un corps considérable d’Irlandais Unis *.

« L’Irlande sera en tout traitée comme l’a été l’Amérique dans la guerre passée.

» Tout individu qui s’embarquera avec l’armée française, destinée pour l’expédition, sera regardé comme français; s’il était arrêté, et qu’il ne fût pas traité comme prisonnier de guerre, la représaille s’exercera sur les prisonniers anglais.

» Le premier consul désire qu’il se forme un comité d’Irlandais Unis. Il ne voit pas d’inconvénient à ce que les membres de ce comité fassent des proclamations et instruisent leurs compatriotes de l’état des choses.

1 Le premier consul composa lui-même la devise du drapeau qui devait être remis à la brigade irlandaise. C’était un drapeau Vert ; d’un côté était écrit : Indépendance de l’Irlande ; de l’autre : liberté de conscience, (Madden,)

ROBERT EJIMET.

» Ces proclamations seront insérées dans Y Argus, et dans les différents journaux de l’Europe, afin d'éclairer les Irlandais sur le parti qu’ils ont à suivre, et les espérances qu’ils doivent concevoir. Si ce comité veut faire une relation des actes de tyrannie exercés contre l’Irlande par le gouvernement anglais, on l’insérera dans le Moniteur. »

Aussitôt que la nouvelle de la rupture prochaine entre la France et l’Angleterre se fut répandue en Irlande, le pays sortit de la léthargie où il était plongé depuis l’acte d’union. Les espérances et les passions se rallumèrent; on entrevit un avenir à l’horizon. Le mécontentement était alors aussi profond et aussi général qu’en 1798. Il y avait cependant cette différence du découragement qui suit la défaite à l’ardeur qui précède la lutte. « Si l’on ne fait pas attention à l’Irlande, nous la perdrons, » écrivait lord Charles Bentinck ; « ce peuple est aussi prêt que jamais à la rébellion. » Dans une lettre de lord Grenville au marquis de Wellesley, on remarque ce passage : « Je ne

sais pas si la guerre que nos sages ministres sont au moment de déclarer ne vous retiendra pas dans l’Inde. J’espère cependant vous revoir l’année prochaine en Irlande, à supposer qu’il y ait encore l’année prochaine une Irlande appartenant à l’Angleterre. » Robert Emmet ne fut pas l’auteur et l’instigateur de la conjuration de 1803, bien que son nom soit resté attaché à cette héroïque et malheureuse tentative. Il était en France lorsqu’il apprit le soulèvement qui se préparait, et consentit à faire partie de la conspiration. Ici se remarque dans les divers récits une certaine contradiction. Suivant Madden, Robert Emmet aurait reçu, avant de partir, l’approbation des chefs des Irlandais Unis, alors à Paris. En effet, Mac Neven lui remit une proclamation appelant le peuple irlandais à l’insurrection; et on lit dans une lettre de Thomas Addis Emmet, parlant de son départ projeté pour l’Amérique, ces paroles expresses : « Si les bruits de guerre se confirment, nos projets seront absolument changés; il y aura de nouveau quelque

ROBERT EJIMET.

effort à tenter en Irlande. » Les lettres au premier consul semblen t également attester que Thomas Addis Emmet n’avait nullement renoncé à l’espoir d’une prochaine révolution en Irlande, aidée du secours des Français. On affirme même que lord Cloncurry faisait partie de la conspiration, et l’on en donne pour preuve le dépôt d’armes qui fut découvert dans sa maison de campagne, à Lyons, après l’échec de l’insurrection de 1803. Lord Cloncurry raconte au contraire que la veille du jour où Robert quitta Paris, il dîna avec lui et Thomas Addis Emmet; ils examinèrent en commun les chances de succès , « et , tout bien considéré, ne les trouvant pas suffisantes, ' ils firent, » dit-il, « de vains efforts pour dissuader le jeune enthousiaste de s’engager dans une si périlleuse entreprise... » Il est assez difficile de démêler la vérité entre ces deux versions; l’histoire du reniement de saint Pierre est toujours celle des affaires qui n’ont pas réussi ; chacun prétend alors avoir déconseillé ce qu’il a peut-être fortement encouragé. Quoi

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qu’cn aient réellement pensé lord Cloncurry et Thomas Addis Emmet, on peut croire qu’à cette époque l’heure de la résistance à main armée était passée pour l'Irlande. Il y a toujours de fortes raisons pour ne pas recommencer, quand on a échoué dans cette grave et périlleuse épreuve des révolutions ; à tenter une nouvelle lutte les chances de succès ne semblaient pas suffisantes. Rien n’était changé, à cette époque, dans la situation de ce malheureux, pays ; et les promesses faites au moment de l’acte d’union n’avaient été nullement tenues : nouvelle aggravation à ses griefs. Cependant un certain esprit de douceur et de modération avait succédé à l’oppression violente, depuis que l’Irlande était descendue du rang de nation à celui de province. Sous ce rapport l’administration de lord Hardwicke et du ministère Addington ne ressemblait pas à celle de Pitt et de lord Castlereagh. Enfin, si l’on voulait ici apprécier la conduite des deux frères, on pourrait dire que l’une fut irréprochable, et que l’autre, quoique assurément

très-digne d’intérêt , n’est pas exempte de tort. Et pourtant l’admiration, la sympathie resteront toujours à ces tentatives héroïques et désespérées des nations et des partis pour échapper à la destinée qui les condamne.

Que vouliez-Ÿous qu'il fît contre trois?

Ces erreurs sont encore, comme on l’a dit des erreurs philosophiques de Leibnitz, les titres de gloire de l’humanité.

Robert Emmet, avant de partir pour l’Irlande, eut une dernière entrevue avec le premier consul ; il reçut de lui l’assurance que les hostilités commenceraient au mois de mai et que le débarquement de l’armée française aurait lieu au mois d’août. Tout fut combiné en vue de faire coïncider le soulèvement de l’Irlande avec l’expédition en Angleterre. Là se borna

la négociation avec le premier consul; Robert Emmet témoigna toujours une invincible répugnance à s’engager plus avant, et à attirer les Français sur le sol de l’Irlande. Qui peut savoir ce qui serait arrivé, si l’expédition avait eu lieu, et si l’insurrection de Dublin eût réussi? Ces suppositions n’ont rien d’étrange et d’impossible, quand on ite croit pas à la fatalité en histoire. Ceux qui voient les événements s’engendrer nécessairement les uns des autres, devraient bien appliquer à la prédiction de l’avenir les lois qui leur paraissent si claires dans le passé. Pour peu qu’on ait vécu en temps de révolution , on s’est aperçu aü contraire du rôle que l’imprévu joue en ce monde. A un certain moment, sans aucune cause apparente, la roue tourne dans un sens; elle aurait aussi bien pu tourner en sens opposé. Telle était l’opinion du premier consul. Avec son merveilleux instinct et sa profonde expérience, il savait que la direction des plus grands événements dépend souvent du hasard des moindres circonstances. « A quoi tiennent les

destinées des empires, » disait-il à Sainte-Hélène ; « si au lieu de l’expédition d’Égypte, j’eusse fait celle de l’Irlande; si de légers dérangements n’avaient mis obstacle à mon expédition de Boulogne, où serait l’Angleterre aujourd’hui1? »

Afin de détourner les soupçons, Robert Emmet reprit le chemin de l’Irlande par la Hollande et l’Angleterre. A Amsterdam, il se sépara de son frère qu’il ne devait .plus revoir. Décidé, pour^on compte, à ne plus se mêler des affaires de l’Irlande, et à devenir un citoyen de l’Amérique, Thomas Addis Emmet chercha à retenir son jeune frère auprès de lui, et lui donna en le quittant des conseils de prudence, que, pour son bonheur du moins, il aurait mieux fait de suivre.

1 Memoirs of tord Fitz Gerald, by Thomas Moore.

Robert Emmet arriva en Irlande au mois de novembre 1 802. Il se mit aussitôt en rapport avec ceux qui l’avaient fait venir de Paris. Presque tous étaient d’anciens chefs de la rébellion de 1798; « mais en dehors de ceux-là, » dit Madden, « il y avait, derrière le rideau, des personnages plus haut placés, qui étaient au fait de la conspiration, en connaissaient tous les ressorts, et en dirigeaient les mouvements.... On comprendra, » ajoute-t-il, « par quel sentiment de délicatesse, je n’insère pas ici les noms de ceux qui ne sont pas connus, qui ont rendu depuis de grands services à leur pays, et dont les familles peuvent désirer garderie secret. » Il est certain, tout en faisant la part de ce qu’il y a de hasardé dans ces

conjectures, que la conspiration de 1803 fut beau-

coup plus étendue qu’on ne le crut généralement. L’acte d’union ruinait Dublin, et les classes supé-

rieures, aussi mécontentes que le peuple depuis la suppression du Parlement, y étaient plus ou moins engagées. Au nombre des grands seigneurs qui passent pour avoir fait partie de la conjuration, on nomme lord Meath, et lord Wycombe, qui se rendit fréquemment chez Robert Emmet peu de temps avant l’insurrection. Ces grands seigneurs étaient instruits de la conspiration ; ils en désiraient le succès, l’aidaient peut-ê.tre de leur fortune, mais n’y voulaient pas prendre une part ostensible1. Robert, qui était censé n’être revenu à Dublin que. pour ses affaires personnelles, alla souvent dans le monde, et fréquenta de nouveau la maison de Curran, où il revit celle dont le souvenir ne l’avait

1 o Quand Robert Emmet comparut devant le tribunal, » dit la Nation, journal irlandais (1855), « le sceau du secret était sur ses lèvres, et l’on ne put jamais savoir les noms de ceux qui étaient engagés avec lui dans la conspiration, ou qui, du moins, l’avaient encouragé par leurs promesses d’assistance. Dans son mémorable discours il dit cependant qu’il y avait au-dessus de lui des

pas quitté pendant ces années d’absence. Madden nous raconte qu’à un dîner chez monsieur Keogh , une conversation fort vive s’engagea entre Robert et un certain monsieur C... personnage politique de quelque importance, qu’il ne juge pas à propos de désigner en toutes lettres. On parla naturellement de l’état du pays, de ses dispositions à renouveler la lutte; Robert exprima avec véhémence son espoir du succès, si l’on tentait un nouvel effort pour secouer le joug. Monsieur C... se montra plus découragé et plus méfiant. « Sur combien de comtés, selon vous, mon cher Robert, pourrait-on s’appuyer en cas d’une nouvelle insurrection? — Sur dix-neuf, » répondit Robert Emmet; « ne pensez-vous pas, » ajouta-t-il,

hommes devant lesquels il s’inclinait avec une respectueuse déférence, et l’on a tout lieu de penser que ces hommes étaient lord Meath et lord Wycombe. »

« John Henry, comte de W., » dit Madden, qui ne juge pas à propos de le nommer en toutes lettres, « naquit en 1765, hérita du titre de marquis de Lansdowne le 9 mai 1805, et mourut en 1809. »

« qu’on pourrait agir à moins? » — Monsieur C... réfléchit pendant quelques instants. « Eh bien, mon

cher ami, donnez-m’en seulement deux, dont vous

soyez bien assuré, et je me mets avec vous. »

Au mois de mars, un message du roi Georges III vint annoncer au Parlement la rupture avec la France, et le commencement des hostilités. Ce fut alors que, la terreur d’une prochaine invasion commençant à s’emparer de tous les esprits en Angleterre, les conjurés se décidèrent à mettre sérieusement leurs projets à exécution. Au nombre des plus considérables entre ceux qui se compromirent de leur personne dans la conspiration, et dont quelques-uns furent les chefs de l’insurrection, il faut compter le général Russell, un des auteurs de la rébellion de 1798. Doué de facultés moins remarquables que Robert Emmet, le général Russell n’avait ni moins d’honneur, ni moins d’intégrité. Il était protestant, comme la plupart des chefs de la rébellion de 1798 et de la conspiration de 1803, et d’opinions religieuses très-exaltées ; messieurs Fitz

Gerald, Philip Long, Hamilton Rowan \ Malacliy Dclany, fils d’un grand propriétaire des environs de Dublin, John Allen1 2 3, Samuel Neilson, Byrne de Wexford5, William Dowdall4, le colonel Plunkett, depuis lord Dunsany, etc., etc. Il faut encore nommer une femme, mistress Biddy Palmer, que Madden appelle : « une madame Roland irlandaise, » et qui fut un des agents les plus actifs de la conspiration. Son frère avait été officier au service de lord Fitz

1 Rebelle de 1798.

2 Rebelle de 1798, depuis colonel dans l’armée française.

3 Depuis colonel dans l'armée française. Après l’échec de 1803, comme après celui de 1798, l’Amérique et la France recueillirent les débris du naufrage. J’ai eu l’avantage de voir M. Byrne, qui à plus de cinquante ans de distance, parle de Robert Emmet avec un respectueux attendrissement, et conserve, dans un exil volontaire, tous les sentiments d’un rebelle de 1798.

4 Ami de Grattan. « C’était, » dit son fils dans ses Mémoires, « un

jeune homme de facultés distinguées et d’un caractère intéressant, entraîné par l’ardeur de ses opinions dans la voie des conspirations »

Je termine ici cette liste de noms inconnus aujourd’hui, qui serait sans intérêt pour le lecteur.

Gerald. Tous ces conjurés étaient des hommes honorables, quelques-uns d’une position sociale assez élevée, et possesseurs de fortunes considérables. « En dehors de ceux-là, » ajoute Madden, « le nombre était

grand de personnages distingués par l’intelligence et le rang, qui furent informés de la conspiration, et l’encouragèrent de leurs vœux secrets. » Mais le chef, l’âme et la vie du complot était Robert Emmet. Son plan des plus audacieux n’était pas sans chances de succès. Il semble'à peu près pareil à celui que l’on trouva dans les papiers de lord Fitz Gerald, au moment de son arrestation. Instruits par l’expérience du passé, les conjurés de 1803 pensaient que l’insurrection de 1798 avait échoué parce que, trop étendue sur la surface du pays, elle manquait d’un centre d’opérations. Le point important, selon eux, était de s'emparer en premier lieu de la ville et du château de Dublin, tout en entretenant des intelligences dans les principaux comtés, Wicklow, Wexford, Carlow, Kildare, etc. Au moyen de certains signaux convenus, le

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succès ou l’échec devait être aussitôt connu de tout le pays, et il n’est pas douteux, si l’insurrection eût réussi à Dublin, que l’Irlande entière ne se fût soulevée, et qu’une guerre nationale plus ou moins longue, plus ou moins heureuse ne s’en fût suivie. Ce plan avait en outre pour Robert Emmet l’avantage d’éviter autant que possible l’effusion du sang, et de ne pas risquer de luttes partielles et inutiles, si le premier coup venait à manquer. L’attaque de Dublin devait coïncider avec le débarquement des Français en Angleterre au mois d’août. .

Les circonstances extérieures étaient des plus favorables. En ce moment l’attention de l’Angleterre, absorbée du côté de la France, laissait l’Irlande à peu près abandonnée; tous les préparatifs militaires étaient destinés à sa propre défense, si bien que le jour de l’insurrection, il n’y avait pas, dit-on, de balles et de munitions suffisantes pour les régiments d’arlillerie et de cavalerie commis à la garde de Dublin. Jusqu’à sept heures et demie du soir les portes du

château restaient ouvertes ; on pouvait y pénétrer sans difficulté. Instruits par des intelligences secrètes des moindres mouvements du conseil privé, Robert Emmet, et quelques-uns des plus déterminés d’entre les conjurés, devaient pénétrer à main armée dans l’enceinte du château et s’en emparer, pendant que les paysans de Wicklow, de Wexford et de Kildare, déjà éprouvés dans la rébellion de 1798 et placés sous la direction d’hommes de confiance, descendraient sur la ville et l’attaqueraient du côté opposé. Une fois en possession du château et par là de la ville, on convoquait aussitôt les deux cents membres patriotes de l’ancienne chambre des communes; ceux qui étaient présents à Dublin et instruits de la conjuration se seraient alors constitués en gouvernement provisoire. Il semble que l’exemple historique constamment présent à l’esprit de Robert Emmet, fut celui de l’heureuse révolution de Portugal accomplie en 1640, précisément dans les mêmes conditions. Quarante individus déterminés pénétrèrent, à cette époque,

dans l’enceinte du château de Lisbonne; ils se rendirent maîtres de la vice-reine et des autorités espagnoles, et, suivis par le peuple, délivrèrent leur pays du joug de l’Espagne1.

1 Robert Emmet lui-même, après son arrestation, a rédigé le plan détaillé de l’insurrection de Dublin, et a rendu compte des causes purement accidentelles, suivant lui du moins, qui le firent échouer. Ce plan est divisé en lignes d’attaque, de défense, de retraite, et habilement combiné, assure-t-on. Ces détails purement stratégiques et techniques seraient, je crois, sans intérêt pour le lecteur ; mais le plan n’en est pas moins très-curieux, comme document historique.

Ce plan fut retrouvé au château quelques années après l’échec de l’insurrection de 1803, et publié par M. Richard Curran dans la vie de son père.

« Quand on examine le plan d’attaque, de retraite et de défense tracé de main de maître par Robert Emmet, » dit la Nation , journal irlandais (5 mai 1855), «les calculs sur lesquels il reposait et les accidents qui le firent échouer, il est impossible de ne pas sentir que le gouvernement échappa en quelque sorte miraculeusement. Le dépôt des rebelles avait été pendant des mois dans le voisinage du château; et cependant le lord lieutenant, peu d’heures avant l’insurrection, n’était informé de rien, et sans préparatifs, quand elle éclata. La seule garde qu’il put se procurer fut une patrouille de la police. Le château était même sans

Pendant les derniers mois qui précédèrent l’insurrection, Robert Emmet alla s’établir chez mistress Palmer, sous le nom de Hewitt, dans un logement

approvisionnements militaires. Robert Emmet de son côté avait certainement plus que les forces suffisantes, en fait d’hommes et d’armements. Ses provisions d’armes et de munitions étaient immenses. Au dépôt de Tliomas-Street seul, lord Blaquiere trouva plus de vingt mille piques, de la poudre, des fusils et des balles en abondance. Dans les dernières heures cependant, tout vint à manquer par une série d’accidents et de mécomptes qu’aucune sagacité humaine ne pouvait prévoir et aucune habileté préparer. Napoléon Bonaparte, lui-même, aurait échoué en pareille circonstance. » La réalité est cependant qu’en 1803, comme en 1798, Finstrument manqua dans la main de ceux qui voulurent s’en servir. Si les chefs de la conjuration avaient eu sous leurs ordres un peuple aussi intelligent et aussi résolu que le peuple de Paris, leur projet n’aurait peut-être pas été une chimère. Mais les nobles esprits qui rêvèrent l’indépendance de l’Irlande furent des généraux sans armée, ou plutôt, avec une armée qui les trahit, et n’était pas digne d’eux. Lord Fitz Gerald eut affaire, comme Robert Emmet, à un peuple enfant, à la fois imprudent et timide, toujours prêta la révolte parce qu’il souffrait, mais ne sachant pas regarder ses maîtres en face, ayant enfin quelquesuns des vices de l’esclavage, dont l’oppresseur est, après tout, plus responsable que l’opprimé.

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