K OU K RT EM MK T
placé au centre de la ville et attenant aux quartiers populeux. Là, jour et nuit, sans trêve ni repos,- il surveillait et dirigeait les préparatifs de l’insurrection. Il consacra à l’achat d’armes et de munitions toute la fortune dont il venait d’hériter par la mort de son père, et qui était assez considérable. Tl déploya, de l’aveu de tous, beaucoup d’habileté, de prudence, et un rare talent d’organisation dans la direction d’une si difficile entreprise. Diverses maisons furent louées dans les différents quartiers de Dublin ; on y fabriquait incessamment des, armes, de la poudre, des balles, des piques, et des fusées volantes destinées à servir de signal, le jour de l’insurrection. Ce n’était pas à Dublin seul que s’étendait l’action de Robert Emmet ; il avait des intelligences avec tous les comtés environnants. Chose étrange ! le plus profond secret fut religieusement observé, et parmi tant d’hommes nécessairement instruits de ce qui se passait, il ne se trouva pas un traître. Le peuple de Dublin, complice des conspirateurs, s’entendait pour garder le secret.
Peu de temps avant l’insurrection , lord Hardwicke craignit quelques mouvements dans le comté de Kildare, et y envoya des troupes pour contenir la population ; mais son attention ne fut pas éveillée sur ce qui se passait sous ses yeux, à Dublin. Robert Emmet avait autour de lui une quinzaine d’hommes, presque tous sortis des rangs du peuple, qui s’appelaient eux-mêmes son état-major [Ms staff ) et dont il surveillait les travaux, prenant à peine quelques heures de repos sur un matelas, au milieu du dépôt de Thomas Street. Passionné et maître de lui-même, il les animait de son ardeur et les dominait par son sang-froid; son éloquence facile et populaire se mettait aisément à la portée de tous les rangs de la société1.
1 Voici un fragment de quelques-unes des allocutions adressées par Emmet aux conjurés. Ce sont des phrases détachées, qui ne se lient pas entre elles, et qui ont été évidemment écrites de souvenir par un des assistants. «La liberté est fille de l’oppression,» nous disait Emmet dans son brillant langage, « et la tyrannie,
Madden parvint à découvrir l’un de ces hommes, nommé James Ilope, vivant encore au fond d’une province , à Belfast. C’était alors un respectable vieillard, profondément estimé de ses voisins pour la fermeté de ses principes et la cordialité de son caractère, toujours fidèle à la cause de sa jeunesse. Il s’était formé lui-même , et ne manquait pas d’une
comme le poétique oiseau du désert, se consume de ses propres flammes. Nous en avons un exemple frappant dans l’histoire de l’Irlande, dont l’intelligence et la puissance ont grandi en raison directe de l’effort fait pour la comprimer. En ce sens, on peut soutenir cet apparent paradoxe que les plus grands maux d’une nation deviennent souvent l’instrument de son salut. Les droits de l’homme à la liberté augmentent en raison directe de sa civilisation. On peut opposer des digues au torrent, mais si ses eaux amoncelées ne trouvent pas d’autre issue, il renversera les vains obstacles que lui oppose un maître présomptueux. Nos souffrances, quelles que soient les circonstances, ne peu vent durer bien longtemps encore, car la nature se révolte contre ,1a tyrannie, et les chaînes qui nous lient sont tendues jusqu’à la dernière extrémité ; il ne faut plus qu’un effort de l’oppresseur ou de l’opprimé pour les briser et rendre la liberté à l’Irlande. Le malheur ne doit être supporté patiemment que lorsqu’on 11e peut y porter remède. Samson, qui tourna le moulin pour ses oppresseurs, les ensevelit
ItOliERT EMMET.
certaine culture littéraire ; Madclen obtint de lui quelques détails curieux sur son intimité avec son ancien chef. Laissons-le parler ici. « Le jour de ma première entrevue avec monsieur Emmet, il me dit que quelques-uns des premiers hommes de l’Irlande l’avaient fait venir de France ; il me demanda si je croyais le pays mûr pour un appel aux armes? Je lui
sous les raines du temple, lorsque ses forces lui furent rendues. Si l’Irlande, dans sa faiblesse, a longtemps porté les chaînes de l’esclavage, ce n’est pas une raison pour qu’elle continue à se courber sous le joug, le jour où elle sera en état de le secouer. Le paysan irlandais commence aujourd’hui à connaître son état de dégradation, et à en rechercher la cause ; raisonner sur la politique a toujours été son penchant, et à force d’y penser, il a fini par en juger sainement. Il sait aussi bien qu’aucun homme en ce pays le but de chacun des actes du gouvernement qui nous opprime, que ce soit d’enrichir à ses dépens un prodigue grand seigneur, ou de contraindre au joug un peuple infortuné par un nouvel acte d’insurrection. » Pendant que Robert Emmet nous parlait ainsi, sa belle figure brillait d’une noble ardeur ; il s’exprimait avec une gracieuse élégance , et combinait ses arguments avec toute l’aisance d’un homme habitué aux discussions abstraites. ( Iiebellion Book , London and Dublin Magazine , 1825.)
ROBERT EJIMEY.
répondis affirmativement ; c’était mon opinion. Il me dit que son plan était fait, et qu’il aurait continuellement besoin de mon assistance. Les magasins étaient loués et les ouvriers désignés pour les travaux. Il n’y avait pas moins de quarante hommes employés dans les différents dépôts : ces hommes se conduisaient avec la plus grande prudence, et ne semblaient pas désirer en savoir plus que ce qui concernait leur fonction ; ils remplissaient leur office séparément et à l’insu les uns des autres. Je ne vis jamais monsieur Emmet agité, troublé ou inquiet ; même dans les derniers moments, quand tout se réunit pour nous faire présager un échec, il ôtait toujours tranquille et déterminé, espérant le succès, mais préparé à tout événement. Il nous parlait familièrement, mais sérieusement, et ne plaisantait jamais avec nous. Il me dit un jour que de grandes promesses lui avaient été faites dans les rangs supérieurs de la société par des personnages haut placés, possesseurs de fortunes considérables, qui devaient l’aider à organiser l’insurrec- »
ROBERT ESÎMET.
tion sur toute la surface de l’Irlande, mais il en était encore à attendre l’argent qu’on lui avait promis ; du reste, il espérait suffire à tout avec ses ressources personnelles. A propos de la défection du colonel Plunkett, il me dit que le colonel était de ces hommes qui risquaient’ volontiers la fortune et la vie des autres, et au dernier moment se retiraient prudemment de la scène. Quant à lui, il avait déjà engagé toute sa fortune, et s’il échouait, la faute en retomberait sur ceux qui l’avaient mis en avant, et ne le soutenaient pas; du reste, sa défaite même ne sauverait pas le système de gouvernement qu’il attaquait et le temps viendrait où l’on rendrait justice à son entreprise. Je vis souvent venir chez lui, dans les temps qui précédèrent l’insurrection, monsieur F..., frère de K. de G..., et lord Wycombe. Le plan de Robert Emmet aurait certainement réussi sans la timidité de sa bande [of his staff); presque tous lui manquèrent au dernier moment. Ce furent les mêmes difficultés qui firent échouer lord Fitz
Gerald, en 1798. Je me rappelle que je lui exprimais un jour mon opinion sur les droits du peuple à reconquérir une partie du sol injustement enlevé aux catholiques par les protestants. « J’aimerais mieux mourir, me dit-il, que de consentir à une pareille iniquité. Toute atteinte à la propriété nous entraînerait dans une voie funeste. Du reste, ajouta-t-il, heureusement nous sommes tous protestants, <et personne ne peut nous soupçonner d’agir par intérêt personnel. » Les hommes qui étaient à son service ne reçurent jamais aucune rémunération ; ils agissaient pour la cause et non pour l’argent. Ils avaient grande confiance en Robert Emmet; ils auraient donné leur vie pour lui l. »
Tout allait bien, et les conspirateurs se flattaient de mener à bonne fin leur entreprise, lorsque survint
Hfp'tfidèl» Si tilt
1 Madden, United Irishmen . Memoir of Robert Emmet. Cètte assertion ne semble pas d’accord avec celle qui précède.- -Nqus;jla maintenons telle qu’elle est dans le texte; j’ai reproduit ici, sans altérer sa naïve originalité, le récit du vieux conspirateur.
une série de circonstances malheureuses, qui rompit tous leurs desseins. Au milieu du mois de juillet, une explosion eut lieu dans un dépôt de poudre, à Patrick-Street ; deux hommes employés aux travaux y périrent ; un d’entre eux expira dans les bras de Robert Emmet, dont le cœur fut déchiré, dit-on, des souffrances de ses deux compagnons. Par le plus grand des hasards, cette fois encore la police, qui fit une descente dans la maison, ne conçut que de vagues soupçons, les armes ayant été enlevées à temps ; elle mit cependant la main sur ceux qui se trouvèrent là et les conduisit en prison. Le lendemain un journal orangiste avertit le gouvernement qu’il dormait sur une mine, et que d’un jour à l’autre cette mine éclaterait. Le danger était imminent ; le moindre retard pouvait tout perdre. Il n’était plus possible d’attendre le débarquement de l’armée française au mois d’août; il fallait agir immédiatement ou tout abandonner. Robert Emmet insista pour une action im-
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médiate; il représenta que l’on ne trouverait jamais
ItOlïEKT 1ÏMMET.
do circonstances plus favorables ; que d’ici à un mois peut-être la milice serait armée, l’éveil donné au gouvernement, et le pays mis en état do défense. D’autres, au contraire, trouvèrent les préparatifs insuffisants, les chances de succès douteuses, et, soit crainte, soit prudence, se retirèrent à l’heure du danger. Sept jours se passèrent dans ces délibérations ; l’ascendant de Robert Emmet entraîna enfin la majorité qui se déclara prête à suivre son chef, à la vie et à la mort. On se décida à tenter un effort pour enlever le château : « C’est là le point important, dit un des conjurés, car pour la plupart des hommes, le pouvoir légitime est celui qui occupe le siège du gouvernement. » Le sort en était jeté ; des armes furent secrètement distribuées parmi le peuple. Mais le désordre et la division s’étaient mis dans les rangs îles conjurés ; à dater de ce jour tout dut faire prévoir un échec, et il est difficile de ne pas accuser au dernier moment le jeune conspirateur d’imprudence et de précipitation. Confiant en la justice de sa cause,
ardent et inexpérimenté, il manqua, au jour de l’exécution, de la clairvoyance et de l’habileté qu’il avait montrées dans la conception et les préparatifs de ses desseins.
Un fragment de journal trouvé dans le dépôt de Thomas-Street, et devenu plus tard l’une des pièces du procès, peut donner quelque idée de l’état de son âme pendant les jours qui précédèrent la funeste catastrophe. « Je n’ai que peu de temps, » disait-il, « pour réfléchir aux mille obstacles qui s’élèvent entre moi et l’accomplissement de mes projets. J’ai d’ardentes et, je crois, de raisonnables espérances que ces obstacles disparaîtront. Mais si je me trompe , si ces espérances sont sans fondement, si un précipice s’ouvre tout à coup sous mes pas, le devoir ne me permettant pas de reculer, je remercie Dieu de m’avoir donné une certaine disposition courageuse. C’est en cette disposition que je me confie; elle m’aidera à supporter l’événement, quel qu’il soit, que le sort me tient en réserve. »
Ce fut le 23 juillet, au soir, qu’éclata dans les rues de Dublin et sur la place du Marché, l’insurrection dont Robert Einmet fut un des chefs. On aurait pu s’apercevoir des signes précurseurs d’un orage au silence profond qui régnait dans les rues, la veille de l’insurrection. Les cabarets étaient vides, les villages des environs déserts. Qui ne se souvient, aux jours de nos guerres civiles, de ce silence qui précède les grandes émotions populaires , comme sur mer les ouragans et les tempêtes? Le jour même la proclamation suivante se trouva tout à coup affichée sur les murs de Dublin :
« Peuple d’Irlande, vous êtes .appelé aujourd’hui à montrer que vous êtes digne de reprendre votre rang parmi les nations ; c’est en vous arrachant de vos propres mains au joug de l’Angleterre que vous donnerez au monde la preuve de votre droit d’être reconnu comme État indépendant.
...» Nous n’attaquons pas la propriété; nous n’attaquons aucune secte religieuse, nous n’attaquons
que la domination anglaise. L’oppression religieuse est un des moindres maux dont souffre l’Irlande. Notre intention est de nous délivrer non-seulement de cette oppression, mais de toutes celles sous le poids desquelles nous gémissons. Nous combattons pour avoir une patrie ; et puis, chacun de nous aura sa religion. Citoyens de Dublin, arborez tous ensemble l’étendard national M Que tout homme, dans le sein duquel brûle encore la moindre étincelle de patriotisme, se rallie autour de lui ! Profitez de vos avantages, que chaque rue devienne un défilé et chaque maison une batterie ! Arrêtez la marche de vos oppresseurs avec les -armes des braves, la pique et le mousquet, et que de vos fenêtres pleuvent les briques et les pierres sur la tête de vos tyrans , les mercenaires et sanguinaires soldats de l’Angleterre !
» Citoyens de toutes classes, agissons avec union
1 L’uniforme et le drapeau adoptés par les rebelles en 1803, comme en 1798, étaient verts, couleur nationale de l’Irlande.
cl concert. Catholiques, protestants, presbytériens, réunissons-nous autour du même drapeau. Convaincus de la justice de notre cause, nous faisons aujourd’hui un dernier et solennel appel à Dieu et aux armes. Réprimez et prévenez le pillage, l’ivresse et les excès en tout genre. Que chaque homme fasse son devoir, et n’oublie pas que dans les temps, de guerre civile l’inaction devient un crime. Songez contre qui vous combattez, vos oppresseurs depuis six cents ans ; rappelez-vous leurs massacres, leurs tortures, vos maisons brûlées, vos femmes violées ; songez à votre pays auquel il faut rendre aujourd’hui son rang parmi les nations, et que Dieu assiste chacun de' nous à sa dernière heure, comme il aura assisté son pays à l’heure du danger. »
Sur les divers incidents de cette malheureuse journée, les récits ne concordent guère. Rien ne paraît plus naturel , quand on sait combien les témoignages de ceux qui ont assisté et coopéré aux mêmes événe-
ments, sont souvent confus et contradictoires. Les hommes de Wicklow et de Kildare sur lesquels on avait compté, ne vinrent pas au jour marqué ; les paysans en armes s’étaient mis en route pour descendre sur la ville, mais au dernier moment leurs chefs, trompés par une fausse alerte , manquèrent au rendez-vous. A neuf heures du soir, on vit Robert Emmet, vêtu de l’uniforme de l’armée rebelle, deux pistolets à la ceinture, déboucher de Thomas-Street , suivi de cinquante hommes et se diriger du côté de la place du Marché. Il devait bientôt connaître tout le malheur d’un chef condamné à mener au combat une armée tumultueuse , indisciplinée , et incapable du hardi coup de main qu’il attendait d’elle. Le peuple se précipita avec impétuosité dans les rues de Dublin, ne se livrant à aucun excès, mais répandant la terreur sur son passage. Toutes les maisons se fermaient, les femmes et les enfants s’enfuyaient, pous sant des cris de terreur ; Malachy, Dowdall, Robert et quelques-uns des chefs de l’insurrection, ne par-
vinrent pas à entraîner à l’attaque du château plus de quatre-vingts-hommes, dont le nombre allait diminuant à chaque instant. Arrivés sur la place, ils n’étaient guère plus de vingt. Dans ce moment, apparut une escouade de la police commandée par monsieur Edward Wilson qui , le premier, eut le courage d’affronter le peuple insurgé. « Faut-il tirer? » dit Malachy mettant la main sur son fusil. — « Attendez qu’on nous attaque, » lui dit Robert Emmet, détournant le coup, « ne répandez pas de sang inutilement1. » Sur ces entrefaites, le bruit se répandit que la voiture de lord Kilwarden, arrivant de la campagne, était assaillie à la porte de la ville par une bande d’insurgés, et que lord Kilwarden venait d’être assassiné. A cette nouvelle, Robert Emmet revint précipitamment sur ses pas, mais il arriva trop tard pour prévenir le meurtre ; il arracha à la fureur populaire la fille de lord Kilwarden qui était évanouie, et la transporta plus morte
1 Maxwell, Hisiory of the Irish rébellion.
ROBERT EBIKT,
que vive dans une maison voisine1. Au moment où lord Kilwarden tomba entre les mains des insurgés, il crut avec quelque apparence de raison (car son nom était justement populaire à Dublin), qu’il sauverait , sa vie en se faisant connaître. S’avançant hors de la portière, il dit à haute voix : « Que me voulez-vous ? Je suis lord Kilwarden , le chief justice. » A ce mot de chief justice, un des insurgés crut, à tort, reconnaître dans lord Kilwarden l’auteur de la mort du malheureux enfant dont il était parent. « Si tu es le chief justice, voilà ce que tu mérites ; » et, d’un coup
1 On attribue l’assassinat de lord Kilwarden à une vengeance particulière. En 1798, de malheureux enfants de quinze à seize ans avaient été amenés en justice, accusés de haute trahison. Le jour de leur procès, ils comparurent devant le tribunal en chemises ouvertes et en cols courts, à la façon des enfants. « Eh bien, monsieur l’avocat général, qu’allons-nous faire de tous ces traîtres au col court ? » dit le chief justice entrant en séance. Et il parla de les pendre tous à la fois. L’avocat général plus humain fit remarquer que leur grande jeunesse les rendait peut-être dignes d’excuse ; on décida qu’ils seraient transportés. Un seul d’entre eux refusa d’accepter son pardon et fut pendu.
de pique, il le renversa dans le fond de la voiture. Ainsi le crime entraîne le crime après lui, et l’innocent périt pour le coupable , au jour des représailles. Lord Kihvarden assassiné dans l’insurrection de Dublin, était précisément le plus doux, le plus intègre des magistrats de l’Angleterre. Sa vie, pendant les temps d’orage qu’il avait traversés , n’avait été qu’une continuelle protestation en faveur de la justice et de l'humanité. Transporté couvert de blessures et mourant dans un corps de garde voisin , entendant tout autour de lui les imprécations des soldats anglais contre les insurgés, lord Kihvarden se releva un instant, et d’une voix défaillante prononça, avant d’expirer, ces admirables paroles : « Que personne ne périsse pour ma mort, que suivant le cours ordinaire des lois ; » paroles , dit Philipps, qu’on aurait dû graver en lettres d’or sur sa tombe1.
A partir de ce moment, Robert Emmet désespéra
1 Phillips, Recollections of Curran.
ROBERT EM5IET.
absolument du succès de la journée. « La fortune dès
l’origine, » dit lord Cloncurry, « lui avait été con-
traire ; mais le découragement et la crainte étaient des sentiments étrangers à sa nature. Ce fut alors seulement qu’on le vit faiblir et chanceler dans sa résolution. » L’assassinat de lord Kilwarden le pénétra d’horreur et de douleur1. De* qualités nécessaires au conspirateur, au chef d’insurrection, Robert avait bien l’audace et l’esprit d’entreprise, mais non la résolution d’aller à ses fins par tous les moyens. Il fut saisi d’indignation et de dégoût pour ce peuple qu’il n’avait pu entraîner à l’attaque du château, et qui se livrait à des actes de lâche férocité. Ce fut, on peut le
1 II faut dire, à l’honneur des insurgés de 1803, que Robert Emmet ne fut pas le seul à qui l’assassinat de lord Kilwarden inspira une juste horreur. « Si j’avais été auprès de lord Kilwarden,)) dit un homme du peuple dans son procès, « j’aurais sauvé sa vie aux dépens de la mienne. » James Hope prétend que ce meurtre fut l’œuvre de traîtres mêlés au rang des insurgés pour déshonorer la cause parleurs excès. La version que j’ai donnée passe pour être la véritable.
dire, le meurtre de lord Kihvarden, qui sauva la ville, et décida du sort de la journée. Pendant ce temps, l’éveil avaient été donné, les portes du château fermées, les régiments de cavalerie et d’artillerie mis sur pied, et tout le bénéfice de la surprise perdu. En deux heures, les troupes anglaises avaient balayé l’émeute. Les chefs de l’insurrection firent cependant encore un dernier effort pour rallier le peuple quj s’enfuyait précipitamment devant les habits rouges4, et le ramener au combat. Ils parvinrent à s’emparer momentanément de la mairie et d’un poste commandé par le lieutenant Douglas. Le colonel Brown fut tué à la suite d’un assaut très-vif. On s’aperçut le lendemain de l’ardeur des combattants, au nombre de morts et de blessés des deux camps, laissés sur la place. Un trait touchant signala cette échauffourée; ce fut celui d’un père qui se jeta devant son fils pour le soustraire à la
4 « The réel coats. » C’est ainsi que le peuple de Dublin appelait les soldats anglais.
fureur des soldats, le couvrit de son corps, et tomba percé de coups de baïonnettes. Le jeûne homme vengea la mort de son père sur le soldat qui venait de le tuer, et l’étendit mort à ses pieds. Mais bientôt en dépit des efforts désespérés d’Emmet et de ses compagnons, la déroute fut générale sur tous les points.
Dans l’ombre de la nuit, Robert Emmet se retire avec les insurgés. La première maison en dehors de la ville, où, dans cette nuit funeste, il chercha un refuge, ainsi que Malachy, Dowdall et quelques autres, fut celle d’Anne Devlin. C’était une femme de vingtcinq à vingt-six ans, employée, comme nous l’avons dit, à son service, et nièce de Michaël Dwyer, un des plus audacieux rebelles de 1798. On verra plus tard quel fut le dévouement héroïque de cette pauvre femme à son maître; mais en ce moment, avec l’instinct des enfants du peuple, qui prennent toujours le parti de leur classe contre les classes supérieures, elle l’accueillit en lui disant : « Comment, malheureux, vous soulevez le peuple et vous l’abandonnez? — Ne
me faites pas de reproches, ma chère, » lui répondit Robert Emmet; « si nous n’avons pu rien faire, c’est leur faute et non pas la mienne 1 . »
Au point du jour on parvint à se procurer des chevaux; les conjurés se dispersèrent et la plupart allèrent se réfugier dans les montagnes de Wicklow. Là ils trouvèrent les paysans et les montagnards sous les armes, tous prêts à l’insurrection. Le soir même, les chefs de la conspiration arrivés de Dublin par divers côtés, se réunirent dans une prairie au milieu des montagnes, et délibérèrent de leur plan de conduite. Tous conseillèrent les résolutions les plus énergiques.
Il fallait, selon eux, attaquer dès le lendemain les villes de Wicklow, Arklow, etc., etc.; « l’Irlande était en feu; au moindre signal elle se soulèverait tout entière. » Le temps des illusions était passé pour Robert Emmet. Il écouta ses amis en silence et sans les contredire, mais il n’hésita pas à condamner absolu-
1 Madden, United Irishmen. Manoir of Robert Emmet.
ment toute continuation des hostilités. « Notre première tentative ayant échoué, » leur dit-il, « tout nouvel effort de notre part serait désormais inutile. Nos ennemis sont armés, nos amis sont découragés, nous n’avons plus d’espoir que dans l’avenir ; attendons-le avec patience. Notre cause est juste, et la justice triomphera tôt ou tard. Ne la compromettons pas par des entreprises téméraires. Sans doute, il dépendrait de nous d’allumer d’ici à quarante-huit heures les flammes de la rébellion sur toute la surface de l’Irlande; mais que voulons-nous? — La délivrance de notre pays. Je crois mieux servir ses intérêts en refusant d’élever mon nom sur la ruinevde plusieurs milliers de nos concitoyens, et de donner à- nos tyrans le prétexte d’aggraver encore le poids de nos fers. Si jamais dans l’avenir la calomnie cherchait à rendre ma mémoire responsable du sang qui a été répandu hier au soir, il se trouvera au moins quelqu’un, je l’espère, pour rappeler qu’il aurait dépendu de moi de transformer cette révolte d’un jour en rébellion, et
que je m’y suis refusé. Tout dans les insurrections dépend du premier coup , et ce coup nous l’avons manqué. Notre plan était excellent; il a échoué par des circonstances indépendantes de nous, et impossibles à prévoir. Dérobons maintenant notre retraite; le plus profond secret a présidé à toutes nos opérations, nos pertes sont peu considérables; laissons le gouvernement retomber dans une fausse sécurité , ignorer le danger qu’il a couru, et l’étendue de nos ressources; un jour il nous offrira, et peut-être plus tôt que nous le pensons, l’occasion de l’attaquer avec plus de succès. Notre entreprise n’aura pas été inutile si elle nous a appris que des milliers d’hommes peuvent être en possession d’un secret, sans qu’il se trouve un traître parmi eux. Laissez-moi, mes amis, vous recommander d’agir en cette circonstance avèc la prudence qui convient à des hommes dévoués à la plus grande des causes, la délivrance de leur pays. Soyez circonspects, soyez silencieux, et n’offrez aucune prise aux soupçons de vos ennemis.
» Sur mon avenir, la destinée a jeté un voile impénétrable. Si je réussis à m’échapper, soyez assurés que vous me reverrez un jour, armé pour la cause de l’Irlande. Tant qu’il y aura un Robert Emmet au monde, le gouvernement ne, sera pas en sûreté dans ce pays. Mais si je dois périr sur l’échafaud, ne vous laissez pas intimider par mon exemple, ne laissez pas des lâches vous détourner d’en appeler sans cesse aux armes, jusqu’au jour où vous aurez reconquis vos droits et l’indépendance de votre pays. Rappelez-vous, rappelez à vos enfants que si le sort m’eût été favorable, si j’avais eu seulement quelques milliers d’hommes de plus et quelques jours devant moi, j’aurais renversé le siège du despotisme et rendu la liberté à l’Irlande.
» Séparons-nous maintenant , messieurs , et que chacun avise à sa propre sûreté. Je ferai de mon mieux pour quitter le pays, espérant vous revoir un jour sous de meilleurs auspices »
1 Rébellion Book and black history, Robert Emmet and liis con-
En parlant ainsi, la voix de Robert Emmet était altérée, et lorsqu’il dit adieu à ses compagnons, il semblait profondément ému. Un morne silence suivit cette allocution ; les visages étaient pâles, les larmes brillaient dans les yeux des assistants; le découragement et l’inquiétude pour l’avenir avaient succédé à l’excitation factice des premiers moments. Après quelque hésitation on finit par se ranger à son avis, et peu à peu, deux à deux, trois à trois, l’assemblée commença à se séparer. Dans une lettre particulière qui fut lue lors de son procès, Robert se montre encore plus découragé non-seulement du présent, mais de l’avenir de son pays. « R est fort abattu, » écrivait Dowdall , « et dit qu’on ne peut rien faire de ce peuple; ils n’ont qu’à supporter leur esclavage, puisqu’ils sont incapables et indignes de s’en délivrer. Il en a été persuadé par la dernière
temporaries. J’ai reproduit textuellement cette allocution, telle qu’elle a été entendue par un des assistants.
affaire qui aurait certainement réussi, sans leur lâche désertion: rien n’était plus aisé que d’enlever le château, s’ils avaient eu seulement un peu de courage et de détermination. Je le crois aisément, car Robert est brave comme César , et certainement si quelque chose eût été possible, il l’aurait fait. »
Au moment de se séparer, on se pressa autour de Robert Emmet, et on l’exhorta vivement à s’évader avant que la police se fût mise à sa poursuite, et n’eût découvert sa retraite. Une occasion unique s’offrait en ce moment; des bateaux de pêcheurs qui appartenaient aux insurgés devaient les transporter en quelques heures loin de la côte. Robert s’excusa avec quelque embarras, et dit qu’il lui était absolument nécessaire, avant de quitter l’Irlande, de retourner pendant quelques jours à Dublin. Aussitôt on se récria :« retourner à Dublin, où sa tête était déjà probablement mise à prix, était de la dernière imprudence. » Pressé de questions, Robert finit par l’avouer, il verrait à Dublin une personne qui lui
était chère, à laquelle il avait involontairement fait du tort, et dont il voulait obtenir le pardon, avant de lui dire peut-être un éternel adieu. Représentations, prières, tout fut inutile; « il ne pouvait pas quitter l’Irlande pour des années, peut-être pour toujours , sans l’avoir revue ; » dût-il affronter mille morts, il la reverrait, il était décidé à la revoir. »
Ce fut dans cette romanesque intention (on that very romantic business), dit un de ses amis, avec une humeur assez naturelle, qu’Emmet retourna à Dublin, au péril de ses jours. Il est probable que l’amour seul ne le ramenait pas à Dublin; toute sa conduite prouve qu’il croyait son honneur engagé à ne pas abandonner ceux qu’il avait compromis à sa suite dans son entreprise téméraire, en semblant ne songer qu’à sa sécurité personnelle. Il s’établit à Harold’s Cross, chez mistress Palmer, sur la route qui menait à la maison de campagne où demeurait mademoiselle Curran. Parvint-il à la revoir? c’est ce qu’on ne sait pas précisément ; il est certain qu’il lui
écrivit plusieurs fois. Quelques historiens prétendent qu’il fut caché dans le pavillon d’un jardin, où sa maîtresse venait lui apporter sa nourriture pendant la nuit , à l’insu de sa famille ; mais cette romanesque histoire me paraît dénuée de vraisemblance.
Quelques jours après l’insurrection, Anne Devlin avait été arrêtée ; sa maison fut occupée par des soldats, qui la dévastèrent de fond en comble, et finirent par y mettre le feu. Afin d’obtenir d’elle des renseignements sur le lieu où était caché son maître, on lui offrit d’abord une forte somme d’argent ; mais elle s’écria, avec un regard d’indignation et de mépris : « Moi, j’accepterais le prix du sang de monsieur Robert ! » Alors on la soumit au supplice de la torture, à ce qu’on nommait alors le picketting et le half hanging. Percée de coups de baïonnettes, et baignée dans son sang, cette femme héroïque répétait sans cesse : « Je n’ai rien à dire, je ne dirai rien. » On lui passa alors la corde autour du cou : « Voulez-vous dire où est monsieur Emmet ? — Vous pouvez me
tuer, mais je ne dirai rien. » Elle eut à peine le temps d’ajouter : « Seigneur Jésus, ayez pitié de mon âme, » qu’elle fut pendue aux cris de joie sauvage de ses bourreaux. On la détacha lorsqu’elle eut perdu connaissance, et on la ramena évanouie en prison. Elle y passa plusieurs années, et en sortit infirme pour le reste de ses jours. Madden parvint à la découvrir quarante ans après, fort âgée et fort pauvre, gagnant péniblement sa vie au fond d’une province ; il l’emmena avec lui à Butterfield-Lane, dans la maison où elle avait habité avec Robert Emmet et ses compagnons1 ; et là, ce fut, dit-il, un spectacle curieux et touchant de voir ses souvenirs lui revenir peu à peu , comme si elle sortait d’un rêve. « C’était ici que demeuraient monsieur Hamilton et monsieur Dowdall, là était ma chambre; » et puis, après un instant de silence , ses mains tremblaient , des larmes
1 Anne Dcvlin avait demeure à Butterfield-Lane chez mistress Palmer, avec Robert Emmet et ses amis.
coulaient le long- de ses joues ridées, et d’une voix où vibrait encore sa tendresse d’autrefois : « C’est là, » dit- elle, « que dormait monsieur Robert *. »
A la nouvelle de l’insurrection de Dublin , une scène très-vive éclata dans le Parlement d’Angleterre. On accabla de reproches le lord lieutenant et son administration ; on l’accusa d’apathie et d’incapacité. Lord Castlereagh, sir William Elliot, monsieur Windham, monsieur Fox, le colonel Crawford, sir John Wrottesby prirent successivement la parole, attaquèrent ou défendirent le gouvernement. Sir John Wrottesby alla jusqu’à proposer de mettre le lord lieutenant en accusation. On ne pouvait nier qu’une conspiration redoutable avait été tramée en quelque sorte sous ses yeux, et qü’il ne s’était douté de
1 Afin de punir cette pauvre femme de son dévouement à son
maître, on la mena, par ordre exprès, le jour même, sur la place
où il venait d’être exécuté, et on lui montra le sang qui ruis- \
selait encore, et que des chiens léchaient au pied de l’échafaud.
ROBERT EM5IET.
rien. Monsieur Sheridan répondit qu’il était de la dernière importance de ne pas admettre que la capitale de l’Irlande avait été au moment de tomber dans les mains des insurgés ; ce serait donner des encouragements à la rébellion et à la trahison dans toute l’étendue du royaume. Lord Castlereagh affirma que le danger avait été grandement exagéré. Il était faux que le gouvernement fût sans préparatifs quand l’insurrection éclata. Il demandait la permission de contredire cette assertion dans les termes les plus formels. Le lord lieutenant était prévenu xlepuis plusieurs jours de cette atroce conspiration, et avait pris ses mesures en conséquence. Lord Castlereagh, sans y être provoqué, saisit cette occasion de défendre la conduite du gouvernement dans la répression de 1798... « Jamais pareille rébellion n’avait été réprimée aussi promptement et avec aussi peu de rigueur... » Le ministère apporta le lendemain deux bills, qui furent immédiatement votés, l’un pour suspendre Yhabeas corpus , qui, à vrai dire, n’avait
jamais été en Irlande qu’une pure fiction, l’autre pour proclamer la loi martiale sur toute la surface du pays. La tête des chefs de l’insurrection fut mise à prix; et l’on' vota une récompense à qui découvrirait les meurtriers de lord Kilwarden *.
Malgré les efforts des conjurés pour arrêter le mouvement insurrectionnel, quelques révoltes partielles éclatèrent sur certains points ; aussitôt les cours martiales commencèrent leurs fonctions ; les prisons se remplirent1 2, les exécutions se succédèrent avec rapidité ; innocents et coupables, tout ce qui comparaissait devant ces cours de sauvage justice tombait également sous leurs coups. « Le plus grand
1 Parliamentary Debates, July 1803.
2 MM. Philip Long, John Hickson, St-John Mason, John Hevey, Nicholas Grey, James Tandy, Henry Hugues, William Hamilton, John Palmer, etc , furent arrêtés comme prévenus d’avoir fait partie de la conspiration, et enfermés dans la prison de Kilmainham.
mal d’une insurrection qui échoue dans notre pays, » dit avec raison Graltan, « naît de la terreur féroce et de la boucherie légale qu’elle autorise1. » Pendant que Robert Emmet était caché , il conçut l’idée étrange, que du reste il ne mit pas à exécution, d’adresser au gouvernement une lettre anonyme, afin de le déterminer à suspendre le cours de ses rigueurs. Un fragment de cette lettre non achevée fut lu dans son procès. « De la conspiration actuelle, » disait-il, « le gouvernement doit reconnaître qu’il ne sait rien, ou à peu près rien. S’il n’effraie pas par l’étendue de ses découvertes, croit-il donc pouvoir épouvanter du moins par la rigueur de ses châtiments ? Est-ce d’aujourd’hui que celui qui conspire contre le gouvernement anglais apprend qu’il court risque de la vie? Les exemples en ce genre n’ont pas manqué pour l’en instruire, et si ces exemples ont été insuffisants, si le raffinement des
1 Graltan' s life and limes.
supplices et la multitude des victimes n’ont pas réussi à frapper les Irlandais de terreur, quelle peut être l’intention du gouvernement? Immoler quelques individus faibles, obscurs, isolés, c’est coupera peine quelques fils d’une vaste conspiration, qui est restée jusqu’à ce jour impénétrable à ses yeux. Les Irlandais Unis sont décidés à délivrer tôt ou tard leur pays; ils attendront le temps favorable.... » Ici la lettre était interrompue.
Robert, à cette époque, aurait encore pu se sauver ; mais la répugnance à quitter les lieux habités par mademoiselle Curran, peut-être aussi le secret espoir de recommencer tôt ou tard une tentative plus heureuse, le retinrent, pour son malheur, jusqu’au moment de son arrestation. On n’est jamais, au vrai , d’un jour plus âgé que son âge , et il se peut qu’un certain goût d’aventures lui fit trouver quelque charme dans les émotions d’une vie pleine de périls. Le major Sirr, qui avait déjà découvert et arrêté lord Fitz Gerald, fut mis à la poursuite
de Robert Emmet1. Il se rendit en premier lieu à Butterfield-Lane. « Le md est ici, » dit-il en pénétrant dans la chambre de Robert Emmet, « mais l’oiseau s’est envolé. » Trois jours après, la maison de mistress Palmer était cernée par la police . Quand le major entra dans la maison suivi de ses officiers, la petite fille de mistress Palmer courut prévenir Robert, qui était à dîner. Il essaya de s’évader par une porte de derrière, donnant sur le jardin, et de là sur la campagne. Sur l’ordre du major, qui de la fenêtre le vit s’échapper, la sentinelle commise à la garde de la maison, courut après lui, l’atteignit, et le blessa à l’épaule d’un coup de pistolet. Alors Robert Emmet' se rendit, et déclara se nommer Cuningham. Son uniforme était sur son lit; sur une
1 Le docteur Elrington, proviseur de Trinity-College, avait fourni, au major Sirr, une description exactq de la personne d’Emmet, qui lui permit de le reconnaître. « Singulière occupation, « ajoute Madden, « pour le proviseur d’un collège que de dénoncer ainsi ses anciens élèves aux agents de la police. »
chaise à côté du lit, le projet de lettre interrompue. Le major s’approcha du prisonnier, occupé à étancher le sang qui coulait de sa blessure, et lui fit des excuses de la rudesse avec laquelle il avait été obligé de le traiter. Robert lui répondit que tout était juste à la guerre ( ail was fair in war). Peu d’instants après, il traversa la foule qui environnait la maison, suivi du major et de ses officiers, « ne trahissant, » dit un assistant, « ni crainte ni agitation, mais conservant le calme et la dignité qui ont toujours distingué ce jeune homme vraiment extraordinaire*. » On le conduisit au château, où, reconnu par un de ses^anciens camarades de l’Université, il ne chercha plus à cacher son nom. La première personne qui l’aperçut, entrant dans la cour de la prison, fut Anne Devlin. « Je faillis tombera la renverse quand je le vis , » dit-elle ; « il passa à côté
1 Rébellion Book and black historij . Robert Emmet, and fris contemporaines.
ROBERT EH U BT.
de moi, marchant très-vite, et se promenant de long en large dans la cour, comme s’il ne m’avait jamais vue; mais, moi qui connaissais bien sa figure, je m’aperçus à un imperceptible sourire qu’il m’avait reconnue. »
Quelques jours après son arrestation, Robert Emmet écrivit à mademoiselle Curran. Dans cette lettre, il parlait de politique aussi bien que d’amour, et lui disait que, repassant toute sa conduite, il ne se faisait qu’un reproche, celui d’avoir manqué de prudence ; il attribuait en partie l’échec de l’insurrection à la modération de l’administration de lord Hardwicke, qu’il appelait : « une perfide modération. » Le geôlier auquel il remit la lettre, et qui promit, moyennant une forte somme d’argent, de la faire parvenir à son adresse , la porta aussitôt à l’avocat général. Quand il apprit ce qui s’était passé, Robert trembla, d’avoir compromis la personne qu’il aimait. Sachant que l’on redoutait l’effet de son éloquence à la barre et sur l’échafaud, il écrivit immé-
diatement au conseil privé. « Il avait fait tort, » disait-il , « à une jeune fille innocente ; si on voulait lui promettre de ne pas inquiéter sa famille, il consentirait à plaider coupable, et à se laisser mener à l’échafaud sans dire un mot pour sa défense ; mais si on le refusait , il était résolu au contraire à parler au peuple, et à se servir de tous les moyens d’action en son pouvoir, avec la plus- grande détermination *. » Le lendemain la maison de Curran fut visitée , sur un warrant de l’avocat général , et le bruit se répandit que le célèbre avocat était compromis dans la conspiration. On trouva chez sa fille les lettres de Robert Emmet, et ce fut « par cet acte de procédure légale , » nous dit Richard Curran , « que le père apprit le fatal attachement où l’un de ses enfants était engagé. » Curran fut profondément
1 II y eut de beaux traits dans la vie de Robert Emmet, entre autres lorsqu’il offrit de plaider coupable pour ne pas compromettre une jeune fille qu’il aimait ; cela certainement était une belle action. (Grattants life and times.)
irrité d’une liaison qu’il n’avait pas autorisée; c’était un homme d’un caractère impérieux et dur; la position fausse où cette découverte le mettait comme homme public, les soupçons qu’elle faisait planer sur lui, l’obligation où il fut de comparaître devant le conseil privé , et de descendre à se justifier, tout contribua à aggraver son ressentiment. L’infortunée Sarah Curran fut exilée de la maison paternelle, malgré les prières de l’avocat général, monsieur Standish O’Grady, qui loin de se montrer sévère pour , le père, intercéda en faveur de la fille * . Quelque temps avant le procès de Robert Emmet, l’avocat général dut, dans l’exercice de ses fonctions, avoir une entrevue avec mademoiselle Curran ; « mais il la traita, » dit son frère, « avec tant de douceur et d’indulgence, qu’il transforma cette entrevue officielle en une visite de consolation. Il laissa la pauvre enfant pleine de recon-
1 Life of Curran by his son.
naissance, et assurant qu’il l’avait traitée avec la tendresse d’un père. »
Ce fut alors que Robert Emmet écrivit à Curran , dans l’espoir de l’adoucir envers sa fdle , en mettant , par un sentiment de délicatesse fort naturel, tous les torts de son côté. Il ne lui dit pas, on le verra , à beaucoup près toute la vérité ; il cherche surtout à dérober au père irrité la vivacité et la profondeur de la passion de sa fdle ; il prête à une liaison déjà ancienne une origine toute récente et accidentelle ; et, comme la piété jointe à l’admiration est de tous les dangers le plus grand pour le cœur des femmes , ce fot , selon lui , le jour où elle le vit malheureux qu’elle trahit le secret de son affection.
She loved me for the dangers I had passed And I loved lier, that she did pity them.
« Il fut un temps, » dit monsieur Puchard Curran , « où la publication de ces lettres aurait pu
être pénible; mais ce temps n’est plus. Les seules personnes qu’elle eût fait souffrir , le père et l’enfant, ne sont plus de ce monde : celui qui leur
survit, et se permet aujourd’hui, par un sentiment de devoir , de les révéler au public , est très-convaincu qu’elles ne peuvent nuire aux sentiments de tendresse et d’estime voués à leur mémoire par ceux qui les ont connus. »
ROBERT EMMET A JOHN PHILPOT CURRAN, ESQUIRE.
« Je ne m’attendais pas à ce que vous fussiez » mon avocat. Je vous ai nommé parce que nos » relations antérieures étant connues, il aurait paru » singulier que je ne le fisse pas. Je ne désirais » même pas vous voir. Je sais que je vous ai gra- » vement offensé , si gravement , que ma vie ne » peut suffire à expier cette offense. J’ai offert
>> cette expiation en proposant, au conseil privé de
» plaider coupable, si l’on voulait consentir à la » suppression de ces lettres. J’ai fait plus encore;
» j’ai déclaré que je subirais ma sentence sans » prononcer une parole pour ma défense , ne de- » mandant, en échange, que la suppression de ces » documents. Mon intention était, en plaidant cou- » pable, d’aller au-devant de leur accusation, et » de leur enlever toute possibilité de faire usage » des lettres.
» Ce que je vais vous raconter maintenant ne . » peut , je le reconnais , me justifier nullement à » vos yeux. Mais sachez que le jour où pour la » première fois je m’adressai à votre fille ( when 1 » first addressed your daughter ), je croyais que,
» dans peu de temps , mon sort serait décidé. Je » n’attendais pas , et même je ne désirais pas ,
» dans les circonstances où je me trouvais , qu’elle » répondît à mon affection. Je voulais seulement » savoir si son cœur était libre , et si je pouvais » concevoir quelque espoir, dans un avenir plus
R 0 II E II T EMMET.
» ou moins éloigné. Je no reçus d’elle aucun en- » couragemcnt quelconque. Elle me dit qu’elle n’a- » vait d’attachement pour personne; et, en effet, » elle ne me parut pas éprouver de sentiment qui » lui inspirât le désir de vous quitter. Je retour- » nai donc chez vous , pensant qu’il n’en pouvait » résulter de plaisir ou de peine que pour moi » seul. Je n’âperçu’s aucun progrès d’affection de » sa part , et rien , dans sa conduite envers moi , » qui m’autorisât à penser qu’elle me distinguait » d’une connaissance ordinaire. Quelque temps » après , j’eus des raisons de supposer que cer~ » taines découvertes avaient été faites , qui m’ohli- » géraient à quitter l’Irlande immédiatement , et je » vins chez elle pour rompre tout ce qui entre » nous avait pu ressembler à un engagement. Elle- » même, ce jour-là, me demanda de cesser mes » visites; c’était mon intention, et je lui en dis » la raison. Ce fut alors , pour la première fois , » lorsqu’elle me vit malheureux , que je m’aperçus
» à son émotion qu’il y avait de sa part un re- » tour d’affection, et qu’il était trop tard pour re- » culer. Je découvris plus tard que mes craintes » étaient sans fondement, et je restai. Dans tout » cela , il y a eu sans doute beaucoup de torts de » ma part , mais il y a eu aussi de ce malheur » qui semble m’avoir accompagné partout. Si j’ai » écrit à votre fdle depuis un triste événement, ce » fut un nouveau manque de convenance [an ad- » ditional breach of propriety ) dont j’ai cruelle- » ment souffert ; cependant, je vous l’avouerai avec » candeur, non-seulement ce tort ne me paraît pas » de la même gravité , mais je le regarde comme » inévitable après ce qui s’était passé; car, bien » que je ne prétende pas justifier le moins du » monde ma conduite précédente, du moment qu’un » attachement existait entre nous (et de plus sin- » cère, il n’en fut jamais), je sentais que, dans » ma position particulière, l’incertitude où j’aurais » laissé votre fille de mon sort , n’aurait p.i détaché