‹ Robert EmmetChapitre 3 sur 4 · R 0 U JS II T EM ME T · texte numérisé non relu

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» de moi ses affections, ni diminué son anxiété; » et la regardant déjà comme celle que j’espérais » avoir pour compagne dans la vie , si j’avais » vécu , j’ai fait céder toute autre considération au » désir de soulager son anxiété. J’aurais mieux » aimé posséder l’affection -de votre fille , dans les » plus lointains établissements de l’Amérique , que » la première situation de ce pays-ci sans elle. Je » ne sais si par cet aveu j’atténuerai mes torts; » je ne sais si le succès aurait effacé le souvenir » de ce que j’ai fait; mais ce que je sais , c’est » qu’on pourrait épargner à un homme, déjà » sous le froid de la mort, la froideur de ses an- » ciens amis , et ne rien ajouter à ce qu’il souf- » fre, non pour lui-même, mais pour ceux à qui » il ne laisse après lui que la douleur. »

On peut remarquer ici combien la passion altère souvent le caractère; il, serait difficile de re-

connaître, à la timidité douloureuse, à l’humilité de ce langage , l’homme dont nous verrons plus tard la frère et énergique défense. On sent qu’il écrit la rougeur sur le front; il s’excuse avec modestie, il supplie avec dignité, et il semble que tant de simplicité , de 'tendresse d’âme aurait dû émouvoir l’homme le plus implacable. Cette lettre si noble et si touchante ne parvint pas cependant à désarmer le ressentiment de Curran ; il est certain qu’il ne revit pas Robert Emmet, et ce qui est plus singulier, il ne paraît pas qu’il ait fait aucun effort pour lui sauver la vie. Assurément, s’il l’eût tenté , son fils , très-empressé d’apprendre au public tout ce qui peut honorer la mémoire de son père, n’aurait pas négligé de l’en instruire. Ayant à plaider pour l’un des insurgés , il saisit avec empressement cette occasion de condamner l’insurrection en termes durs et méprisants , et de se disculper par là de tout soupçon. Ceux qui parlent le plus sévèrement de cette malheureuse ten-

tative sont précisément Curran, dans son discours, et le fils de Grattan dans ses mémoires ; tant il est vrai , qu’en cas d’échec , il vaut mieux être jugé par ses ennemis que par ses amis. Ceux-là, du moins , n’ont aucune crainte de voir la défaite compromettre leur position personnelle; et ce même parti qui met le plus grand soin à se séparer des vaincus , eût été , par sa position intermédiaire , entraîné à se rallier des premiers autour du vainqueur. C’est là un des tristes spectacles qu’offre la nature humaine, vue à la lueur de l’adversité.

Cependant, les procès devant les cours martiales et les exécutions se succédaient sans relâche. Parmi les insurgés , quelques-uns moururent avec fermeté et restèrent jusqu’-au bout fidèles à leur cause ; d’autres témoignèrent en mourant des sentiments de repentir; d’autres enfin protestèrent de leur innocence, et soutinrent qu’ils étaient condamnés pour des faits dont ils n’avaient pas la moindre connaissance. Un jeune homme d’une famille res-

ROBERT EBIMET.

pectable , nommé Félix Rourke, fut, par un raffinement de cruauté, pendu devant la maison de son père. Mais l’attention publique était surtout fixée sur le procès de Robert Emmet. Sa jeunesse, ses talents , son caractère , sa position dans le monde, tout appelait sur lui l’intérêt et la curiosité. Il ne se faisait aucune illusion sur le sort qui l’attendait, et l’envisageait avec une fermeté dont on peut juger par les traits suivants. Quelques jours avant son procès, le directeur de la prison faisant sa ronde, entra brusquement dans sa chambre, et le voyant absorbé dans ses réflexions, avec une expression de physionomie toute particulière , s’excusa de l’avoir dérangé. Il y avait sur la petite table, où on lui apportait ses repas, une natte de cheveux à moitié tressée, attachée à une longue épingle. « Yous voyez, » lui dit Robert, « si j’emploie innocemment mon temps : ces cheveux sont ceux d’une personne qui m’est chère, et je suis occupé à les tresser afin de pou-

voir les porter sur moi le jour de mon exécution *. » Le jour de sa mort, on trouva sur sa table un dessin de sa main, à la plume, admirablement bien fait; c’était son propre portrait, d’une ressemblance frappante, la tète séparée du corps qui était étendu tout auprès , environné de l’échafaud , de la hache et de tout l’effrayant appareil de l’exécution pour haute trahison 1 2.

On raconte que quelques jours avant le procès mademoiselle Curran parvint à revoir une dernière fois l’homme qu’elle aimait, et qui allait périr de la

1 La destinée semble souvent se faire un jeu de ce que les sentiments ont de plus touchant et de plus sacré. Les vêtements que Robert Emmet portait ce jour-là furent, après sa mort, recueillis par les soins pieux d’un ami. Cet ami ne prit en mourant, à ce qu’il paraît, aucune disposition à cet égard, et il est certain que, quelques années après, on offrait dans une vente publique, à la curiosité des amateurs, l’habit où se voyait encore la natte des cheveux noirs de mademoiselle Curran.

2 Ên vérité, dit Phillips, qui rapporte ces anecdotes, ce n’était pas un jeune homme que l’adversité pût ébranler ou abattre. (Phillips, Recollections of Curran.)

main du bourreau. Robert Emmet était debout la tête appuyée contre la fenêtre de sa prison , plongé dans une triste rêverie, lorsqu’en se retournant, il vit mademoiselle Curran , immobile sur le seuil de la porte *. Il ne parut pas surpris ; mais allant à elle , il la prit dans ses bras et la serra tendrement contre son coeur, sans prononcer une parole. Le son de sa voix trahit seul son émotion , lorsqu’il lui demanda de ne pas l’oublier, . de se souvenir de lui avec affection lorsqu’elle reverrait les lieux témoins de leur bonheur passé , où s’étaient écoulés les jours de leur jeunesse ; .il la supplia surtout de ne jamais permettre que devant elle le monde prononçât son nom avec légèreté et mépris. Il se montra plutôt tendre et protecteur que passionné. Ne voulant pas prolonger la déchirante douleur

3 Mademoiselle Curran fut introduite dans la prison par le geôlier, qui, depuis, a raconté cette scène. {Rébellion Book and black history . Robert Emmet , and his contemporaries.)

R0RERT EMMET.

d’un dernier adieu , il ramena jusqu’à la porte la malheureuse jeune fdle silencieuse et tremblante, qui se laissa conduire sans résistance. Au moment de le quitter, elle le regarda d’un regard où se peignait toute la détresse de son âme; la porte se ferma, et ils se séparèrent pour ne plus se revoir.

Un article du Times (décembre 1841), intitulé : Robert Emmet and the gaoler ofKilmainliam, nous apprend qu’une tentative pour faire évader Robert Emmet [thaï ill fated but deeply interesting young man), eut Heu dans l’intervalle qui sépara son arrestation de son procès. Il en fut instruit et put concevoir quelque espérance de succès. On voulait le faire passer en Amérique. Une somme de mille livres devait être remise au geôlier de la prison , Georges Dunn, par l’entremise du docteur Trevor, que Madden appelle l’inquisiteur de Kilmainham , moyennant quoi il promettait de favoriser par tous les moyens possibles l’évasion du prisonnier. Aus-

sitôt l’argent reçu, le docteur révéla tout à la police. Dans une lettre anonyme, provoquée par cet article, et signée du nom de Verax, un correspondant du Times s’est vanté d’avoir contribué autant qu’il dépendait de lui à l’évasion de Robert Emmet1 * * 4.

Enfin arriva le grand jour que le public attendait avec tant d’anxiété. Robert Emmet comparut le 15 septembre, devant une commission spéciale présidée par lord Norbury ; le baron Georges et

1 «Celui qui écrit cette lettre, » dit Eanonyme, «connaissait bien tout le péril et la difficulté de l’entreprise ; il savait qu’il courrait grand risque d’être compromis lui-même par là, dans

un cas de haute trahison ; il reconnaît son crime légal ; mais, de son crime moral, il avoue qu’il éprouve peu de repentir ; il n’a qu’un regret, c’est d’avoir échoué dans cette entreprise. Robert Emmet avait un grand et noble cœur ; il partageait avec sa famille ces talents supérieurs qui ont rendu le nom des Emmet immortel ; mais surtout il était alors sur le bord de la tombe, la

main de la mort déjà étendue sur lui; et quel est l’homme, ayant un cœur, qui, en pareille circonstance, n’eût pas agi comme j’ai fait? Si celui qui écrit cette lettre fut un criminel, il se glorifie

de l’avoir été avec M. Wilson et M. Hutchinson. »

le baron Daly, juges ; Messieurs Standish O’Grady et Plunket, avocat général et solliciteur général de la couronne. Messieurs Burrowes et Mac Nally furent désignés comme avocats de l’accusé. Il faut pour comprendre ici la position des parties, savoir que lord Norbury était un des hommes les plus justement décriés, pour la cruauté de sa conduite en 1798; on l’avait surnommé the hanging judge, et l’on savait qu’aucun accusé ne sortait vivant de

ses mains. Sous le nom de monsieur Toler, il avait «

poursuivi les enfants de lord Fitz Gerald, et demandé que leurs biens fussent confisqués, comme si leur père, .qui était mort en prison, avait encouru la peine capitale. Monsieur Plunket, depuis lord Plunket, était un orateur éminent de l’opposition patriotique dans l’ancien Parlement d’Irlande. Sa forte et pénétrante éloquence lui donnait une singulière puissance sur ses auditeurs. Il avait été l’ami d’enfance de Thomas Àddis Emmet, bien qu’il n’eût pas partagé toutes ses opinions ; dans les débats de l’acte

d’union, il n’avait pas craint de déclarer à la tribune que la résistance devenait désormais un devoir, et que l’insurrection n’était plus pour l’Irlande une question de droit, mais de prudence. « Pour ma part, » s’était-il écrié, « je résisterai jusqu’à mon dernier souffle, jusqu’à la dernière goutte de mon sang, et quand je sentirai approcher l’heure de ma dissolution, je conduirai, comme le père d’Annibal, mes enfants aux pieds des autels, et je leur ferai jurer une guerre éternelle aux ennemis de la liberté de leur pays. Je vous défends d’attenter à la constitution, et, si vous le faites, je déclare qu’aucun homme en Irlande ne sera tenu de vous obéir. » Trois ans suffirent à calmer l’indignation de monsieur Plunket, qui devint, après ce court délai, solliciteur général de la couronne. Ayant oublié ses éloquentes invectives, ou désirant peut-être les faire oublier, il poursuivit l’infortuné jeune homme qui avait eu le malheur de prendre ses paroles au sérieux, avec une dureté et une véhémence révoltantes pour les

assistants1 * * 4. Madden se plaît à mettre malicieusement en contraste les passages du discours où monsieur Plunket flétrit l’insurrection de 1 803, et ceux où il avait lui-même excité à l’insurrection. Ces sortes de conversions ne sont pas particulières à l’Irlande; on en trouverait l’exemple dans d’autres temps et d’autres pays.

Quand Robert Emmet quitta la prison pour se

1 Quelques années plus tard, lord Plunket intenta un procès aux auteurs d’un livre intitulé : Sketches of history , poliîics ; and manners in Ireland, qui lui reprochait avec amertume sa conduite dans le procès de Robert Emmet. L’auteur s’exprimait en ces termes : « Les avocats généraux ont de tout temps été de la race

des chiens de chasse ; ils abandonnent rarement leur proie par raison de reconnaissance et d’humanité. Nous en avons un exemple dans le procès de lord Essex, où le célèbre chancelier Bacon poursuivit son bienfaiteur et son ami. Monsieur Plunket, avocat général d’Irlande, est un orateur éminent au barreau et dans le Parlement ; cependant sa conduitë, dans le procès de monsieur

Emmet pour haute trahison, il y a sept ans, a soulevé la réprobation publique. La véhémence et la rancune avec laquelle il poursuivit cet infortuné jeune homme, étonnèrent et scandalisèrent

ceux qui connaissaient les obligations qu’il avait au père et à la

rendre à la cour de justice, il échangea quelques paroles à la grille avec monsieur Saint-John Mason, son cousin enfermé alors lui-même à Kilmainham. En réponse à quelques observations de monsieur Mason, on l’entendit prononcer ces derniers mots :

« in utnmque paratus. » Il était vêtu de noir de la tête aux pieds , portait une cravate de velours noir et des bottes à revers , qu’on appelait alors bottes à la hessoise ( hessian boots).

famille de Robert Emmet. On n’a jamais bien su la raison de cette conduite, qui lui a beaucoup nui dans l’estime des honnêtes gens. »

Un certain embarras se fait sentir dans la justification de lord * Plunket. Il n’eut pas de peine à prouver qu’il n’avait pas reçu, comme on le prétendait, de services personnels du père de Robert Emmet, et qu’il ne le connaissait même pas. Mais il n’en reste pas moins avéré quUl avait été l’ami d’enfance de Thomas Addis Emmet. « Monsieur Plunket, » dit Mac-Neven ( Pièces of Irish history ), « avait été l’ami intime d’Emmet, le compagnon de son enfance et de sa jeunesse. »

Monsieur Cobbet avait coutume, dans le Parlement d’Angleterre, d’appeler monsieur Plunket, «le père des Annibal, » en souvenir du fameux discours qu’avait suivi sa prompte conversion.

ROBERT EJIJIET.

Ce fut à dix heures du matin que le procès commença. La foule était immense. Les militaires avaient par ordre envahi la salle. On ne voyait au loin que des uniformes, et le vrai public, repoussé de toutes parts, se pressait aux portes. En s’asseyant au banc des accusés, Robert Emmet mit la main sur l’épaule de monsieur Burrowes, qu’il avait désigné comme son avocat , et lui dit : « Mon cher ami , vous ne me défendrez pas ; je connais votre talent et votre courage, mais vous n’exercerez aujourd’hui ni l’un ni l’autre en ma faveur. » — La séance s’ouvrit par la lecture de l’acte d’accusation intenté « contre Robert Emmet, Esquire, sujet de notre seigneur et roi légitime , qui , n’ayant pas la crainte de Dieu dans le cœur , mais étant mû par l’instigation du démon , a traîtreusement conspiré contre son roi légitime, auquel il doit, comme tout fidèle sujet,

amour et obéissance, a troublé la paix du royaume et voulu dépouiller notredit seigneur et roi légitime du gouvernement de ce pays, etc., etc. » Après la lecture de l’acte d’accusation, on demanda à l’accusé s’il plaidait coupable ou non coupable. Robert Emmet répondit d’une voix ferme : « non coupable. » Monsieur Standish O’Grady, avocat général, prit alors la parole. Son discours fut long, sans mouvement et sans couleur, mais grave et convenable. On sent dans ses paroles l’accent d’un homme honnête et convaincu. La partialité de son point de vue et la dureté de son langage sont empreintes d’une telle bonne foi, qu’elles ne nuisent pas au respect qu’inspire le magistrat. Après un éloge emphatique et étendu du gouvernement anglais et des bienfaits de son administration en Irlande, il fait un récit succinct de la récente insurrection, méprisable par son insignifiance, quoique atroce dans ses effets, issue d’une conspiration où l’odieux le dispute au ridicule. Il réduit l’entreprise aux plus misérables

proportions, et va jusqu’à dire que le plaisir de revêtir l’uniforme de l’armée rebelle a sans doute joué un rôle dans l’entreprise d’un aussi jeune homme. Cette conspiration n’a servi, du reste , qu’à mieux . faire éclater l’amour du peuple d’Irlande pour son roi légitime « Nous n’avons pas traduit aujourd’hui , messieurs , à la barre du tribunal un homme entraîné et séduit par d’autres, mais un gentleman qu’on peut regarder comme l’auteur, la vie et l’âme de la rébellion. Son intelligence avec la France et son intention d’introduire les étrangers au sein de son pays ne peuvent être l’objet d’aucun doute. »

A cette occasion , vient un sombre tableau de la révolution française, « fléau du monde et des sociétés civilisées. » Lisant ensuite le projet de lettre interrompue, trouvé chez Robert Emmet, le jour de son arrestation, l’avocat général s’arrête à cette phrase : — « Quel est celui qui, conspirant en Ir- * » lande contre le gouvernement anglais, ne sait » qu’il y risque sa vie? » On dirait en vérité, à

la promptitude avec laquelle certains individus s’embarquent dans les conspirations, que cette leçon salutaire n’a pas encore été suffisamment imprimée dans leur tête. Je désirerais que tout homme, qui entre dans ces projets de trahison, se demandât sérieusement s’il est décidé à encourir la perte de sa vie, de sa fortune, et le blâme du monde. Si ceux qui ont comparu devant les tribunaux n’ont été jusqu’à présent que des individus obscurs, isolés et de peu de conséquence, je m’en afflige sincèrement avec le prisonnier. Mais j’espère que notre commission ne finira pas sans avoir offert au monde quelques exemples de sa justice, choisis dans les rangs plus élevés de la société. Il est certainement beaucoup plus important d’atteindre les chefs de la conspiration, que leurs instruments ; mais en vérité, il est absolument nécessaire de frapper les . uns et les autres. Car s’il est vrai qu’il n’y aurait pas de rébellion sans conspirateurs, il est également certain qu’il n’y aurait pas de conspirateurs, s’il ne

se trouvait des instruments au service de leur ambition. C’est pourquoi les exemples d’une justice sévère sont nécessaires dans les basses comme dans les hautes classes de la société. Mais je reconnais que ces criminels montent à l’échafaud dans des sentiments fort différents ; celui qui a compromis la vie des autres est doublement coupable, et devra rendre à Dieu un compte terrible au jour de la grande rétribution. » L’avocat général termine son discours en recommandant aux jurés de ne pas se laisser détourner de leur devoir par une coupable commisération , d’oublier tout ce qu’ils pouvaient avoir entendu dire du prisonnier avant son jugement, et de ne tenir aucun compte de sa réputation et de sa conduite précédente. On comprend quel était ici le but de cette recommandation, qui se fait d’ordinaire dans l’intérêt de l’accusé : la réputation et la conduite de Robert Emmet ne plaidaient que trop en sa faveur.

Vinrent ensuite les dépositions clés témoins qui

se rapportèrent aux scènes diverses de l’insurrection. John Fleming, natif de Kildare, déposa qu’il avait vu , à neuf heures du soir , le prisonnier ayant deux pistolets à sa ceinture, déboucher dans Thomas-Street , suivi de cinquante hommes auxquels il dit : venez, mes enfants, et se diriger du côté de la place du Marché. Les insurgés lui obéissaient et semblaient le regarder comme leur chef. Patrick Farrell déposa qu’il était tombé au milieu d’une bande d’insurgés qui avaient voulu le fusiller; que Robert Emmet était intervenu et lui avait sauvé la vie. Edward Wilson, George Tyrrell, Michael Frayne, Terenz Colgan, Robert Lindsay, le capitaine Henry Evelyn , John Dyle, etc., déposèrent ensuite. La dernière déposition fut celle du major Sirr, qui raconta les diverses circonstances de l’arrestation. Pendant tout ce temps Robert Emmet était demeuré dans un profond silence. Lorsque communication fut donnée à la cour

des papiers trouvés dans le dépôt de Thomas-

HOJtEllT EMMET.

Slrect, il demanda seulement, par l’intermédiaire de son avocat, qu’on lût tout haut le paragraphe suivant, tiré du manifeste du gouvernement provisoire.

« Désormais l’usage du fouet et de la torture sera interdit sur le sol de l’Irlande, et ne pourra, sous aucun prétexte , être infligé à un individu quelconque. »

La liste des témoins était épuisée. Monsieur Mac Nally, avocat de Robert Emmet, déclara que l’accusé n’ayant pas appelé de témoins à décharge, ne faisant aucune observation sur les témoignages précédents, et n’ayant pas l’intention de se défendre, le débat lui semblait désormais clos des deux côtés. Mais monsieur Plunket, solliciteur général de la couronne, se leva et dit : « C’est avec un extrême regret que , dans de pareilles circonstances, je ne me sens pas libre de suivre l’exemple qui vient de m’être donné par l’avocat de l’accusé. »

L’avocat général fit alors observer que le prisonnier n’ayant pas présenté de défense, il n’était pas nécessaire que l’avocat de la couronne prît la parole. C’était donc d’après son désir personnel que monsieur Plunket allait maintenant s’adresser à la cour.

Monsieur Plunket se. leva, et prononça un discours qui excéda en longueur celui de l’avocat général. Il parla avec élégance, précision et rigueur; il accumula toutes les preuves de la culpabilité, et appela sur la tête de l’accusé la juste sévérité des lois. « Vous voyez ici, » dit-il, « le centre , la vie , le sang et l’âme de cette atroce conspiration. Le prisonnier arrive de France au moment où la guerre va être déclarée entre ce pays et l’Angleterre ; aussitôt que la guerre commence, il met à exécution ses projets de trahison , de concert avec l’invasion étrangère. Il est facile, messieurs, de tirer la conséquence d’une pareille conduite. Le but avoué de la conspiration

(car ils n’auraient osé proclamer leurs véritables intentions) était de séparer l’Irlande de l’Angleterre. Messieurs , ce serait perdre mon temps et celui de la cour , que de vous démontrer la criminelle folie de celui ‘qui cherche à dissoudre cet empire, dont la gloire et le bonheur dépendent de son indissoluble union. S’il était possible de rompre cette union , de dénouer les liens qui nous attachent à l’Angleterre , et de nous lancer sur l’océan des révolutions, qui pourrait répondre de l’existence de l’Irlande pour une année seulement? Dieu et la nature ont fait ces deux pays essentiels l’un à l’autre; puissent-ils demeurer unis jusqu’à la fin des temps 1 ! Ainsi, » continua mon-

1 « L’éloquence de ces paroles, » dit Madden, « n’est peut-être inférieure qu’à ce passage du discours de monsieur Plunket, dans les débats de l’acte d’union : «Sans doute je suis profondément attaché à l’union avec l’Angleterre, parce que je la regarde comme essentielle à la liberté de l’Irlande. Mais je n’hésite pas à déclarer que si l’ambition d’un ministre vient attaquer cette liberté,

ROBERT EMSIET.

sieur Plunket , « ils cherchent .à introduire chez cette heureuse nation, qui jouit du bienfait d’une admirable constitution, l’infection de leurs nouveaux principes français; et ils ne sauraient citer un seul exemple d’oppression, qui puisse excuser leur criminelle tentative! Où est l’homme qui ne puisse dans ce pays exercer une honnête industrie, et jouir en paix de ses propriétés? Que demandent-ils? De quoi se plaignent-ils? Quel est le • bien désiré par un sage ami de la liberté dont ce peuple ne soit en pleine possession1? Ces oi-

et me forcer à l’alternative de me séparer de l’Angleterre, ou de sacrifier l’indépendance de mon pays, je jette aux vents l’union avec l’Angleterre, et je serre contre mon cœur l’indépendance de mon pays. »

* «Trois ans ne s’étaient pas écoulés, » s’écrie Madden, «depuis que monsieur Plunket avait jeté aux vents l’union avec l’Angleterre, et serré contre son cœur l’indépendance de son pays. Cette indépendance était anéantie, et il n’y avait plus alors en Irlande un seul exemple d’oppression dont on pût se plaindre l'nous étions en possession de tous les biens que peut désirer un sage ami de la liberté! »

seuses histoires de six cents ans d’oppression, sans un fait qui puisse les appuyer, ne sont qu’un prétexte aux ambitieux et aux factieux pour séduire la crédulité et l’ignorance. Ce n’est pas à nous, messieurs , de poser des limites à la miséricorde de Dieu, et lui seul. sait ce que peut produire un sincère repentir. Mais si cet infortuné jeune homme, qui a fait de ses grands talents un si triste usage, conserve encore quelques traces de l’éducation vertueuse qu’il a reçue, il emploiera ce qui lui reste de temps à faire, vis-à-vis de Dieu et de son pays, une expiation solennelle de ses crimes. On dit qu’il a sauvé la vie de Farrell. Puisse le souvenir de cette bonne action adoucir ses derniers moments ! Mais s’il n’a pas , dans son plan général de destruction , médité de meurtres individuels , ce n’est assurément pas un titre à la compassion des juges. J’espère que tout le sang qui a été répandu dans les rues de Dublin et sur l’échafaud, ne sera pas redemandé au prisonnier. Dans l’espace d’une heure,

quelles scènes de sang et d’horreur ont épouvanté la capitale! Et cependant ils osent invoquer la protection de Dieu sur leur cause, parce "qu’elle est juste ; mais comme elle est coupable , atroce et abominable, je prie Dieu avec ardeur de la confondre et de l’anéantir. »

Lord Norbury résuma les débats , et au grand étonnement des assistants, il se montra moins dur et moins violent dans son langage que monsieur Standish O’Grady et monsieur Plunket. L’accusé fut déclaré coupable à l’unanimité. Monsieur Mac Nally demanda de sa part que le jugement fût remis au lendemain ; il était déjà tard ; la séance durait depuis dix heures du matin et devait se prolonger jusqu’à onze heures du soir. Cette demande fut refusée. Le clerc de la couronne se tournant alors vers l’accusé , lui demanda selon l’usage : « Qu’avez-vous maintenant à dire pour que la sentence de mort et l’exécution ne soient pas prononcées contre vous suivant la loi ? »

ROltERT EMMET.

Robert Emmet se leva, s’avança dans le prétoire1, salua légèrement la cour, et, avec le plus grand calme, prit la parole en ces termes2 :

« My lords,

» Ce que j’ai à dire pour que la sentence de mort ne soit pas prononcée contre moi suivant la loi?

» Sur les raisons légales de ne point prononcer contre moi un arrêt de mort, et son exécution, je n’ai rien à dire. Mais afin de relever l’honneur de mon caractère des imputations et des calomnies dont il a

1 The dock, fond de la salle où se tient la cour.

2 Je voudrais ne pas altérer, par ma faible traduction, ce célèbre discours, le plus beau, selon lord Cloncurry, dont puissent se vanter les annales de l’éloquence irlandaise. Malheureusement les mouvements de l’éloquence, et surtout l’élégance et la dignité naturelles de la langue anglaise perdent beaucoup à passer en français. Ce discours, écrit de souvenir par les auditeurs, contient des répétitions, des longueurs, et une certaine confusion dans l’ordre des idées, qui tient évidemment à l’imperfection de

été l’objet, j’ai beaucoup à dire. Il ne me conviendrait pas de chercher à modifier le sentence que vous allez prononcer; mais j’ai à défendre ce qui m’est plus cher que la vie, et ce que vous avez nécessairement travaillé à détruire, comme c’était votre office dans la situation de ce pays opprimé. Je n’imagine point que vos seigneuries donnent créance aux paroles que je vais proférer; je n’ai pas l’espérance de pouvoir mettre ma réputation comme à l’ancre dans la conscience des membres de la cour ; je n’ai qu’un désir, c’est que vos seigneuries la laissent flotter dans leurs souvenirs, jusqu’à ce qu’elle rencontre

la reproduction. Il est assez curieux de comparer les diverses éditions. Dans le State trials anglais, et les Reports de Ridgeway, .toute la portion nerveuse, incisive, a été retranchée ; il ne reste que l’accent d’une noble et touchante résignation. Dans le 2?cbellion Book , au contraire, le discours, imprimé gratis à l’usage du peuple, a pris un caractère mélodramatique ; les interjections, les exclamations sont multipliées. J’ai cherché, d’après ces diverses éditions, à le rétablir, tel qu’il a dû réellement être prononcé.

quelque port hospitalier qui l’abrite contre les tempêtes, dont en ce moment elle reçoit tous les coups.

» Je suis traduit ici, comme engagé dans une conspiration pour le renversement du gouvernement anglais en Irlande. Je l’avoue, je suis un conspirateur. En raison de ce fait, je dois subir la peine de la loi, et de mes intentions répondre devant Dieu; je suis prêt à faire l’un et l’autre.

- » Si je ne devais que souffrir la mort après avoir été déclaré coupable , je ne fatiguerais pas votre attention, et je m’inclinerais en silence devant le sort qui m’attend. Mais la sentence légale qui livre mon corps à la hache du bourreau, désigne ma réputation au blâme de l’opinion. Un homme dans ma situation n’a pas seulement à affronter les rigueurs de sa destinée, mais encore celles du préjugé ; quand la fortune l’abandonne et le livre aux mains de ses ennemis, son caractère est aussitôt attaqué et défiguré par la calomnie. Car ici, mylords, il faut bien qu’il y ait un crime et un criminel; entre vous et

moi un jour la postérité décidera. L’homme meurt, mais sa mémoire lui survit. Pour que la mienne ne soit pas déchue de tout droit au respect de mes concitoyens, je saisis cette occasion de repousser quelques-unes des charges produites contre moi.

» Je suis accusé d’être un émissaire de la France. Cela est faux. Je n’ai pas voulu livrer mon pays à une puissance étrangère, et moins qu’à toute autre, à la France. Jamais je n’ai nourri la plus lointaine idée d’établir la puissance française en Irlande. D’après le paragraphe qui commence l’adresse du gouvernement 'provisoire , il est évident que tout péril attaché à un effort d’indépendance était réputé préférable au péril plus fatal encore d’introduire une armée française dans ce pays. Et, ici, je me permettrai de relever dans le discours de monsieur l’avocat général une singulière erreur de raisonnement. « La preuve, » dit-il, « que nous comptions nécessairement sur l’assistance des Français, c’est que le plan de la conspiration avait été formé avant leur arrivée. »

Il 0111! R T EM MK T.

La conclusion contraire ressort évidemment de son argumentation. Nous aurions, en effet, bien peu le droit de prétendre au patriotisme et au bon sens, l’hypocrisie de notre amour de la liberté serait bien palpable, si nous avions voulu vendre notre pays à un peuple, qui non-seulement est lui-même esclave , mais qui s’est fait l’instrument pervers et détesté de l’asservissement des autres. Voyez quelle a été la conduite de la France en Suisse, en Hollande, et en Italie. Pouvions-nous* en espérer une meilleure à notre égard?

» Nous avons voulu livrer notre pays entre les mains de la France! Et pourquoi? — Pour changer de maîtres? — Si nous avions nourri de telles idées, comment aurions-nous pu parler de donner la liberté à nos compatriotes? comment aurions-nous pu nous saisir d’un motif aussi élevé? Toute conséquence pareille, inférée d’une partie quelconque de la proclamation du gouvernement provisoire, calomnie ses desseins ; aucun fait ne la justifie.

Lisez la proclamation. ‘Où est-il question du secours des Français? Serait-ce dans le passage où le peuple d’Irlande est appelé à montrer au monde qu’il est digne de reprendre son rang parmi les nations? qu’il a droit à être reconnu comme peuple indépendant, par la seule preuve évidente qu’il puisse en donner, en s’arrachant de ses propres mains au joug de l’Angleterre? La conspiration n’avait-elle pas été organisée huit mois avant le commencement des hostilités? On dit que nous avions l’intention de livrer notre pays à la France ; on l’affirme sans autre preuve qu’une simple assertion. Notre déclaration et nos actes prévalent contre vos paroles.

» Un concert avec la France a été, à la vérité, projeté; mais seulement dans la mesure où l’intérêt mutuel pouvait le sanctionner ou l’exiger. Ce n’est pas d’aujourd’hui que j’ai découvert quel est le lien qui unit les États entre eux. Nous savons fort bien que cette union n’existe qu’en raison de leur intérêt, et si cet intérêt vient à changer, ce ne

sont pas des articles écrits qui peuvent protéger l’État le plus faible et assurer son indépendance. Aussi l’intention du gouvernement provisoire n’a-tclle jamais été de conclure une alliance permanente avec la France, sachant bien que les traités sont bientôt regardés comme nuis, et violés sous le moindre prétexte, aussitôt que l’intérêt mutuel a cessé d’exister. Il est vrai qu’il y a eu des négociations entre l’Irlande et la France; il est vrai que la guerre n’a pas été une surprise pour nous. Il y a encore aujourd’hui à Paris , mylords , un agent des Irlandais Unis, qui négocie avec le gouvernement français, afin d’obtenir de lui un secours suffisant pour accomplir la séparation de l’Irlande et de la Grande-Bretagne, assistance dont le préliminaire sera une garantie pour l’Irlande , semblable à celle que Franklin obtint pour l’Amérique. S’il réussira dans cette négociation , c’est ce dont l’Angleterre jugera un jour.

» Si les Français devaient venir en conquérants et

en ennemis, non appelés par les vœux du peuple, mon devoir serait de les combattre, jusqu’au terme de mes forces. Oui, mes concitoyens, je vous conseil^ lerais d’aller à leur rencontre sur la plage, l’épée dans une main et la torche dans l’autre. Je voudrais marcher à eux avec toute la fureur d’une guerre destructive; je vous exciterais à les immoler dans leurs barques avant qu’ils eussent souillé le sol de ma patrie. S’ils réussissaient à débarquer , et si j’étais forcé de reculer devant la supériorité de la discipline, je leur disputerais chaque pouce de terrain, je brûlerais chaque brin d’herbe, et le dernier retranchement de la liberté serait mon tombeau. Ce que je ne pourrais faire moi-même, si je devais succomber, je le léguerais à mes concitoyens comme un dernier devoir à remplir, ayant la conscience que la vie, plus que la mort, est inutile tant qu’une nation étrangère tient mon pays sous son empire.

» Mylords, ce peut être le système d’une justice de colè^, de plier l’àme d’un homme par l’humi-

liation à subir l’ignominie de l’échafaud ; mais pire que la honte et les terreurs de l’échafaud serait pour moi l’imputation d’avoir été l’agent du despotisme et de l’ambition de la France ; et, tant que j’aurai un souffle, je conjurerai mes concitoyens de ne pas me croire coupable d’un crime aussi honteux contre leurs libertés. Mon objet, et celui, du reste, du gouvernement provisoire était d’effectuer une séparation totale entre la Grande- Bretagne et l’Irlande.... » — Ici le prisonnier fut interrompu. Lord Norbury lui enjoignit impérativement de se taire, et d’écouter la sentence de la loi.

« J’ai ouï dire , mylord , reprit Robert Emmet , que les juges regardent quelquefois comme un devoir d’écouter avec patience et de parler avec humanité ; d’exhorter la victime des lois , et de présenter avec un sentiment de bonté les opinions et les motifs qui l’ont porté au crime dont il est réputé coupable. Qu’un juge ait tenu pour son devoir d’en agir ainsi, je n’en fais aucun doute ; mais où

est la liberté si vantée de vos institutions? où est l’impartialité tant célébrée, la clémence, la douceur de vos cours de justice, si un malheureux prisonnier, que votre politique, et non votre justice, est sur le point d’envoyer à l’échafaud, n’a pas la permission d’expliquer ses motifs et de défendre les principes qui l’ont fai't agir ?

» Vous êtes le juge, mylord, et je suis le crimi nel, ou du moins supposé tel. Par une révolution de pouvoir, nous pourrions changer de place , jamais de caractère. Si je comparais à la barre de celte cour et ne puis me défendre, quelle comédie pst donc votre justice ! Si je comparais à cette barre et ne puis me défendre, comment osez-vous me calomnier! Cette sentence de mort que m’inflige votre politique profane condamne-t-elle ma langue au silence, et ma réputation à l’opprobre ? Votre bourreau peut abréger la durée de mon existence, mais tant que je vivrai, je ne renoncerai pas à défendre mon nom et mes motifs contre vos accusa-

lions ; et, en homme à qui la renommée est plus chère que la vie, j’emploierai les derniers restes de cette vie à défendre la réputation qui doit vivre après moi, seul legs que je puisse laisser à ceux que j’honore et que j’aime, et pour qui je suis fier de périr.

» Comme hommes, mylord, il nous faudra comparaître au grand jour devant un même tribunal, et ce sera alors à celui qui sonde les cœurs de montrer à l’univers réuni de quel côté étaient les actions les plus vertueuses et les plus purs motifs, des oppresseurs de mon pays ou »

A ces mots, il y eut quelque agitation dans la cour qui voulut de nouveau retirer la parole à l’accusé.

« Si l’on refuse à un homme mourant, poursuit Robert Emmet , le privilège de se disculper des reproches lancés contre lui, alors qu’il s’est vu accuser de vouloir ruiner pour de misérables considérations les libertés de son pays ; pourquoi donc

m’insulter, mylord, ou plutôt pourquoi insulter la justice, en me demandant mes raisons pour qu’une sentence capitale ne soit pas prononcée contre

moi? Je sais, mylords, que la forme vous prescrivait de poser la question ; la forme aussi donne

le droit de répondre. Sans doute on pouvait se dispenser de cette forme , comme aussi de toute la cérémonie du procès, puisque l’arrêt était déjà prononcé au palais du gouvernement avant que la liste de votre jury ne fût dressée *. Vos seigneuries ne sont que les prêtres de l’oracle, et je me soumets ; mais j’insiste pour l’observation de la totalité des formes.... »

Ici monsieur Emmet S’arrêta ; et, après un moment d’hésitation, la cour l’engagea à poursuivre. « Et maintenant, à toutes ces trahisons, quel motif? L’ambition! Si j’avais été un ambitieux, mes

1 Sur ce que l’institution du jury avait de mensonger et de dérisoire en Irlande, voyez M. Gustave de Beaumont, t. 1er, p. 266. Du Jury en Irlande .

ROBERT EMMKT.

concitoyens, il m’aurait été bien aisé, avec mon éducation, ma fortune, le nom et la considération de ma famille, de m’asseoir un jour parmi les plus fiers de vos oppresseurs. J’ai travaillé à la destruction de ce gouvernement qui maintient sa domination par l’impiété envers le Très-Haut; qui traite ce malheureux peuple comme les bêtes des forêts ; qui lâche l’homme sur son frère, et lui fait , au nom de la religion , porter les mains à la gorge de son ami , s’il croit un peu plus ou un peu moins que le symbole du gouvernement; qui règne au milieu des pleurs des veuves et des orphelins qu’il a faits »

De violents murmures couvrirent pendant quelques instants la voix de l’accusé.

Robert Emmet. — « Lorsque mon esprit aura rejoint ces légions de héros martyrs , qui ont versé leur sang sur l’échafaud et les champs de bataille,

c’est mon espérance que ma mémoire et mon nom

pourront servir à animer ceux qui m’auront survécu. Je n’ai eu d’autre but que de venir en aide à mon pays, et de le délivrer de l’inhumaine oppression qu’il a trop longtemps et trop patiemment supportée : et j’ai la confiance , toute chimérique que cette noble entreprise puisse paraître, qu’il y a encore en Irlande assez d’union et de force... »

Une nouvelle interruption couvrit encore une fois la voix de Robert Emmet.

« Si je parle ainsi, ce n’est pas pour me donner la puérile satisfaction de vous causer un instant de malaise. Ce que j’ai dit n’était pas destiné à vos seigneuries, dont la situation m’inspire plus de commisération que d’envie; mes explications sont pour mes concitoyens. Si un véritable Irlandais est présent ici, que mes dernières paroles le consolent à l’heure de l’affliction.

» On m’a attribué assez d’importance pour me considérer comme la clef de voûte de la fédération

ROBKRT EM MET.

des Irlandais , ou , ainsi qu’on la dit , comme le sang et la vie de cette conspiration. Vous me faites beaucoup trop d’honneur. Vous avez prêté au subordonné toute l’autorité du supérieur. Il y a des hommes engagés dans cette conspiration qui sont non-seulement supérieurs à moi, mais encore à tout ce que vous pouvez penser de vous-même,

mylord; des hommes tels que je m’incline devant

l’éclat de leur génie et de leurs vertus avec une respectueuse déférence; qui ne daigneraient pas vous appeler leur ami; qui ne voudraient pas s’abaisser à serrer votre main teinte de sang... »

Ici monsieur Emmet fut interrompu par lord Norbury.

Robert Emmet. — « Quoi ! mylord, je vous permettrais de me dire que je suis responsable de tout le sang qui a été et qui sera versé dans la lutte de l’opprimé contre l’oppresseur f Me direz-vous cela, et serais-je assez vil pour ne pas vous ren-

voyer cette accusation , à vous , mylord, qui pourriez nager à votre aise dans le sang innocent que vous avez répan dû sur le sol de l’Irlande... »

A ces mots la cour intervint pour faire taire l’accusé, et lord Norbury parut visiblement troublé.

Robert Emmet. — « Je ne crains pas d’approcher du juge tout-puissant pour répondre de la conduite de ma courte vie ; dois-je donc ici trembler d’épouvante devant les restes d’une vie mortelle? Que nul homme ne porte atteinte à ma mémoire en me croyant capable de m’être engagé dans une autre cause que celle de la liberté et de l’indépendance de ma patrie. Je ne me serais pas soumis à une oppression étrangère par la même raison qui me faisait résister à une tyrannie domestique... La France, même ennemie, ne saurait être plus implacable que l’ennemi qui est au cœur du pays... »

Lord Norburt. — « Monsieur Emmet, vous avez

ROBERT RM MET.

été appelé à produire les motifs, si vous en avez, pour lesquels le jugement de la loi ne devait pas vous être appliqué. Au lieu de rien opposer, en point de droit, à ce qu’on passât outre au jugement, vous avez procédé de la manière la moins convenable pour un homme dans votre situation. Vous avez avoué et tâché de défendre des principes entièrement subversifs du gouvernement, entièrement subversifs de la tranquillité, du bien-être, et du bonheur de ce pays, qui vous a donné naissance, et vous avez professé la plus abominable doctrine de trahison.

» Vous avez, monsieur, l’honneur d’être un gentleman, et votre père occupait un poste honorable dans le gouvernement. Vous aviez un frère aîné, que la mort a enlevé, et qui de son vivant était un des plus grands ornements du barreau. Les lois de son pays avaient été l’étude de sa jeunesse , et l’étude de sa maturité fut de les cultiver et de les soutenir. Il vous a laissé un noble exemple à suivre , et s’il eût vécu, il aurait donné à vos talents la même

louable direction; il vous aurait appris à admirer et à soutenir cette constitution pour la destruction de laquelle vous avez conspiré avec les plus pervers et les plus abandonnés; vous associant à des hôteliers, à des bouchers, et autres gens pareils, que vous convoquiez en conseil pour ériger votre gouvernement provisoire... Quand vous êtes sorti, le soir, à la tête d’une bande d’assassins et vous êtes trouvé mêlé à leurs atrocités , vous deviez avoir perdu tout sentiment de ce que vous étiez. »

Après avoir remercié le juge des compliments qu’il avait bien voulu adresser à sa famille, monsieur Emmet reprit :

« Si l’esprit des illustres morts prend part aux intérêts de ceux qui leur étaient chers dans cette vie passagère, je demande à mon père d’abaisser ses regards sur son fds infortuné, d’examiner sévèrement sa conduite, et je ne pense pas qu’il le trouve

infidèle aux principes de morale et de patriotisme qu’il a de bonne heure versés dans son jeune cœur, et pour lesquels il lui reste maintenant à offrir sa vie.

» Mylords, mon intention n’est assurément pas de sortir des bornes de la modération, et je vous prie de m’arrêter si je m’en écarte ; comprenez aussi de votre côté qu’il m’est impossible de me défendre en ne disant rien qui puisse vous être désagréable à entendre. »

Lord Norbury. — « Vous avez trop d’intelligence et dé connaissance des lois, monsieur Emmet, pour ne pas comprendre qu’il ne m’est pas possible de vous laisser user ici d’une perverse et dangereuse éloquence, pour attaquer le principe môme du gouvernement à qui vous devez obéissance. »

Robert Emmet. — « Mylord.... »

Lord Norbury. — « Si vous avez quelque chose à dire sur le point de droit, vous avez la parole ; sinon je vous la retire; ce que vous avez dit jusqu’à présent confirme et justifie la sentence du jury.

Robert Emmet. — « Dans ce cas je me tairai ; ma justification ne peut reposer que sur des principes abstraits et les applications de ces principes. J’aurais voulu développer les uns et les autres. J’avais tort sans doute de compter sur la liberté de la défense dans ce pays. Mais je descendrais dans la tombe avec un poids très-lourd sur le cœur, si l’on pouvait croire que j’aie agi dans une vue d’intérêt, ou d’ambition personnelle. J’adjure tous ceux qui ont entendu l’avocat général d’effacer de leur esprit une aussi mensongère imputation.

» Mylords, vous attendez avec impatience votre victime. Tout l’artifice de terreurs dont vous l’avez entourée, n’a pas glacé dans ses veines le sang dont

vous êtes avides, et tout à l’heure, il criera vengeance au ciel ; mais patience encore. Je n’ai plus que peu de mots à dire ; je marche à mon froid et muet tombeau. Le flambeau de ma vie est presque éteint. Je me suis séparé, pour la cause de mon pays, de tout ce qui m’était cher dans la vie, de l’idole de mon âme, de l’objet de mon affection. Il ne me reste plus qu’à recevoir ma récompense. Ma course est terminée. La tombe s’ouvre pour me recevoir, et je vais disparaître dans son sein. Je n’ai qu’une demande à faire au monde en le quittant : c’est la charité de son silence. Qu’aucun homme n’écrive mon épitaphe, car aucun homme connaissant mes motifs n’oserait aujourd’hui les défendre ; qu’on ne souffre pas que l’ignorance et le préjugé les accusent. Qu’ils reposent dans l’obscurité et la paix; que ma mémoire soit laissée dans l’oubli ; que ma tombe reste sans inscription jusqu’à ce que d’autres temps et d’autres hommes puissent rendre justice à mon caractère. Quand mon pays

aura repris son rang parmi les nations de la terre , alors, mais seulement alors, que mon épitaphe soit écrite. J’ai fini *. »

Lord Norbury. — « J’aurais voulu vous rappeler à des sentiments plus convenables à un homme placé dans votre triste situation. Une autre conduite, un autre langage siéraient à celui qui a en-

1 « I hâve but a few words more to say. I am going to my cold and silent grave ; my lamp of life is nearly extinguished ; I bave parted with every thing that was dear to me in this life, for my country’s cause ; with the idol of my soûl, the object of my affections ; my race is run ; the grave opens to receive me, and I sink into its bosom. I hâve but one request to make at my departure from this world, it is the charity of its silence. Let no man Write my epitaph ; for as no man, who knows my motives, dares now vindicate them, let not préjudice nor ignorance asperse them. Let them rest in obscurity and peace. Let my memory be left in oblivion, and my tomb remain uninscribed, until other times and other men can do justice to my character. When my country takes lier place among the nations of the earth, tlien and not till then, let my epitaph be written. I hâve done. »

trepris criminellement de renverser les lois et la constitution de son pays. »

Robert Emmet. — « Je répète encore une fois que je ne suis pas l’auteur de la conspiration ; je l’ai trouvée organisée quand je suis arrivé ici. On me demanda de m’y joindre; je pris du temps pour y réfléchir, et l’on me dit que quelle que fût ma résolution, l’affaire irait avec ou sans moi. Après avoir mûrement délibéré, je la trouvai conforme à mes principes et je consentis à en faire partie; placé dans les mêmes circonstances, je le ferais encore. »

Lord Norbury. — « Je vous exhorte à ne pas quitter cette vie dans des sentiments d’hostilité aussi enracinés contre le gouvernement de votre pays, et à faire avant de mourir votre paix avec votre Dieu et votre roi. De tels sentiments obtiendront votre pardon dans la vie à venir et vous

aideront à supporter avec constance la terrible sentence que je vais prononcer contre vous. »

Alors lord Norbury, avec une émotion qui se trahissait dans le son de sa voix et qu’il n’avait jamais montrée en pareille circonstance, lut la sentence de mort qui devait être exécutée le lendemain à une heure. (Le condamné devait être, selon l’usage, pendu et décapité.) Le prisonnier se retira après avoir respectueusement salué la cour.

La condamnation de Robert Emmet n’eut rien d’extraordinaire dans un temps où la peine de mort n’était pas contestée en matière politique, puisque assurément il était coupable légalement. Mais l’animosité des juges ne fit que mieux ressortir ce merveilleux mélange d’audace et de douceur qui entraîna les cœurs de ceux qui assistèrent au procès. De si pathétiques accents pénètrent l’âme d’une

émotion profonde, et le droit que la conscience a sur la force fait tressaillir ce qui est immortel dans

ROBEllT EMMET.

notre nature. Tant de fermeté d’esprit et de hardiesse de cœur étonnent chez un être si jeune aux prises avec une si redoutable destinée. On sent à la fois dans ses paroles Faucon t d’une âme hère, qui a la conscience de sa grandeur, et je ne sais quelle inquiète préoccupation du nom qu’il laissera dans l’avenir. La touchante péroraison de ce discours rappelle les adieux à la vie que Sophocle met dans la bouche d’Antigone. « Pour toi, j’ai sacrifié ma vie, ma jeunesse, mon hymen, tout ce que j’avais de plus cher au monde. Je vais donc, toute en vie, descendre dans le séjour des morts. Je ne verrai plus la douce lumière des cieux. O tombeau! ô lit funèbre! demeure éternelle! J’entends la mort qui m’appelle et les dieux se taisent. Où sont mes forfaits ? »

Il suffirait de lire le procès de Robert Emmet, pour être convaincu que la justice et la bonne cause étaient du côté de l’Irlande. Les âmes fortes éclairent de leur lumière l’obscurité des temps où

elles ont vécu. Quelques vers du Dante nous en apprennent plus sur les républiques italiennes, que toutes les chroniques contemporaines. Quand on navigue sur les bords*du golfe d’Amalli, la vague bleue s’entr’ouvre sous le poids de la barque qui fend les ondes, et laisse entrevoir le vif éclat du corail qui brille au pied des noirs rochers. Ainsi l’éclair de la vérité traverse l’incertitude et la contradiction des opinions humaines; souvent le cri de la passion, plus éloquent que tous les raisonnements, imprime à cette vérité encore douteuse le sceau de l’irrésistible évidence.

Tous ceux qui assistèrent au procès, parmi lesquels il faut citer monsieur Buchanan, consul des États-Unis, le docteur Macartney, le docteur Macabe et le docteur Haydon , déclarèrent n’avoir jamais rien entendu qui égalât la pénétrante éloquence du discours de Robert Emmet; et, trente ans après, les assistants ne parlaient pas sans émotion de la bonne grâce, de la liberté d’esprit et de la hau-

tour avec laquelle il affronta ses juges. Il prononça son discours à si haute voix, qu’on l’entendit distinctement aux portes extérieures de la cour, et cependant il n’y avait rien d’exagéré ni de déclamatoire dans son débit; « sa voix était au contraire,» dit Madden, «modulée avec une exquise délicatesse, et ses gestes, plus ou moins véhéments, correspondaient aux accents de sa voix. Il s’avançait et se reculait derrière la barre, avec un certain mouvement du corps , qui lui était particulier quand il parlait, et qui ne manquait pas de grâce. » Il faut écouter ici des témoignages qui ne sont pas suspects de partialité; • Ce même correspondant du Times signant sa lettre du nom de Verax, qui condamne absolument l’insurrection, ajoute en terminant sa lettre : « Cependant, je dois dire qu’il fut grand au milieu de ses erreurs ; quand le jour de son procès, la tombe déjà entr’ouvcrte pour le recevoir, il ébranla jusqu’aux murs mêmes de la cour par l’énergie et l’éclat de son éloquence,

j’ai vu cette vipère 1 2 3 que son père avait nourrie dans son sein , frémir sous ses coups, et ce rebut de l’humanité*, l’un de ceux qui le jugèrent, pâlir et trembler sur son siège. Ce fut, dans de pareilles circonstances, un effort presque surhumain, un prodige; , et lorsqu’ après avoir infligé ce mémorable châtiment et lancé ce flétrissant défi à ses ennemis, il défendit les principes sur lesquels reposait sa conduite, on le vit déployer une intégrité morale, un talent et une intrépidité incomparables dans les annales du monde. »

Le récit du Times vient involontairement confirmer cette belle parole dé Barrington 5 : « L’oppression a toujours au fond la conscience et la timidité du crime. » La résistance à la tyrannie fait rougir sur son trône celui qui la foule aux pieds. — « Jamais je n’oublierai , dit le marquis d’Har-

1 M. Plunket, \oyez note 1, p. 130 et 131 .

2 Lord Norbury.

3 Barrington, Ilistorical anecdotes of the legislative union .

ROBERT EMMKT.

court, l’un (les officiers de l’armée anglaise qui

réprima l’insurrection, le moment où, se levant

d’un air plein de grâce et de douceur, Emmet offrit à son pays le sacrifice de sa vie. Tous les yeux se remplirent de larmes; noq? sortîmes en sanglotant , et je crus un moment la justice sévère et le conspirateur à plaindre. »

Il était onze heures du soir quand Robert fut ramené à la prison. Il s’arrêta à la grille de la cellule où était enfermé monsieur Saint-John Mason, et lui dit ; « Je serai pendu demain. » — La Chronique de Londres, journal du gouvernement, racontant ses derniers moments et son exécution, se scandalise sincèrement de la légèreté insouciante et profane avec laquelle il parla de sa fin prochaine. « Il est resté jusqu’au dernier moment ce qu’il s’était montré dans la séance d’hier, avec ce même mélange de nonchalance et d’effronterie, ayant l’air de se moquer des terribles circonstances qui l’entouraient. Rien ne ressemble

ROBERT EMIET.

moins au calme du vrai chrétien. Que Dieu nous préserve des gens qui ont de semblables principes! Cependant nous n’avons jamais vu un homme mourir comme lui. » On peut remarquer ici que chezt ces Romains modernes, à l’instar des anciens, la religion objet de vénération sincère, est aussi un grand instrument de gouvernement. Selon le même journal, Robert Emmet était un incrédule déterminé (a determined ihfidel) ; le ministre du saint Evangile, qui l’exhorta à ses derniers moments, fit de vains efforts pour combattre chez lui l’effet des funestes doctrines qu’il avait embrassées sur le continent, et le ramener à de meilleurs sentiments. Robert Emmet finit par lui dire: « Je vous remercie de la peine que vous prenez ; mais elle est inutile : mes idées sur ce point sont arrêtées depuis longtemps, et ce n’est pas en ce moment que- j’en puis changer. » On se demande toujours avec intérêt quelle solution une intelligence élevée s’est donnée à l’é-

nigme de notre mystérieuse destinée ; plus encore peut-être quand cette intelligence est unie à une âme sincère, capable de dévouement jusqu’au martyre. De .naissance, Robert Emmet était protestant et membre de l’église établie ; quelques historiens ont pourtant affirmé, avec la Chronique de Londres , que la foi de ce jeune disciple de la révolution française était celle de Platon et de la Profession du Vicaire savoyard , un des plus beaux monuments religieux qu’à la pâle lueur de la raison ait peut-être élevés la main des hommes. C’est dans cette foi et cette espérance qu’est mort en nos temps modernes plus d’un martyr de la liberté, Malesherbes, André Chénier, Bailly, madame Roland, etc. Les Italiens racontent que Mario Pagano, qui périt sur l’échafaud à Naples en 1799 , lut pendant la dernière nuit de sa vie à ses compagnons de cachot, destinés peu de jours après à subir le même sort, cette apostrophe sublime, où l'on croit tout d’un coup voir s’ouvrir aux

accents du génie les portes radieuses d’une autre vie1.

Cependant Thomas Moore assure dans ses Mémoires que lord Fitz Gerald, comme le jeune Emmet, plus heureux que les enfants d’un siècle incrédule, unissaient au culte de la révolution française une foi très-ardente et très-ferme aux vérités du christianisme. Quant à Robert Emmet, il est certain, d’après les récits de ceux qui furent en prison avec lui (les seuls authentiques), qu’il était demeuré fidèle à la foi de sa jeunesse.

On vint, vers minuit, enlever le prisonnier, et le transporter à deux milles de là, sous prétexte de le rapprocher du lieu de l’exécution. La vraie raison était que son discours avait produit un grand effet, et mis en mouvement les passions populaires. On craignait une insurrection pour le délivrer, et

1 <( La conscience s’élève et murmure contre son auteur ; etc. » ( Profession de foi du vicaire savoyard .)

l’on pensait qu’en cas d’attaque la nouvelle prison serait plus aisée à défendre que celle de Kilmainham. Robert Emmet se plaignit qu’on ne le laissât pas tranquille pendant le peu d’heures qui lui restaient à vivre. On l’avait en effet chargé de chaînes avec tant de brutalité et si peu de précaution, que le sang jaillissait de ses membres meurtris. Le geôlier le délivra de ses fers et lui donna à manger, ce dont il avait grand besoin, car il était resté au tribunal depuis dix heures du matin jusqu’à onze heures du soir sans prendre aucune nourriture. Le geôlier continua, dit le correspondant du Times, à le traiter avec égard jusqu’au moment 'où, le remerciant de son humanité, Robert Emmet quitta la prison pour l’échafaud.

La jeunesse et la fatigue aidant , il dormit d’un sommeil profond. A la première lueur du jour, qui devait éclairer son supplice, il se leva, s’agenouilla et pria ; demanda une tasse de lait qu’il but ; puis il écrivit à son frère en Amérique. Sa lettre conte-

naît le plan de l’insurrection. Robert Emmet attachait une grande importance à ce que son frère connût ce plan, qui pouvait seul faire bien juger de ses projets et des causes de son échec. Sa lettre en contenait tous les détails1. Il chargea monsieur Wickham, secrétaire d’État d’Irlande, de le

4 Robert Emmet termine l’exposé succinct de ses projets en disant : « Je sais comment des hommes sans bonne foi prononceront sur cet échec, sans connaître une seule des circonstances qui l’ont amené. Que ce soit le hasard ou les raisons de leur prédiction, peu leur importera. Ils répéteront seulement qu’ils l’avaient prédit. Ils ne distingueront pas entre une prédiction accomplie, et une prédiction justifiée. Ceux qui, si nous avions réussi, auraient attribué aux vainqueurs une sagacité sans limite affirmeront maintenant que rien n’était prévu, que tout a été mal dirigé, etc. ; ils avaient aussi prédit que le secret ne pourrait être gardé, les préparatifs et le plan organisés, le jour fixé pour le combat, sans qu’on en fût aussitôt instruit au château; que le gouvernement laisserait mûrir le complot, afin de pouvoir l’écraser à loisir ; et, de tout cela, rien à l’épreuve ne s’est réalisé. Ceux qui auraient flatté, calomnieront ; et, non contents de réclamer, comme c’est leur droit, le mérite d’avoir en partie prévu ce qui est arrivé, violeront, de leurs jugements téméraires, le sanctuaire où se dérobe l’infortune. »

faire parvenir à son frère, et lui écrivit en même temps la lettre suivante 1 :

Septembre 1803.

« Monsieur,

» S’il m’avait été permis de continuer ma dé- » fense, mon intention était non-seulement de re- » connaître la délicatesse avec laquelle j’ai été per- » sonnellement traité, mais aussi de rendre pu- » bliquement justice à la douceur de l’administration » actuelle en Irlande. J’aurais voulu la disculper, » autant qu’il était en moi, de l’accusation de né- » gligence et d’incapacité pour n’avoir pas décou- » vert une conspiration qui, en raison de son

4 La lettre de Robert à son frère ne fut jamais envoyée à son adresse, et Thomas Addis Emmet s’en plaignit avec amertume»

» profond secret, devait nécessairement lui échap- » per. J’aurais môme expliqué comment dans la » situation actuelle de mon pays cette administra- » tion n’avait pu prévenir, mais devait au contraire » accélérer notre effort pour renverser un gouver- » nement dont je n’ai pas une si haute opinion. » Je crois bien faire en saisissant cette occasion, » qui m’a été refusée dans la séance d’hier, de » reconnaître ce que la justice exige de moi en tant » qu’homme, et ce qui, je le sens, ne déroge en » rien à mes principes très-décidés en tant qu’Ir- » landais. Je suis, monsieur, votre, etc.

Un de ses amis, prisonnier alors à Kilmainham, obtint la permission de le voir le jour de son exécution, et, pénétrant dans sa cellule, le trouva occupé à lire les litanies et le service de l’église anglicane. Le premier mouvement de Robert fut de lui demander des nouvelles de sa mère, qu’il savait

ROltERT EMMET.

malade depuis le jour de son arrestation. La pauvre femme avait supporté en romaine la déportation de son fils aîné; les lettres qu’elle lui adressa en 1798, au moment de sa captivité, sont fort touchantes par la sensibilité contenue qui s’y révèle, unie à la crainte de lui demander aucun sacrifice contraire à sa dignité. « Soyez tranquille, lui dit-elle, votre honneur est aussi en sûreté dans nos mains que dans les vôtres. » Mais quand elle vit le plus jeune et le plus cher de ses enfants, l’orgueil et la joie de sa vie, voué à une mort cruelle, le chagrin, la préoccupation incessante du sort affreux qui l’attendait, l’emportèrent en peu de temps. Elle mourut trois jours avant l’exécution de son fils. A la nouvelle de la mort de sa mère, Robert Emmet garda le silence pendant quelques instants. « fl vaut mieux, dit-il enfin, qu’il en soit ainsi; » puis avec un soupir, il ajouta « qu’il avait l’espérance de la revoir dans le ciel, » et n’en parla plus. Mais ces dernières paroles amenant naturellement la conversa-

is

tion sur les sujets religieux, il dit à son ami qu’il adhérait aux articles 'de foi enseignés dans son église. « Ses espérances de salut ne reposaient sur aucun mérite qui lui fût propre, mais uniquement sur le sacrifice do son sauveur, qui avait bien voulu mourir pour lui d’une mort ignominieuse sur la croix. » Il lui raconta qu’on était venu le matin même enlever de sa cellule tous les instruments tranchants; la précaution était inutile; car il désapprouvait le suicide; il regardait comme un honneur et un privilège de mourir pour une bonne cause; et quant au préjugé qui attachait une sorte d’infamie au genre de mort qui l’attendait, peu lui importait, quand il songeait que Russell et Algernon Sidney étaient montés sur l’échafaud pour la même cause que la sienne. Revenant ensuite à la politique, il dit à son ami que pour sa part il s’était toujours défié de l’alliance de la France. C’était, en quelque sorte, malgré lui qu’il avait consenti à traiter av'ec le premier consul, et il n’avait pas

grande confiance dans les négociations qui se poursuivaient en ce moment. Il espérait encore qu’il y aurait un jour, en Irlande, assez de courage et de patriotisme pour qu’elle parvînt à se délivrer de ses propres mains. Du reste, il s’en référait à ce qu’il avait dit dans son discours; si on l’avait laissé parler librement, il se serait plu à rendre justice à la douceur de l’administration actuelle en Irlande.

La dernière lettre qu’il écrivit, une.heüre avant d’aller à l’échafaud, fut adressée à monsieur Richard Curran, qui lui avait, à ce qu’il paraît, écrit ou fait dire qu’il lui pardonnait ce qui s’était passé. Voici cette lettre :

« Mon cher Richard,

» Je m’aperçois que je n’ai guère plus d’une » heure à vivre ; mais quand ce serait à mon der-

» nier moment » et que la faculté de parler m’eût » déjà abandonné, je vous remercierais encore du » fond du coeur, de vos généreuses expressions » d’affection et de pardon. S’il était au monde un , » homme qui fût en droit de conserver, même » après ma mort, quelque étincelle de ressentiment » contre moi, ce serait vous. Je vous ai profon- » dément offensé ; j’ai détruit le bonheur d’une » sœur que vous aimez, et qui était si bien faite » pour rendre les autres heureux, au lieu de de- » venir elle-même la proie de l’affliction. Oh! Ri- » chard, je n’ai qu’une excuse à offrir, c’est que » j’aurais voulu tout le contraire. Tout ce que » l’amour le plus ardent peut souhaiter de bon- » heur à une créature chérie , je l’aurais désiré » pour Sarah. Je ne vous ai jamais dit combien » je l’aimais ; ce n’était pas une folle passion de » jeune homme, mais un attachement qui croissait » à chaque heure, par l’admiration et le respect » que m’inspiraient la distinction de son intelli-

» gence et la pureté de son âme. J’espérais en » secret que nous serions unis un jour. Je n’au- .» rais jamais désiré pour mon compte ni places » ni honneurs ; je ne me serais soucié des éloges » de personne, mais j’aurais voulu lire dans la » physionomie radieuse de Sarah [in the glow of » Sara’hs countenance) que son mari était respecté.

» Mon amour, ce n’est pas ainsi que j’aurais dû » récompenser votre affection. J’espérais être l’ap- » pui 1 autour duquel se serait enlacée cette affec- » tion, et que rien n’aurait pu ébranler ; mais un » rude coup de vent l’a renversé, et elle n’aura plus » maintenant d’autre asile qu’un tombeau.

» Ce n’est pas le moment de se laisser aller à » l’affliction. J’ai eu des raisons politiques qui » m’ont aidé à soutenir mon âme , et je ne l’ai » pas laissée s’affaisser ; mais il y a eu des heures, » pendant mon emprisonnement, où j’étais si ac-

1 The

prop, signifie en anglais

l’échalas qui soutient la uvigne.

» câblé de douleur en songeant à elle, que la mort » m’aurait été un soulagement.

» Que Dieu vous bénisse, mon cher Richard, je » suis obligé de cesser immédiatement.

Cette lettre semble avoir été adressée au frère pour être montrée à la sœur; « elle fut écrite à midi, une heure avant l’exécution de monsieur Emmet, dit Richard Curran ; la fermeté et la régularité de l’écriture sont une frappante et touchante preuve que l’attente du prochain événement ne troublait pas plus ses sens qu’elle n’intimidait son cœur. » On remarque aussi que dans ces lignes, où l’ombre de la mort se mêle au sentiment le plus vif de la vie , où la passion se voile sous une tendresse presque maternelle, Robert Emmet s’est pour cette seule fois laissé aller à témoigner quelque regret de l’existence qu’il quittait à vingt-trois

ans; son ardent attachement pour mademoiselle Curran semble être le seul lien qu’il ait eu de la peine à briser. Ce noble et courageux enfant montra, du reste, tant de résignation en présence d’une si triste destinée, qu’il ne dit même pas comme André Chénier: « Quel dommage! il y avait quelque chose là... » et ne se plaignit pas une fois de la rigueur de son sort.

Enfin , à une heure , il fit prévenir les shériffs qu’il était prêt. Quand ils entrèrent dans sa chambre, il leur dit qu’il avait deux demandes à leur adresser, la première, c’est qu’on voulût bien lui laisser, autant que possible , le libre usage de ses bras ; « je n’ai pas , dit-il , l’idée que la seconde puisse m’être accordée, mais je veux seulement qu’on se souvienne que je l’ai faite : c’est qu’il me soit permis de mourir dans l’uniforme de l’armée rebelle1. » C’était pour lui une dernière manière de constater qu’il se glo-

1 Phillips, Recollections of Curran.

rifiait de la cause pour laquelle il allait donner sa vie. De ces deux demandes , l’une lui fut accordée ; l’autre naturellement fut refusée. Il était habillé , comme au jour de son procès, tout en noir, portait une cravate de velours et des bottes à revers.

Un remarquable exemple de son empire sur luimême et sur les autres se présenta à sa sortie de la prison. La douceur et le charme de ses manières lui avaient concilié l’affection de tous ceux qui l’approchaient; mais il y avait surtout un gardien attaché à sa personne, qui s’était pris pour lui de cette sorte de passion que les êtres supérieurs inspirent parfois aux natures rudes et grossières1. Lorsqu’il sortit de sa prison suivi par les shériffs et précédé par l’exécuteur, ce gardien se trouva sur son passage dans le corridor, et des flots de larmes inondaient son visage. Emmet s’arrêta un moment

1 II était, dit Philips, môme dans sa prison, l’objet de l’amour et de l’admiration universels.

surpris de cette explosion de douleur à laquelle il ne s’attendait guère; puis, comme ses mouvements n’étaient pas libres, il l’embrassa sur la joue. Et cet homme habitué et endurci depuis plus de vingt ans

aux scènes d’horreur qu’offrent les prisons', tomba

sans connaissance à ses pieds1 * * 4.

On avait craint un mouvement populaire, de sorte que Dublin était couvert de troupes. La foule encombrait les rues et les fenêtres. La voiture qui menait Robert Emmet à l’échafaud s’avançait lentement, précédée- et suivie de régiments de cavalerie et d’infanterie. « On aurait dit un enterrement militaire , et le jeune homme dans la voiture, » raconte Madden , « semblait assister en étranger

1 « Quand le jeune rebelle, » dit la Nation , «sortit de sa prison le visage brillant et serein, comme celui d’un ange, le geôlier qui

le gardait tomba sans connaissance à ses pieds. » Ainsi s’effacent

devant l’égalité suprême de la mort, toutes les inégalités de ce monde, même la plus grande et la plus mystérieuse, l’inégalité

morale.

à la cérémonie, échangeant de temps à autre Un regard amical avec ceux qu’il reconnaissait dans la foule1. Il montra pendant tout le trajet, non une indifférence affectée, mais un courage sans ostentation , ou plutôt , ce qui étonna tous ceux qui le virent (et je connais plusieurs personnes encore vivantes qui assistèrent à son exécution), une évidente ignorance du sentiment de la crainte, unie au juste orgueil de mourir pour une bonne cause. » Robert Emmet aperçut au passage un de ses amis, auquel il fit signe d’approcher, et lui remit une lettre adressée à mademoiselle Curran. La personne qui prit la lettre avait été vue et fut arrêtée. La lettre ne parvint pas à son adresse.

On avait élevé l’échafaud à l’entrée de Thomas-

1 Les derniers détails sur l’exécution de Robert Emmet sont parfaitement authentiques; ils ont été racontés à Madden par

M. H ministre protestant, son ancien camarade de collège,

qui était au pied de l’échafaud, et assista à ses derniers moments.

Street où débuta l’insurrection , afin que l’expiation eût lieu sur la place même du crime. Une multitude immense se pressait autour de l’échafaud, et, dans la foule, il y avait plusieurs amis d’Emmet avides de recueillir ses dernières paroles. Il descendit de voiture, suivi de l’exécuteur, des shériffs, du ministre protestant qui l’accompagnait, et monta rapidement de l’échelle sur la plate-forme. L’échafaud ne s’élevait pas fort au-dessus du sol. On s’était attendu que Robert Emmet parlerait au peuple; mais il trompa sur ce point l’attente de ses amis comme de ses ennemis. Il évita, dans le peu de paroles qu’il prononça , toute allusion à la politique; il dit simplement ; « Mes amis, je meurs en paix et dans des sentiments d’amour et de charité envers tous les hommes. » « Ces mots prononcés brièvement , d’une voix ferme et sonore , furent, » dit monsieur H..., son ancien ami de collège, « les derniers accents que nous entendîmes de cette voix qui , dans ses merveilleux discours

sur un tout autre théâtre, nous avait si souvent entraînés et charmés. » On pensa que l’intention de ses dernières paroles était de calmer l’irritation que sa mort soulevait dans le peuple, et de le détourner de toute idée de vengeance sur la personne de ses juges. L’assassinat a souvent été, on le sait, la représaille du peuple irlandais contre la tyrannie.

Alors Robert Emmet ôta sa cravate, et aida luimême à ajuster la corde autour de son cou. Quand le supplice fut terminé, l’exécuteur détacha le corps sans vie, et l’étendit sur l’échafaud; ceux qui le virent alors furent frappçs de la belle et touchante expression que le jeune martyr avait conservée au sein d’une mort ^cruelle. Il n’y avait aucune altération , mais la plus parfaite tranquillité dans ses traits où

La douleur fugitive avait empreint sa grâce,

La mort sa majesté.

Le bourreau lui trancha la tête, et, la montrant

au peuple, s’écria à haute voix : « Voici la tête do Robert Emmet, un traître. » La foule ne répondit que par un morne silence1.

Quand les troupes eurent quitté la place, on vit quelques-uns des assistants, qui s’ôtaient éloignés précipitamment , revenir sur leurs pas ; et regardant de côté et d’autre avec inquiétude , s’approcher de l’échafaud, tremper leurs mouchoirs dans le sang et le cacher aussitôt dans leur sein. Le cercueil fut déposé pendant quelques heures à la prison , où le geôlier attendit que des parents ou des amis vinssent le réclamer. Mais les parents et les amis

1 «Et c’est ainsi,» s’écrie Madden, «que nous vîmes se débattre dans l’agonie de la plus cruelle et la plus dégradante de toutes les morts, une créature jeune, aimable, généreuse, douée de talents admirables, et coupable seulement d’avoir aimé son pays, non pas sagement, mais trop bien (not wisely but too ivell) ; s’il eût réussi, on aurait dit qu'il l’avait aimé bien et sagement. Voir ainsi mutiler et profaner sous ses yeux la plus noble des œuvres de Dieu, c’était un spectacle à faire pleurer les anges. ( That ivouU hâve made the angels weep.) »

de Robert Emmet étaient pour la plupart en prison ou en fuite, et ceux qui avaient échappé au désastre général craignaient en se faisant connaître d’être désignés à l’attention du gouvernement. Après quelques heures d’attente, on l’enterra dans le champ de l’Hôpital réservé aux pauvres et aux criminels. Peu de jours après, le cercueil fut secrètement enlevé pendant la nuit, et transporté dans l’église de Saint-Michan. Madden, qui est allé reconnaître le lieu, a remarqué, à l’extrémité de l’église, une large plaque de marbre, sans épitaphe, placée horizontalement sur une tombe: C’est la plus grande qui soit dans l’église, et la seule qui reste sans inscription. « Est-ce là, » dit-il, « cette tombe qui devait rester sans épitaphe jusqu’à ce que d’autres temps et d’autres hommes rendent justice à celui qu’elle recèle dans son sein1? Aujourd’hui encore, l’église

1 C’est l’épitaphe du premier héros des causes vaincues qu’il faudrait écrire sur la tombe de Kosciusko, de Robert Emmet, etc.;

nOBEltT EMMET. 231

est déserte et silencieuse; mais au-dessus do celle tombe planent les génies voilés de la jeunesse, de l’amour et de la liberté qui reprochent à une patrie oublieuse son ingrat abandon.

A la douleur muette succéda bientôt un cri de pitié et d’admiration, que cette mort héroïque arracha même à ses ennemis*. « Emmet est monté avec fermeté à l’échafaud, » écrit le lord lieutenant à son gouvernement. « Il a noyé l’ignominie de sa mort dans la magnanimité de sa conduite. Le même

illustres et touchantes victimes à qui l'avenir môme ne réservait pas le'succès.

Si Pergama dexlrâ

Defendi possent

1 La mort de Robert Emmet produisit dans l’Université une impression qui n’est pas encore effacée. Quand de tels hommes passent, en un moment, de la scène active de la vie au silence de la tombe, il ne faut pas s’étonner de la douleur générale et de ce sentiment d’une perte commune à tous, qui éclate dans la société à l’occasion de leur déplorable fin. )> ( Robert Emmet , and his contemporaines* Rébellion Book.)

enthousiasme qui l’avait égaré, l’a aidé à supporter avec constance les dernières rigueurs du sort. » C’est là un noble langage, qui fait honneur à lord Ilardwicke. Dans le sein du parlement d’Angleterre, lord Castlereagh retrouva des accents dignes de ses beaux jours de 1 798. « Les griefs de l’Irlande ! » s’écria-t-il. « Qui parle des griefs de l’Irlande? Savez-vous ce qu’ils veulent en Irlande? Demandez-le à ce jeune homme qui n’a pas cru faire un meilleur usage de sa fortune que de l’employer à renverser le gouvernement de son pays, et qui vient d’expier son crime sur l’échafaud. Quoi qu’il ait dit dans son procès, je ne doute pas que son projet fût de livrer l’Irlande à la France et d’y introduire l’armée française1.»

1 On se souvient de la fameuse épigramme de Byron sur le suicide de lord Castlereagh. « Quoi ! il s’est enfin coupé la gorge ? Qui donc? Mais celui qui depuis si longtemps avait coupé la gorge à sa patrie. »— «C e traître envers son pays, dit lord Cloncurry, périt de la mort de Judas* »

Peu de jours après, le général Russell suivit Robert Emmet sur l’échafaud. « Au moment de paraître en la sainte présence de Dieu, » dit-il dans son dernier discours, « je ne puis dire que je me glorifie de rien, mais je déclare n’avoir commis aucun mal en obéissant aux inspirations de ma conscience. Si j’avais besoin d’un exemple pour m’encourager à subir mon sort, je le trouverais dans celui du jeune héros, mon grand et cher ami Robert Emmet, qui vient de périr martyr de la cause de son pays et de la liberté. Je suis déjà descendu dans la vallée de l’âge; j’ai appris à connaître la vanité de la vie et ce que valent les illusions de ce monde ; pour lui , il était dans la fleur de sa jeunesse, environné de tout ce qui pouvait l’attacher à cette vie, avec la plus tendre affection dans le cœur, et tous les charmes enchanteurs de la passion et de l’innocence. Même en ce moment, je ne puis penser à sa mort sans enthou-

siasme. »

Que devint cependant cette créature fière, délicate, timide, dont la passion avait éclaté aux yeux du monde? L’infortunée, exilée de la maison paternelle, s’était réfugiée dans la famille d’un quaker, monsieur Penrose de Woodhill, qui l’accueillit avec la plus vive tendresse, et lui prodigua les marques d’affection et de sympathie. Mais ce qu’il y avait de complication et de douleur dans la position de mademoiselle Curran peut plus aisément se sentir que se décrire. Pendant la révolution , il est plus d’une femme dont « une épée a transpercé l’âme » et qui a vu l’homme qu’elle aimait périr sur l’échafaud; du moins tout était simple dans leur sentiment, comme dans leur situation. Un grand intérêt s’attachait au malheur de mademoiselle Curran; dans le cœur du peuple irlandais,, elle était la veuve d’un héros mort pour la patrie, et l’objet d’une silencieuse adoration. Mais elle vivait entourée d’une société à moitié anglaise, qui, tout en plaignant Robert Emmet, trouvait qu’il

UQlîlîRT EMMET.

avait mérité son sort. On raconte que ia pauvre enfant si désolée et si délaissée s’échappait souvent à la tombée du jour, et passait des nuits entières auprès du tombeau de son amant. Et ici, je ne crois pouvoir mieux faire que de traduire, pour ceux de mes lecteurs qui ne les connaîtraient pas, quelques lignes des pages touchantes intitulées: The broken heart, que Washington Irving a consacrées au souvenir de ces tragiques amours 1 : « Il n’est personne qui ne se souvienne de l’histoire du jeune E...., le patriote irlandais. Elle était trop touchante pour s’oublier de sitôt. Sa destinée excita dans le public une vive et profonde sympathie. Il était si jeune, si intelligent, si généreux, si brave! Sa conduite dans son procès fut si élevée et si intrépide! l’éloquente défense de son nom, la noble indignation avec laquelle il repoussa l’accusation de trahison envers son pays,

1 Voir à l’Appendice.

son appel pathétique à la postérité à l’heure fatale de la condamnation , émurent profondément tous les cœurs généreux, et ses ennemis mêmes déplorèrent la sévère politique qui dicta son exécution.

» Mais il était un cœur dont il serait impossible de décrire l’angoisse. Dans des jours plus heureux, il avait conquis l’affection d’une belle et intéressante personne, fille d’un célèbre avocat irlandais. Elle l’aimait avec l’ardeur désintéressée d’un jeune et premier amour. Quand toutes les maximes du monde se soulevaient contre lui, quand le danger et l’humiliation vinrent fondre sur sa tête de tous côtés, elle l’aima plus ardemment encore pour ses souffrances mêmes. Si sa destinée éveilla jusqu’à la sympathie de ses ennemis, quelle dut être l’agonie de celle dont l’âme entière était occupée de son image ! Qu’ils le disent, ceux qui ont vu les portes de la tombe se fermer soudainement entre eux et l’être qu’ils aimaient le mieux sur . la terre! qui

ROEEUT EM MET.

sont restés sur le seuil comme repoussés clans ce monde froid et solitaire dont tout ce qui était aimable et aimé avait disparu !

» Et puis l’horreur d’une telle mort! si effrayante, si déshonoréé... Il n’y avait rien là qui pût adoucir les souffrances de la séparation; aucune de ces circonstances douces quoique mélancoliques qui rendent cher le moment des derniers adieux.

» Pour aggraver encore sa situation désolée, elle avait encouru le déplaisir de son père par son malheureux attachement. Elle était exilée du toit paternel ; mais si la sympathie et la tendresse avaient pu atteindre son âme glacée d’horreur, elle n’aurait pas manqué de consolations. Les Irlandais sont un peuple d’une vive et généreuse sensibilité. Les attentions les plus délicates lui furent prodiguées par des familles riches et distinguées. On la mena dans le monde, et l’on s’essaya, par toutes sortes d’occupations et d’amusements, à la distraire

de la tragique histoire de son amour; mais tout fut inutile. Il y a des calamités qui brisent et déchirent l’âme, qui pénètrent jusqu’au siège même de sa vie, et le dévastent si bien qu’elle ne peut plus refleurir. Elle ne se refusait pas à fréquenter les sociétés où on la conduisait, mais elle y était aussi seule que dans les profondeurs d’une solitude ; elle errait, plongée dans une triste rêverie, ne semblant pas s’apercevoir de la scène qui l’entourait, et portait au fond de son coeur une douleur qui se moquait de toutes les consolations de l’amitié.

» La personne qui m’a raconté son histoire l’avait vue dans un bal. Rien n’était plus pénible que de contempler celte pâle image du malheur et du désespoir, brillante de la parure d’une fête, se promenant comme un spectre solitaire et désolé, quand tout était gai autour d’elle; à la voir si triste et si défaite, on sentait qu’elle avait inutilement cherché à tromper son pauvre cœur par un moment passager d’oubli. Après avoir erré à travers les ap-

parlements et la foule bruyante dans une profonde distraction, elle alla s’asseoir au pied d’un escalier, et, promenant autour d’elle un regard vague 'et égare, qui prouvait que son âme était ailleurs, elle se mit, avec le caprice d’un cœur malade, à chanter à demivoix une mélodie plaintive qui racontait le malheur de sa vie. Son chant était si simple et si touchant, il y avait tant de misère dans son accent, que les larmes vinrent aux yeux de ceux qui s’étaient rassemblés autour d’elle , silencieux et attendris, sans qu’elle eût l’air de les apercevoir. »

La scène que raconte Washington Irving ne se passa pas dans un bal mais dans une soirée chez monsieur Penrose. Elle est exactement vraie à quelques détails près, que je me suis permis de supprimer parce qu’ils ne sont pas conformes à la Vérité. Plus l’histoire ressemble au roman, et plus il faut se garder de mettre le roman dans l’histoire; c’est lui enlever à la fois son intérêt et son originalité.

Ce fut chez monsieur Penrose que mademoiselle Cumin connut quelques années après un officier de l’armée anglaise, le capitaine Sturgeon , neveu

de lord Fitz William, qui fut vivement touché de

ses charmes, de son malheur et de son profond isolement. D’un naturel élevé, délicat et sensible, il s’émut à l’idée de secourir une infortunée, sans amis, sans parents, et dépendant de la compassion des étrangers. Il lui offrit sa main et sa fortune qü’elle refusa; il insista; elle eut alors avec lui une explication sincère, et lui dit qu’il devait savoir que son cœur appartenait à un autre. Il demanda à lui servir de protecteur dans un monde où elle était si abandonnée, et la détermina en lui offrant la perspective de quitter l’Irlande, où elle avait tant souffert. Lorsqu’elle partit pour l’Italie , sa santé était

déjà profondément altérée par le chagrin. L’amiral Napier, qui avait connu à Naples cette noble et intéressante personne, ne l’appelait pas autrement que « the walhing statue » la statue qui marche. Le

changement de climat, les tendres soins de son mari, tout fut inutile; elle mourut peu de mois après son arrivée en Sicile. « Elle dort loin de la terre où est mort son jeune héros, » dit Thomas Moore, «mais son coeur est demeuré dans le tombeau avec lui. »

She is far from the land where her young hero sleeps.

And lovers around lier are sighing :

But coldly she turns from tlieir gaze, and weeps,

For her heart in his grave is lying 1 * * 4.

Les Mélodies irlandaises sont le vrai titre de Thomas Moore à l’immortalité ; c’est là qu’il a con-

1 He had lived for his love, for his eountry lie died.

They were ail that to life had entwined him ;

Nor soon sliall the tears of his eountry be dried,

Nor long will his love stay behind him.

Oh ! make her a grave where the sunbeams rest, When they promise a glorious morrow ;

They’ll shine o’er her sleep like a smile from the west From her own loved island of sorrow.

quis, disait Byron, son droit à une impérissable gloire; elles vivront tant que durera l’Irlande, la poésie et la musique. Là seulement ce génie flexible et gracieux , éclatant et frêle , dont les couleurs sont plus brillantes que vraies, a été réellement original. On suivrait l’histoire de la rébellion dans les mélodies de Moore. L’âme d’une nation murmure dans ses vers ; ses douleurs , ses indignations, ses ardentes et vagues espérances y retentissent encore comme un écho qui répète au loin les plaintes lugubres de la forêt agitée par les vents. De ces mélodies les plus belles sont celles qu’il a consacrées à la mémoire de Robert Emmet.

Celle-ci, remarquable par l’élégance et la perfection de la forme , est si connue , qu’il est presque inutile de la citer ici.

« Oh ! breathe not liis name, let it sleep in the shade Where cold and unlionour’d liis relies are laid :

Sad, silent, and dark be the tears that we shed.

As the night-dew that falls on the grass o’er his head.

But the niglit-dcw that falls, thougli in silence it wceps, Shall brighten wicli verdure the grave wherc. lie slecps; Andthetear tliat we shed, tliougli in secret it rolls, Sliall long kcep liis mcmory green in our soûls 1 * * 4.

Ailleurs , Thomas Moore , confondant les deux passions qui animèrent la vie du jeune héros , s’adresse à l’Irlande et à mademoiselle Curran , comme à une même personne, et leur demande de ne pas être ingrates envers la mémoire de celui qui est mort pour elles.

When he vvho adores thee, has left but the name Of liis fault and his sorrows beliind,

1 Oh ! ne murmurez pas son nom ; qu’il dorme dans l’ombre,

où, froide et sans honneur, repose sa dépouille. Muettes, tristes, ' glacées tombent nos larmes, comme la rosée de la nuit, qui, sur sa tôte, humecte le gazon.

Mais la rosée dSs nuits, bien qu’elle pleure en silence, fera briller la verdure sur sa couche, et nos larmes, en secret répandues, conserveront sa mémoire fraîche et verte dans nos

cœurs.

Oh ! say, wilt thou weep, when they darken the famé Of a'life that for thee was resign’d ?

Yes, weep, and however my foes may condemn,

Thy tears shall efface their decree;

For heaven’ can wittness, though guilty to them,

I haye been but too faithful to thee... etc. j.

IL n’est pas en Irlande un paysan courbé sous le poids du jour qui ne connaisse et ne répète les vers de Moore. Plus encore que ses talents, que son courage, que son dévouement à son pays, ce sont ses amours qui ont rendu l’histoire de Robert Emmet populaire en Irlande. Ainsi le nom d’Héloïse a fait vivre Abélard dans l’imagination du peuple de Paris. La tombe s’était à peine fermée sur les deux amants, que la poésie et la légende s’étaient emparées de leur romanesque et douloureuse aven-

i (( Quand celui qui t’adore n’aura laissé derrière lui que le' souvenir de sa faute et de ses douleurs, oh ! dis, pleureras-tu s’ils noircissent la mémoire d’une vie qui a été livrée pour toi? Oui pleure, et quel que soit l’arrêt de mes ennemis, tes larmes l’effaceront; car le ciel m’est témoin que, coupable envers eux, je n’ai été que trop fidèle envers toi, etc. »

ture1. Il y a une romance populaire intitulée: la complainte de mademoiselle Curran qui, dans sa naïveté, ne manque pas de grâce et de pathétique.

« C’est ici qu’est la joie de ma vie , tout ce que mon âme aimait (Robert a roon 2). Cette tombe, ta dernière demeure, est celle de la liberté et la mienne. La nuit est froide et glacée, mais mon cœur est plus froid encore. Le soleil ne brillera plus qui pourrait réchauffer mon cœur; il est presque aussi froid que le tien... Cependant je voudrais rester ici. Quel asile ai-je ailleurs? Ah! si je pouvais être couchée près de toi, la mort bienvenue serait mon lit de noces 5. »

* « La vie et la mort de Robert Emmet, » dit la Nation , « sont le plus touchant des épisodes de notre histoire... son nom ne périra pas tant qu’il y aura une Irlande, et sera à tout jamais le thème de la poésie, du roman et de l’histoire dans notre pays. )>

2 A roon signifie dans le dialecte Irlandais la secrète passion de mon cœur.

3 Une certaine poésie sauvage, une triste langueur respirent

En Amérique, la mémoire de Robert Emmet ne fut pas moins populaire qu’en Irlande; elle y est même encore vénérée comme celle d’un martyr. Son portrait, où il est représenté foulant aux pieds la couronne d’Angleterre, était une des enseignes qui se rencontraient le plus fréquemment chez les Américains. Au moment des élections, il figurait souvent sur leurs drapeaux, à côté du général Jackson, de Washington et de Franklin. « Au-

dans ces vers, dont l’auteur est inconnu. « Assise sur une roche escarpée, le long de la rive déserte, une fille d’Érin, le désespoir dans les yeux, laissait flotter ses noires boucles au gré4 du vent, et regardait les vagues que soulevait au loin la tempête. Elle songeait au passé qui ne reviendra plus, aux douleurs de J5 Irlande et aux siennes. Hélas! mon pauvre pays, ta gloire est obscurcie; iis ont tué ton libérateur. Elle est tombée cette jeune fleur, elle ne se relèvera plus. Il est mort comme Sidney, et la pitié verse sur sa tombe les plus pures de ses larmes. Son âme était intrépide, mais son cœur saignait, comme celui du brahmine à la vue des souffrances du pauvre. Pour te délivrer il brava tous les dangers, et fit trembler devant lui, sous leur hermine, les misérables qui le jugèrent... » Il faut s’arrêter, et ne pas trop multiplier les citations.

jourd’hui encore, » dit la Nation , « on apprend son discours dans les écoles. C’est l’évangile de la rébellion contre l’Angleterre [the gospel of the rébellion against England). », Quand on assiste à ce merveilleux travail d’une civilisation naissante, on parcourt des plaines à moitié défrichées, des villes qui s’élèvent comme par enchantement sur les bords des grands fleuves. Et si l’on vient à pénétrer dans les cabanes de ces Irlandais qui sont venus par centaines de milliers chercher un sort plus doux dans une autre patrie, on y verra parfois, suspendus au-dessus du foyer, le portrait et le discours de Robert Emmet, qui protègent leur humble toit; ils ont, comme les sauvages du Mes* chacebé, emporté avec eux les os de leurs pères sur la rive étrangère.

En 1834, un club fut fondé à New-York, pour célébrer la mémoire de lord Fitz Gerald et des défenseurs de la liberté d’Irlande. Le 20 septembre, jour de l’exécution de Robert Emmet, la salle était

tendue de noir, et tous les membres vêtus de deuil se réunissaient en face d’un grand portrait offert au club par sa famille, et buvaient en silence à sa mémoire1.

La renommée des talents et des souffrances de Thomas Addis Emmet l’avait précédé aux États-Unis, et lui valut l’accueil le plus honorable. Reçu membre du barreau à New-York, il fut choisi par la Société des Amis pour plaider la cause des esclaves, et commença par un éloquent discours cette brillante carrière, qui devait être à la fois une gloire pour l’Amérique et pour son pays natal2. Il devint avocat général de l’État, et il aurait été membre du congrès s’il l’avait voulu.

1 Quand la veuve de Tliéobald Wolfe Tone arriva aux États- Unis, une médaille lui fut offerte avec cette inscription :

Victrix causa dits placuit, sed vida Catoni .

2 « Thomas Addis Emmet,» écrivait un éminent avocat américain, M. Haynes, « est une lumière qui éclaire au loin notre pays;

simple, sans vanité, sans ambition, il marche dans la vie au milieu des éloges, de l’admiration et du respect enthousiaste d’une

On ne lira peut-être pas sans intérêt une lettre adressée par Thomas Addis Emmet à monsieur Burrowes, le défenseur de Robert Emmet, l’admirateur passionné de son éloquence , l’ancien patriote de la chambre des communes, qui était devenu depuis membre de l’administration anglaise en Irlande :

«Je me réjouirais sincèrement, mon cher ami, de votre récente nomination, si je ne voyais à côté de votre nom ceux d’hommes auxquels je ne puis penser sans que mon cœur se soulève d’indignation et de dégoût, quelle qu’ait été autrefois mon amitié pour eux; mais vous m’adressez, à la fin de votre lettre, une question qui, je l’avoue, m’aurait beaucoup étonné si je ne connaissais votre habituelle »

grande et généreuse république. Son nom retentit depuis New- York jusqu’au fond des vallées du Mississipi. »

Thomas Addis Emmet écrivit, aux États-Unis, un ouvrage intitulé: Pièces of Irish history s illustrative of the condition of the catholics of Ireland. Cet ouvrage a paru dans un recueil publié par le docteur Mac-Neven, son ami et son compagnon d’exil.

ROBERT EJIMET.

distraction : « Comptez-vous un jour venir nous voir en Irlande? ou y envoyer vos enfants? demande un membre influent du gouvernement à un exilé, à un proscrit dont le retour le mettrait immédiatement sous le coup d’une sentence de mort. Un homme qui aurait envie d’y retourner s’empresserait de répondre à ce qu’il pourrait prendre pour une avance; mais ce n’est pas mon cas. Je suis établi ici avec les plus belles perspectives d’avenir pour moi et mes enfants. Mes principes et mes malheurs m’ont assuré l’estime et l’amitié des principaux hommes d’État du pays et de l’Union en général, je suis respecté en raison même de mon amour et de . mon dévouement à ces principes, dans lesquels je me confirme tous les jours par l’expérience et l’observation. Dois-je aller là où ces mêmes principes sont regardés comme criminels; où ils m’ont fait condamner à une perpétuelle proscription? Et puis, mon cher ami , je suis trop fier, étant vaincu , pour orner de ma présence le char du vainqueur. Dans

BOBEUT EMMET.

quels sentiments reviendrais-je en Irlande? J’y marcherais sur des tombeaux , et quels tombeaux ! ceux de mes plus proches parents et de mes plus chers amis. Non, je n’y voudrais retourner que dans des circonstances qui ne pourraient être agréables à ceux de mes anciens amis attachés maintenant au gouvernement. Quant à mes enfants, j’espère qu’ils aimeront assez la liberté pour ne jamais s’établir volontairement dans un pays esclave. Il n’y a plus en Irlande maintenant un homme qui porte le nom d’Emmet, et j’espère qu’il n’y en aura plus tant qu’elle restera unie à l’Angleterre; et cependant, on se souviendra peut-être de ce nom dans son histoire. »

... « L’Angleterre ferait mieux, » ajoute Grattan, qui publie cette lettre , « de ne pas envoyer en trop grand nombre de tels ennemis dans ces parages. » Thomas Addis Emmet mourut en 1827, dans sa soixante-quatrième année. Ses funérailles furent cé-

lébrées avec les mêmes honneurs que celles de Was hington et de Franklin, et sur sa tombe on grava l’in scription suivante en anglais et en latin :

A la mémoire de Thomas Addis Emmet,

qui honora par ses talents et ses vertus

La politique et les principes des Irlandais Unis.

Et pour cela,

mystérieuse destinée du juste sur cette terre ! fut exilé de son pays natal.

Dans l’Amérique, pays de la liberté, il trouva une seconde patrie, qui respecta son caractère et admira son génie.

Désirant perpétuer

le nom et l’exemple d’un tel homme illustre par ses talents, ses vertus, ses sacrifices, ses périls,

et les calamités plus profondes encore de ses parents pour une juste et sainte cause ses compatriotes reconnaissants ont élevé ce monument.

YII

Ce n’est pas sans un mélancolique intérêt et quelque retour sur soi-même que l’on contemple aujourd'hui ces nobles débris du naufrage des causes vaincues. L’Irlande, la Pologne, la Hongrie, faut-il dire aussi l’Italie? que de bonnes causes ont succombé dans ce brillant et triste siècle, dont l’avenir reste encore un impénétrable secret! L’intelligence, les grands dévouements, l’amour sincère de la liberté, n’ont pourtant pas manqué à ces nations généreuses. Mais le succès en ce monde, tout au moins le succès définitif, est-il peut-être au prix de qualités qui ne sont pas précisément de premier ordre. Les négociants habiles font mieux leurs affaires que les héros et les saints. On voit tous les jours l’homme qui se ruine égal , ou quelquefois même supérieur, à celui qui, près de lui, fait sa

fortune. L’esprit de conduite, et surtout l’instinct politique, cette sagacité qui, dans une situation , discernant aussitôt où est le véritable intérêt , sait faire à cet intérêt tous les sacrifices d’orgueil, de n passion , de vanité , quelquefois même ( faut-il le dire?) d’honneur et de vertu, telles paraissent être les qualités qui assurent le succès. Les trois nations dont les révolutions heureuses brillent comme les phares de l’humanité, l’Amérique, l’Angleterre, les Provinces unies, possèdent à un haut degré ces facultés particulières qui maintiennent les institutions des peuples libres, aussi bien que leurs conquêtes. On a remarqué que ces peuples sont en général commerçants et conquérants. L’Angleterre a fondé dans son sein un gouvernement libre, elle s’est définitivement approprié l’Irlande. La grande démocratie qui s’élève de l’autre côté de l’Océan , si jalouse de sa propre liberté, ne semble pas beaucoup plus que sa sœur aînée, respectueuse du droit des gens et des intérêts des nations

voisines. L’esprit de gouvernement qui rend ces peuples maîtres chez eux en fait souvent les oppresseurs de ceux qui, moins heureusement doués, ne savent pas comme eux défendre leurs droits.

S’il est permis de le dire encore aujourd’hui, où chacun médit volontiers de son pays tout en se plaçant dans une honorable exception, la France a le droit de se croire une des premières nations du monde, et peut, sans trop de vanité, penser d’ellemême ce que toute .l’Europe pense de son armée. Elle a eu cependant un tort, le plus grand de tous aux yeux des Français ; elle a échoué là où d’autres ont réussi. Ne serait-ce pas par hasard qu’elle manque des qualités qui assurent le succès? Et pourtant, s’agit-il de parler ou d’écrire, qui a plus de bon sens qu’un Français? Cette nation si vive et si brillante a conquis la moitié de l’Europe, et n’a pas gardé ses conquêtes; par la même raison peut-être a-t-elle laissé ses libertés et ses institu-

tions s’échapper de ses mains. Il semble qu’une fée malfaisante l’ait condamnée à ne pas conserver ce qu’elle sait prendre d’un bond rapide et impétueux.

A entendre quelques amateurs de paradoxes, qui se plaisent à élever des théories sur des accidents d’un jour, la France n’a jamais aimé la liberté, et cette fleur merveilleuse transplantée d’une terre étrangère n’a pu croître sur un sol ingrat. Que les illustres morts de 1789 et de 1830 protestent du fond de leurs tombeaux contre cette injurieuse assertion. En vérité elle est étrange dans le siècle et le pays qui ont vu naître Malesherbes, Barnave, Mirabeau, monsieur de Lafayette, madame de Staël, etc., et de nos jours monsieur Royer-Collard, monsieur de Serre, le général Foy, Casimir Périer, et tant d’autres grandes âmes , pour ne pas désigner ici les vivants. La France n’a jamais aimé la liberté, dit-on, et qui donc s’est plus résolument embarqué, comme Christophe Colomb, sur la

loi d’une idée, enllammée par le pur amour de la justice et du droit? On retrouverait la trace de cette noble passion jusque dans ses égarements. Mais pouf s’entendre à ce sujet, peut-être faudraitil distinguer l’amour, du sens pratique de la liberté, bien qu’en vue du succès il soit très-nécessaire de les unir. En fait de science pratique nos voisins sont nos maîtres, et la France devra longtemps encore s’instruire à l’école de l’Angleterre et des États-Unis. Le dédain de sa part, après ses échecs successifs, serait aussi ridicule qu’insensé. Au risque de provoquer le sourire, on peut cependant affirmer que cette nation , si inhabile pour elle-même, a’ rendu , par son amour généreux et désintéressé, plus de services à la cause de la liberté dans le monde que l’Angleterre; et ce n’est pas sans raison que les peuples de l’Europe, dans leurs rêves d’espérances et d’avenir, regardent du côté de la France. L’Angleterre elle-même, l’orgueilleuse Angleterre, n’a pas été sans ressentir l’influence de la France

ROBERT EUIET.

libérale, et c’est à la révolution de 1830 que le parti whig a dû le bill de réforme.

L’intelligence pratique de son véritable intérêt, une habileté qui tient plutôt encore de l’instinct que du calcul, telle est, ce me semble, la vraie, la grande supériorité de la race anglo-saxonne sur la nôtre. Sans adopter complètement la théorie des races si fort à la mode aujourd’hui, on peut dire que cette race anglo-saxonne, si admirablement douée de sens politique, est portée à regarder la liberté comme un privilège dont elle est fière pour elle-même et se soucie peu pour les autres. Elle dirait volontiers avec Corneille :

« La liberté n’est rien si tout le monde est libre. »

Par là, peut s’expliquer le scandale qu’offre au monde une grande république maintenant la dernière, au sein du monde civilisé, l’institution de

ROBERT EMMKT.

l’esclavage. Je crois qu'il cûl été impossible à la France libre de tenir pendant des siècles le pied sur la gorge à une nation voisine, et de jouir du bien suprême qu’elle aurait impitoyablement refusé à l’Irlande.

Qui n’a été involontairement amené à comparer la révolution française de 1830 à la révolution d’Angleterre de 1788? On peut, à leur sujet, différer d’opinion; mais entre elles un juge impartial, à quelque parti qu’il appartienne, n’hésitera jamais longtemps. La France a-t-elle eu besoin pour repousser l’agression d’une faction absolutiste d’aller chercher une armée et un prince étrangers? Les ministres du roi Louis-Philippe Conspiraient-ils avec la cour d’IIolyrood , et trahissaient-ils à la fois les deux partis qu’ils servaient, comme le faisaient les ministres de Guillaume III? On pourrait pousser plus loin la comparaison, et certes elle ne serait pas au désavantage de la France. Ce ne sont pas les vertus et les talents qui lui ont manqué, mais

ce grand sens et ce tact merveilleux qui font avancer lentement l’Angleterre dans la voie du progrès , céder quand il le faut, et ne pas tout compromettre en voulant tout gagner. Il y avait, du temps des guerres de l’Empire, un maréchal qui, entrant dans une ville conquise, demandait pour passer la nuit un lit d’or et de soie ; on lui fit quelques difficultés. «Alors,» dit-il, «donnez -moi » une botte de paille , » et il s’en contenta. Telle est souvent l’histoire de la France. Après ses élans impétueux et prématurés vers un idéal qui lui échappe, elle se résigne découragée à la plus humble des conditions. Jamais peut-être les qualités diverses des deux nations n’ont mieux éclaté que dans de récents événements. Qui, lors de la guerre d’Orient, a déployé le plus d’intelligence et d’activité? qui s’est fait le plus d’honneur aux yeux de l’Europe? Assurénqent la nation française. Qui de cette guerre retirera en définitive les plus utiles profits? Ce ne sera peut-être pas la nation française. Chose étrange !

le peuple dont la vanité craint par-dessus tout d’être dupe, est précisément celui qui s’expose le plus souvent à ce malheur par défaut de prévoyance et d’esprit de conduite. Malheureusement , si l’expérience instruit les hommes, elle n’instruit guère les nations. Et les hommes eux-mêmes, qu’apprennent-ils par l’expérience? Il en est des peuples comme des individus; ce qu’on appelle la fatalité de leur destinée , n’est le plus souvent que la fatalité de leur caractère.

Revenons à Robert Emmet. Il a été, de son vivant, très-diversement jugé, comme il arrive naturellement à tout homme de parti; peu à peu le temps s’éloignant et les passions se calmant, on a de plus en plus rendu justice à sa mémoire. Nous avons évoqué et instruit sa cause; c’est au public à décider si l’on doit se ranger contre lui du parti de la destinée. Quel que soit le jugement qu’on porte sur son entreprise, le lecteur pensera, je crois , qu’il y avait chez lui un rare mélange

d’heureuses qualités. L’éclat de ses talents, son âme ingénue et généreuse, l’héroïque délicatesse de son cœur aux prises avec l’épreuve suprême de l’adversité le rendent digne d’un tendre et respectueux intérêt. Mais l’originalité de cette nature, à la fois fine et vigoureuse, consiste surtout dans l’union de la race irlandaise et de la race anglaise ; l’ardeur d’imagination et de passion s’alliait en lui à la fermeté d’esprit et à la tranquillité d’âme. Intrépide vis-à-vis des puissants de ce monde, compatissant aux faibles et aux opprimés, il appartient à la race des héros populaires, peutêtre l’élite de l’humanité; sortis comme les Gracques, dans l’antiquité, du rang des classes supérieures, ils se prennent de passion pour la cause du peuple, et se dévouent à son service. Malheureusement leur histoire est souvent celle du jeune héros de l’Irlande; compromis par les violences et l’incapacité de ceux qui les suivent, ils tombent entre les mains d’un lord Norbury, ou d’un lord

Castlereagh, et sont ainsi écrasés entre deux forces. Chef d’une insurrection, Robert Emmet n’avait cependant aucun des vices qu’on reproche quelquefois aux partis révolutionnaires , l’impatience de la règle, la haine des supériorités sociales, l’indifférence quant au choix des moyens. Maintenant faut-il convenir avec ceux qui ont eu sur lui la supériorité de la prudence dans la conduite, que plus chevaleresque que politique, il ait manqué de sagesse et de jugement? Deux sortes de personnes sont intéressées à déprécier ceux qui ont ainsi inutilement sacrifié leur vie ; leurs vainqueurs d’abord et puis les vaincus résignés ; ne voulant pas recommencer des luttes inutiles, ils écartent comme un souvenir importun tout ce qui les leur rappelle

1 L’auteur du remarquable article auquel nous avons déjà emprunté plusieurs citations, le juge Johnston, écrivait en 1825 :

« C’est le destin du patriotisme lorsqu’il dépasse le niveau de l’intelligence commune, d’attirer sur lui la vengeance du pouvoir irrité et d’être faiblement soutenu par de timides amis. Persécuté

En fait, il est très-certain que Robert Emmet s’est trompé en évoquant « ce droit délicat et terrible qui sommeille au pied de toutes les institutions. » Le hardi coup de main qu’il a tenté pouvait réussir comme il a échoué. Mais il augurait pour son pays dans l’avenir des destinées que ce pays ne devait pas réaliser. Il faut toutefois se souvenir que, lorsqu’il est mort, il avait à peine vingt-trois ans; et quel homme, même supérieur, se reportant à l’âge de vingt-trois ans, ne se souvient [d’avoir été sous l’influence d’une passion, susceptible d’illusions et

d’un côté, abandonné de l’autre, le génie' s’élève seul comme les ruines de Palmyre dans le désert, et emprunte je ne sais quelle solennelle sublimité à la désolation qui l’entoure. Faut-il donc attendre pour résister à la tyrannie que les hommes aient appris à connaître et à défendre leurs droits? l’apprendront-ils jamais s’il ne se trouve quelque messager de la vérité qui leur enseigne la voie du salut par le martyre ? Ce n’est pas en vain que la Providence a implanté dans le cœur de l’homme l’instinct de la résistance à l’oppression » Robert Emmet , and his contempo -

varies .

de chimères? Il peut y avoir dans la première jeunesse un certain manque d’équilibre entre les facultés qui ne prouve pas du tout l’absence de ces mêmes facultés. Quand l’imagination est forte, elle

voile la réalité. « L’énergie touche à l’exaltation, »

a dit monsieur Cousin, «et l’exaltation est presque une folie sublime. Il y a du héros de roman dans tout héros véritable, et nos plus grandes qualités ont une rançon dans leurs excès. » Rien n’aurait sans doute manqué à cette riche nature le jour où les années lui auraient apporté ce qu’aucune faculté ne supplée : l’expérience. La moralité de cette courte histoire serait peut-être que les jeunes gens feraient mieux, même pour de justes causes, de ne se mêler jamais de conspiration. Malheureusement la sagesse des nations dit : Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait; et quand vient l’àge où l’on a appris à se défier des chances du sort , l’ardeur est passée ; cette ardeur nécessaire pour risquer ce qu’il faut risquer afin de réussir. Se soumettre aux cir-

constances est une vertu assurément, si aisée toutefois à pratiquer, qu’on n’est guère tenté de l’admirer; mais le mouvement de l’ame qui fait jeter au vent les biens de la vie, et braver la tyrannie au mépris de tous les périls, est aussi une vertu ; et de ces deux vertus, laquelle est la plus rare? Une génération tout entière disparaît de la scène du monde, ensevelie dans la poussière du tombeau ; quel sort, se demande-t-on alors, fut le plus digne d’envie, du jeune homme qui périt dans la fleur de l’âge,

« Et meurt en vaincu, même en butte à l’insulte ;

Mais n’ayant pas douté des objets de son culte, »

ou de ceux qui , survivant à toutes leurs illusions, ont fini par ne plus demander au gouvernement de leur pays qu’une tente pour abriter leur sommeil ?

La cause de la liberté est éternelle comme celle de la justice ; elle compte en tous temps et en tous lieux ses soldats et ses martyrs; mais pour les vaincus,

la postérité n’est souvent pas plus juste que les contemporains; aussi bien qu’eux, elle est idolâtre de la force et du succès, aussi peu soucieuse de recueillir avec respect ces filons d’or qui brillent épars dans les tristes annales de l’humanité. A voir cependant ceux que la fortune se plaît à combler de ses faveurs, on se sent pris de quelque intérêt pour ceux qu’elle maltraite. L’histoire devrait être le dernier refuge des malheureux et des vaincus. Il peut être écrit au livre des destinées , que les nations

comme les souverains doivent souvent « jouir en

paix du prix de leurs forfaits , » mais que du moins

l’histoire « voie et les juge. » Si la monarchie absolue et les Stuarts avaient triomphé en Angleterre, les noms populaires d’Hampden, de Russel, d’Algernon Sydney seraient aujourd’hui aussi peu connus parmi nous que ceux de lord Fitz Gerald, de Robert Emmet, de Theobald Wolfe Tone, et ne vivraient plus que dans le pieux souvenir de quelques âmes flères et fidèles.

Faut-il donc que l’avenir ait couronné leur cause pour que ces illustres victimes obtiennent l’hommage d’une respectueuse sympathie ? Ne doit-on de larmes qu’aux martyrs de la victoire? Et pourtant ne serait-elle pas en droit de compter ces généreux esprits au nombre de ses enfants, cette noble vaincue de l’histoire, cette France de 89;

« Divine Juliette au cercueil étendue, »

et destinée comme elle à se réveiller un jour ? C’est à son école qu’ils apprirent à aimer l’humanité et à respecter les droits de la conscience. Peut-être le public français, arbitre sûr et délicat de toute renommée, sera-t-il tenté de s’intéresser aux défenseurs d’une cause que, dans ses jours d’orgueil, il appelait la sienne.

On ne lira pas sans intérêt la pièce de vers suivante inédite , et cependant si populaire en Irlande que tous les enfants la répètent par cœur. Les vers sont beaux, le sentiment vrai et touchant.

ON TIIE UNINSCRIBED TOMB

OF

Pray, tell me I said to an old man who stray’d Drooping over the graves which his own hand liad made, Pray, tell me the name of the tenant who sleeps “Beneath yonder lone stone, where the sad willow weeps; Every stone is engraved with the name of the dead,

But, yon blank slab déclarés not whose spirit is fled.”

In silence he bowed, then lie beckoned me nigh,

Till we stood o’er the grave — then he said with a sigh : «Yes, they dare not to trace e’en a word on tliis stone, To the memory of him who sleeps coldly and lone;

He told them — commanded — the lines o’er his grave Should never be traced by the hand of a slave.

”He bade them to shade e’en his name in the gloom,

Till the morning of freedom should dawn on his tomb ; When the flag of my country for liberty flies Then, then let my name and my monument rise!”

You see they obeyed him — ’tis thirty two years

And they corne still to moisten his grave with their tears.

He was young like yourself and aspired to o’er throw The tyrants, who filled his loved island with woe ;

They crushed his bold spirit — this earth was confined Too scant for the range of his luminous mind/’

He paused, and the old man went slowly away,

And I felt as he left me an impulse to pray.

” Grant heaven ! I may see, ere my own days are done A monument rise o’er my country’s last son,

And, oh, proudest task, be it mine to indite ,

The long delay’d tribute a freeman must write ;

Till then shall its theme in my heart deeply dwell So, peace to thy slumber, dear shade, fare-thee-well.

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