‹ Robert Helmont: études et paysagesChapitre 1 sur 37 · JOURNAL D'UN SOLITAIRE · texte numérisé non relu

JOURNAL D'UN SOLITAIRE

A rErmitage, ce 3 septembre.

Il y a eu hier six semaines que je me suis cassé la jambe. C'était juste le jour de la déclaration de la guerre. Pendant que M. de Gramont soulevait au Sénat tant de bruit et d*enthousiasme, moi| en revenant de pêcher à l'épervier, je trébuchais au bord de la Seine contre un poteau caché par Therbe^et j'étais rapporté à mon ermitage de la forêt de Sénart dans un chariot de bûcheron...

Ce matin, je suis sorti pour la première fois« après

cinquante jours de fièvre, de souflFrances encore accrues par les nouvelles de la guerre. J'ai eu des eaucbemkrs faits des bataÛlès lointaines; €t les'shitetraB dépêches de Forbath, de Reischoffen restent pour moi confondues avec mes douleurs de blessé, la chaleur du bandage «n plâtre, cette immol?ilité dans Tagitation, qui est le plus cruel des supplées. Enfin, c'est fini! Après n'avdiT isi kwgtemps regardé que la cime des arbres et ces grandes nappes de ciel bleu où ne passent que des ailes^ je me suis senti tout heureux de poser mes pieds à terre et de descendre mon escalier en hésitant. Mais quelle faiblesse f La tête me touniait. Ma jambe, tant de jours immobile, avait oublié l'équilibre, le mouvement. U me semblait qu'elle ne faisait plus partie de tnoi-mên»;, que je n'étais plus maître de la diriger. Pourtant, à petits pas, avec cette méflatnce es^ême qui double l'inttr- Hdité, j'ai pu afllerr jusqu'à la basse cour et pousser» petite porte à ciaire-toie, enfouie sons les hautes herbes. Cela m'a fait plaisir d'eiitrer làf^Bn mon absenee, la Tetnme du garde, mon voisin, a bien soigné tout oe petit monde qui me regarde avec des yeux étotinés, brillants et fwUieiîs. LeB 'tapins, les uns sur les

asti^ea» sont «venas au bord de leur cage, les oreilles jiesfiées et r^miiantes. JLes poules ont coDtinué dans rheibe leurs étemels coups de bec, secs comme de petites pioches. Plus dëmoustratif , le coq a ouvert ses ûles toutes graudes avec un cocorico retentissant.

Ensuite je suis venu .m*a$S6oir sur le vieux banc de pierre, verdi, usé, qui, avec la muraille pleine de brèches et deux ou trois pommiers rongés de mousse, date du temps où ma maison, les clos qui l'entourent, faisaient partie d'un ancien couvent bâti au milieu de la^foiét... lamais mon jardin ne m'avait paru si beau. Les ^paliers, un peu défeuillés, étaient lourds de pèches mûres Ht de grappes dorées. Les groseillers s'étalai^t en tpuffes claires , semées de quelques points rouges, .et dans ce soleil d'automne, qui lait mûrir toutes les haies, éclater les gousses, tomber les graines^ les moineaux se poursuivaient avec des vols in^au^, des cris jeunes, où ron reconnaissait bien, à travers ta bajade^ la recrue des nouvelles convives. DeJeo^s .en temps le vol lourd d'un bmu passait par-dsessjus le mur en ruines et s'abattait sur un champ de sarrasin. En haut d'un gros arbre, un écureuil jouait, cassait des noix. La chaleur

BODERT BELUONT

douce^ où tout se meut si tranquillement, donnait à ce petit coin rustique un calme extraordinaire. J'avais oublié les Prussiens, l'invasion... Tout à coup, le garde et sa femme sont entrés. C'était si étonnant de voir le père Guillard à TErmitage dans la journée, lui, Téternel coureur du bois. J'ai compris qu'i. y avait du nouveau.

— Lisez ça, monsieur Robert... m'a dit le bonbomme.

Et, tirant de sa grosse veste de velours un numéro du National, froissé, gauchement plié par des mains peu habituées à manier des journaux, il me Ta tendu d'un air consterné. A la première page, un cadre noir et ces mots sinistres : « L'armée française a capitulé. j> Je n'en ai pas lu davantage...

... Ébloui, les yeux fermés, j'ai revu pendant cinq minutes cette petite ligne entourée de blueltes, de rayonnements, comme si je venais de la lire sur un mur blanc, plein de soleil. Ainsi donc, plus d'espoir. La dernière digue est rompue. C'est Tinvasion, la grande... Le garde croit que, dans huit jours, les Prussiens seront chez nous :

— Ah t mon pauvre monsieur, il faut voir cette

ETUDES ET PATSAGEfl

débâcle sur les routés. D'ici Paris, c'est un encombrement de troupeaux, de voitures. Tout le monde fuit, déménage. Â Champrosay, il ne reste plus personne. Il n'y a que le fermier Goudeloup qui n'ait pas voulu s'en aller. Il a renvoyé sa femme, ses enfants, chargé ses deux fusils, et il attend.

— Et vous, père Guillard, qu'est-ce que vous comptez faire?

— Moi, monsieur, je ferai comme Goudeloup. Nos chefs ont oublié de nous donner des ordres. J'en profiterai pour rester à mon poste, et garder ma forêt jusqu'au dernier moment. Quand les Prussiens arriveront, nous nous barricaderons dans l'Ermitage; car je pense bien que vous n'allez pas vous en aller, vous, avec votre jambe malade. Et puis si on nous attaque, eh bien 1 nous nous défendrons. Vous, vous tirerez parles croisées; moi, je garderai la porte Pacéme, et la mère Guillard chargera les fusils... Pas vrai, la mère?...

Brave homme ! J'avais chaud au cœur, en l'entendant parler. Malgré ses soixante ans, l'Indien, comme on l'appelle dans le pays, — fait encore un beau soldat, avec sa haute taille, ses larges épaules, ses yeux

BOIMT HBUlONT

brillants pleins dé rose et de vie. Je pensais en le refgardant, qn*il y aurait eu vraiment de quoi s^oocuper en compagnie d'un gais pareil. On aurait pu s'embusquer à la lisiëie de cette forât qu'il connaît si bien, démolir quelques Pmssfans au passage. Hais alors le sentiment de ma faiblessoyde mon inutilité, m'est re* venu subitementi. et m'a nftvré.

Quand le garde et sa femme m'ont eu quitté^ jrsids resté tout seul, assis sur mon banc» i réfiéchir. Étrange détresse que la mienne ! Senfir en soi ce besoin d'agitation, de dépense vitale, que donne l'ap^proche du danger, et ne pas pouvoir faire seulement dix pas dans ce petit jardin. Combien de temps re»terai-je ainsi? Le médecin dit que j'en ai encore an moins pour deux mois. Deux moisi Ah i misère.*. Le vent fralcbissait, ma jambe me faisait mal. Je suis rentré, et j'ai dtné toistemenU Après dîner, le garde est venu, -^ comme tous les soirs depuis mon accident, — fumer sa pipe avec moi. Il est plus que jamais décidé à rester à l'Ermitage. Pendant qu'il me faisait tout haut ses plans, ses projets de défense, j'entendais de loin, par la fenêtre ouverte, les bruits ordinaires du crépuscule, des roues criani aux

iTliPB& 1^ PilT8A0ES

orniëieB, des trains en marche, des bruissemento de feuilles aux fourrés du bois; et par moments, une autre rumeur faite de toutes celles-là, confondues et augmentées, me semblait monter du sol, suivre le com;s de la rivière, les petites collines derhoidzoo, grandissant^ grandissant toujours. C'était comme le pas multiple d'une année en route^ qui se b&te au jour tombant^ cherchant rétape, pendant que le premier rayon de lune allume les canons des fusils et la pointe dorée des casques...

Soudain une détonation sourde, au ras de terre, nous a fait tressaillir. La mère Guillard, qui enlevait mon petit couvert, a seirti trembler dans ses mains la pile d'assiettes qu'elle emportait.

— C'est le pont de Corbeil qui saute! ... a dit le garde .

Et ce gentil pays, où je suis allé tant de fois déjeuner les jours de chasse, m'a semblé reculé de ^ngt lieues... Nous nous sommes regardés un moment, tous les trois, sans parler. A la fin, le père Gaillard s'est levé ; il a pris son fusil, sa lanterne, et tout bas, les dents serrées :

— Je vais fermer la porte PacAme\'mVt-il dit avec un geste héfrolque.

8 ROBERT HELVONT

Fermer ia porte Pacôme! cela n'a^ l'air de rien; pourtant^ je crois que le bonhomme aura du mal. Depuis près de cent ans que la vieille porte du cloître est entr'ouverte, la forêt en a profité pour se glisser dans rentre-bâillement, et faire grimper ses ronces indiscrètes à toutes les fentes des ais désunis... Si nous avons un siège à subir, je ne compte pas beaucoup sur cette porte-là I...

septemore.

. . . J'avais cherché cela longtemps, un coin solitaire, pas trop loin de Paris, et où cependant le Parisien ne vienne pas trop souvent. On jour, en traversant la forêt de Sénart, j'ai découvert l'Ermitage, et, depuis dix ans, j'y passe tous mes étés. C'est un ancien couvent de Cordeliers, brûlé en 93. Les quatre grands murs sont restés debout, rouilles, avec, de place en place, des éboulements qui font dans la verdure des amas de pierres rouges, vite recouverts par une végétation riche, envahissante; des coquelicots, des avoines, des plantes raides, aux feuilles régulières et pointues, s'écartant entre les pierres comme des ap-

plîques de métal. Un portail s'ouvre sur la route; l'autre, la fameuse porte Pacôme, donne sur des fourrés du bois, des petits sentiers à peine tracés, pleins de baume, de menthe sauvage, où^ les matins de brome, il m'a semblé souvent voir disparaître le capuchon d'un vieux moine cherchant des simples. De loin en loin, le long du mur, de petites poternes basses, condamnées depuis des siècles, laissent passer, dans l'assombrissement des futaies, de grands filets lumineux, comme si le cloître enfermait tout le soleil du bois.

A l'intérieur, ce sont des terrains vagues, aux herbes brûlées, des petits jardins de paysans, des vergers séparés de treillages, et deux ou trois maisons bâties en cette môme pierre rouge, qu'on trouve dans les carrières de la forêt. Le garde habite une de ces maisons, l'autre est toujours à louer ; la mienne, une espèce de tourelle irrégulière et bizarre, se distingue; surtout par une vigne vierge qui la couvre complètement. J'en ai coupé juste ce qu'il fallait pour pouvoir ouvrir mes fenêtres. Laissant à. la cuisine ses grandes poutres vermoulues, au seuil sa marche usée, je me

suis contenté d'exhausser un grenier à foin placé sous

10 lOftSRT BSLIIOHT

leUAU à*Y mettre ttû vitrage à lapliaice des murs, et cela m'a'fait un atelier splendide, où je n'ai pcwr voisins que les nids de ramiers et de pies, balancéff A la cime des arbres. Qoaknd je suis là, la fortt m'^^ toure de solitude comme une mer, avec la houle d«L feuillage, des ilux et des reflux de brises, le nmrmuve d'un temps calme. En été, l'après-midi, à l'heure de la chaleur endormie et silendesse» un bourdon passe régulièrement, se heurte à ma vitre en(ar'ottverted«at la clarté l'attire, puis, comme une balle qui rebondit, il part en secouant la poussière dorée de ses grosses ailes et va se perdre dans les buissons de troène aux parAims de miel. Ce bourd on est mon horloge. Quafld il passe, je me dis : < Ahl voilà deux heures. •« » Et je suis bien..»

En s(mme, un coin merveilleux pour travailler^ et oA j'ai fait mes meilleurs tableaux. Aussi, cooufneje Faime, ce vieil Ermitage 1 D^uis dix ans, je Tembdlis de mon mieux. J'y ai porté ce que j'appdlemes richesses: mes livres, mes cartons, mes coUecttcms d'eaux-fortes, d'anciennes armes... Et maintenaal, il faudrait quitter tout cela, abandonner mon home i ces bandits ? Pourquoi faire ? Pour aller m'ealermerdaos

ÉTUOEJS ET PATSàÇES ' H

Paris ?... Mais, puisque je ne peux pas marcber^i «aoi leur serais-jd bon, U-kas? U^eu oat diijàtro^ de bouches inutiles.^.

£ti bien I ' non* Décîdémeat cet hmama a raisoo» U M faut pas Doos en aller d'iici.^. Pro arU et focis l...

Je n'ai pu défendmom patrie, c'est bieu le uuDlas que ja âéffflde mon f ogrer.

6 septembre...

Ce matia, le garde antre dans ma chambre. Il était < en grand costume comme au IS août : tunique verte, casquette, baudrier, couteau de chasse, et une ilgu^^ de (ûrconstance, aussi solennelle que sa tenue.

*- Mauvaise nouvelle, m'a-t-il dit en se plantaot devant mon Ut... On rappelle à Paris tous les gard^ fonestîers pour les incorporer dans la douane.. , Nous , partons tout à Theure.

U avait Tairéameume parlant ainsi, ce brave père Goillard. Hoi^-même, j'étais troublé par Tannonçe iidute 4e ce départ Je me suis habillé à la h&te, ^t nous sommes descendus. Le garde général étatt en

bas, sur la route, avec une viDgiaine de forestiers et de cantonniers, tout le personnel du bois ; puis des femmes, des enfants, des chiens d*arrôt, et deux grosses charrettes chargées de meubles, de cages à lapins, de poulets attachés par les pattes. La mère Guillard allait et venait dans sa maison ouverte, cherchant ce qu'elle devait laisser ou emporter, car les voitures étaient pleines et les premiers embarqués avaient pris toute la place. Il fallait voir les perplexités de la pauvre ménagère, courant d'un meuble à l'autre, traînant une grosse commode jusqu'à la porte, et la laissant là^ oubliant les choses les plus utiles pour s'encombrer d'objets sans valeur, mais qui étaient des souvenirs pour elle : la vieille pendule avec son globe, des portraits incroyables, une trompe de chasse, une quenouille, et tout cela plein de poussière, cette bonne poussière des reliques de famille, dont chaque grain parle de jeunesse et de beaux jours passés.

— J'espère bien que vous n'allez pas rester ici, monsieur Robert, m'a crié la bonne femme en tra» versant l'enclos... On vous mettra sur une charrette.

Et, pour achever de me convaincre :

iItudes bt paysages 13

— D abord, si vous restez, gui vous fera votre cuisine ?

Au fond, ces braves gens étaient un peu honteux de m'abandonner. Ce départ, quoique involontaire, leur semblait une trahison. J*ai essayé de les rassurer sur mon compte, en me rassurant, moi aussi, par la même occasion. Âpres tout, qui sait ? Les Prussiens ne viendront peut-être pas jusque-là. D'ailleurs, TErmitage, perdu dans la forêt, n^était pas sur le passage des troupes. 11 n*y avait donc pas le moindre danger. Quelques jours de solitude, mais cela ne' m'effrayait pas.

Me voyant si bien décidé, le garde m*a serré la main.

— Bonne chance, monsieur Robert... La femme va vous laisser notre clef... Vous trouverez du vin et des pommes de terre à la cave. Prenez ce que vous voudrez. Nous compterons au retour... El maintenant la mère, en route I Les camarades s^impatientent... Surtout, tu sais ce que je t*ai dit, tâche de ne pas pleurer.

Elle en avait pourtant bien envie. En donnant le dernier tour de clef, sa main tremblait. Elle ser-

i4 BOJIB&V B8LV4II<^

rait les lèvres... A ca Biomeoty ua • Hi! hani i^ formidable a fait retentir T Ermitage. Le garde et sa femme se sont legardés^ cûnsteriiés :

— Cest Colâquet... Qa'ealHi^e qu'aa v&en faire f

Ce malheuDeux Golacpiet, qa'ils avaîeatodJiô daw le trouble du départ» était leur Ane, uu joli petit &ne gtifii, à l'œil oavart et naît Piqué au museau, quelr ques jours auparavant, par une vipère, ou Tairait mis au vert dans un petit champ de rc^ia; et maiotefnant, il était là à regarder partir ses maîtres^ appuyant contre la,haîe sa t^ enflée^ qui le iûsait ressembler àunebètede TApocalypse. Comment remmener? H semit mort, paidaat k route, et pourtant le vétérinaire avait bien promis de le sauver. Le sort da ce pauvre amimal, un peu semblable au mian, Ht!a touché.

J*ai promis de veiller sur Cdaqn^^ de le reaitmr tous les soirs à récurie. Alors les bcmnosgens m*OBt dit merd, et Ton s'est séparé.

Triste départi Les cbarrettes, lousdes* surchargé», suivaient lentement le grand chemin de la forêt, ea faisant crier les cailloux. A côté couraient les enfants, excités par l'imprévu du voyage. Les hommes, à la

fiTQDBS BT PAYSAGES ' 15

file, longeaient la lisière da bois, le fuail sur répaide,. tous d'aociefis soldats, agaerriset disciplinés. Derrièce eux, s'écartant à peine pour écouter le vol d'une poule faisane ou flairer le passage d'an lapin,, les dnens s'en allaient, inqniets, la fâte basse. Les animans domestiques n*aîment pas à étred^Miysés, et ceui^là saivaient, à la piste des cbarrettes, le logis deyew ambulant La mtoe Gaillard venait la dernière, tenant à la main la grandeiage de sa i»e, et, de temps en temps, elle se retoamait

Je les ai regardés, assis sor la borne, près du grand portail, jusqu^au moment où tout le convoi a disparu dans ce resserrement des chemins qui s'éloignent. J'ai vu luire le dernier fusil, j'ai entendu grincer le decmer essieu. Puis, la poussière des grandes routes les a pris tous diuis un tourbillon... C'est fini! J'étais seul. Cette idée m'a laissé un malaise iQexprl->^^ maUe..*

7» 8, 9 septembre...

C'est uae existrace nouvelle, qui ne serait pas sans charme, si elle n'était troublée par une angoisse, une

inquiétude, une attente singulière, qui suspend la pensée, rend tout travail artistique impossible. Je ne peux me prendre qu'à des occupations bétes, à ces détails delà vie matérielle, dont j'ai toujours euThorreur, et auxquels il faut bien que je me résigne, maintenant que je suis mon propre domestique. Dois-je l'avouer? ces niaiseries ne m'ennuient pas trop. Je comprends les solitaires qui s'amusent à sculpter des racines, à tresser des paniers. Les travaux manuels sont de bons régulateurs pour les existences encombrées de loisir et de liberté. Donc, tous les matins, je commence par faire une visite au poulailleret quand je sens la tiédeur d'un œuf sous la paille, je suisbeureux. Ensuite à petits pas, en m'appuyant sur un bâton, je tourne autour du jardin, je cueille les fruits mûrs, etdans les grandes rames sèches^ brûlées de soleil, je récolte les haricots, dont les cosses s'ouvrent tout à coup et s'égrènent entre mes doigts. On rirait de me voir assis devant ma porte, taillant le pain de ma soupe ou lavant ma salade à grande eau. J'éprouve à toutes ces choses un bien-être un peu enfantin, mais la convalescence n'est-elle pas elle-même une enfance, un recommencement de vivre ?

ÉTUDES ET PATSAGES 17

Pour éviter les montées et les descentes dans l'escalier aux marches cassées, îrrégulières, j'ai fait mon lit dans la salle du rez-de-chaussée. Cette pièce-là me sert de salon, de chambre, de cuisine. Par ces temps fort doux, la porte reste grande ouverte tout le jour sur le jardin. J'entends le bruit des poules, toujours occupées et bavardes, les petites pattes sur le sable, la paille remuée. A côté, dans le clos du garde, je vois le pauvre Colaquet étendu, secouant ses mouches, et avec sa paresse de malade, allongeant sa langue devant lui sur le pré tout violet des mille grappes de la luzerne. Le soir venu, il s'approche péniblement delà clôture qui nous sépare. Moi-même, je me traîne jusque-là. Je lave sa plaie, je renouvelle son eau, je lui jette une couverture sur le dos pour la nuit, et il me remercie en remuant ses longues oreilles.

Ce qui me coûte, dans Tétat de souffrance où je suis encore, c'est d'aller chercher de l'eau à l'ancien puits du couvent, tout au bout de l'enclos. Quand j'arrive , je suis obligé de m'asseoir un moment au bord de la margelle fendue, mangée d'herbes folles. Les ornements en fer forgé, d'une courbe ancienne et élégante, ont l'air, sous la rouille

18 RQBBRT aEUiaKX

qui les ternit,, da tiges grimpaates, dépouiUées par rautomoe. Cette mélancolie est bien ea report avec le grand silence de TËrmitage et cette atmaspbète d'abandon qui m'entûure.«» Le seau est burd. £a revenant, je m'arrête deux ou trois fois. Il y a là-ba^^ au fond, une. vieille porte qpe le vent fait battre. Le bruiide mes pas résûnse etme gône...

OâoUtude!*..

10 septembro.

•mm

Je vanais d& déjeuner sur la pelouse* Ua exœlr lent déjeuner^ ma foi! Des ceu£3 ftais^des raisins cueillis à ma belle vigne rouge J*étai& là^ sans penses, entouré de lumiëre> de chaleur, de silence, très-ocr cupé à regarder la fumée de ma pipe et mes assiettes peintes, où quelque guêpe s'acbamait aux grappes vides. Autour de moi, je sentais le même recueillement, le même endormement de toutes choses^ dans ceitte claire journée d'automne, sous un ciel d'un bleu profond et pur, encore plus beau que les ciels d'été souvent voilés et p&lis par des brumes chaudes... Toat i coup, une détonation formidable, très-voisine,, a

ÉTVBBS KT Pât9A0BS Î9

branlé la maison, secoué I^ Titres^ le fbaitlage^ et fail sortir de partout des vols éperdus, de» a», des éléments, une galopade t.. • Cette fois, ce n'était pas le pont de Gorbeil, mais le nôtfe^ notre joli pont de GbampTOsay, qui v^ait de santer. Gela voidatt dire : c Les Prassien» sontlàl y AoBsitât mon coenr s'est serré, un voile a passé sur le soleil. Pois eettie idée m'est venue^ que demain, ce soir peuVêtre^ les chemins du bois seraient envaliis, tout noirs de* ces cancrelas, que j'allais être obligé de me tecrer, de ne plus sortir. Et j*ai voulu revoir une fois en* cote ms chère fonfit, dont je suis privé depuis deux mois.

L^ allées étaient admirables, élargies, dégagées des grandes herbes de Tété, ouvertes d'en haut parr leurs rameaux éclaircis sur une longue Ugne lumineuse. Aux ronds-points inondés de soleil, des bruyères roses un peu passées fleurissaient enbou*quets, et, dans les fourrés, parmi les troncs noire, coDune une petite forêt sous la grande^ les fougères montraient leurs arbres microscopiques^ aux* fenil* làges bizarres. Bt quel silence 1 Ordinairement mille bruits vagues nous arrivent du lointaiu : les trains

20 BOBBBT HBLMONT

en marche qui marquent la ligne d*horizon, les pioches des carriers, des essieux de charrettes tournant lentement aux ornières, les coups de sifflet déchirants de la chaîne. Aujourd'hui, rien. Pas même ce murmure perpétuel, qui est comme la respiration des forêts endormies, ces soulèvements de feuilles, ces crépitements d'insectes, ces jolis « fmrt/ » d'éventail déployé que font les oiseaux sous le feuillage... n semblait que la détonation de tout à l'heure eût stupéfié la nature.

tJn peu las, je m'étais assis sous un gros chêne, quand j'ai entendu un froissement de branches. Enfin 1... Je m'attendais à voir un lièvre ou un che* vreuil détaler sur le chemin, mais, le feuillage écarté, un grand diable tout habillé de noir, avec un fusil sur l'épaule, un revolver à la ceinture, et la tête couverte d'un immense chapeau tyrolien, a bondi & dix pas de moi. J'ai eu peur. Je croyais avoir afiîaiire à quelque tirailleur bavarois ou saxon. C'était un franc-tireur parisien. 11 y en avait une vingtaine dans la forêt en ce moment, reculant jour par jour devant les Prussiens, s'embusquant pour surveiller leur marche et démonter de temps en temps un uhlaa

de ravant-gardc. Pendant que cet homme me parlait, ses camarades, sortis du fourré^ sont venus nous rejoindre. Presque tous d'anciens soldats, ouvriers dans les faubourgs de Paris. Je les ai emmenés à l'Ermitage, et leur ai fait vider quelques bouteilles. Ils m'ont appris que la division du prince de Saxe était arrivée à Montereau^ juste à une étape d'ici. J*ai su aussi par eux les travaux de défense commencés autour de Paris, Torganisation des troupes; et de les entendre parler avec cette tranquillité^ cette confiance, et surtout Taccent parisien, cela m'a réchauifé le cœur. Ahî les braves gensi si j'avais pu m'en aller avec eux, me cbifier de leur chapeau ridicule^ et combattre dans leurs rangs, sous les murs de la bonne ville... Mais^ hélas! rien que pour avoir fait vingt pas dans la forêt, ma jambe est enflée et -je souffre. C'est égal I J'étais ému en me séparant d'eux. Voilà les derniers Français que je verrai peut-être de longtemps...

Us sont partis au jour tombant, égayés par ma piquette. Je leur ai donné une poule, mais ils m'en ont emporté quatre...

22 HOBKET BILVOKT

ii septembre,-

Rien.

4S eeptembre..

Rien encore. Pourquoi? Qii'est-ce qui se passe? Auraient-ils été obligés de reculer? Cette attente est vraûment insupportable.

Je n*ai plus de pain qm pour demi jimrs. Je me suis aperçu de cela ce matin en ouvrant le bahut où la 'mère Guillard mettait ma provision de la semaine, rix grands pains farinem et dorés, qu'elle retirait pour moi du four chaque dîmancbe. Comment vais-je faire? J*ai bien un four, une huche, mais pas la moindre farine. Peut-être en trouverai-je à la ferme de Ghamprosay, si Ooudeloup^TSSté, comme il en avait rintention.Hais le moyend'aller jusque-là, dans l'état de fail)le8se où je suis?... Assis devant ma i)orte sur le banc du jardin, je faisais d'assez tristes réflexions, quand j*ai entendu galoper près de moi, dans le champ du garde. C'était Colaquet, Colaquet si indo-

BtVB&S -Kt KATSâfiBS 23

mmm

lent d'ordinairev qui gambadai^ autour du clos^ levant de petites touffes d*hert>e sous ses sabots, et se roulant les quatre fers eu Tair, avec un contentement, une joie de vivre! A mon appel, il est venu en deux bonds poser sur le treillage sa tête désenflée et naturelle ; et Tagitation de ses longues oreilles, dont je commence i oompisemdre le langage, me diisait le bonheur qu*il avait de se sentir libre, d^prisonué de sa sonffirance et de son infirmité. Heureux Golaquet, le voilà guéri a^ant moi I Et tandis 4iue je le regardais d*un osH d'eu* vie, je maâids soutenu qu'il y avait iànbas, sons le hangar, une vieille carriole dont le père Guillard se servait autrefois, les jours de fête, pour.promeoer des Parisiens en partie dans la forôt. Si j'attelais Gola^ qnet, nous pourrions aller chercher de la farine... Me voilà fouillant dans le hangar. Parmi les pioches rouiUées, des lAteanx à f oin^ desiherses hors d'usage, j'ai fini i>ar découvrir un charàrbancs vermoulu, délaisBé, àésxsmiéi les daix bras à terre. Avec quel-' ques bouts de corde, des clous, je l'ai remis à peu près en Atit.*GelA m'a iirisjasqulau soir ; mais .quel bon tiaviiil I J'étais enchanté de chercher dans ces vieux clMs, œs ichevilles usées. Une fds ou deux^ je me

24 ROBERT HBLMONT

suis surpris à siffler en travaillant. C'est beau, quand on attend les Prussiens... Maintenant tout est prêt, la charrette, l'attelage. Demain matin, s'il n'y a rien de nouveau^ en route pour Champrosay i

'4 septembre...

Je me suis juré de tenir un journal très-fidèle de l'étrange et terrible existence où je m'engage; si j'ai beaucoup de journées aussi agitées, aussi dramatiques que celle-ci, je n'irai jamais jusqu'au bout. Ma main tremble, ma tête est en feu. Essayons toujours. ..

En partant, tout allait bien. Le temps était superbe. J'avais mis une botte de foin dans la charrette, et quoiqu'il eût les paupières encore gonflées de sa piqûre, Golaquet nous menait assez droit; il avait fait cette route tant de fois pour porter des paquets de linge à la rivière ! Malgré quelques petits cahots, je trouvais la promenade charmante. Pas un bruit suspect. Pas le moindre casque à pointe, ni de fusil luisant au soleil. Seulement, en arrivant dans Champrosay, ce grand silence qui m'avait si fort impressionné, à travers bois, me parut plus frappant encore.

ÉTUDBS RT PAYSAGES ~ 25

Les petites maisons de paysans étaient méconnaissables : le toit sans pigeons, le seuil fermé, les cours silencieuses. Au-dessus, le clocher de la petite église se dressait en vigie, muet, avec un cadran sans heure. Plus loin, toutes ces villas qui bordent le chemin, prolongeant leurs parcs jusque dans la forét^ étaient fermées strictement aussi. Pourtant leur pa* rare d'été continuait à fleurir; et sous renfoncement des charmilles, les allées, blondes de sable chaud, avaient à peine quelques feuilles mortes. Rien ne donnait mieux l'idée du départ forcé, de la fuite, que ces maisons désertes et parées derrière leurs hautes grilles. On y sentait encore comme un frémissement, une chaleur de vie, et par moments, au tournant des allées^ j'avais des visions de chapeaux de paille, d'ombrelles tendues, de chèvres à rattache au milieu des pelouses, à la place accoutumée.

Ce qui semblait bien mort, par exemple^ c'était la route, cette grande route de Corbeil que j'avais laissée si vivante, avec son va-et-vient continuel de charrettes, de diligences, les voitures des maraîchers, basses-cours ambulantes pleines de caquets et de piaillements, les équipages emportés dans le coup de

26 JIOWRT BELMONT

••«■(■•■•B^Wir^f^'^^i'ww""!?""*»"**"

Teat de leur iritease où flottent par les temps les plus QSlnies les -voiler et les nU>u8, et ces liautes charretées U'Merbage;, chargées de faulx et de fourches^ promeimxti^iie grande ombre ea travers du chemin. Hain- ^iintri^n. Personne. Dans les ornières comblées, (a poussive AvaUt Taspect tranquille d'une tombée de n^ge^ et les deux roues de ma carriole glissaient «lans le moindre bruit. La ferme, qui est au bout du pajs, mapparot de Ichu, xsloseet muette du pied de im murs à la plus haute duile de ses gvands toits sans jour. Bst-(Ce que Goudeloup serait parti, lui aussi ?... Me vdci devant le potiail. Je frappe , j*ftppelle. Une fenêtre s^ntr'ouvre «^-dessus de la laiterie, et je vois paraître la tête fruste^ un peu sauvage du ^noîer, sa baibeiui broussaille, ses petits yeux ronds atfméflants embusqués derrière de gros sourcils.

— Ah! c'est vous^ rmonaienr Aobert... Attendez, je <|lsoeiid&

Ktns entrons ensemble f dans k petite salle du bas oùJas idianretiers, les moiasonaaiffs, les batteurs en gvmgOfVieiiseQt d'ordinaire toucher toir piye à la fin de;la journée. Dans un coin^ j'aperçois deux fusils tiutMBiés.

éTODBS ET PAYSAGES . 27

— Vom voye£, me dit Goudeloup> je lôsf attends^.. S*ils me laissent tranquille, je nebougerai pas*.. Mais s*ils ont le malheur de tôuoher à la ferme. «• Garel

Nous causions à voix baBde^ comme si on était en pays ennemi. Il m'a cédé quelques pains^ un sac de farine ; puis, le tout ebargé sur mw charrettes» nous 1I0Û8 sommes séparés en noos promettant bieft de nous revoir... Pauvre homme I

Avant de rentrer, n'apercevant toujours pas de Pmssien, j'ai^ eu Ik curiosité de descendre le petit chemin qui conduit à la Seine, eoi longeant les murs de la ferme. Une fanfaifeie de peintre. Le fleuve est r&me du paysage* G*est lui surtout qui le fait vivre avec ses vagues sans cesse en mouvement»' tout ce qui passe en un jour, et cet élargissement de la nature par le reflet, les rives dbubles, les soleils touchants profonds comme de» abîmes de feu. Cette fois, l'eau réfléchissait bien la n^lanoolie environnafite. Ce pont abattu, les piles écroulées s'entassant des deux côtés en monceaux de pierres blanches, les ecNrdages de fer trempant dans Teau^ tout cela feisaitsur rhorizon éomme me^ grande déchirure qui parlait d^invasiosft Ptos dii^b^fecnix,^ plus de trains de bois.

28 ROBERT HBLMONT

La rivière redevenue sauvage, sillonnée; de libres courants, de tourbillons, de remous autour des débris du pont, et charriant seulement des paquets d*hefbes, de racines où les bergeronnettes fatiguées de voler s'abandonnaient au fil de l'eau. Sur les pentes de chaque rive, des blés encore debout, des carrés de vigne, des champs fraîchement coupés où les hautes meules s'entouraient d'ombre ; toute une récolte perdue, à l'abandon. . •

J'étais là depuis un moment à regarder ce grand désastre, quand j'ai entendu deux coups de feu, suivis de cris, de huriements. Cela semblait venir de la ferme. Vite, allons voir. A mesure que j'approche, les cris redoublent :

-^ Au secoursl... A moi I...

Je reconnais la voix du fermier au milieu d'autres voix irritées, d'un jargon effroyable. Je fouette Colaquet, mais la côte est rude, et Colaquet n'avance pas. On dirait qu'il a peur. Il couche les oreilles, se serre ' contre les murs. Avec cela, le chemin tourne, et je ne peux pas voir ce qui se passe là-haut, sur la grand'route. Tout à coup, par une brèche que l'ébouiement du pont voisin semble avoir faite exprès pour moi

dans la muraille, tout Tintérieur de la ferme m'apparaît : Ja cour, les hangars, des hommes, des chevaux, des casques, de grandes lances, des sacs de farine éventrés, un cavalier démonté, étendu de tout son long devant le puits dans une mare de sang, et h malheureux Goudeloup, blême, effaré, hideux, hurlant et se débattant entre deux uhlans gigantesques, qui lui ont noué une corde autour du cou et sont en train de le hisser à la poulie de son grenier à foin. Impossible de dire ce qui s*est passé en moi. Un sentiment d'indignation, de pitié, de révolte, de colère... J'oublie que je suis blessé, que je n'ai pas d'armes. Je prends mon élan pour franchir la brèche, me ruer sur ces misérables... Mais le pied me manque... J'entends comme un craquement de bois sec dans ma jambe, suivi d'une douleur horrible. Je vois tout tourner : la cour, les hangars, la poulie...

... Je me suis retrouvé devant la porte de l'Ermitage, étendu sur le foin de ma charrette. Le soleil se couchait, le bois était toujours paisible. Colaquet broutait tranquillement de Therbe aux fentes de notre mur. Comment suis-je venu là? Comment ai-je pu

30 BOBBàT nSLHONt

éviter les uhlans^ dont la grand'route était pleine ? A moins que Colaquet ait eu Tidée de prendre à travers champs et de gagner la forêt par le chemin des carrières?... Le fait est que le brave animal levait là tôte très-fièrement^ et remuait ses oreilles de Tair de me dire : c Je t*en ai tiré d'une belle 1... b Je souffrais beaucoup. Pour descendre de charrette, dételer, rentrer chez moi, il m*a fallu un vrai courage. Je croyais m*étre cassé la jambe une seconde fois. Pourtant, après une heure de repos, j'ai pu me lever, manger un peu, écrire ces quelques pages. La douleur n'est déjà plus aussi vive, rien qu'uite grande lassitude... C'est égal I je crois que cette nuit^ je ne dormirai guère. Je sais qu'ils rôdent, qu'ils sont là, et je les ai vus à l'œuvre... Ohl ce malheureux paysan, assassiné dans la cour de sa ferme, se tralnant, s'accrochant aux mursl...

SK) fleptembftt.

Aux quatre coins de Thorizon, dans ce lointain des routes que le vent prend tout à coup en passant pour me rapporter aux oreilles, c'est un roulement confus,

lÊTUDBS ET PAT6ÀGËS ^1

amtmuel, un bruit de flot , lourd et monotone^ qui

enveloppe toute la forêt et s*écouIe lentement vers Parig^pour s'arrêter là-bas où finissent les grands chemins, à la zone immense de l'iavestissement. Jusqu'à présent rinondation m'a épargné; et je suis là, duis mon Ermitage, anxieux, blotti, écoutant le flot qui monte» axame un naufragé sur une roche entoulée d'eau.

Heureusement pour moiy si le pays est envahi, il n'est pas enccwe régulièrement occupé. Les troupes passent el ne séjournent pas* Pourtant deux ou trois tm déjà j'ai entend, la nuit> des patrouilles à cheval longer les murs de l'Ermitage. Aux approches de la ehasse, les gendarmes feresfi^ns passaient ainsi quelqnefcns, s'arrôtant un momwt sous le portail pour jeter à la petite maison du garde un bonsoir retentissant. Les chiens aboyaient, se pressaient au chenil en soufflant. Puis une porte s'ouvrait, et le père Guillard apportait sur la route un grand pot de vin mousseux où trempait un fil de lune et qu'on vidait sans quitter Tétrier. Quelle diflérence avec ces patrouilles fwtômes dont l'approche me fait battre le eœorl Gela passe silencieusement. De temps en teiûps

JSZ^

32 ROBERT HRLMONT

un cliquetis de sabre, un ébrouement de cheval, quelques paroles à voix basse dans une langue dure et barbare qui écorcbe la brume. En yoilà assez pour me tenir éveillé toute la nuit.

Le jour» des clairons aigres, criards, m'arrîTent par bopffées dans le petit jardin, avec des batteries de tambours, sourds et fêlés, marquant lourdement le pas sur un rbythme sautillant et baroque qui semble promener une danse de cannibales. Et c'est au son de ces tambours sauvages que toutes les races du Nord, les Goths, les Yisigotbs, les Oslrogotbs, défilent sur nos belles routes de l'Ile-de-France , où cet automne superbe leur donne Téblouissement d*un soleil

inconnu et d*un ciel incomparable Moi, pendant

ce temps, je fais ma vie aussi ignorée que possible. Je n'allume plus la cheminée, pour supprimer la famée qui rend le toit visible et vivant. Je ne sors plus, même dans Tenclos. Je suis sûr qu'il y a des herbes en travers de ma porte et que la forêt envahissante me barricade déjà. Enfin, par mesure de sûreté, j'ai tué mon coq. C'a été un dur sacrifice. J'aimais ce réveil brusque du petit jour, cet appel à .a vie, au travail, que le coq lance à tout Thorizon,

ÉTUDES ET PATSAGEâ 33

dressé droit sur ses ergots de bataille, avec un grand secouement d'ailes. Mais les Prussiens auraient pu Tentendre Maintenant je n'ai plus dans ma bassecour que trois ou quatre poules silencieuses et tranquilles et quelques lapins qui ne risquent pas de me trahir.

SI, 22, 23 septembre.

J'écris ceci, la nuit, à la lueur d'un petit feu

de mottes sèches, une espèce de brasero allumé dans M coin de la salle sur le carreau. Je n'ai plus ni bulle Di bougie. 11 pleut. J'entends tout autour de l'Ermitage Teau ruisseler sur deux lieues de feuilles. Le veut souffle. J'ai mon revolver tout armé près de moi, un fusil de chasse chargé à chevrotines , et j'attends que les bandits reviennent, car ils sont venus.

J'ai eu leur première visite, il y a trois jours, dans Taprès-midi du 21. Des pas lourds sur les pavés du cloître m'ont fait entr'ouvrir ma lucarne, et j'ai vu cinq ou six grands diables en bérets, mines rougeaudes, figures basses et féroces, comme celles des assassins de Goudeloup. Us parlaient à demi- voix, s'avan-

S4 àOMBT HE^KONT

ç^ent timidemeiit, aussi l&ches que pillards. Je n*aulaiB eu qu'à tirer sur eux pour les mettre en faite, mais l'éveil une fois donné, ils seraient reveiius plus nombreux. J'ai attendu. 6r&ce à Taspect sauvage de la maison , aux vignes, aux lierres qui la lëi'ment comme une ruine^ les bandits ont passé sans s'ari*êter. Pourtant Fun d'eux, le dernier^ s'est penché une minute à la serrure. Debout, derrière ma porte, le revolver au poing, j'entendais sa respiration, tout en retenant la mienne. Peut-être avait*il vu la lumière de mon feu déjà en cendres et presque éteint. Le fait e&t que le misérable ne s'en allait pas et commençait à fourrager ma serrure avec sa baïonnette. Heureusement ses camarades Font appelé :

— Hartmann... Hartmann...

Alors il est allé les rejoindre et j'ai pu regarder dans le clos par la lucarne.

Us venaient d'enfoncer la porte du garde. Pauvre mère Guillard i c'était bien la peine de me confier sa def... Bientôt après, des hurlements de joie m'annonçaient la découverte de la cave. Pour boire plus à leur aise, ils ont amené une barrique de vin dans le (flos, et Tont hissée sur un large banc de pierre. La

éTODES BT PAYSAGES 35

barrique défoncée, ils se sont mis à boire dans leurs bérets, dans leurs mains, criant, se bousculant. Les tètes penchées disparaissaient dans le tonneau, en sortaient barbouillées de lie, et d'autres prenaient lear place avidement. Ce petit vin nouveau, fait de raisins noirs, serrés et aigres, a eu vite grisé tous ces buveurs de bière. Les uns chantaient, dansaient autour de la barrique. D'autres étaient rentrés chez le garde, et comme il n'y avait rien là qui pût les tenter, pour satisfaire leur désir de pillage, ils jetaient les meubles par la fenêtre, faisaient du feu avec une armoire de noyer dont les ais secs et rongés de vieillesse s'allumaient comme une botte de paille. A la fin ils sont partis, ivres, sous la pluie battante. Devant le portail, il y a eu une querelle. J'ai vu luire des baïonnettes, un homme rouler lourdement dans la boue et se relever tout sanglant^ l'uniforme souillé de la terre jïone des carrières. Et dire que la France est à la merci de ces brutes !.. •

Le lendemain ils sont revenus, toujours les mêmes, f ai compris par là qu'ils n'avaient pas ébruité leur aobaiue, et je me suis un peu rassuré. Cependant me voilàlout à fait prisonnier. Je n'ose plus bouger de

36 BOBERT QELMONT

.la grande salle* Tout près, dans un petit serre-bois, j'ai remisé Golaquet dont les galopades auraient pu me dénoncer. Le pauvre animal prend assez bien sa captivité, dort une partie du jour, et se secoue par moment tout entier, surpris de ne plus sentir Tair frais autour de lui... Au jour tombant, les Prussiens sont partis, plus ivres que la veille.

Aujourd'hui, je n'ai vu personne. Pourtant la barrique n'est pas encore vide. Je les attends.

24 septembre.

.... Ce matin, canonnade furieuse. On se bat sous Paris. Le siège est commencé. Gela m'a causé une impression de douleur, de colère, impossible à rendre. Ils tirent sur Paris, les misérables I C'est l'intelligence du monde entier qu'ils visent. Oh I pourquoi ne suis-je pas là-bas avec les autres?...

Du coup toutes mes transes de la veille ont disparu. Tai eu honte de ma vie de taupe. Moi qui depuis huit jours ne buvais que de l'eau de citerne, je suis allé exprès remplir ma cruche au puits du cloître. Je ne sais pas pourquoi, il me semblait bon de courir quel-

ÉTUDES Et PATSilGES 37

que danger. En passant, j'ai regardé chez les Guillard, et ma colère s'est encore excitée devant ce petit logis de pauvre mis à néant, les meubles détruits, brûlés, les vitres cassées. J'ai pensé à ce qu'ils feraient de Paris sMls y entraient...

Je venais de fermer ma porte, quand j'ai entendu marcher dans le clos. C'était un de mes gueux de l'autre jour, celui-là même qui a si longtemps fourragé ma serrure. Il a regardé s'il restait encore du vin dans le tonneau, puis, sa gourde remplie^ il s'est mis à boire, vautré tout de son long sur le banc de pierre, la tête appuyée sur ses coudes. En buvant, il chantait. Sa voix jeune, vibrante, emplissait le cloître d*un refrain où le mois de mai, — mein lieb^ lUb Maï^ revenait toujours. Je l'avais juste en face de ma lucarne, à une bonne portée de revolver. Je suis resté longtemps à le regarder en me demandant s'il fallait le tuer. Du côté de Paris la canonnade grondait toujours et me secouait le cœur d'une terrible émotion... Après tout, peut-être qu'en tuant celui-là j'en sauverais d'autres, des miens, de ceux qui tombent là-bas sur les remparts...

Je ne sais pas si mon regard invisible, toute cette

Page 1