‹ Robert Helmont: études et paysagesChapitre 2 sur 37 · ROB£,RT BBLII^ONT · texte numérisé non relu

ROB£,RT BBLII^ONT

haine qui s'en allait de moi à lui, n'a pas fini par le troubler, le mettre en éveU. Mais tout à coup il a levé la tête, une tète aux cheveux touffus, hérissés, des yeux d'albinos, des moustaches rousses où les dents riaient férocement. Il a regardé un instant autour de lui avec méfiance; et, son ceinturon rajusté, sa gourde remplie , il est parti. Comme il passait près de ma lucarne, j'avais le doigt sur la détente. Eh bien ! non. Je n'ai pas pu. Tuer pour tuer, aussi sûrement, presque sans danger, était au-dessus de mes forces. Ce ^ n'est p^s si facile qu'on pense de supprimer une vie de sang-froid.

Une fois sorti de l'Ermitage, échappé à cette vague impression de peur, le drôle a repris sa chanson de plus belle et je l'ai entendu s'éloigner en jetant à tou» les arbres du bois son « Mein liéb^ lieb Maï.,. »

Chante, chante, mon garçon, tu as bien manqué ne plus le voir, ton joli mois de mai...

Oclobre...

Quel jour? quelle date? Je n'en sais plus rien. Tout âsl.brouillé dans ma têlc. Pourtant il me semble bien

que nous sommes en octobre. Les journées, uniformes pour moi, sonl de plus en plus courtes, le vent plus froid; et les grands arbres qui m'entourent s'éclaircissent à chaque coup de venU Du côté de Paris, la canonnade incessante fait à toute ma vie un accompagnement lugubre, une basse sourde et profonde confondue sans cesse avec ma pensée. Il faut croire que les Prussiens ont de la besogne par U*bas, car mes maraudeurs ne sont pas revenus. Je n'entends môme plus ces longs roulements de fourgons et de tambours qui sonnaient sur les routes autour du bois. Aussi J'ai refait du feu dans la salle et je circule à ira* vers Tenclos librement»

De jour en jour la vie matérielle devieut plus difficile. Tout me manque, le pain, le vin, rhuile à brûler. II y a un mois, avec le soleil> la maison ouverte, le bien-ôtre de la chaleur, les privations étaient encore supportables ; mais à présent c'est dur. Dan3 la bassecour il ne me reste que deux poules .toujours cachées sous les poutres à cause du. vent de pluie qui souffla continuellement. Je fais des bourrées avec les branches des arbres fruitiers, qui cassent et tombent, fragiles, les feuilles ne les protégeant plus. Les pomJniers

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ont des mousses dorées, les pruniers de longues ligues de gommes claires sous Técorce résineuse, et cela me donne de grands feux gais qui gardent un peu de soleil dans leur chaleur. J*ai aussi cueilli mes dernières pommes, toutes rouges du frisson des gelées, et je suis parvenu à faire un mauvais petit cidre, dont je me sers en guise de vin. Pour le pain, c'est plus difficile. Avec la farine du malheureux Goudeloup, j'ai essayé de pétrir de la p&te au fond d'un tiroir de hahut servant de huche ; après quoi, sous la cendre, entre des briques chaudes, j'ai fabriqué, tant bien que mal, d'épaisses galettes dont la croûte est brûlée et l'intérieur à peine cuit. Elles m'ont rappelé ces rondelles de pâte que, tout enfant, je mettais entre les pincettes pour faire des petits pains gros comme des pastilles.

De temps en temps il m'arrive une aubaine. Ainsi Tautre jour, en furetant dans la maison du garde, j'ai trouvé sur la planche d'un placard, moisi d'humidité, quelques bouteilles d'eau de noix échappées au pillage ; une autre fois un grand sac que j'ai ouvert avec des battements de cœur, croyant qu'il contenait des pommes de terre. J'ai été bien saisi en tirant de là des becs de pies, des tètes de vipères, sèches et grises

comme de la poussière, des queues d'écureuils en belle fourrure rousse, des queues de mulots minces comme une tresse de soie. Ce sont les petits profits des gardes forestiers; on leur donne tant par tête ou par queue de bétes malfaisantes. Aussi gardent-ils chez eux très religieusement ces trophées de chasse, que Tadministration leur achète tous les mois.

— Ça paye toujours le tabac, comme disait le brave Guillard.

J'avoue qu'en ce moment je donnerais volontiers tout cet ossuaire pour quelques paquets de la régie. Je n'ai plus de tabac que pour deux ou trois jours, et c'est là, en vérité, la seule disette qui m'effraye. La forêt est pour moi Un garde-manger inépuisable. Quand ma basse-cour sera vide, je pourrai, avec des collets, prendre quelques-uns de ces beaux coqs faisans qui viennent autour de l'Ermitage piquer des graines de sarrasin enfouies dans la terre humide; mais le tabac, le tabac...

Je lis un peu, j'ai même essayé de peindre. C'était l'autre matin, par un beau soleil rouge, dans l'air opaque de brouillaru. Il y avait sous le hangar un tas de pommes qui me tentaient avec leurs belles couleurs

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xiuaDcées du vert tendre des feuilles EibiiV6Ues<«iix tons ardeats des feuiUes mortes. Mais je n?ai pas pu travailler longtemps. Au bout d'on moment, ledel était devenu noir. 11 pleuvait à torrents. Et de grandes troupes d^oies sauvages^ le vol battant, le cou tendu, passaient au-dessus de la maison^^mnonçant un bi^r rude et la neige prochaine au duret blanc tombé de leurs aiies.. .

Même mois..,.

Aujourd'hui grande excursion à Champrosay. Rassuré par le silence des environs, j*ai attelé Colaquet de bonne heure, et nous sommes partis. A déâtut de visage humain, j*avais bescûn de voir des roules, des maisons.

J'ai trouvé le pays aussi désert, aussi silenoieQx et bien plus lugubre que la démise fois. Les Prussiens n*ont fait que passer, mais partout ils ont laissé leur trace. J'ai cru voir un village d'Algérie après une tt)luie de sauterelles, quelque chose de nu, de dépouillé^ de rongé, de criblé; les logis ouverts^ portes et iBOèlres, iîuaqu'aux giiUes des chenils «taux olaires^voles^es

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clapiers. Je suis entré dans quelques maisons.. /Nos paysans sont un peu comme les Arabes. On les voit aux champs, dans leurs cours, au seuil de leurs portes ; mais ils laissent pénétrer difficilement le Parisien chez

eux. Maintenant je pouvais fouiller jusqu'au fond toutes ces vies inconnues, tous ces logis abandonnés.

Les habitudes s'y voyaient encore, tracées au manteau des cheminées sombres de suie, pendues aux fcoifles des petites cours où sèchent des lessives, fixées aul murs par des clous vides, et dans la tkbie de noyer 'par des marques ftiites d'un couteau distrait, des en- 'fiilllcs creusées d'une bouchée à l'autre. Tous ces inteiTètrs villageois se ressemblaient. J'en ai visité un •pourtant qui avait un luxe de plus que les autres; un salon, ou du moins quelque chose qui voulait être un salon. Dans une petite pièce carrelée, derrière lacuî- ^ne, on avait tendu un papier vert, mis dès vîtraux coloriés à la fenêtre, des chenets dorés, un guéridon, et un grand fauteuil couvert d'une perse usée. Onsenfait là toute l'ambition d*une vie de paysau. Sûrement, èet homme avait dû se dîre : « Quand je serai vieux, îjuyj'aûïàî bien tîîmé, bien sué, je me ferai bourgeois»

J'aurai un salon^ comme chez le maire, avec un bon fauteuil pour m'asseoir dessus. » Pauvre diable ! On le lui a bien arrangé, son salon.

Je suis parti de Champrosay, le cœur serré. La tris- ' tesse de ces maisons abandonnées m'avait saisi et pénétré comme le froid qui tombe des murs d'une cave. Aussi, pour rentrer à l'Ermitage, j'ai fait un long détour à travers bois. J'avais besoin d'air, de nature.

Malheureusement tout ce côté de la forêt a un aspect de sauvagerie et d'abandon qui n'est pas bien égayant non plus. D'anciennes carrières explorées ont mis là des encombrements de roches, un dispersement de cailloux qui rendent le sol plus sec et stérile. Pas un brin d'herbe sur les chemins. Seuls des violiers, des ronces^ des lierres montent de ces grands trous béants, en s'accrochant de toutes leurs racines aux aspérités de3 pierres ; et dans cet enlacement de branches dépouillées, les carrières paraissent plus profondes. Nous allions depuis un moment à travers des roches. Tout à coup Colaquet s'arrête, et se met à remuer ses oreilles avec terreur. Qu'est-ce qu'il y a? Je me penche, jo regarde. . . C'était le cadavre d*un soldat prussien qu'on

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avait jeté la tête en bas dans la carrière, l'avoue que j'ai frissonné. Sur la grande route, dans une plaine, ce cadavre m'aurait moins frappé. Où il y a tant de soldats et de fusils, la mort prévue semble errer tout le jour; mais ici, dans ce trou, à ce coin de bois, cela sentait l'assassinat, le mystère... En regardant bien, j'ai cru reconnaître mon maraudeur de l'autre jour^ celui qui chantait le mois de mai de si bon cœiir. Est ce un paysan qui l'a tué? Mais ce paysan, d'où vien drait-il ? Il n'y a plus personne à Champrosay, à Minville, aux Meillottes. Plutôt quelque querelle entré camarades, une de ces batailles d'ivrognes, comme j'en di vu une des fenêtres de l'Ermitage...

Je suis rentré très-vite ; et tout le soir j'ai songé que j'avais pour seul hôte, pour seul compagnon, dans la forêt immense et triste, ce cadavre étendu sur le sable lOUge des carrières. . .

Date inconnue...

Il pleut^ il fait froid. Le ciel est noir. Je vais et viens tout seul dans l'Ermitage, faisant des fagots et da pain, pendant que la canonnade résonne incessam-

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ment, et par un singulier phënomëùe, srecoue le sol encore pins que Tair. Avec mes travanx de ptisonnier^ ma vie égoMe et silenciense an milieu de ce terrible drame, je me fais Teffet d*une fourmi s'agîtant tout au ras de terre, sonrde anx bruits de rhnmaxtfté trop grands pour sa petitesse, et qui Tentonrefnt isfans la troubler. De temps en temps, pour me distraite, j'en- ^ftpreods nn voyage à Champressy, sans craindte les ih^ssiens qui ont décidément abandonné la rente de Ootb^l^desi^iendentvers Paris par Melun etVilleiiwve^SartM^ecirges. Deux ou trois fois pourtant, le galop d'nn dieval m'a forcé à meréfugter dans quelque bangar, et j'ai vu passer Vesftafette, rapide et pressée, traversant le pays seulement, pour le relier au quartier général, prendre possession de la toute, la marquer au fer des cbevanx prossieas.

Ce village désert, aux maisons ouvertes, m^titèresse et me charme^ comme une sorte de Pompél. Je le parcours, je le fouille. Je m'amuse à reconstruira la vie de tous ces absents...

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Uo ftvfre jour

••• tl se passe aïitdtir de înôi quelque chose d'extfabrdîhàire. Je ne suis pas seul dans la forêt, il y a èWdenfiment quelqu'un de caché par ici, et quelqu'un qM tue. Aûjourà'hïii, dans le lavoir de Chàmprosay, j'ai frouvé un second cadavre. Un Saxon étendu, sa 'tète blonde hors de l'eau, couchée sur la margelle humide. Du reste bien enfoui, jeté à l'oubli dans ce petit lavoir entouré de taillis, aussi sûrement que Tautre, là-bas, dans les carrières de la forêt. Par hasard j'avais mené Colaquet jusque-là pour le faire boire. L'apparition de ce grand corps immobile m'a saisi. Sans la mare de sang qui inondait la pierre autour de sa tête et se mêlait dans Teau aux derniers rayons d'un soleil de pourpre, on aurait pu croire qull dormait, tant ses traits étaient apaisés et tranquilles. J'ai remarqué souvent cela sur le visage des i&brts. 'Penâsint une minute de gr&ce, ils ont quelque diose plus bedu ^ue la vie, tme sérénité sans sourire, ujisommeil sans souffle, unràjéùnissemeût de tout l'être oui se&bte comihe ûïïe ÏÏàlte èBftre lès agitations àe

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Texistence et lès surprises de rinconnu qui va s'ouvrir. Pendant que je regardais ce malheureux, le soir tombait. Dans le crépuscule, clair sans éblouisse* ment, une grande douceur descendait sur toutes choses. Les routes se prolongeaient^ régulières et droites, déjà plus lumineuses que le ciel. Le bois s^étendait en masses sombres, et au-dessous de moi un petit chemin de vignes s*éclairait vaguement d'un rayon de lune. Sur cette nature au repos après sa journée de fatigue^ sur les champs silencieux, la rivière muette, tout ce paysage calme entrant doucement dans la nuit, U y avait le même recueillement, le même agrandissement que sur ce visage de soldat envahi par la mort*

Un antre jonr.

;.. Entre Ghamprosay et les Meillottes, au milieu d'un parc qui longe la Seine^ se trouve une belle maison Louis XV, du temps du marquis d'ÉtioUes et de madame de Pompadour. Deux charmilles droites et épaisses descendent jusqu'à la rivière, montrant, — l'été, -* au bout des feuillages verts, inclinés , un miroir d'eau bleue confondu dans le bleu du ciel.

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Toute l'ombre des vieilles allées a l'ajr de s'échapper par ces deux trous de lumière. A rentrée, près des grilles, un large fossé bordant les pelouses, un rondpoint de tilleuls moussus, des bornes ébréchées aux roues des voitures disent l'ancienneté de cette maison discrète. J'ai eu la fantaisie d'entrer là Tautre jour. Par une allée tournante je suis arrivé tout de suite aux perrons. Les portes étaient ouvertes, les volets cassés Dans les grands salons du rez-de-chaussée où des panneaux s'effaçaient tout le long de la boiserie blancbO; il ne restait plus un meuble. Rien que de la paille; et sur la façade, parmi les sculptures des balcons, des traces toutes fraîches, des éraflures marquaient la descente du mobilier par les croisées. La salle du billard était seule intacte. Les ofdciers prussiens sont comme les nôtres, ils aiment beaucoup jouer au billard. Seulement ces messieurs avaient tiré à la cible dans une glace pour s'amuser, et avec ses rayures, ses «assures éclaboussées, ses petits trous ronds, tout noirs dans la lumière, cette glace ressemblait à un lac gelé, sillonné par des patins aigus. Défoncées à coups de baïonnettes et de crosses, de hautes portes-fenétres laissaient passer le vent qui roulait

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des feuilles mortes jusque sur les planchers. Dehors, il s'engouffrait sous la nef des cbarmilleS; balançait une barque oubliée sur Tétang, pleine de branches brisées, de feuilles de saule couleur d'or.

rai suivi les allées jusqu'au fond. Il y a là, dans un coin de terrasse, un pavillon en briques rouges qui se dfesse au-dessus de la Hvière. Comme il est enfoui dans les arbres, les Frussiens n'ont pas dû ie voir. Pourtant la porte était entr'ouverte. J'ai trouvé à l'intérieur un petit salon tapissé d'une perse claire à feuillage qui semble continuer le jasmin de Virginie grimpant entre les persiennes. Un piano, de la musique dispersée, un livre oublié sur un pliant de bambou, à cette place qui regarde la Seine ; et sous le jour discret des persiennes fermées, élégant et sobre dans un cadre d'or, un porttait de femme. Femme ou jeune fille? On ne sait. Brune, grande, Tair ingénu, le sourite énigmatique, des yetix couleur de regard, de ces yeux de Paris changeant selon la flamme qui les éclaire. C'est le premier visage que j'aie vu depuis deux mois^ et si vivant, si fier, si jeune dans sa gravitél L'impression que m'a faite ce portrait est singuttëfe... Je rêvais dés aptës-midi d'été qu'e^/e avait dû

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