LA MORT DU DUC DE M
bouffée de cigarette, un petit : <ic Vous vous écoutez trop l » sec et léger comme le bruissement de ses jupes de soie. Lui, sans répondre, se rapprochait du feu, cherchait le soleil de mars qui inondait. sa cham* bre, et, déjà trop faible pour sortir, restait là à frissonner sous ses fourrures de renard bleu, en écoutant le roulement lointain des voitures et cette incessante clarinette du pont de la Concorde dont le voisinage le Tendait si malheureux. Enfin, à bout de forces, il se coucha.
Alors seulement on commença à sentir la gravité de cette maladie si discrète et si douce. Dans les antichambres, les escaliers, on commençait à en parier. Les médecins plus sérieux se concertaient à Técart. Le duc seul et la duchesse ne se doutaient encore de rien, llsis un jour, en s'éveillant, il vit un mince filet de sang qui coulait de sa bouche sur sa barbe et IV reiller légèrement rougi. Ce délicat, cet élégant qui avait horreur de toutes les misères humaines, surtout de la maladie, la voyait arriver maintenant avec ses laideurs, ses faiblesses, et cet abandon de soi-même qui est comme la première concession faite à la mort. 1 J'étais là. Je surpris ce coup d^œil furtif et navré, ce
regard troublé tout à coup par une vision de la vérité terrible. Hais quoique se sentant irrévocablement frappé^ il n'en laissa encore rien paraître. Pendant quelque temps il subit sans rien dire ces sourires menteurs, ces gaietés discordantes dont on entoure le chevet des malades. L'encouragement vague des médecins le trouvait confiant en apparence. Un soir pourtant, se sentant trës-faible, il appela près de son lit l'ami le plus sûr, le plus intime : c Dis-moi la vérité.. . Je suis bien bas, n'est-ce pas? >
c — Foutu, mon pauvre Auguste. »
Dans le premier silence de cette minute efiroyable, pendant qu'on entendait à l'autre bout du palais la musique étouffée d'une petite sauterie intime chez la duchesse, ce qui retenait cet homme à la vie, puissance, honneurs, fortune, toute cette splendeur dut lui apparaître déjà lointaine, prête à s'évanouir comme dans un irrévocable passé. Quel arrachement ! Tout avoir et tout perdre... A l'instant même son parti fut pris. Les yeux fixés sur ce temps limité et si court qui lui restait à vivre, il s'appliqua à le bien remplir et ne songea plus qu'à toutes les obligations d'une mort comme la sienne qui ne doit laisser aucun dévouement
IBB LA MOHT BU BUG BR Jk***
sans récompense, ni compromettre aucun ami. On vida ^ au feu tous les tiroift secrets, des liasses de ï«ipiere Jaunis, puis des paquets de tettres satinées, ornées de chiffres et d'armoiries de couleur tendre qui s*allutnèreut vite comme les ruches d*ufle robe de baU 11 y avait là le billet de raventurière commençartt par : « Je "doué ai vu passer hfer àu bm^ m&nsieM' te duc... » et les plaintes des abandonnées:, et t'écrttuve encore fraîche des récentes confidences. Après une grande flamnre rose, tout ne tat plus que cendre fine sans le moindre parftim de boudoir ou de manchon.
Dans le palais, on sentait déjà ce désordre vague qui annonce un grand bouleversement. La porte était ouverte ; des voitures roulaient à chaque instant sttr le sable de la cour, comme un soir de réception. Les valets par groupes erraient dans les couloirs, dans les salons, désœuvrés et bavards, accotidéB au marbre des cheminées. Des amis du duc s'interrogeaient anxieusement, les demierf venus eSkrés, curieux de nouvelles. Pas un Indifférent dans cette foule. Oeux qui n'étaient pas frappés aif cœur avaient -pent-étre encore plus de fièvre et d'inquiétude que les autres. ^o»u un mou^ a^ambitieu^, de 'désappointés, B'agi-
Htt aev^ât un véritable écroulefneot d'espérances dë^ traites et de projets à refaire. Et que de comédies dans ee drfttne l Depuis le clievet du mouraûi où le valet de chambre, Thoimnè de la vie iniime^t de tous les lecrete , tenait menâiet m pleomichaiH qdelqties Tooleanx de to&is tiMûaiit dans Ms tiroirs, jiiâqu'aux anticbambres où deuK grands ftf^anciors, deœu& dotft le doc avftit tdt laTortnfne, se parlldeût à voix basse, atterrés et piteux, & côté â'ttue grande cage pleine de tiirges qtie tottt ce brait excitait et (pti se cramponnent ani barreaux avec des contorsions et des grimaces.
Enfin, voici les honneurs du dernier moment. L'arch£fvêque die Paris que ce mondain sceptique a consenti à recevoir par égard pour le monde ^ puis deux fi^rands personnages, devant qui tous les assistants s'ihclinent et se retirent L'homme s*approche du lit. Le duc et lai canseM à voix basse. La femme s'agenouille avec des ferveurs d^Espagnoie...
... Maintenant que tout est fini, sa dernière heure consacrée, ses derniers adieux terminés, le duc peut mourir et il meurt.
Je suis entré dans sa chambre le leademain matin.
160 Lk MORT pu DUC DE H
Cette chambre où tant d'ambitions avaient senti grandir leurs ailes, où s'agitèrent tant d'espoirs et de déconvenues, était toute au silence et à la solitude de la mort qui passe. Le duc sur son lit, la figure rigide, vieillie, transformée par la barbe qui a poussé toute grise en une nuit. Cn prêtre, une religieuse^ et cette atmosphère de la veillée mortuaire, où se mêlent la fatigue des nuits blanches et les chuchotements de la ^ prière et de l'ombre. . . La journée commençait à peine, et déjà derrière les masses vertes du jardin, on entendait là-bas, vers le pont de la Concorde, une petite clarinette aigre et vive, dominant le bruit des voitures... Je l'airevue plus lugubre encore cette chambre de mort. Les fenêtres grandes ouvertes. La nuit et le vent da jardin entrant librement dans un grand courant d'air. Une forme blanche sur un tréteau. C'était le corps qu'on venait d'embaumer. La tête creuse, remplie d'une éponge, la cervelle dans un baquet. Le poids de cette cervelle était vraiment extraordinaire. Elle pesait... Elle pesait... Les journaux du temps ont donné le chiffre, mais qui s'en souvient aujourd'hui 7