‹ Robert Helmont: études et paysagesChapitre 14 sur 37 · ÉTUDE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

ÉTUDE HISTORIQUE

Qui s'en occupe encore, de C3 pauvre nabab? Qui se souvient même de son nom? Cette bonne grosse face de Kalmouck, épatée et bouffie^ qu'envoyait, les soirs de première, sortir de Tombre des avant-scènes entre deux épaules hautes et larges, y a-t-il seulement un Parisien qui se la rappelle? Ça été cependant une des physionomies à la mode des dernières années de l'empire, et Ton ne peut pas ouvrir un journal de ce tempslà sans que ce nom plébéien et fastueux nous apparais^ se entouré de tous ses millions comme d'une fantastique auréole. J'ai justement sous les yeux un article de Iules Lecomte annonçant en de longs alinéas dithyrambiques Tarrivée du nabab à Paris. Il faut voir avec

quelle verve la chroniqae parisienne d'alors tirait toutes ses salves d'honneur pour la felouque dorée qui s'en venait d'Orient chargée de galions.

L*histoire de ces richesses fabuleuses, personne ne la savait précisément. Ce qu'on en disait ressemblait à un de ces vieux récits du dix- huitième siècle, où il est question de corsaires barbaresques courant les mers latises^ de Beys, de renégats et de petits Provençaux bruns commodes grillons, qui finissent toujours par épouser quelque sultane et prendre le turban^ comme disent les Marseillais. Notre uabab^ hii, H*avait pas eu besoin de prendre le Putbcm pcmr â^mictiir. Il s'Staît contenté d'apporter, en c«8 pays dludotettce et âel&<^lie2*tout^ ^on activité, sa «mplesse^son ifflêlligence de Français du Midi, tt en quel^MS amnéës il était arrivé & faire une de ces fortanes connue on n'en fait qae là-bas, dans ces diables de pays ctraods où tôuft est gigantesque, h&tif, disprop<yrtionné^ où les fleurs poussent en une nuit, où un ?^bre produit one forêt. L'excuse de foïttfnes pareiHifS ^st dans l'usaie qu'on sait en faire. Rcftre homme Favaît compris'; et «a générosité, fameuse aux boffds an Nil, élait excessive comme sa richesse.

BTUDKS «T t»4TSA6ES 11^3

Nalbettreasemdni & Paris ce D'est pas eôtnme en Oriefii. IVmr étœ lidie^ il £a«^ «avoin avoir l'habitilde. Si le milieu e&tmauvu&, te cMrant foux^ la gë- Bârodtë devieûidu gaspiUa^e^ lô iu^ du fnaavais goût^ et toutes oes spleodeuis diâfMtrates, mal combinées, ont llâtr dès toilettes de créoles, où les dentelles les pins autiieotiques, les diamaiits les plus purs arrtreaft à on eil^ de c}in<|uatit et de verroteries par la bizarrerie de leur assemblage. Cest tm peu This^ toire du nabab. En arrivatit ft Parïs il vint occuper sur un grand boulevard à peine acbevé, un soperbe ippart^nent blanc et or, tout en boiseries et en arcades. Cela avait le tort d'être trop neuf et de iratnr une récente fortune. Pas un meuble choisi^ pas une Mie à sa place: j'entends la place commode, babituelle. Rien qui sentit le chez soi. Les domestiques eBX-mêmes ^ têtes de dentistes ou de garçons de bains ^ avaient l'air entrés de la veille et prêts à mrtir le teudemain. Peut-être IMdée de voyage, glanant au-dessus de ce luxe, dont la sotrrce était si /ointaine, apportait encore eômne un éléffient d*en Ititr, de camp volant, A donnait & cet intérteur bizarre Ttspect d'un saloft de paquebot.

Du reste, le monde qui venait là était bien du monde de stam-boat. Des passagers plutôt que des invités. Vous rencontriez chez le nabab, comme sur le pont du Sinaï ou du Péreire^ d'illustres Orientaux qu'on ne revoyait jamais plus, des princes turcs, des généraux cochinchinois, des redingotes persanes boutonnées jusqu'au menton, des fez tunisiens, des voix de nez, des airs un peu gauches. A ce personnel étranger se mêlait une bohème parisienne et multicolore, les aventuriers de la Seine, des marquis décavés, des industriels vagues, des inventeurs de choses bizarres, des philosophes humanitaires, deux ou trois photographes, un professeur de massage. Il ne savait pas, ce nabab. On est si peu difficile en Orient comme relations I Pour lui c'était le monde parisien, cela.

Pauvre homme I II lui avait manqué, tout de suite en débarquant, de mettre la main sur un bon cicérone de boulevard, un Nestor Roqueplan quelconque qui l'eût initié aux mystères de la haute vie parisienne, lui eût choisi ses chevaux, sa livrée, son cuisinier et ses convives. En fait de cicérone, il ne trouva que des exploiteurs. C'était curieux vraiment d'assister à ua

de ses déjeuners. Les gens s'y regardaient du coin de l'œil, mangeaient fiévreusement, parlaient sans penser, tous en proie à une idée fixe, l'idée d'emprunter de l'argent. Sitôt la dernière bouchée, le nabab ne s'appartenait plus. Chacun de ses invités voulait ravoir pour sol tout seul. On se l'arrachait, on l'entraînait dans les coins, au fond des saions écartés; mais il se trouvait toujours quelque glace indiscrète pour vous renvoyer la silhouette du maître de maison aux prises avec ses emprunteurs, et la mimique énergique de son large dos. Ce dosa lui seul était d'une éloquence i... Tantôt il se redressait avec indignation: — « Oh! non... c'est trop... » ou bien il s'affaissait dans un découragement comique. — a Allons!..* puisqu'il la faut, b Et on voyait le pauvre homme écrire un mot au crayon sur un bout de table. Puis, quand il revenait, les intimes pouvaient surprendre dans son gros œil si bienveillant une expression demitriste, demi-bouffonne» qui semblait dire: c Si vous croyez que c'est une petite affaire d'être nabab i »

Hais ces révoltes duraient peu, et l'instant d'après, pour payer cinq cents francs un billet de concert qui n'en valait pas dix, il sortait de sa poche de l'or^ des

biliete à. poigoée et à tas comme ua marchand de boeofo, ou mettait aoo nom à la tête de quelque bonne (eavre, en regard d*un chiffre dont Texagération piatvaik encore plus dîgporaiDCQ que de vanité» Le dUiblet c'eet que les détresses vraies ou fausses qu'il sAûMirait aiosi imprudemment en amenaient d'autres^ €t qu'à, sa porte la file des emprunteurs se renouyeliait tous les jours.

Malgré tou^ sa fortuneétaltsi considérable que cette pluie de sauterelles n'aurait pas pu en venir à bout llalbeureusement il voulut entrer dans la vie pcAitique» viser la députatioo. A tout Iq monde ces lautaisies-là coûtent toujours très cher ^ vous pensez ce que ce dut être pour le nabab. II s'agissait d'avoir legouvQrnemeDjt, les jQurnaoj;, les électeurs. Alors una,nouveUe nuée d'exploiteurs s'abattit sur cette triste maisouj. et ya\ les tentures^ les meubles^ se fapaient sans gloifef encore neufs, et d^i usés, passés^ fripée, comme un wagon de première classe, où l'on s'étale négligemment. Aux parasites ordinaires vinrent se joindre les agents électorauXi des provinciaux sans gène et bruyants, dévoués jusqu'à l'imprudence, mais aérant tous quelque cbose à demander.

ETUDES» JKt PiOr$A6B8 IQ?

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Ctrt IMT te oau[> Qa*U y wt deftcoUoqiies dMsIe» 8a]0H âcartéa et que le dos du mbàh accentua 9a mi* mifiucu Baeore ces geos-U u^étaidat paa les plu$ terrSdes^ U y avait aussi les pretecAetm» leseooseiUeors^ dea panoQoagea nyatérieu^i^ des m^iei^ra parfoBiâs à Êivoris blonds qui disaient d*ua air cooAdevItal;

i J*ai Y«i la iiewmie bl»».. la du^ yots atteudd^ naît.»

Bt riirfQrtwé nabab s'încliûiaii» ao wait cdiséqiUAUr senent» et tant ce monde «langeait» bavait^ f cîcotaU, oarottail. Les pins bonnôtasi alettaî^al dea oigaiea dauB leors poches.

Ceci est JUsb»i(itt&: on a fnmédanala mateoo» cette anto-là» poiur via^gHin^ milh fnmci de. cigares.

(Test égall te iMmboaune était content. Scm ôtection marchait bien» al bieya ^'en arrivant k la Gbambre U ^ m tever dn dMenns titir««t> & labanleur de sead^ teos, une fonte dTesnenns^ d'an^enx^ d'empcnotenra teoBdirits» de riTani eaaap^iés. Sa vte fut fonmée^ re* toqnëe cMune m gan(U On Taocttsa d*avQir fait tous les mèlîen, niâme tes pins bonteux. l]n jowmal alla jusqu'à affirmer qn'il arait tenu un... comment diraijet..« caque lesCbiaoia appellent un bateau de fleurs.

L'article, promené dans les couloirs de la Chambre^ y causa un scandale horrible, à la suite duquel le rapporteur de la commission vint fulminfer en pleine Assemblée un réquisitoire contre Télection du nabab. Le malheureux écouta jusqu'au bout, les yeux baissés, sans interrompre.

Puis, tout à coup, il se leva, p&le d'indignation, et devant toutes ces têtes tournées vers lui, tous ces sou^ rires ironiques^ ce rustique, ce parvenu, sans lecture, sans éducation, avec son accent du Midi, sa voix enrouée de marinier du Rhône, trouva des paroles d'une ^éloquence incomparable, telles que Berryer— le vieux Berryer qui était là à écouter, avec son grand gilet nankin — n'en a peut-être jamais trouvé de plus beW les dans sa vie. C'était quelque chose de fruste, dirip culte, de sauvage, mais en même temps de si sincère que tout le monde était ému. Et comment ne pas l'être, en voyant ce brave homme se débattre au milieu de ce flot montant de haines, de calomnies qui l'entouraient de partout sans un nom, sans un visage à qui il pût dire : « Vous mentez. » Pour moi, je n'oublierai jamais l'accent de rage et de désespoir dont.il criait, crispant ses poings : c Oh I messieurs, j'ai été pauvre...

ÉTUDES ET PATS46BS 169

Je savais ce que c*était que la misère; mais je n'aurais jamais cru que la fortune fût encore plus terrible à porter. »

Si je n'ai pas retenu les paroles exactes, au moins f ai gardé l'impression de cette défense suprême où les tremblements d'une voix inhabile aux discours ajoutaient l'émotion honnête et profonde. Gela fut bien compris , car un tonnerre d'applaudissements éclata dans la salle. Mais les ennemis du nabab étaient paissants. Son élection fut cassée. Il s'entêta, se présenta encore. Il eut beau faire, semer son argent, acheter des journaux^ commanditer des entreprises locales désastreuses, il ne fut pas réélu. Ce fut pour lui un coup terrible, qui ruina son crédit en Orient, tarit les sources de sa fortune. La chute de l'empire nbeva de le perdre; puis un beau jour, pouf I... il plongea et on ne le revit plus.

Paris a été bien injuste pour cet homme-là.

MOEURS PARISIENNES

— i« mQjk -r-

Samcâi, Mir de paye. Dans cette fin de journée, qii! e9t m mtaie temps une fin de semaine, on sent déjà ledlBoancbe arriver. Tout le long du Ikubourg, ce sont des eri», des appels, des poussées à la porte des cabarets. Parmi cette foule d'ouvriers qui déborde du trottoir et suit la grande chaussée en pente, une petite ombre se hâte furtivement^ remontant le faubourg en sens inverse. Serrée dans un châle trop mince, sa petite figure h&ve encadrée d*un bonnet trop grand, elle a Tair honteux, misérable, et si inquiet. Où va-t-elle? Qu'est-ce qu'elle cherche?*.. Dans sa démarche près-

ifttn W PAYsikérBi 171

8ëe, dans son rejgard ftié Qui semble la Ifaife aller phrs vite encore, il 7 a cette phrase aûxieuse : « Pourvu que j'arrive à tempst... i 9ftr sa route on se retourne, on ricane. Tous ces Cuvilers la connaissent, et, en passant, acctreilleilil sa laideur d'un affreux surnom ; c Tiens! le sin^e... Le singe à Yalentiti qaf va chercher son homme. » Et ils l'excitent. : i Kss... ks... Trouvera, trouvera pas.<. » Sans rien entendre^ elle Ta» elle va, oppressée, haletante, car cette rue qui mène aux barrières est bien dure à monter.

Enfin la voilà arrivée. (Test tout en haut du fau- Ii6lurg, au cMn des bcmièvards eitérieurs. Une grande Mue.*. Oïi est en train de fermer les portes. La vapeur Aeè macMnes, abatidoûùée au ruisseau, sifl!e et *%chappe avec un bruît de locomotive à Tarrrét. Un peu 4e fumée monte encore des hautes cheminées*, et Tatinosphère chaude , xpâ flotte air*des$u3 des bâtiments déserts, semble la respiratiôD, rhalèine même du travail qtii vient de finir. Tout eSl éteint. Une seule petite ttottiière brille encore au fez-de^chauêsée, der- Hère un grlUagte , C'est la lampe du caissier. Voici qu'elle €B»patatt, fiûltè %ti moWênt où la femme arrive. Allons! C'est trop i%ird. La paye est finie... Comment

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va-t-elle faire maintenant? Où le trouver pour lui arracher sa semaine, Tempêcher de la boire t.. . On a tant besoin d'argent à la maison. Les enfants n'ont plus de bas. Le boulanger n'est pas payé... Elle reste affaissée sur une borne, regardant vaguement dans la nuit^ n'ayant plus la force de bouger.

Les cabarets du faubourg débordent de bruit et de lumière. Toute la vie des fabriques silencieuses s'est répandue dans les bouges. Â travers les vitres troubles où les bouteilles rangées mêlent leurs couleurs fausses, le vert vénéneux des absinthes, le rose des bitters, les paillettes d*or des eaux-de-vie de Dautzick^ des cris, des chants, des chocs de verres viennent jusque dans la rue avec le tintement de l'argent jeté au comptoir par des mains noires encore de ravoir gagné... Les bras lassés s*accoudent sur les tables, immobilisés par l'abrutissement de la fatigue; et, dans la chaleur malsaine de Tendroit, tous ces misérables oublient qu'il n*y a pas de feu au logis, et que les femmes et les enfants ont froide..

ÊTUDS8 ET PAYSAGES 173

Devant ces fenêtres basses, seules allumées dans les rues désertes, une petite ombre passe et repasse craintivement... Cherche, cherche, pauvre singe... Elle va d'un cabaret à Tautre^ se penche, essuie un coin de vitre avec son châle, regarde, puis repart, toujours inquiète, fiévreuse... Tout à coup, elle tressaille. Son Valentin est là, en face d'elle. Un grand diable, ma foi ! bien découplé dans sa blouse blanche, fier de ses cheveux frisés et de sa tournure d'ouvrier beau garçon. On l'entoure, on l'écoute. Il parle si bien, et puis c'est lui qui paie... Pendant ce temps le pauvre singe est là dehors qui grelotte, collant sa figure aux carreaux où dans un grand rayon de gaz la table de son ivrogne se refiète, chargée de bouteilles et de verres, avec les faces égayées qui l'entourent.

Dans la vitre, la femme a l'air d'être assise au milieu d'eux, conmie un reproche, un remords vivant... Mais Yalentin ne la voit pas. Pris, perdu dans ces interminables discussions de cabaret, renouvelées à chaque verre et pernicieuses pour la raison presque autant que ces vins frelatés, il ne voit pas cette petite mine tirée, pâle, qui lui fait signe derrière les carreaux, ces yeux tristes qui cherchent les siens... Elle

ih irittfllB »ÀftI8»lfMIB

46 fiOD dyté n'ose pas entrer. VeMr le chercher là datant les Camarades, ce serait lui feire affront. Encore si élie étai( jolie, mais elle est si laide...

Ah 1 eotnme elle éftait frafche et gentille, quand ils se sont connus» il y a dfx ans. Tons les matins, lors* qu'il paftait à son travail, il la Rencontrait allant au ^en, pauTre, mais parant honnôtement sa misère; coqnelte à la fâiçon de cet étrange Paris od Ton veod des rubans et dfes fleurs sdns lés voûtes noires «des portes cûchètes. Ils se sont aimés tout de ttnlte en croisant lenrs regards; inaiis comme ils n'avaient pas d'argentj'il leur a fallu attendre bien longtemps avant de se marier. Enfin la mère do garçon a donné un matelas de son lit, la mère dé la fille en a fait autant; et pnis, comme la petite étaft très-aimëe, il y a ea «ne collecte à Tatelier et leur ménage s'est trouvé monté.

La robe de noCe prêtée par une amie, le voile lotte chez un Coiffeur, ils sout partis un matin, d pied, païf lefe mes, pour se marier. A l'église il a fallu attendre

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la tta dés messes d 'enlerren^^ attendre aussi à la iBsirïe poar laisser passer ks mariages ijcbes... Alors il Fa emmeoée en haul du fanbûiirg, dans une cbambre earrelée et triste», an Ibad d'«n long ooûloir plein d'aatoes chambres turuyartites^ sales, querelleuses. ' C'était à dégoûter d'avance ûu méiMige I Aussi jeur . bonheur n'a pas duré longtraips. À force de vi^e avec des ivrognes, lai s'est mis à boire comme eux. Bile, en voyant pleurer les femmes, a perdu tout son courage ; et pendant qu'il était au cabaret, elle passai! tout son temps chez les vmsioes, apathique, hu* miMée, berçant d'interminables plaintes Tonfant qu'dle tenait sur ses bras. C'est comme cela qu'elle est âevenne si laide, et que cet affreux suraom de c singe » lui a été donné dans les ateliers.

La petite ombre est toujours là, qui va et vient devant les vitres. On l'entend marcher lentement dans la boue du trottoir, et tousser d'une grosse toux creuse, oftr la soirée est pluvieuse et froide... Combien de temps va4-elle attendre? Deux ou trois lois déjà elle a POBélamun sur le boutra de la porle,.maîs sans oser

176 MOEUfiS PARISIENNES

•ti

ouvrir. A la fin, pourtant, l'idée que les enfants n'ont rien pour manger lui tient lieu de courage. Elle entre... Mais, à peine le seuil franchi, un immense éclat de rire l'arrête court. « Valentin, v'Ià le singe I... » Elle est bien laide, en efiet, avec ses loques qui ruissellent de pluie, toutes les p&leurs de l'attente et de la fatigue sur les joues...

« Valentin, v'ià le singe 1 » Tremblant 5, interdite, la pauvre femme reste sans bouger. Lui, s'est levé, furieux. Comment ! elle a osé venir le chercher là, l'humilier devant les camarades... Attends, attends... tu vas voir... Et terrible, le poing fermé, Valentin s'élance. La malheureuse se sauve en courant, au milieu des huées. Il franchit la porte derrière elle, fait deux bonds et la rattrape au tournant de la rue... Tout est noir, personne ne passe. Âh ! pauvre singe...

Eh bien! non... Loin des camarades; l'ouvrier parisien n'est pas méchant. Une fois seul en face d'elle^ le voilà faible^ soumis, presque repentant. Maintenant ils s'en vont tous deux bras dessus bras dessous, et pendant qu'ils s'éloignent, c'est la voix de la femme qu'on entend s'élever dans la nuit, furieuse, plaintive, enrouée de larmes... Le singe prend sa revanche.

— LE COULOIR DES JUGES d'iNSTRUGTION —

Je ne sais pas si c'est Thabitude qui me manque, mais je n'ai jamais pu entrer au Palais-de-Justîce sans un malaise, une angoisse au cœur inexplicables. Celte grille, ces grandes cours, cet escalier de pierre si vaste que chacun le monte isolé, enveloppé dans son propre tourment; l'ancienneté des bâtiments, rhorloge triste, la hauteur des fenêtres, et aussi le brouillard du quai, cette humidité attachée aux murs qui longent l'eau , tout vous donne un avant-goût de la prison voisine. Dans les salles, l'impression est la même, plus vive encore à cause du monde particulier qui les peuple, de ces longues ro bes noires qui font le geste solennel, accusateur, et du grimoire, de l'éternel grimoire étalé partout sur les tables, entassé sous les bras en liasses énormes, débordantes—

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n 7 a de grandes portes vertes, sourdes et mystérieuses, d*où s*échappent — quand elles s'entr^ouvrent — des bouffées de voix sévères ou pleurardes, et des Tisions de baacs d*école, d'estrades noires de toques, de grands christs penchés en avant. Des fusils sonnent sur les dalles. De sinistres roulements de voitures passent, ébranlant les voûtes. Tous ces hruits se confondent, font comme une respiration, jn halètement d'usine, l'appareil de la justice qui fonctionne. Et en Tentendant fonctionner, cette terrible machine, on a envie de se s^rer, de se faire tout petit de peur H&xî pris, seulemeu t par un cheveu^ dans ce formidable «ngreBage,taaton le sait compliqué» tenace, flétrissant..

Je pensais à cela Tautre matin, en allant voir no Juge d'instruction à qui j'avais un pauvre diable à recommander. La salle des témoins, où j'attendais, était pleine de monde. Il y avait là des huissiers, des expéditionnaires en train de grossoyer derrière un vi-l trage, des gens convoqués se chuchotant d'avance leurs dépositions, des femmes du peuple impr^sâooaées et bavardes qui racontaient à Thuisuer tonte leur existence pour en arriver à l'affaire qui les aval amenées. Près de moi, une porte ouverte éclairait le

OQidw des juges d*iD£troctK>ii , sombre Gouleir qjA iQtee à lottt, même h réeba&uA, et d'où les psëreoM sortent en accuséa. Quelques-uns die ces malheureH, amenés là sous bostne escorte par Tescalier de la Coq* d^frie^ traînaient sur des bancs en attenâaat tev to w 4'6tre toteirogés, et c^esl dans cette antidiambie du ba^e que j*ai si^rpri0 ^n dialogue d'amour^qz, une idylle faubourioAne aussi pas^onnôQ que Toaryar tis, mais plus navrante... Oai> au milieu de cette ombre^ où tant de criminels ont laissé un peu de leurs frissons, de leurs espoirs et de leurs rages, j'ai va deux êtres s'aimer, se sourire ; et si bas que fût cet amour, si fané que fût ce sourire^ le vieux couloir dut en être aussi étonné qu'une rue de Paris fangeuse et iMMirQ, que traverserait un loueoulemQnt de tomrtQreUe. Dans, une attitude désœuyrée^ piesque ÎDCOP*^ Ujmtat ^ne fillette était assise a« coin d'i^i ba^nc, tnwqniUe comme une ouvrière (pu attend le poLi: ifi m jwmée. Elle piirtait le bonnet d'iDdieune, \^ OQfh tume triste de Saint-Lazare avec un air de repos fA 4^ santé» comme si le réebpe de la prison était epcore os qu'eUe eût rencontré de meiUei^ âaos int vie, lie nidadie Pavia, qi|i m t^iwit i $iOté i'^U^i paraiwaît

180 MOEURS PARISIENNES

la trouver fort à son goût, et ils riaient ensemble tout bas. À Tautre bout du couloir, tout à fait dans Tombre, était assis menottes au pcAng le Desgrieuz de cette Manon. Elle ne l'avait pas vu d^abord ; mais sitôt que ses yeux furent faits à Tobscurité, elle l'aperçut et tressaillit : a Mais c'est Pignou... hé i Pignou!... >

^ Le garde de Paris la fit taire. Il est expressément défendu de laisser les prévenus causer entre eux.

— « Oh! je vous en prie, rien qu'un mot! ]> disaitelle en se penchant toute vers le fond du couloir. Mais le soldat restait inflexible : « Non... non..., ça ne se peut pas... seulement si vous avez quelque commission à lui faire, dites-la moi, je la lui répéterai. >

Alors un dialogue s'engagea entre cette fille et son Pignou, avec le garde de Paris pour interprète.

Trës-émue, sans aucun souci de ceux qui Tentonraient, elle commença : « Dites-y bien que j'ai jamais aimé que lui, que j'en aimerai jamais un autre dans

ma vie. »

Le garde fit quelques pas dans le couloir, et redoublant de gravité comme pour enlever à sa démarche ce qu'elle avait de trop complaisant, il répéta : < Elle

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BTDDE& ET PAYSAGES «181 «[j

dit qu'elle n'a jamais aimé que vous, et qu'elle n'en aimera jamais un autre. i»

J'entendis un grognement, un balbutiement confus qui devait être la réponse de Pignon^ puis le garde de Paris revint à pas comptés vers le banc...

€ — Qu'est-ce qu'il a dit? » demanda l'enfant tout anxieuse, et comme c'était trop long : « Hais ditesmoi donc ce qu'il a dit, voyons? »

— Il a dit qu'il était bien malheureux i. ..

Alors, emportée par son attendrissement et ses habitudes de rue bruyantes et communicatives , elle cria tout haut : c T'ennuie pas, m'ami... les beaux jours reviendront! » Et il y avait, dans cette voix encore jeune, quelque chose de pitoyable, de presque maternel. C'était bien la femme du peuple avec son courage à la peine et son dévouement de chien battu.

Au fond du couloir, une voix répondit, la voix de Pignon, avinée, déchirée, brûlée par l'alcool : « Va donci les beaux jours... J'en ai pour mes cinq ans...» Cest qu'il connaissait bien son affaire, celui-là t. ..

Les gardes criaient : c Gbuti... taisez- vous... >

Mais trop tard.

i$4 MCCURS PARISIBNNBiS

les poses possibles; puis ^quelques moaamenls, des vues de campagae mangées de soleil. Cela date du temps où ils étaient riches, et où le père faisait de la photographie pour s'amuser. Maintenant la ruine est arrivée, et n*ayant pas d'autre métier sous la main, il essaie de s*en faire un avec son passe^^temps de dimanche.

L'appareil, que les enfants entourent d'une admiration craintive^ occupe la place d'honneur, au milieu de l'atelier, et dans ses cuivres flambants neoÊ; ses gros verres bombés et clairs, semble avoir absorbé tout le luxe, toute la splendeur du pauvre petit logis. Les autres meubles sont vieux, cassés, vermoulus et si rares t La mère a une méchante robe de soie noire, fripée, un bout de dentelle sur la tête, la tenue d'un comptoir où les chalands ne viennent guère. Le père, lui, par exemple, s'est payé une belle toque à l'artiste, une veste en velours pour impressionner le bourgeois. Sous cette défroque reluisante, avec son grand front lunaire, plein d'illusions^ ses yeux étonnés et bonasses, il a l'air aussi neuf que son appareil. Et comme il s'agite, le pauvre homme! Et comme il se prend au sérieux! Il faut l'entendre

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dire aux enfants: <r N^entrez pas dans ]a chambre noire. » La chambre noire I on croirait l'antre d'une pythonisse... Au fond, le malheureux est très-troublé. Le loyer payé, le bois, le charbon, il ne reste plus un son en caisse. Et si les clients ne montent pas, si la vitrine d'exposition qui est en bas au coin de la porte n*accroche personne au passage, qu'est-ce que les petits mangeront ce soir?... Enfin, à la garde de Dieu. L'installation est tenninée. Il n'y a plus rien à préparer, à faire reluire. A présent tout dépend du passant.

Minutes d'attente et d'angoisse. Le père, la mère, les enfants, tout le monde est sur le balcon, à guetter. Parmi tant de gens qui circulent, il se trouvera bien an amateur, que diable t.. . Hais non. La foule va, vient, se croise le long du trottoir. Personne ne s'arrête. Si pourtant. Voilà un monsieur qui s'approche de la vitrine. Il regarde les portraits l'un après l'antre ; il a l'air contei^t, il va monter. Les enfants enthousiasmés parlent déjà d'allumer le poêle. — < Attendons encore, » dit la mère prudemment. Et ' comme elle a bien fait ! Le monsieur continue sa route en flânant. Une heure, deux heures. Le jour

devient moins etair.. H j a de gm&ffmÊgmqj^ passent Ponrtant 4» e^ie hautenr^ oa poiunaît ftôre ai» cors d'excellentes épfeawib A. qpioi Ècm, pBisqpe personne ne vient? k. ehaqne instant œ saut des émotions, des fausses joies, des pas qn^on: entend, dans Tescalier, qoi arrivent tont: près de l8> parle, pms s'éloignent bfiiaqQ.&a&BA. Dne^fois méioe cm a sonné. C'est quelqu'un qui d^iandait l'ancien livcar taire. Les figures s'allongent les yms: s'ençUsanit de larmes. — « Ce nfest pas possible^ ditle père... Il faut qu'on ait décroché n(»tre cadre... vai doac vair, petit. » Au bout d'un momens, ïexÉèBL lemente, consterné. Le cadre esl tonjouns; à. sa^place, XQjm c'est comme s'il n'y étaU pas. frasenne ifftàt attiffîtion.

D'aillairsv il pieut.^ Bn effet, sur le vitrage de l'atelier, la ploie commence à tomber avec ua petit bnût narquois. Le boulevard, est noir û& purar pluies. On rentre, os ferns& la; feaéttre. Les W" fants ont froid ; mais on nfose pas allumer le psèie qui contient sa derdière bouchée de^ chariion* Consternation générale.. Le père mardie à^ grands pas, les poings crispés. Pour qu'on ne la voie pas pleurer,

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h mère se cache dans la chambre... Soudain un des enfants, qui a profité d'une éclaircîe pour passer sur le balcon, tape vivement aux carreaux: c Papa, papa... Il y a quelqu'un en bas à l'étalage. » Il n^ s'est pas trompé. C'est une dame, une dame très-bien, ma' foi! Elle regarde un moment les photographies, hésite, lève la tête... Ahl si toutes les paires d'yeux braqués de là-haut sur elle avaient un brin d*àimant, comme elle grimperait fescalier quatre à quatre... Enfin la dame se décide. Eille entre, elle monte. La voilà. Vite Tallumette sous le feu, les petits dans la pièce à côté. Et pendant que le père rajuste sa toque, la mère se précipite pour ouvrir, émue, souriante, avec le froufrou modeste de sa vieille robe de soie.

t — Oui, madame, c'est bien ici... » On s'empresse, on la fait asseoir. C^est une personne du Midi, un peu bavar(Ie, mais bien complaisante, et pas avare du tout de son profil. La première épreuve est manquée. Eh bien I on la recommencera, té I pardi I • . . ]

Et sans la moindre mauvaise humeur, la dame du Midi remet son coude sur la table et son menton dans sa main. Fendant que le photographe dispose les plis

MOEURS PARISIENNES

fie la jupe, les rubans du bonnet, on entend des rires étouffés, des poussées contre la petite porte vitrée. Ce sont les enfants qui se bousculent pour regarder leur père passant sa tête sous le drap vert de Fappareil et restant là sans bouger comme une bète de rApocalypse avec un gros œil transparent. Oh ! quand ils seront grands, ils se feront tous photographes... Enfin voici une bonne épreuve que l'opérateur apporte en triomphe, toute ruisselante. Dans ce blanc et ce noir la dame se reconnaît^ commande douze cartes, les paye d'avance et sort enchantée. ••

Elle est partie, la porte est fermée. Vive la joie ! Les enfant^ délivrés dansent en rond autour de Tappareil. Le père, très-ému de sa première opération, s*essuie le front majestueusement ; puis, comme la journée touche à sa fin, la mère descend bien vite chercher le dîner, un bon petit dîner d'extra en Thonneur de la crémaillère, et aussi — car il faut de Tordre — un grand registre à dos vert sur lequel on écrit en belle ronde le jour de la livraison, le nom de la dame du Midi et le chiffre de rencaisse : douze francs t II est vrai de dire que grâce au p&té, au saint-honoré avec lesquels on a fêté la crémaillère; gr&ce encore à quel-

ques petites provisions de chauffage, de sucre, de bougies, le chiffre des dépenses est juste égal à celui des recettes. Mais bah! si on a fait douze francs aujourd'hui, un jour de pluie, d*installation, jugez un peu ce qu'on fera demain. Et la soirée se passe en projets. C'est incroyable ce qu'il peut tenir de projets dans un petit appartement de trois pièces, au cinquième, sur le devant !...

Le lendemain, un temps superbe, et personne. Pas un client de tout le jour. Qu'est-ce que vous voulez? C'est le commerce, cela. D'ailleurs il reste un peu de pâté, et les enfants ne se couchent pas le ventre vide. Le surlendemain rien encore. Les stations sur le

balcon recommencent de plus belle, mais sans succès. La dame du Midi revient chercher sa douzaine, et c'est tout. Ce soir-là, pour avoir du pain on a été obligé d'engager un des matelas... Deux jours, trois jours se passent ainsi. Maintenant c'est la vraie détresse. Le malheureux photographe a vendu sa toque en velours, sa vareuse; il ne lui reste plus qu'à vendre son appareil, et à entrer garçon de magasin quelque part. La mère se désole, les enfants découragés ne vont même plus regarder sur le balcon.

Toat à coup> un samedi matin, m wcmemt oà ils s'y attendent le moins, voilà qu'on somom C'est nne ssee; toute une noce, qui a monté les cinq étages poifr se faire photographier. Le mariée la mariée, la^ demoi» selle et le garçon d'honneur, braves geas n'ayan* mis qu'une paire de gants dans leur vie et tenant à en éterniser le souvenir. Ce jour^à on fait tteste-six francs. Le lendemain le double. C'est fini. Lai jpfbofe* graphie est installée... Et voilà un des mille drames du petit commerce parisien.

LE PÈRE AGHILLB

Hidi sonne aux cloches des fabriques ; les grandes cours silencieuses s'emplisseait de bruit et éemouve* suent.

La mère Achille quitte son ouvrage, la* fenêtre où elle était assise, et se dispose à metti« soa ceiEvert. L*bomme va monter pour déjeuner. Il travaille là

tout près dans ces grands ateliers vitrés qu'on aperçoit encombrés de pièces de bois, et où grincent du matin au soir les instruments des scieurs delong^. lia femme va et vient de la chambre à la cuisine. Tout est soigné^ tout reluit dans cet intérieur d'ouvrier. Seulement la nudité des deux petites pièces est plus frappante & ce jour éclatant du cinquième étage. On voit des cimes d*arbres, les buttes Chaumont tout en haut, et çâ et là de longues cheminées de briques noircies au bord, toujours actives. Les meubles sont drés, frottés. Ilis datent du mariage, comme ces deux ' bouquets de fruits en verre qui ornent la cheminée. On n*a rien acheté depuis, parce que^ pendant que la femme tirait courageusement son aiguille, l'homme dépensait ses journées dehors. Tout ce qu'elle a pu faire, ça été de soigner, d'entretenir le peu qu'ils avaient.

Pauvre mère Achille f encore une qui a eu des tristesses dans son ménage. Les premières années surtout ont été bien dures. Un mari coureur, ivrogne, pas d'enfants, obligée par son métier de couturière à vivre toujours enfermée , toujours seule dans le silence et Tordre monotone d'une maison sans enfants où il n'y

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