SOUVENIRS D ENFANCE
Étrange ville 1 Est-ce parce que je la vois à travers nne enfance ennuyée et triste? Est-ce la haute muraille noire du lycée où j'ai langui si longtemps qui donne à mes souvenirs cette teinte assombrie? Je ne sais ; mais rien que d'écrire ce nom de Lyon, mon cœur se serre. Je me rappelle un ciel bas, couleur de soie, une brume perpétuelle montant de deux rivières. Il ne pleut pas^ il brouillasse; et dans Faffadissement d'une atmosphère molle, les murs pleurent, le pavé suinte, les rampes d'escalier collent aux doigts. L*aspcct de la population, son allure, son lan gage se ressentent de l'humidité de l'air. Ce sont des teints blafards, des yeux endormis, des paresses de
prononciation s'étalant en accents circonflexes sur des syllabes allongées, je ne sais quoi de veule et de mou dans la voix, dans le geste; des locutions singulières, mais sans couleur, des façons de parler qu'on ne trouve que là, une plate pour dire un lavoir, les bêches pour les bains froids, un gâne pour un gamin. Les noms eux-mêmes ont une physionomie particulière : Bouvard, Ghipié, Mouillard^ sont des types de noms bien lyonnais. Polichinelle ne s^appelle pas Polichinelle. Ils l'ont baptfsé Gnafron.
En dehors de ces impressions un peu puériles et que je vous donne pour ce qu'elles valent, il y a là un pays original, curieux à étudier, et qui du moins nous sort de Tuniformitë, de la banalité provinciales. Je n'y suis pas retourné depuis le collège; mais rien qu'avec mes souvenirs d'alors, avec ce que mes yeux d*mifant ont retenu sans le comprendre, je me représente bien aujourd'hui le Lyon où j*ai vécu, cette ville double, industrielle et cléricale, mêlant son train de cloches et de navettes^ ses odeurs d'encens et de tissus écrus, d'ateliers et de sacristies, quelque chose conmie un coin de Rome et de Manchester tout ensemble. C'était d'abord le plateau de la Groix^