‹ Robert Helmont: études et paysagesChapitre 24 sur 37 · LYON · texte numérisé non relu

LYON

Rousse, le grand faubcrarg ouvrier groufflant tottt en haut de ces larges marches de pierre. Â mesure qu'on montait la GrànéTCôte^ le battement des métiers Jacquart, le tic-tac des navettes semblaient venir à tous de ces milliers de fenêtres étroites, échelonnées sur dnq, six étages, serrant leur vie ouvrière comme dans les cases d'une ruche. Entre les montants des métiera, dans Tentrecroisement des longues maiUes^ tout un peuple de tisseurs, hommes, femmes, enfants, s*agitait derrière les vitres. Oh i les pauvres petits gônes^ comme ils étaient pâles 1... Quand ces 9ens*li travaillaient, Lyon les appelait ses contits; mais les jours de révolnfion, lorsque les méfiers n* allaient plus et que les grandes marches de pieire n*étaieiii pas asses larges pour contenir ce flot d*oiivriers roulant vers la ville, Lyon épeuTanté criait : c Les Voraces desceodeot I... » Entre noue^ je ne les ai pas vus souvent descendre, ces terribles Voraces; seuloneat, aux Terreaux où nous habitions, tout le monde en avait très-peur. Là se trouvaient les quartiers du grand coanuerce, les yieux magasins lyon* nais opulents et mornes, des richesses en ballots, résultat muet du travail brayanl de lapant; et ^^onnie

les Terreaax sont juste au bas de la Groix-Rousse, les commerçants aux jours de crise vivaient les yeux tournés vers cette montagne menaçante d'où l'avalanche semblait toujours prête à se précipiter sur eux.

Pour faire contre-poids au plateau de la Croix« Rousse, voici maintenant le plateau de Fourvières, la montagne religieuse en face de la montagne industrielle. Tout en bas, au pied du coteiau, la métropole SaintJean, Farcfaevêché, les séminaires, un bruit continuel de cloches tombant dans des rues tranquilles, des places désertes traversées aux heures des offices par de longues files de séminaristes en surplis, et les petits ctergeons de la maîtrise qui passaient grares^ les bras croisés sous leurs camails fourrés d'hermine, laissant traîner sur les dalles les longues queues de leurs soutanes rejetées. Ce coin de Lyon m'a laissé l'impression d'un quartier romain. Derrière commençaient des ruelles à pic montant à Fourviëres entre des murs de couvents, des jardins de communautés, des portails surmontés de croix ou d'emblèmes, des clochers de chapelles carillonnant dans de !a Teridure. On r e n contrait des processions de pa-

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roisses, des confréries en pèlerinages se déroulant aux détours des rues comme un long ruban blanc ou bleu, avec des gonflements de voiles, des ondulations de bannières et de pèlerines, des éclairs de croix immobiles traversées de lumières; d*autres fois des groupes solitaires^ longeant les murs d*un air recueilli, en train d'accomplir quelque vœu. Je me souviens d'une femme en grand deuil^ montant pieds nus la côte dure, pavée de cailloux pointus. Visage ascétique, usé de larmes, elle tirait par la main un petit enfant tout en noir aussi, haletant de la course et un peu gêné des pieds nus de sa mère qu'il regardait avec stupeur.*.

^ A mesure qu'on approchait de Téglise, qui est en baut^ des petites boutiques d'objets de piété, dMmagerie religieuse tapissaient les rues de leurs étalages. Des chapelets de corail, de nacre, de noyaux d'olives suspendus à des tringles, des cœurs en verroterie, des couronnes de jais, d'immortelles. Puis des petits journaux étranges, le Rosier de Marie^ VEcho du pur^ gatoirey des prédictions sur papier de cuisine, le portrait de la sœur Rosalie avec ses décorations^ du curé d'Ars fortement colorié, entouré de ses nombreux mi*

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racles. G*était aussi derrière les vitres ternes un fouillis de petits bras, de petites jambes en cire blanche, toutes sortes d^ex-voto, de livres bizarres, mystérieux, monstrueuses élucubrations de cerveaux malades, rêves de Pascal sans génie, illustrés dMmages grossières représentant les supplices de Tenfer, des damnés sur des roues, des squelettes calcinés chargés de chaînes^ tout cela dans des brochures jaunies, couleur de cierge, à qui la poussière de Tétaiage donnait vite la banalité d'objets forains...

Hais c'est surtout là-haut, dans la chapelle, qu'il fallait voir les ex-voto et les images t Quel encombrement de choses touchantes ou comiques, de tableaux inoubliables pendus aux piliers, expliqués par des légendes reconnaissantes, ou abandonnés tout entiers au vague du miracle. Des naufragés, des aveugles, des amputés, des convertis, M. de Ratisbonne illuminé par la foi, à genoux^ les bras en croix... En haut, sur le dôme de la chapelle, Notre-Dame de Fourvières toute en or, dominant le Lyon catholique avec ses couvents, ses congrégations, ses communautés^ ses confréries et les innombrables sociétés religieuses sans règle ni costume répandues par toute la ville et donnant aux

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relations du monde lyonnais je ne sais quel ton demiclérical, des habitudes de douceur triste et d*yeux baissés.

Les Voraces de la Croix-Rousse 1 Les congrégations de Fourviëres ! (Test de ces deux éléments si disparates que Lyon se compose ; et si vous vous étonnez quMls ne se soient pas absorbés Fun l'autre depuis le temps quHs vivent en présence, je vous dirai que le Rhône et la Saône — les deux fleuves lyonnais — sont aussi dissemblables que ses deux montagnes, et que leurs eaux, même confondues, gardent pendant des lieues chacune sa couleur et son mouvement. La Saône est lente, lourde, silencieuse, un peu traînante, pleine de trous, de remous^ de tourbillons. Le Rhône est plus large, plus rapide, dur à la remonte, bruyant et vagué comme une mer. Ce n*est pourtant pas là notre beau Rhône d'Avignon qui roule des morceaux de ciel bleu, des couchants avec toutes leurs flammes. Ici le ciel lyonnais teint Teau, Talourdit de ses brumes, et, aux jours de lumière, lui donne le ton blafard d'un miroir de fer... Entre ces deux fleuves, Lyon est exposé à de fréquentes inondations. Tantôt cfest la Saône qui repiqut^ comme on dit là-bas,

tantôt c'est le Rhône. Quelquefois tons deux éosembte. Ak>TS c'est terrible. L'inondafion de i666, que j*ai yne de très-près^ est sartout restée présente à mon souvenir. Le Rbône, dans la mtit, avait rompn ses dignes et pris tout nn fanboni^ de la ville à revers. Je n'oublierai jamais ces maisons des Gharpennes s'écroulant sous l'effort de l'eau, les murailles enlevées, détachées par pans^ laissant voir Tiatérieur du logis à tous les étages; des lambeaux de papier à fleurs, des portraits accrochés dans le vide, des meubles suspendus en Tair, ne tenant plus qu*à l'équilibre d'une pierre, une petite cage où un oiseau s'égosillait devant sa graine encore fraîche. Ensuite des tableaux plus sinistres. Des toits, derniers refuges, encombrés de vies en détresse, des voix étranglées de peur, des bras étendus pour supplier. Ici le tonnerre d'une maison qui s'efiondre, le tourbillon de fumée flottant au-dessus de trois étages engloutis. Plus loin, les casernes de la Part-Dieu à demi-noyées, avec leurs fenêtres noires ouvertes comme des yeux qui s'éteignaient à mesure que Teau montait. La route de Yilleurbane transformée en un grand fleuve et charriant, au-dessus de ses pavés submergés, des ra-

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deaux pleins de femmes, d^enfants, de bœufs, de cbeyaux, de matelas^ de meubles; et puis partout, sur les toi ts^ sur les murs croulants, sur les bateaux> sur les arbres, des soldats du train, du génie» mettant la note vive des uniformes dans cette grande bataille perdue contre l'eau.

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