‹ Robert Helmont: études et paysagesChapitre 34 sur 37 · EN CAMARGUE · texte numérisé non relu

EN CAMARGUE

estampes où des guerriers armés de lances apparaissent en haut de talus moins grands qu'eux. Nous traversons au galop cette merveilleuse petite ville, une des plus pittoresques de France avec ses balcons sculptés, arrondis, s'avançant comme des moucharabies jusqu'au milieu des rues étroites, ses vieilles maisons noires aux petites portes mauresques, ogivales et basses, qui vous reportent au temps de Guillaume Court-Nez et des Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore personne dehors. Le quai du Rhône seul est animé. Le bateau à vapeur qui fait le service de la Camargue chauffe au bas des marches, prêt à partir. Des ménagers en veste de cadis roux, des filles de la Roquette qui vont se louer pour les travaux des fermes montent sur le pont avec nous, causant et riant entre eux. Sous les longues mantes brunes rabattues à cause de Pair vif du matin, la haute coiffure arlésienne fait la tête élégante et petite avec un joli grain d'effronterie, une envie de se dresser pour lancer le rire ou la malice plus loin... La cloche sonne; nous partons. Avec la triple vitesse du Rhône, de rhélice, du mistral, les deux rivages se déroulent. D*un côté c'est la Crau, une plaine aride, pierreuse. De l'aulrei

la Camargue, plus verte, qui prolonge jusqu'à la mer son herbe courte et ses marais pleins de roseaux.

De temps en temps le bateau s'arrête près d'un ponton, à gaucbe ou à droite, à Empire ou à Royaume comme on disait au moyen âge, du temps du royaume d'Arles^ et comme les vieux mariniersdu Rhône disent encore aujourd'hui. A chaque ponton, une ferme blanche, un bouquet d'arbres. Les travailleurs descendent chargés d'outils, les femmes leur panier au bras, droites sur la passerelle. Vers Empire ou vers Royaume peu à p^a le bateau se vide, et quand il arrive au ponton du Mas-de-Giraud où nous descendons, il n'y a presque plus personne à bord.

Le Has-de-Giraud est une vieille ferme des seigneurs de Barbentane, où nous entrons pour attendre le garde qui doit venir nous chercher. Dans la haute cuisine, tous les hommes de la ferme, laboureurs, vignerons, bergers, bergerots, sont attablés, graves, silencieux, mangeant lentement et servis par les femmes qui ne mangeront qu'après. Bientôt le garde paraît avec la carriole. Vrai type à la Fenimore, trappeur de terre et d'eau, garde-péche et garde-chasse, les gens du pays l'appellent lou Roudeîroù (le rôdeur), parce qu'on

IM feif câVAHcnftB

le Toit tonjouis dans tes brames d'aube on de jour "* tombant caché pour TaBUt parmi les roseaux, on bien immobile dans son petit bateau, occupé à surveiller 'tes nasses sur les ebir^ (les étangs) et les roubines (cairâtux d'irrigation).'C*est pent-étre ce métier d'éter^ nel guetteur qui le rend aussi silencieux, aussi coii^ eentré. Pourtant, pendant que la petite carriole chargée de fusils et de paniers marche devant nous, il nous donne des nouvelles de la chasse, le nombre de passages, les quartiers où les oiseaux voyageurs se sont abattus. Iboten causant, on s'enfonce dans le pays.

Les terres tnltivées dépassées, nous voici en pleine Geanargueisauvage. A perte de vue, parmi les pâturages, des marais, des roubines luisent dans les^ali- Gornes. Des bouquets de tamaris et de roseaux fonl des ilots comme sur une mer calme. Pas d*arbres hauts. L*aspeet uni, immense, de la plaine n'est pas troublé. De loin en loin , des parcs de bestiaux éten | dent leurs toits bas presque au rss de terre. Des troupeaux dispersés, couchés dans tes herbes^ Salines , od cheminant serrés autour de la eaiie rousse dn berger, n'interrompent pas la. grande ligae unitorme, amoin-

dris qu'ils sont par cet espace infiai d'horizons biens ei de ciel ouvert. Gomme de la mer unie malgré ses vagues, il se dégage de cette plaine un sentiment de solitude, d'immensité, accru encore par le mistral qui smiffle sans rel&ohe, sans obstacle, et de son haleine puissante semble aplanir, agrandir le pay^igë. Toirt se courbe devant lui. Les moindres arbustes gardent Tempreinte de son passage, en restent tordus, couchés vers le sud dms Fattitude d'une fuite perpéitteue*****

— lA GABA17B —

Un toitdfluroKaux, des murs de roseaux dcs s éfcll é a et j^uues, c'eitila cabane. Ainiri s'appelle notice reiide«r¥Ous de chaae. Type de la maison oamarguaisr, la cabane se compwe d*une unique pièce, faaute> vaste, sans fenêtre, ex prenant jour par une porte vi*^ trée qii-oa ferme le soir avec des volets pleins. Tout le kuasde» gmds^nniiBvps^is^ btaichi» à 1^ chaox^

288 BN CAMARGUE

des râteliers attendent les fusils, les carniers^ les botles de marais. Au fond cinq ou six-berceaux sont rangés autour d'un vrai m&t planté au sol et montant jusqu^au toit auquel 11 sert d'appui. La nuit, quand le mistral souffle et que la maison craque de partout, avec la mer lointaine et le vent qui la rapproche, porte son bruit, le continue en Teoilant, on se croirait cou* ché dans la chambre d'un bateau.

Hais c^est l'après-midi surtout que la cabane est charmante. Par nos belles journées d'hiver méridional, j^aime rester tout seul près de la haute cheminée où fument quelques pieds de tamaris. Sous les coups du mistral ou de la tramontane, la porte saute , les roseaux crient, et toutes ces secousses sont un bien petit écho du grand ébranlement de la nature autour de moi. Le soleil d'hiver .fouetté par l'énorme courant s'éparpille, joint ses rayons, les disperse. De grandes ombres courent sous un ciel bleu admirable. La lumière arrive par saccades, les bruits aussi, et les sonnailles des troupeaux entendues tout à coup, puis oubliées, perdues dans le vent, reviennent chanter sou9 la porte ébranlée avec le charme d'un refrain... L'heure exquise^ c'est le crépuscule, un peu avant

que les chasseurs n'arrivent. Alors le vent s*est calmé. Je sors un moment. En paix le grand soleil rouge descend, enflammé, sans chaleur. La nuit tombe, vous frôle en passant de son aile noire toute humide. Làbas au ras du sol la lumière d*un coup de feu passe avec Téclat d'une étoile rouge avivée par Tombre environnante. Dans ce qui reste de jour, la vie se hâte. Un long triangle de canards vole très-bas comme s'ils voulaient prendre terre^ mais tout à coup la cabane, où le codeil est allumé, les éloigne. Celui qui tient la tète de la colonne dresse le cou, remonte, et tous les autres derrière lui s'emportent plus haut avec des cris sauvages.

Bientôt un piétinement immense se rapproche, pa* reil à un bruit de pluie. Des milliers de moutons» rappelés par les bergers, Jiarcelés par les chiens dont on entend le galop confus et Thaleine haletante^ se pressent vers les parcs, peureux et indisciplinés. Je 8ui9 envahi, frôlé, confondu dans ce tourbillon de laines firisées, de bêlements, une houle véritable où les bergers semblent portés avec leur ombre par des flots bondissants.... Derrière les troupeaux, voici des diseofliitiii des voix joyettses. La cabane est Btete9^

290' EN GAITARGUE

animOc, bruyanlc Les sarments flambent. On ritd'antanl plus qu'on est plus las. C'est un étourdissement d'heureuse fatigue, les fusils dans un coini les grandes bottes jetées péle-môle, les carniers vides, et à côte les plumages roux, dorés» verts, argentés, tout tachés de sang. La table est mise ; et dans la fumée d*une bonne soupe d'anguilles, le silence se fait, le grand silence des appétits robustes, interrompu seulement par les grognements féroces des chiens qui lapent leur ôcuelle à tâtons devant la porte...

La veillée sera courte. Déjà près du feu clignotant lui aussi, il ne reste plus que le garde et moi. NûU£ causons, c'est-à-dire nous nous jetons de temps en temps Tun à l'autre des demi-mots à la façon des paysans, de ces interjections presque indiennes^ courtes et vite éteintes comme les dernières étincelles des sarments consumés. Enfin le garde se lève, allume sa lanterne, et j'écoute son pas lourd qui se perd dans

ÉTUDSS «T PAYSAGBS 2Vi

— A l'bspèrb ! (a l'appdt !) —

L'espère ! quel joli nom pour désigner l'affût, Tattente du chasseur embusqué, et ces heures iadécises où tout attend, espère^ hésite entre le jour et la nuit. L'affût du matin un peu avant le lever du soleil, Taffût du soir au crépuscule. C'est ce dernier que je préfère, surtout dans ces pays marécageux où l'eau dee elair$ garde si longtemps la lumière...

Qudquefois on tient l'affût dans le negackin (le nayechira), un tout petit bateau sans quillci étroit, roulant au moindre mouvement. Abrité par les roseaux, le chasseur guette les canards du fond de sa barque^ que dépassent seulement la visière d'une casquette, le canon du fusil, et la tête du chien flairant le vent, happant les moustiques, ou bien de ses grosses pattes étendues penchant tout le bateau d*un côte et le remplissant d'eau. Cet affût-li est trop compliqué pour moft inexpérience* Aussi, le plus souvent, je vais à

29Z BN CAMAEGVK

tetpère à pied, barboUant en plein marécage avec d'énormes bottes taillées dans tonte la longueur du cuir. Je marche lentement, prudemment, de peur de m'envaser. J*écarte les roseaux pleins d'odeurs saum&tres et de sauts de grenouilles...

Enfin, voici un Ilot de tamaris, un coin de terre sèche où je m'installe. Le garde^ pour me faire honneur, a laissé son chien avec moi, un énorme chien des Pyrénées & grande toison blanche, chasseur et pécheur de premier ordre, et dont la présence ne laisse pas que de m'intimider un peu. Quand une poule ci*eau passe à ma portée^ il a une certaine fagon ironique de me regarder en rejetant en arrière, d'un coup de tète à l'artiste, deux longues oreilles flasques qui lui pendent dans les yeux ; puis des poses à Tarrét, des frétillements de queue, toute une mimique d'impatience pour me dire : « Tire... tire donc I » Je tire, je manque. Alors allongé de tout son corps, il b&iUe et s'étire d'un air las^ découragé et insolent!...

Ehl I^ien, oui^ j'en conviens, je suis un mauvais chasseur. L*afifût, pour moi, c'est l'heure qui tombe, la lumière diminuée, réfugiée dans Feau, les étangs qui luisent, polissant jusqu'au ton de r&rgeat fin la

ÉTUDES fiT PATSA6BS 293 <

teinte grise du ciel assombri. J*aime cette odeur d'eau, ce frôlement mystérieux des insectes dans les roseaux, ce petit murmure des longues feuilles qui frissonnent. De temps en temps, une note triste passe et roule dans le ciel comme un ronflement de conque marine. C'est le butor qui plonge au fond de Feau son bec immense d*oisean-p6cheur et

souffle rrrouououi Des vols de grues filent sur

ma tête. J'entends le froissement des plumes, l'ébourififement du duvet dans l'air vif, et jusqu'au craquement de la petite armature surmenée. Puis plus rien. C'est la nuit, la nuit profonde, avec un peu de jour resté sur Teau...

Tout à coup j'éprouve un tressaillement, une espèce de gêne nerveuse, comme si j'avais quelqu'un derrière moi. Je me retourne et j'aperçois le compagnon des belles nuits, la lune, une large lune toute ronde qui se lève doucement avec un mouvement d'ascension d'abord très-sensible, et se ralentissant à mesure qu'elle s'éloigne de l'horizon.

Déjà un premier rayon est distinct près de moi, puis un autre un peu plus loin... Maintenant tout le marécage est allumé. La moindre touffe d'herbe a son

2M Blf CAMAftGUB

ombre. L*affût est fini, les oiseaux nous voient ; il faut rentrer. On marche au milieu d*une inondation de lumière bleue, légère, poussiéreuse, et chacun de nos pas dans les clairs^ dans les rouMnes^ y remue des tas d'étoiles tombées et des rayons de lune qui tra« vefsent Feau jusqu'au fond.

Page 1