‹ Robert Helmont, journal d'un solitaireChapitre 1 sur 3 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Un jour, à la campag-ne, luttant avec un ami dans une de ces jolies îles vertes qui s'espacent en bouquets sur la Seine entre Champrosay et Soisy, je glissai sur l'herbe grasse et je me cassai la jambe. Mon goût malheureux pour la vie physique et les exercices violents m'a joué tant de méchants

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tours que j'eusse oublie celui-là comme les autres, sans sa date précise et très sig-nificative : 14 juillet 1870!... Et je me vois à la fin de cette cruelle journée, couché sur le divan de l'ancien atelier d'Eugfène Delacroix, dont nous habitions alors la petite maison, à la lisière des bois de Sénart. .Ma jambe allongée, je ne souffrais pas trop, déjà dans la vague agitation d'une fièvre commençante qui doublait pour moi la chaleur orageuse de l'atmosphère et enveloppait les objets et les êtres présents comme des lambeaux d'une gaze frissonnante. On chantait les chœurs d'Orphée au piano, personne, pas même moi. ne soupçonnant la gravité de mon état. Par la baie de l'atelier large ouverte, entraient des haleines de jasmins et de roses, des rondes de papillons de nuit, et de courts battements d'éclairs, montrant par-dessus le mur bas du jardin les vignes en pente, la Seine, le coteau vis-à-vis. Tout à coup la sonnette résonna dans ce calme. Les journaux du soir reçus et dépliés : « Nous avons la guerre! » firent des voix émues, colères ou enthousiastes.

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A partir de ce moment, il ne me reste que le souvenir fiévreux d'un abattement de six semaines, six semaines de lit, d'éclisses, de gouttière, d'appareil en plâtre où ma jambe semblait enfermée avec des milliers d'insectes dévorants. Dans cet été lourd, exceptionnellement brûlé et orageux, cette immobilité pleine d'agitation était atroce et d'une inquiétude accrue par les désastres publics dont les journaux croulant sur mon lit entretenaient mon inaction et mes insomnies. La nuit, le roulement des trains sur Thorizon me troublait comme la marche de bataillons interminables. Le jour, les visages tristes et défaits, des bouts de conversation sur la route ou chez le voisin entendus par ma fenêtre ouverte : « Les Prussiens sont à Châlons, mère Jean », et les voitures de déménagement, soulevant à toute heure la poussière du calme petit pays, me donnaient l'écho humain et sinistre de ma lecture des « nouvelles de la guerre ». Bientôt, dans Champrosay, il n'y eut plus que nous de Parisiens, seuls parmi les paysans entêtés à la terre, se refusant encore à l'idée de

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l'invasion; et sitôt que je pus me lever, être transporté, le départ fut tout de suite arrêté.

Inoubliable, cette première sortie dans notre petit jardin de curé, tout odorant de pêches mûres et de roses finissantes. Autour de moi, pauvre impotent assis sur un barreau d'échelle contre les espaliers, on se hâtait au départ, on chargeait les voitures, on cueillait les fruits et les fleurs avec une préoccupation inconsciente de ne rien laisser à l'ennemi; et l'enfant, les bras pleins de jouets, ramassait encore une petite pelle oubliée dans le gazon.

Moi, j'aspirais lair avec délices; et dans l'attendrissement de ma faiblesse et de mon retour à la vie, je regardais la maison grise, le jasmin de Virginie croulant de fleurs rouges autour de la baie vitrée de l'atelier. Je songeais aux belles heures tranquilles el douces vécues là depuis trois ans, aux rires fous, aux discussions d'esthétique bien a leur place dans cet étroit logis où restaient les souvenirs d'un grand artiste. La reverrait-on jamais cette allée au midi tant de fois

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parcourue à petits pas discourants, ce perron où Ton s'asseyait, les beaux soirs de juin, à la clarté d'un genêt d'Espagne fleuri, tout en boule, comme un énorme lustre qui s'allumait au jour tombant, augmentant Tinlensitc de sa couleur d'or à mesure que la lumière diminuait!

L'omnibus de famille rempli et chargé, tous les êtres chers serrés les uns aux autres, et les jouets de Tenfant a côté de la cage de la perruche qu'effarouchaient les oreilles pointues d'une levrette favorite, nous partîmes, traversant d'abord le petit village aux villas closes et silencieuses. Les paysans tenaient bon encore, ébranlés par ces départs qu'ils regardaient du pas des portes avec des larmes au bord des yeux, une certaine inquiétude dans l'impassibilité cupide de leurs visages. Quelle rentrée à Pans par la grande route encombrée de gens et de bêtes, les troupeaux filant entre les roues, les voitures de maraîchers mêlant leurs verdures aux meubles entassés des déménagements!

Au remblai du chemin de fer que nous suivions en contre-bas, des wagons, encore des

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wagons, sans fin déroulés dans des haltes coupées de sifflets qui s'appelaient, se répondaient aux lointains de la voie. Enfin loctroi. où s'entassaient troupeaux et gens et véhicules attardés aux portes trop étroites, et — spectacle nouveau pour moi — des gardes nationaux mêlés à la douane, une milice parisienne, zélée, bonne enfant, dont les baïonnettes luisaient parmi la foule et dans l'air, sur les talus des fortifications, exhaussés, hérissés de gabions, de caronades.

Quelques jours plus tard, je faisais encore une fois le voyage de Champrosay. mais la route n'était plus la même. L'approche de l'ennemi, tant annoncée, enfin imminente, se sentait au désert de la banlieue, au sérieux de nos grand'gardes. Il fallait des formalités interminables pour passer. Mêlées aux paysans retardataires, des figures de rôdeurs, d'espions vagues, faisaient déjà songer au sinistre dépouillement des champs de bataille; et la solitude, l'angoisse d'attente des pays que je traversai, Mlleneuve- Saint - Georges, Draveil, abandonnés et muets.

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donnaient un mystère aux tournants du chemin où l'on s'attendait à trouver une silhouette de uhlan en avant-garde et guetteur. Champrosay, son unique rue bordée de villas, sagrandissait d'un silence de mort : « Vasta silentio », a dit Tacite. Derrière leurs grilles, les parcs entrevus, la perspective enfoncée des charmilles, les corbeilles fleuries dans un jour lumineux de septembre, de-ci de-là des chaises de jardin en rond sur une terrasse, oubliées comme la causerie évaporée dans l'air, des outils de jardinage adossés à la palissade, marquaient la villégiature tout à coup arrêtée, une précipitation de fuite, la surprise en pleine vie d'une petite Pompéi fixée dans sa dernière heure. Et la nature, toujours pareille, subissait pourtant un changement : la rupture du pont de Ris qu'on avait fait sauter et qui, trempant dans l'eau ses câbles lâches, transformait le paysage, isolait de chaque côté de la rivière les deux petits pays que relient à toute heure les allées et venues devant le guichet du péage. De tout cela se dégageait l'angoisse d'une grande cata-

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strophe, plus saisissante dans le mag-nifiquc soleil de cette saison exceptionnelle.

Au moment où je refermais derrière moi la porte de notre log-is définitivement abandonné, d'une maison voisine sortit un vieux paysan, le père Casaquet. Quand tous les autres avaient pris peur et lâche pied, lui seul s'entêtait à ne pas rentrer à Paris, où ses enfants venaient de s'installer tant bien que mal. « J'sis ben trop vieux ! » répétait-il ; et puis il avait des pommes de terre, un peu de vin, quelques poules, sans compter le porc grog'nant sous le toit. Je lui proposai de l'emmener rejoindre son monde, filais il s'entêtait à son idée : a J'sis ben trop vieux.... »

Le souvenir de ce vieux Robinson, dernière figure vivante aperçue à Champrosay, me revint souvent pendant le froid horrible et la famine du siège. Qu'etaii-il devenu > Et le village entier que je me figurais flambant, grillé, notre maison, les livres, le piano, tout, souillé, cassé, dévasté par l'invasion, comme cette campagne suburbaine, Nogent, Champigny, Petit-Bry, la Courneuve, dont

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je parcourais tous les jours les tristes ruines, villas aux escaliers effondrés, aux Persiennes pendantes:...

Eh bien! non. Lorsque après la guerre et vers les derniers jours de la Commune, Paris devenant intenable, nous vînmes nous réfugier à Champrosay, j'eus la surprise de retrouver les choses presque en leur état de calme, à part quelques châteaux visités par la maraude, les boiseries écorniflées, tous les carreaux cassés dans une rage de facile destruction. L'armée allemande avait passé là, jamais séjourné. Derrière son bouquet d'acacias, la maison de Delacroix s'était trouvée encore mieux abritée que les autres, et j'y respirai bien, dans le jardin s'éveillant au printemps, la double délivrance du siège et de l'hiver. J'allais le long des platesbandes, quand la tête du vieux Casaquet m'apparut au-dessus du mur mitoyen et me sourit de ses mille rides crevassées. Sur lui aussi l'invasion avait glissé sans le moindre dégât. « J'ons pas trop souffert... » disaitil en clignant de l'œil, debout sur une échelle, les deux coudes appuyés au treillage, et il

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nie racontait comment il avait supporté ce ( temps d'exil et de solitude. \'rai temps de bombance. Pas de i^-ardes dans la forêt; il coupait tout a son aise le bois, cette richesse tant convoitée du paysan, il panneautait chevreuils et faisans, en compag-nie de quelques braconniers réfugiés à Tlîlrmitag'e; et quand un Prussien isolé, estafette ou maraudeur, traînait du côté des carrières, on lui faisait son affaire sans bruit et vivement.

11 avait vécu quatre mois sans autre nouvelle de Paris que la canonnade lointaine et de temps en temps un ballon g-onflé sous le ciel noir.

C'était extraordinaire, cette existence de fourmi au ras de terre au milieu du bouleversement d'un monde. J'en restai d'autant plus frappé qu'avec ma jambe blessée j'aurais pu vivre là moi aussi comme le vieux paysan, réduit aux mêmes ressources de primitive existence; et cet envers de la g-uerre me tenta comme un cadre excellent à un mélancolique paysage d'invasion. Dès , le soir même, je pris les notes de Robert ^ Helmont, journal d'un solitaire^ dans le

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grand atelier, pendant que défilaient sous mes fenêtres les patrouilles de cavalerie allemande campées encore au bout du pays et que le cliquetis des sabres, les gourmettes secouées, les rauques voix saxonnes, dures au commandement, se mêlaient au canon qui tonnait. Tout cela faisait bien partie d-e « mon journal ». Mes impressions s'accrurent, le lendemain, des tristesses de l'occupation militaire, les routes toutes noires de troupes, les haltes, les bivouacs au revers des fossés. Pour échapper à cette humiliation de vaincu, je me jetais dans les bois, délicieux par ce mois d'avril : une cendre verte aux branches, Therbe semée de jacinthes fleuries, et des roulades d'oiseaux, des trilles de rossig-nols, coupés par le lointain déchirement des mitrailleuses. Quelquefois, au détour d'une allée tranquille, je voyais s'avancer sous les branches quelque sentimental colonel saxon parcourant au pas de son cheval de guerre les sentiers chers aux rendez-vous de Louis XV et de madame de Pompadour. Alors je m'enfonçais au plus profond des taillis, car ces rencontres me

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causaient une révolte nerveuse que je ne saurais expliquer. C'est ainsi que je vivais le journal de Robert Ilelmoni en même temps que je récrivais.

Publié au Musée universel, ce petit livre parut chez Dentu en 1073, sans aucun succès. Pas de roman, d'intérêt ramené et soutenu; seulement des paysages, Ja mélancolie de nos palais d'été envahis. Dans la nouvelle édition Dentu-Charpcntier de mes œuvres complètes, Robert Ilelmont se trouve à la fin du second volume de JmU: et il est là bien à sa place, décrivant ces mêmes bois de Senart, l'Ermitage, la porte Pacôme, où j'ai connu le héros du roman de J:ick , et faisant revivre quelques-uns des mêmes personnages.

A l'Ermitage, ce 3 septembre

Il y a eu hier six semaines que je me suis cassé la jambe. C'était juste le jour de la déclaration de la guerre. Pendant que M. de Gramont soulevait au Sénat tant de bruit et d'enthousiasme, moi, en revenant de la pêche à l'épervier, je trébuchais au bord de la Seine contre un poteau caché par l'herbe,

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et j'étais rapporté h mon Ermitag-e de la forêt de Sénart dans un chariot de bûcheron.... Ce matin, je suis sorti pour la première fois, après cinquante jours de fièvre, de souffrances encore accrues par les nouvelles de la g-uerre. J'ai eu des cauchemars faits des batailles lointaines; et les sinistres dépêches de Forbach, de Reichshoffen, restent pour moi confondues avec mes douleurs de blessé, la chaleur du bandage en plâtre, cette immobilité dans l'agitation qui est le plus cruel des supplices. Enfin, c'est fini! Après n'avoir si long-temps regardé que la cime des arbres et ces grandes nappes de ciel bleu où ne passent que des ailes, je me suis senti tout heureux de poser mes pieds à terre et de descendre mon escalier en hésitant. Mais quelle faiblesse! La tête me tournait. Ma jambe, tant de jours immobile, avait oublié l'équilibre, le mouvement. Il me semblait qu'elle ne faisait plus partie de moi-même, que je n'étais plus maître de la diriger. Pourtant, à petits pas, avec cette méfiance extrême qui double l'infirmité, j'ai pu aller jusqu'à la basse-cour et pousser sa

petite porte à claire-voie, enfouie sous les hautes herbes. Cela m'a fait plaisir d'entrer là! En mon absence, la femme du g-arde, mon voisin, a bien soigné tout ce petit monde, qui me regarde avec des yeux étonnés, brillants et familiers. Les lapins, les uns sur les autres, sont venus au bord de leur cage, les oreilles dressées et remuantes. Les poules ont continué dans rherbe leurs éternels coups de bec, secs comme de petites pioches. Plus démonstratif, le coq a ouvert ses ailes toutes grandes avec un cocorico retentissant.

Ensuite je suis venu m'asseoir sur le vieux banc de pierre, verdi, usé, qui, avec la muraille pleine de brèches et deux ou trois pommiers rongés de mousse, date du temps où ma maison, les clos qui l'entourent, faisaient partie d'un ancien couvent bâti au milieu de la forêt.... Jamais mon jardin ne m'avait paru si beau. Les espaliers, un peu défeuillés, étaient lourds de pêches mûres et de grappes dorées. Les groseilliers s'étalaient en touffes claires, semées de quelques points rouges, et dans ce soleil d'automne

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qui fait mûrir toutes les baies, éclater les gousses, tomber les graines, les moineaux se poursuivaient avec des vols inégaux, ■d^»'ci4s-4c«»es, où Ton reconnaissait bien, à travers la bande, la recrue des nouvelles couvées. De temps en temps, le vol lourd d"un faisan passait par-dessus le mur en ruine et s'abattait sur un champ de sarrasin. En haut d"un gros arbre, un écureuil jouait, cassait des noix. La chaleur douce, où tout se meut si tranquillement, donnait à ce petit coin rustique un calme extraordinaire^' j'avais oublié les Prussiens, l'invasion.... Tout à coup, le garde et sa femme sont entrés. C'était si étonnant de voir le père Guillard à l'Ermitage dans la journée, lui, l'éternel coureur du bois' J'ai compris qu'il y avait du nouveau.

« Lisez ça. monsieur Robert..., « m'a dit le bonhomme.

Et tirant de sa grosse veste de velours un numéro du National^ froissé, gauchement plié par des mains peu habituées à manier des journaux, il me l'a tendu d'un air consterné, A la première page un cadre noir et

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ces mots sinistres : « L'armée française a capitulé ". Je n'en ai pas lu davantage...

... Ebloui, les yeux fermés, j'aî revu pendant cinq minutes cette petite ligne entourée de bluettes, de rayonnements, comme si je venais de la lire sur un mur blanc plein de soleil. Ainsi donc, plus d'espoir. La dernière digue est rompue. C'est l'invasion, la grande.... Le garde croit que, dans huit jours, les Prussiens seront chez nous.

« Ah ! mon pauvre monsieur, il faut voir cette débâcle sur les routes. D'ici Paris, c'est un encombrement de troupeaux, de voitures. Tout le monde fuit, déménage. A Champrosay, il ne reste plus personne. 11 n'y a que le fermier Goudeloup qui n'ait pas voulu s'en aller. Il a renvoyé sa femme, ses enfants, chargé ses deux fusils, et il attend.

« Et vous, père Guillard, qu'est-ce que vous comptez faire >

— Moi, monsieur, je ferai comme Goudeloup. Nos chefs ont oublié de nous donner des ordres. J'en profiterai pour rester à mon poste, et garder ma forêt jusqu'au dernier moment. Quand les Prussiens arriveront,

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nous nous barricaderons dans TErmitag-e, car je pense bien que vous n"allcz pas vous en aller, vous, avec votre jambe malade. Et puis, si Ion nous attaque, eh bien, nous nous défendrons. Vous, vous tirerez par les croisées; moi, je g-arderai la porte Pacôme. et

la mère Guillard charg-era les fusils.... Pas vrai, la mirer... »

Brave homme! J'avais chaud au cœur, en l'entendant parler. Malgré ses soixante ans, l'Indien, comme on l'appelle dans le pays, fait encore un beau soldat, avec sa haute taille, ses larg-es épaules, ses yeux brillants

Lisez ça, Monsieur Robert, me dit le bonhomme.

pleins de ruse et de vie. Je pensais, en le regardant, qu'il y aurait eu vraiment de quoi s'occuper en compagnie d'un gars pareil. On aurait pu s'embusquer à la lisière de cette forêt qu'il connaît si bien, démolir quelques Prussiens au passage. Mais alors le sentiment de ma faiblesse, de mon inutilité, m'est revenu subitement, et m'a navré.

Quand le garde et sa femme m'ont eu quitté, je suis resté tout seul, assis sur mon banc, à réfléchir. Étrange détresse que la mienne! Sentir en soi ce besoin d'agitation, de dépense vitale, que donne l'approche du danger, et ne pas pouvoir faire seulement dix pas dans ce petit jardin! Combien de temps resterais-je ainsi? Le médecin dit que j'en ai encore au moins pour deux mois. Deux mois! Ah! misère.... Lèvent fraîchissait, ma jambe me faisait mal. Je suis rentré, et j'ai dîné tristement. Après dîner, le garde est venu — comme tous les soirs depuis mon accident — fumer sa pipe avec moi. Il est plus que jamais décidé à restera l'Ermitage. Pendant qu'il me faisait tout haut ses plans, ses projets de défense, j'entendais

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de Ifiin, par la fenêtre ouverte, les bruits ordinaires du crépuscule, des roues criant aux ornières, des trains en marche, des bruissements de feuilles aux fourrés du bois ; et, par moments, une autre rumeur faite de toutes celles-là, confondues et augmentées, me semblait monter du sol, suivre le cours de la rivière, les petites collines de l'horizon, grandissant, grandissant toujours. C'était comme le pas multiple d'une armée en route, qui se hâte au jour tombant, cherchant l'étape, pendant que le premier rayon de lune allume les canons des fusils et la pointe dorée des casques....

Soudain une détonation sourde, au ras de terre, nous a fait tressaillir. La mère Guillard, qui enlevait mon petit couvert, a senti trembler dans ses mains la pile d'assiettes qu'elle emportait.

« C'est le pont de Corbeil qui saute!... » a dit le garde.

Et ce gentil pays, où je suis allé tant de fois déjeuner les jours de chasse, m'a semblé reculé de vingt lieues.... Nous nous sommes regardés un moment, tous les trois,

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sans parler. A la fin, le père Guillard s'est levé: il a pris son fusil, sa lanterne, et tout bas, les dents serrées :

8 Je vais fermer la porte Pacôme », m a-t-il dit avec un geste héroïque.

Fermer la porte Pacôme! cela n'a l'air de rien: pourtant, je crois que le bonhomme

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aura du mal. Depuis près de cent ans que la vieille porte du cloitre est entrouverte, la foret en a profité pour se glisser dans rentre -bâillement, et faire grimper ses ronces indiscrètes à toutes les fentes des ais désunis.... Si nous avons un siège à subir, je ne compte pas beaucoup sur cette porte-là!...

5 septembre.

... J'avais cherché cela long-temps, un coin solitaire, pas trop loin de Paris, et où cependant le Parisien ne vienne pas trop souvent.

Un jour, en traversant la forêt de Sénart, j'ai découvert l'Ermitag'e, et, depuis dix ans, j"y passe tous mes étés. C'est un

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ancien couvent de Cordcliers, brûlé en 93. Les quatre grands murs sont restés debout, rouilles, avec, de place en place, des éboulements qui font dans la verdure des amas de pierres rouges, vite recouverts par une végétation riche, envahissante; des coquelicots, des avoines, des plantes raides, aux feuilles régulières et pointues, s"écartant entre les pierres comme des appliques de métal.

Un portail s'ouvre sur la route; Tautre, la fameuse porte Pacôme, donne sur des fourrés du bois, des petits sentiers à peme tracés, pleins de baume, de menthe sauvage, où. les matins de brume, il m'a semblé souvent voir disparaître le capuchon d'un vieux moine cherchant des simples.

De loin en loin, le long du mur. de petites poternes basses, condamnées depuis des siècles, laissent passer, dans l'assombrissement des futaies, de grands filets lumineux, comme si le cloître enfermait tout le soleil du bois.

A l'intérieur, ce sont des terrains vagues, aux herbes brûlées, des petits jardins de

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paysans, des vergers séparés de treillag-es, et deux ou trois maisons bâties en cette

même pierre roug-e qu'on trouve dans les carrières de la foret. Le trardc habite une de

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ces maisons, l'autre est toujours a louer; la mienne, une espèce de tourelle irrég-ulière et bizarre, se disting-ue surtout par une vigne vierge qui la couvre complètement. J'en ai coupe juste ce qu'il fallait pour pouvoir ouvrir mes fenêtres.

Laissant à la cuisine ses grandes poutres vermoulues, au seuil sa marche usée, je me suis contente d'exhausser un grenier à foin placé sous le toit, d'y mettre un vitrage à la place des murs, et cela m'a fait un atelier splcndide, où je n'ai pour voisins que les nids de ramiers et de pies, balancés à la cime des arbres.

Quand je suis là, la forêt m'entoure de solitude comme une mer, avec la houle du feuillage, des flux et des reflux de brises, le murmure d'un temps calme.

En été, l'après-midi, à l'heure de la chaleur endormie et silencieuse, un bourdon passe régulièrement, se heurte à ma vitre entr'ouverte dont la clarté l'attire, puis, comme une balle qui rebondit, il part en secouant la poussière dorée de ses grosses ailes et va se perdre dans les buissons de

troène aux parfums de miel. Ce bourdon est mon horlog'e. Quand il passe, je me dis : « Ah! voilà deux heures... » Et je suis bien....

En somme, un coin merveilleux pour travailler, et où j'ai fait mes meilleurs tableaux.

Aussi, comme je l'aime, ce vieil Ermitage! Depuis dix ans, je l'embellis de mon mieux.

J'y ai porté ce que j'appelle mes richesses : mes livres, mes cartons, mes collections d'eaux-fortes, d'anciennes armes.... Et maintenant, il faudrait quitter tout cela, abandonner mon home à ces bandits ! Pourquoi faire? Pour aller m'enfermer dans Paris?... Mais, puisque je ne peux pas marcher, à quoi leur serais-je bon là-bas? Ils en ont déjà trop, de bouches inutiles....

Eh bien ! non. Décidément cet homme a raison. Il ne faut pas nous en aller d'ici.... Pro aris et focis !. . .

Je n'ai pu défendre ma patrie, c'est bien le moins que je défende mon foyer.

6 septembre.

Ce malin, le garde entre dans ma chambre. Il était en grand costume comme au i5 août: tunique verte, casquette, baudrier, couteau de chasse, et une ligure de circonstance, aussi solennelle que sa tenue.

« .Mauvaise nouvelle, m"a-t-il dit en se

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plantant devant mon lit.... On rappelle à F'aris tous les gardes forestiers pour les incorporer dans la douane.... Nous partons tout à l'heure. »

11 avait l'air cmu en me parlant ainsi, ce brave père Guillard. .Moi-même, j'étais trou blé par l'annonce subite de ce départ. Je me suis habillé à la hâte, et nous sommes descendus. Le g-arde général était en bas, sur la route, avec une vingtaine de forestiers et de cantonniers, tout le personnel du bois; puis des femmes, des enfants, des chiens d'arrêt, et deux grosses charrettes chargées de meubles, de cages à lapins, de poulets attachés par les pattes. La mère Guillard allait et venait dans sa maison ouverte, cherchant ce qu'elle devait laisser ou emporter, car les voitures étaient pleines et les premiers embarqués avaient pris toute la place. Il fallait voir les perplexités de la pauvre ménagère, courant d'un meuble à l'autre, traînant une grosse commode jusqu'à la porte, et la laissant là. oubliant les choses les plus utiles pour s'encombrer d'objets sans valeur, mais qui étaient des souvenirs

pour elle : la vieille pendule avec son globe, des portraits incroyables, une trompe de chasse, une quenouille, et tout cela plein de poussière, cette bonne poussière des reliques de famille, dont chaque grain parle de jeunesse et de beaux jours passés.

a J'espère bien que vous n'allez pas rester ici, monsieur Robert, m"a crié la bonne femme en traversant l'enclos.... On vous mettra sur une charrette. »

Et, pour achever de me convaincre :

« D'abord, si vous restez, qui vous fera votre cuisme ? »

Au fond, ces braves gens étaient un peu honteux de m'abandonner. Ce départ, quoique involontaire, leur semblait une trahison. J'ai essayé de les rassurer sur mon compte, en me rassurant, moi aussi, par la même occasion. Après tout, qui sait? Les Prussiens ne viendront peut-être pas jusquelà. Dailleurs, l'Ermitage, perdu dans la forêt, n'était pas sur le passage des troupes. Il n'y avait donc pas le moindre danger. Quelques jours de solitude, mais cela ne m'effrayait pas.

36 Robert Ilclmont

Me voyant si bien décidé, le g-arde m"a serré la main.

« lionne chance, monsieur Robert!... La femme va vous laisser notre clef.... \'ous trouverez du vin et des pommes de terre â la cave. Prenez ce que vous voudrez. Nous compterons au retour.... Et maintenant, la mère, en route! Les camarades s'impatientent.... Surtout, tu sais ce que je t"ai dit, tâche de ne pas pleurer. »

Elle en avait pourtant bien envie. En donnant le dernier tour de clef, sa main tremblait. Elle serrait les lèvres.... A ce moment, un ///.' h.in! formidable a fait retentir TErmitage. Le g-arde et sa femme se sont regardés, consternés :

« C'est Colaquet.... Qu'est-ce qu'on va en faire? »

Ce malheureux Colaquet, qu'ils avaient oublié dans le trouble du départ, était leur âne, un joli petit âne g-ris, à l'œil ouvert et naïf.

Piqué au museau, quelques jours auparavant, par une vipère, on l'avait mis au vert dans un petit champ de regain; et mainte-

Robert Ifelmonl

nant, il était là, à regarder partir ses maîtres, appuyant contre la haie sa tête enflée, qui le faisait ressembler à une béte de l'Apocalypse.

Comment l'emmener? Il serait mort pendant la route, et pourtant le vétérinaire avait bien promis de le sauver. Le sort de ce pauvre animal, un peu semblable au mien, m'a touché.

J'ai promis de veiller sur Colaquet, de le rentrer tous les soirs à Técurie. Alors les bonnes g-ens m'ont dit merci, et l'on s'est séparé.

Triste départ! Les charrettes, lourdes, surchargées, suivaient lentement le grand chemin de la forêt, en faisant crier les cailloux.

A côté couraient les enfants, excités par l'imprévu du voyage. Les hommes, à la file, longeaient la lisière du bois, le fusil sur l'épaule, tous d'anciens soldats, aguerris et disciplinés. Derrière eux, s'écartant à peine pour écouter le vol d'une poule faisane ou flairer le passage d'un lapin, les chiens s'en allaient, inquiets, la

tête b?.sse. Les animaux domestiques n'aimcMit pas à être dépaysés, et ceux-là suivaient, à la piste des charrettes, le log-is devenu ambulant. La mère Guillard venait la dernière, tenant à la main la grande cage

de sa pie, et, de temps en temps, elle se retournait.

Je les ai regardés, assis sur la borne, près du grand portail, jusqu'au moment où tout le convoi a disparu dans ce res-

seirement des chemins qui s'éloignent.

J'ai vu luire le dernier fusil, j'ai entendu

grincer le dernier essieu. Puis la pous-

sière des grandes routes les a pris tous dans un tourbillon.... C'est fini! j'étais seul. Cette idée m'a laissé un malaise inexprimable....

Me voyant si bien décidé, le parde m'a serré la main.

7, H, g septembre.

C'est une existence nouvelle, qui ne serait pas sans charme, si elle n'était troublée par une angoisse, une inquiétude, une attente singulière, qui suspend la pensée, rend tout travail artistique impossible. Je ne peux me prendre qu'à des occupations bêtes, à ces détails de la vie matérielle, dont j"ai toujours

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eu riiorreur, et auxquels il faut bien que je me résii?nc. maintenant que je suis mon propre domestique. Dois-jc l'avoucrr ces niaiseries ne m'ennuient pas trop. Je comprends les solitaires qui s'amusent à sculpter des racines, à tresser des paniers. Les travaux manuels sont de bons régailateurs pour les existences encombrées de loisir et de liberté. Donc, tous les matins, je commence par faire une visite au poulailler, et, quand je sens la tiédeur d'un œuf sous la paille, je suis heureux. Ensuite, à petits pas, en m'appuyant sur un bâton, je tourne autour du jardin, je cueille les fruits murs, et dans les g-randes rames sèches, brûlées du soleil, je récolte les haricots, dont les cosses s'ouvrent tout à coup et s'égrènent entre mes doigts. On rirait de me voir assis devant ma porte, taillant le pain de ma soupe ou lavant ma salade à granJe eau. J'éprouve à toutes ces choses un bien-être un peu enfantin, mais la convalescence n'est-elle pas elle-même une enfance, un recommencement de vivre?

Pour éviter les montées et les descentes dans rescal:er aux marches cassées, irrégu-

Hères, jai fait mon lit dans la salle du rezde-chaussée. Cette pièce-là me sert de salon, de chambre, de cuisine. Par ces temps fort doux, la porte reste grande ouverte tout le jour sur le jardin. J'entends le bruit des poules, toujours occupées et bavardes, les petites pattes sur le sable, la paille remuée. A côté, dans le clos du garde, je vois le pauvre Colaquet étendu, secouant ses mouches, et, avec sa paresse de malade, allongeant sa langue devant lui sur le pré tout violet des mille grappes de la luzerne. Le soir venu, il s'approche péniblement de la clôture qui nous sépare. Moi-même, je me traîne jusque-là. Je lave sa plaie, je renouvelle son eau, je lui jette une couverture sur le dos pour la nuit, et il me remercie en remuant ses longues oreilles.

Ce qui me coûte, dans 1 état de souffrance où je suis encore, c'est d'aller chercher de l'eau à l'ancien puits du couvent, tout au bout de l'enclos.

Quand j'arrive, je suis obligé de m'asseoir un moment au bord de la margelle fendue, mangée d'herbes folles. Les ornements en

fer forg-é, d"une courbe ancienne et élég-ante, ont lair, sous la rouille qui les ternit, de tiges grimpantes, dépouillées par l'automne. Cette mélancolie est bien en rapport avec le grand silence de TErmitage et cette atmosphère d'abandon qui m'entoure.... Le seau est lourd. En revenant, je m'arrête deux ou trois fois. 11 y a là-bas, au fond, une vieille porte que le vent fait battre. Le bruit de mes pas résonne et me gêne....

O solitude!...

Le seau est lourd. En revenant, je m'arrête deux ou trois fois....

, Mjtw.'

10 septembre.

.... Je venais de déjeuner sur la pelouse. Un excellent déjeuner, ma foi! Des œufs frais, des raisins cueillis à ma belle vigne rouge. J'étais là, sans penser, entouré de lumière, de chaleur, de silence, très occupé à regarder la fumée de ma pipe et mes assiettes peintes, où quelque guêpe s'acharnait

5o Robert Ilelmont

aux grappes vides. Autour de moi, je sentais le même recueillement, le même endormement de toutes choses, dans cette claire journée d'automne, sous un ciel d'un bleu profond et pur, encore plus beau que les ciels d'été, souvent voilés et pâlis par des brumes chaudes.... Tout à coup une détonation formidable, très voisine, a ébranlé la maison, secoué les vitres, le feuillage, et fait sortir de partout des vols éperdus, des cris, des effarements, une galopade!... Cette fois, ce n'était pas le pont de Corbeil, mais le nôtre, notre joli pont de Champrosay, qui venait de sauter. Cela voulait dire : « Les Prussiens sont là! » Aussitôt mon cœur s'est serré, un voile a passé sur le soleil. Puis cette idée m'est venue, que demain, ce soir peut-être, les chemins du bois seraient envahis, tout noirs de ces cancrelats, que j'allais être obligé de me terrer, de ne plus sortir. Et j'ai voulu revoir une fois encore ma chère forêt, dont je suis privé depuis deux mois. Les allées étaient admirables, élargies, dégagées des grandes herbes de l'été, ouvertes d'en haut par leurs rameaux éclaircis sur une

longue ligne lumineuse. Aux ronds-points inondés de soleil, des bruyères roses un peu passées fleurissaient en bouquets, et, dans les fourrés, parmi les troncs noirs, comme une petite forêt sous la grande, les fougères

montraient leurs arbres microscopiques, aux feuillages bizarres. Et quel silence! Ordinairement mille bruits vagues nous arrivent du lointain : les trains en marche qui marquent la ligne d'horizon, les pioches des

Robert Ile! m ont

carriers, des essieux de cliarrettes tournant lentement aux ornières, les coups de sifflet déchirants de la chaîne. Aujourd'hui, rien. Pas mê'me ce murmure perpétuel, qui est comme la respiration des forêts endormies, ces soulèvements de feuilles, ces crépitements d'insectes, ces jolis frrrt! d'éventail déployé que font les oiseaux sous le feuilla<>e.... Il semblait que la détonation de tout à l'heure eût stupéfié la nature.

Un peu las, je m'étais assis sous un gros chêne, quand j'ai entendu un froissement de branches. Enfin!... Je m'attendais à voir un lièvre ou un chevreuil détaler sur le chemin; mais, le feuillage écarté, un grand diable tout habillé de noir, avec un fusil sur l'épaule, un revolver à la ceinture, et la tête couverte d'un immense chapeau tyrolien, a bondi à dix pas de moi. J'ai eu peur. Je croyais avoir affaire à quelque tirailleur bavarois ou saxon. C'était un franc-tireur parisien. Il y en avait une vingtaine dans la forêt en ce moment, reculant jour par jour devant les Prussiens, s'embusquant pour surveiller leur marche et

démonter de temps en temps un uhlan de Favant-g-arde. Pendant que cet homme me parlait, ses camarades, sortis du fourré, sont

venus nous rejoindre. Presque tous d'anciens soldats, ouvriers dans les faubourgs de Paris. Je les ai emmenés à TErmitag-e, et leur

Robert Ilelmont

ai fait vider quelques bouteilles. Ils m'ont appris que la division du prince de Saxe était arrivée à Montereau, juste à une étape d'ici. J'ai su aussi par eux les travaux de défense commencés autour de Paris. Torg-anisation des troupes; et de les entendre parler avec cette tranquillité, cette confiance, et surtout l'accent parisien, cela ma réchauffé le cœur. Ah! les braves gens! si j'avais pu m'en aller avec eux, me coiffer de leur chapeau ridicule, et combattre dans leurs rangs, sous les murs de la bonne ville!... Mais, hélas! rien que pour avoir fait ving-t pas dans la forêt, ma jambe est enflée et je souffre. C'est égal! j "étais ému en me séparant d'eux. Voilà les derniers Français que je verrai peut-être de longtemps....

Ils sont partis au jour tombant, égayés par ma piquette. Je leur ai donné une poule, mais ils m'en ont emporté quatre....

C'était un l'ranc-tireur parisien.

Rien.

11 septembre..

12 septembre.

Rien encore. Pourquoi) Qu'est-ce qui se passe? Auraient-ils été oblig-és de reculer? Cette attente est vraiment insupportable.

!3 septembre....

Je n"ai plus de pain que pour deux jours. Je me suis aperçu de cela ce matin en ou-

vrant le bahut où la mère Guillard mettait ma provision de la semaine, six grands pains farineux et dorés qu'elle retirait pour moi du four chaque dimanche. Comment vais-je faire? J'ai bien un four, une huche, mais pas la moindre farine. Peut-être en trouverai-je à la ferme de Champrosay, si Goudeloup est resté, comme il en avait l'intention. Mais le moyen d'aller jusque-là, dans l'état de faiblesse où je suis! Assis devant ma porte sur le banc du jardin, je faisais d'assez tristes réflexions, quand j'ai entendu g-aloper près de moi, dans le champ du garde. C'était Colaquet. Colaquet si indolent d'ordinaire, qui gambadait autour du clos, levant de petites touffes d'herbe sous ses sabots, et se roulant les quatre fers en l'air, avec un contentement, une joie de vivre! A mon appel, il est venu en deux bonds poser sur le treillage sa tête désenflée et naturelle; et l'agitation de ses longues oreilles, dont je commence à comprendre le langage, me disait le bonheur qu'il avait de se sentir libre, déprisonné de sa souffrance et de son infirmité. Heureux Colaquet. le voilà guéri avant nitji ! Et tandis que je le regardais d'un

Robert Helmonl

œil d'envie, je me suis souvenu qu'il y avait là-bas. sous le hang-ar, une vieille carriole dont le père Guillard se servait autrefois, les jours de fête, pour promener des Parisiens en partie dans la forêt. Si j'attelais Colaquet. nous pourrions aller chercher de la farine...

iMe voilà fouillant dans le hang-ar. Parmi des pioches rouillées, des râteaux à foin, des herses hors d'usage, j'ai fini par découvrir un char à bancs vermoulu, délaissé, désœuvré, les deux bras à terre. Avec quelques bouts de corde, des clous, je l'ai remis à peu

Robert Ilclmont

près en état. Cela m'a pris jusqu'au soir; mais quel bon travail! J étais enchanté de chercher dans ces vieux clous, ces chevilles usées. Une fois ou deux je me suis surpris à siffler en travaillant. C'est beau, quand on attend les Prussiens.... Maintenant, tout est prêt, la charrette, l'attelag-e. Demain matin, s'il n'y a rien de nouveau, en route pour Champrosay !

i-l septembre

Je me suis juré de tenir un journal très fidèle de l'étrange et terrible existence où je m'engage; si j'ai beaucoup de journées aussi agitées, aussi dramatiques que celle-ci, je n'iraijamaisjusqu'au bout. Ma main tremble, ma tète est en feu. Essayons toujours....

En partant, tout allait bien. Le temps

62 Robert Helmonl

était superbe. J'avais mis une botte de foin dans la charrette, et, quoiqu'il eiit les paupières encore gonflées de sa piqûre, Colaquet nmis menait assez droit; il avait fait cette route tant de fois pour porter des paquets de lin.a-e à la rivière! Malg-ré quelques petits cahots, je trouvais la promenade charmante. Pas un bruit suspect. Pas le moindre casque à pointe, ni de fusil luisant au soleil. Seulement, en arrivant dansChamprosay, ce grand silence qui m'avait si fort impressionné, à travers bois, me parut plus frappant encore. Les petites maisons de paysans étaient méconnaissables : le toit sans pigeons, le seuil fermé, les cours silencieuses. Au-dessus, le clocher de la petite église se dressait en vigie, muet, avec un cadran sans heure. Plus loin, toutes ces \illas qui bordent le chemin, prolongeant Ijurs parcs jusque dans la forêt, étaient fermées strictement aussi. Pourtant leur parure d'été continuait à fleurir; et sous l'enfoncement des charmilles, les allées, blondes de sable chaud, avaient à peine quelques feuilles mortes. Rien ne donnait

mieux l'idée du départ forcé, de la fuite, que ces maisons désertes et parées derrière leurs hautes grilles. On y sentait encore comme un frémissement, une chaleur de vie, et par moments, au tournant des allées', j'avais des visions de chapeaux de paille, d'ombrelles tendues, de chèvres à l'attache au milieu des pelouses, à la place accoutumée.

Ce qui semblait bien mort, par exemple, c'était la route, cette grande route deCorbeil que j'avais laissée si vivante, avec son va-etvient continuel de charrettes, de diligences, les voitures des maraîchers, basses-cours ambulantes pleines de caquets et de piaillements, les équipag-es emportés dans le coup de vent deleurvitesse où flottent par les temps les plus calmes les voiles et les rubans, et ces hautes charretées d'herbage, chargées de faux et de fourches, promenant une grande ombre en travers du chemin. Mainteant rien. Personne. Dans les ornières comblées, la poussière avait l'aspect tranquille d'une tombée de neige, et les deux roues de ma carriole glissaient sans le moindre bruit. La ferme.

Robert Hclmont

qui est aa bout du pays, m'apparut de loin, close et muette du pied de ses murs à la plus haute tuiledc ses grands toits sans jour.

Est-ce que Goudeloup serait parti , lui aussi?... Me voici devant le portail. Je frappe, j'appelle. Une fenêtre s'entr'ouvre au-dessus de la laiterie, 'et je vois paraître

Robert Ilelmont

la tête fruste, un peu sauvage, du fermier, sa barbe en broussaille, ses petits yeux ronds et méfiants embusqués derrière de gros sourcils.

« Ah! c'est vous, monsieur Robert.... Attendez, je descends. »

Nous entrons ensemble dans la petite salle du bas où les charretiers, les moissonneurs, les batteurs en grange viennent d'ordinaire toucher leur paye à la fin de la journée. Dans un coin, j'aperçois deux fusils tout armés.

« Vous voyez, me dit Goudeloup, je les attends.... S'ils me laissent tranquille, je ne

66 Robert Hclmont

bou^i-erai pas.... Mais s'ils ont le malheur de touchera la ferme..., g-arc! »

Nous causions à voix basse, comme si Ton était en pays ennemi. Il m'a cédé quelques pains, un sac de farine; puis, le tout charg-é sur ma charrette, nous nous sommes séparés en nous promettant bien de nous revoir.... Pauvre homme!

Avant de rentrer, n'apercevant toujours pas de Prussien, j'ai eu la curiosité de descendre le petit chemin qui conduit à la Seine, en long-eanl les murs de la ferme. Une fantaisie de peintre. Le fleuve est l'ame du paysag-e. C'est lui surtout qui le fait vivre avec ses vagues sans cesse en mouvement, tout ce qui passe en un jour, et cet élargissement de la nature par le reflet, les rives doubles, les soleils couchants profonds comme des abîmes en feu. Cette fois, l'eau réfléchissait bien la mélancolie environnante. Ce pont abattu, les piles écroulées s'entassant des deux côtés en monceaux de pierres blanches, les cordages de fer trempant dans l'eau, tout cela faisait sur l'horizon comme une grande déchirure qui parlait

Robert Helmonl

d'invasion. Plus de bateaux, plus de trains de bois. La rivière redevenue sauvage, sillonnée de libres courants, de tourbillons, de remous autour des débris du pont, et charriant seulement des paquets d'herbes, de racmes, où les berg-eronnettes fatiguées de voler s'abandonnaient au fil de l'eau. Sur les pentes de chaque rive, des blés encore debout, des carrés de vigne, des champs fraîchement coupés où les hautes meules s'entouraient dombre; toute une récolte perdue, à l'abandon....

J'étais là depuis un moment à regarder ce grand désastre, quand j'ai entendu deux coups de feu, suivisde cris, de hurlements. Cela semblait venir de la ferme. Vite, allons voir. A mesure que j'approche, les cris redoublent :

« Au secours!... A moi!... »

Je reconnais la voix du fermier au milieu d'autres voix irritées, d'un jargon effroyable. Je fouette Colaquet, mais la côte est rude, et Colaquet n'avance pas. On dirait qu'il a peur. Il couche les oreilles, se serre contre les murs. Avec cela, le chemin tourne, et je

68 Robert Ile l mont

ne peux pas voir ce qui se passe là-haut, sur la grand'routc. Tout à coup, par une brèche que réboulcment du pont voisin semble avoir faite exprès pour moi dans la muraille, tout rintcrieur de la ferme m'apparaît : la cour, leshang-ars,dcs hommes, des chevaux, des casques, de grandes lances, des sacs de farine éventrés, un cavalier démonté, étendu de tout son long devant le puits dans une mare de sang, et le malheureux Goudeloup, blême, effaré, hideux, hurlant et se débattant entre deux uhlans gigantesques, qui lui ont noué une corde autour du cou et sont en tram de le hisser à la poulie de son grenier à foin. Impossible de dire ce qui s'est passé en moi. Un sentiment d'indignation, de pitié, de révolte, de colère.. ..J'oublie que je suis blessé, que je n'ai pas d'armes. Je prends mon élan pour franchir la brèche, me ruer sur ces misérables.... Mais le pied me manque.... J'entends comme un craquement de bois sec dans ma jambe, suivi d'une douleur horrible. Je vois tout tourner : la cour, les hangars, la poulie ...

... Je me suis retrouvé devant la porte de

l'Ermitage,' étendu sur le foin de ma charrette. Le soleil se couchait, le bois était toujours paisible. Colaquet broutait tranquillement de l'herbe aux fentes de notre mur

Comment suis-je venu làr Comment ai je pu éviter les uhlans, dont la grand'route était pleine? A moins que Colaquet ait eu l'idée de prendre a travers champs et de g-agncr la

Robert Ildmont

forêt par le chemin des carrières?... Le fait est que le brave animal levait la tête très fièrement, et remuait ses oreilles de l'air de me dire : « Je t'en ai tiré d'une belle!... » Je souffrais beaucoup. Pour descendre de charrette, dételer, rentrer chez moi, il m'a fallu un vrai courag-c. Je croyais m'être cassé la jambe une seconde fois. Pourtant, après une heure d2 repos, j'ai pu me lever, mang-cr un peu, écrire ces quelques pages. La douleur n'est déjà plus aussi vive : rien qu'une grande Lissitude.... C'est ég-al! je crois que cette nuit je ne dormirai g-uère. Je sais qu'ils rôdent, qu'ils sont là, et je les ai vus à l'œuvre.... Oh! ce malheureux paysan, assassiné dans la cour de sa ferme, se traînant, s'accrochant aux murs!...

■o/iori2Ç?:'ï-

:o septembre.

Aux quatre coins de l'horizon, dans ce lointain des routes que le vent prend tout à coup en passant pour me l'apporter aux oreilles, c'est un roulement confus, continuel, un bruit de flot, lourd et monotone, qui enveloppe toute la forêt et s'écoule lentement vers Paris pour s'arrêter là-bas où finissent

Rubcrt Ilclmont

les grands chemins à la zone immense de rmvestissement. Jusqu'à présent l'inondation m'a épargné; et je suis là. dans mon Ermitage, anxieux, blotti, écoutant le flot qui monte, comme un naufragé sur une roche entourée d'eau.

Heureusement pour moi, si le pays est envahi, il n'est pas encore régulièrement occupé. Les troupes passent et ne séjournent pas. Pourtant deux ou trois fois déjà j'ai entendu, la nuit, des patrouilles à cheval longer les murs de l'Ermitage. Aux approches de la chasse, les gendarmes forestiers passaicntainsi quelquefois, s'arrêtant un moment sous le portail pour jeter à la petite maison du g-arde un bonsoir retentissant. Les chiens aboyaient, se pressaient au chenil en soufflant. Puis une porte s'ouvrait, et le père Guillard apportait sur la route un grand pot de vin mousseux où trempait un fil de lune et qu'on vidait sans quitter Tétrier. Quelle différence avec ces patrouilles fantômes dont l'approche me fait battre le cœur ! Cela passe silencieusement. De temps en temps un cliquetis de sabre, un ébrouement de cheval.

quelques paroles à voix basse dans une langue dure et barbare qui écorche la brume. En voilà assez pour me tenir éveillé toute la nuit.

Le jour, des clairons aigres, criards, m'arrivent par bouffées dans le petit jardin, avec

des batteries de tambours, sourds et fêlés marquant lourdement le pas sur un rythme sautillant et baroque qui semble promener une danse de cannibales. Et c'est au son de ces tambours sauvages que toutes les races du Nord, les Goth:;, les \''sig>:.th-.i, iis Ostrogoths, défilent sur nos belles routes de rile-de-Frarice, où cet automne superbe leur

74 Robert Ilelmont

donne réblouissement d"un soleil inconnu et d'un ciel incomparable.... Moi, pendant ce temps, je fais ma vie aussi ignorée que pos. siblc. je n'allume plus la cheminée, pour supprimer la fumée qui rend le toit visible et vivant. Je ne sors plus, même dans Tenclos. Je suis sûr qu'il y a des herbes en travers de ma porte et que la forêt envahissante me barricade déjà. EnHn. par mesure de sûreté, j'ai tué mon coq. C'a été un dur sacrifice. J'aimais ce réveil brusque du petit jour, cet appel à la vie, au travail, que le coq lance à tout l'horizon, dressé droit sur ses ergots de bataille, avec un grand secouement d'ailes. .Mais les Prussiens auraient pu l'entendre.... Maintenant je n'ai plus dans ma basse-cour que trois ou quatre poules silencieuses et tranquilles et quelques lapins qui ne risquent pas de me trahir.

Le père Guillard apportait sur la rou e un grand pot de vin nouveau.

21, 22, :3 septembre.

... J'écris ceci, la nuit, ;i la lueur d'un petit feu de mottes sèches, une espèce de brasero allumé dans un coin de la salle sur le carreau. Je n'ai plus ni huile ni bougies. II pleut. J'entends tout autour de l'Ermitage Teiu ruisseler sur deux lieues de feuilles. Le vent souffle. J'ai mon revolver

78 Robert Ilelmont

tout armé près de moi, un fusil de chasse charijé à chevrotines, et j'attends que les bandits reviennent, car ils sont venus.

J"ai eu leur première visite il y a trois jours, dans l'après-midi du 21. Des pas lourds sur les pavés du cloître m'ont fait entr'ouvrir ma lucarne, et j'ai vu cinq ou six grands diables en bérets, mines rougeaudes, figures basses et féroces, comme celles des assassins de Goudeloup. Ils parlaient à demi-voix, s'avançaient timidement, aussi l?.ches que pillards. Je n'aurais eu qu'à tirer sur eux pour les mettre en fuite; mais l'éveil une fois donné, ils seraient revenus plus nombreux. J'-v attendu. Grâce à l'aspect sauvag-e de la maison, au.v vii,nes, aux lierres qui la ferment comme une ruine, les bandits ont passé sans s'arrêter. Pourtant l'un d'eux, le dernier, s'est penché une minute à la ser rurc. Debout, derrière ma porte, le revolver au poing-, j'entendais sa respiration tout en retenant la mienne. Peut-être avait-il vu la lumière de mon feu déjà en cendres et presque éteint. Le fait est que le misérable ne s'en allait pas et commençait à fourrager

ma serrure avec sa baïonnette. Heureusement ses camarades Font appelé :

« Hartmann ! . . . Hartmann ! . . . »

Alors il est aile les rejoindre et j'ai pu regarder dans le clos par la lucarne.

Ils venaient d'enfoncer la porte du garde. Pauvre mère Guillard ! c'était bien la peine de me confier sa clef.... Bientôt après, des hurlements de joie mannonçaient la découverte de la cave. Pour boire plus à leur aise,

Robert Ilclmont

ils onl amené une barrique de vin dans le clos, et Tout hissée sur un large banc de pierre. La barrique défoncée, ils se sont mis à boire dans leurs bérets, dans leurs mains, criant, se bousculant. Les têtes penchées disparaissaient dans le tonneau, en sortaient barbouillées de lie, et d'autres prenaient leur place avidement. Ce petit vin nouveau, l'ail de raisins noirs, serrés et aiprres, a eu vite g-risé tous ces buveurs de bijre. Les uns chantaient, dansaient autour de la barrique. D'autres étaient rentrés chez le garde, et comme il n'y avait rien là qui pût les tenter, pour satisfaire leur désir de pillage ils jetaient les meubles par la fenêtre, faisaient du feu avec une armoire de noyer, dont les ais secs et rong-és de vieillesse s'allumaient comme une botte de paille. A la fin ils sont partis, ivres, sous la pluie battante. Devant le portail, il y a eu une querelle. J'ai vu luire des baïonnettes, un homme rouler lourdement dans la boue et se relever tout sanglant, l'uniforme souillé de la terre jaune des carrières. Et dire que la France est à la merci de ces brutes!...

Le lendemain ils sont revenus, toujours les mêmes. J'ai compris par là qu'ils n'avaient pas ébruité leur aubaine, et je me suis un

peu rassuré. Cependant me voilà tout à fait prisonnier. Je n'ose plus boug-er de la g-rande salle. Tout près, dans un petit serre-bois, j'ai remisé Colaquet, dont les g-alopades au-

Robert Ilclmonl

raient pu me dénoncer. Le pauvre animal prend assez bien sa captivité, dort une partie du jour, et se secoue par moments tout entier, surpris de ne plus sentir lair frais autour de lui.... Au jour tombant, les Prussiens sont partis, plus ivres que la veille.

Aujourd'hui, je n'ai vu personne. Pourtant la barrique n"est pas encore vide. Je les attends.

..fe^î)^^**^^^^

sr-

i><im:

24 septembre.

.... Ce matin, canonnade furieuse. On se bat sous Paris. Le siège est commencé. Cela m'a causé une impression de douleur, de colère, impossible à rendre. Ils tirent sur Paris, les misérables ! C'est l'intelligence du monde entier qu'ils visent. Oh! pourquoi ne suis-je pas là-bas avec les autres?...

Robert Ilelmont

Du coup toutes mes transes de la veille

ont disparu. J"ai eu honte de ma vie de taupe.

Moi qui depuis huit jours ne buvais que de l'eau de citerne, je suis allé exprès remplir ma cruche au puitsdu cloître. Je ne sais pourquoi, il me semblait bon de courir quelque dang-er.

En passant, j'ai reg'ardé chez les Guillard. et ma colère s"est encore excitée devant ce petit log-is de pauvre mis à néant, les meubles détruits, brilles, les vitres cassées. J"ai

pensé à ce qu'ils feraient de Paris s'ils y

entraient....

Je venais de fermer ma porte quand j'ai

entendu marcher dans le clos. C'était un de

mes gueux de l'autre jour, celui-là même qui a si longtemps fourrag-é ma serrure. Il a regardé s"il restait encore du vin dans le tonneau, puis, sa g-ourde remplie, il s'est mis à boire, vautré tout de son long- sur le banc de pierre, la tête appuyée sur ses coudes. En buvant, il chantait. Sa voix jeune, vibrante, emplissait le cloître d'un refrain où le mois de mai, — niein liel\ lieb Mai, — revenait toujours. Je l'avais juste en face de ma lucarne, à une bonne portée de revolver. Je suis resté longtemps à lereg-arder en me demandant s'il fallait le tuer. Du côté de Paris la canonnade grondait toujours et me secouait le cœur dtme terrible émotion.... Après tout, peut-être qu'en tuant celui-là j'en sauverais d'autres, des miens, de ceux qui tombent l:\-bas sur les remparts....

Je ne sais pas si mon regard invisible, toute cette haine qui s'en allait de moi à lui, n'a pas fini par le troubler, le mettre en éveil. Mais tout à coup U a levé la tête, une tête aux cheveux touffus, hérissés, des yeux d'albinos, des moustaches rousses où les dents riaient férocement. Il a regardé un instant

Robert Ilelmont

autour de lui avec nicliance; et, son ceinturon rajusté, sa gourde remplie, il est parti. Comme il passait près de ma lucarne, j'avais le doigt sur 'a détente. Eh bien! non. Je n'ai pas pu. Tuer pour tuer, aussi sûrement, presque sans danger, était air-dessus de mes forces. Ce n'est pas si-facile qu'on pense de supprimer une vie de sang-froid.

Une fois sorti de l'Erriiitage, échappé à cette vague impression de peur, le drôle a repris sa chanson de plus belle, et je l'ai entendu s'éloigner en jetant à tous les arbres du bois son ^ mein lieb, lict Mai....

Xi' p Chante, chante,

', mon garçon, tu as bien manqué ne

-plus le voir, ton

joli • mois de

mai....

Vautré de tout son long sur le banc de pierre.

O:tobre.

Quel jour? quelle date? Je n"cn sais plus rien. Tout est brouillé dans ma tête. Pourtant il me semble bien que nous pommes en octobre. Les journées, uniformes pour moi, sont de plus en plus courtes, le vent plus froid: et les grands arbres qui m"cntourent s'éclaircissent à chaque coup de vent. Du

Qo Robert Ilclmoni.

côté de Paris, la canonnade incessante fait à toute ma vie un acconipaprnemcnt lug-ubrc, une basse sourde et profonde confondue sans cesse avec ma pensée. Il faut croire que les Prussiens ont de la besogne par là-bas, car mes maraudeurs ne sont pas revenus. Je n'entends même plus ces long-s roulements de four£;-ons et de tambours qui sonnaient sur les routes autour du bois. Aussi j'ai refait du feu dans la salle, et je circule à travers Tenclos librement.

De jour en jour la vie matérielle devient plus difficile. Tout me manque, le pain, le vin, l'huile ù brûler. Il y a un mois, avec le soleil, la maison ouverte, le bien être de la chaleur, les privations étaient encore supportables; mais à présent c'est dur. Dans la basse-cour il ne me reste que deux poules toujours cachées sous les poutres à cause du vent de pluie qui souffle continuellement. Je fais des bourrées avec les branches des arbres fruitiers, qui cr.ssent et tombent, fra giles. les feuilles ne les prutcg-eant plus. Les pommiers ont des mousses dorées, les pruniers de longues lignes de trommes claires

sous l'ccorcc résineuse, et cela me donne de g-rands feux gais qui gardent un peu de soleil dans leur chaleur. J'ai aussi cueilli mes dernières pommes, toutes rouges du frisson des gelées, et je suis parvenu à foire un mauvais petit cidre, dont je me sers en guise de vin, Pour le pain, c'est plus difficile. Avec la farine du malheureux Goudeloup, j'ai essayé de pétrir de la pâte au fond d'un tiroir de bahut servant de huche; après quoi, sous la cendre, entre des briques chaudes, j'ai fabriqué, tant bien que mal, d'épaisses galettes dont la croûte est brûlée et l'intérieur à peine cuit. Elles m'ont rappelé ces rondelles de pâte que, tout enfant, je mettais entre les pincettes pour faire des petits pains gros comme des pastilles.

De temps en temps il m"arrive une aubaine. Ainsi l'autre jour, en furetant dans la maison du garde, j'ai trouvé sur la planche d'un placard moisi d"humidité quelques bouteilles d'eau de noix échappées au pillage; une autre fois un grand sac que j'ai ouvert avec des battements de cœur, croyant qu'il contenait des pommes de terre. J'ai été

Robert lîcUnont

bien saisi en tirant de là des becs de pies, des têtes de vipères, sèches et prises comme de la poussière, des queues d'écureuils en belle fourrure rousse, des queues de mulots minces comme une tresse de soie. Ce sont les petits profits des yardes forestiers ; on leur donne tant par tête ou par queue de bête malfaisante.

Aussi g-ardent-ils chez eux très relig-ieusement ces trophées de chasse, que l'administration leur achète tous les mois.

« Ça paye toujours le

tabac », comme disait le

brave Guillard.

Javoue qu'en ce moment

'^- je donnerais volontiers tout

cet ossuaire pour quelques

paquets de la régie. Je n'ai plus de tabac

que pour deux ou trois jours, et c'est là. en

vérité, la seule disette qui m'effraye. La forêt

Robert Helmonl

qô

est pour moi un garde-manger inépuisable. Quand ma basse-cour sera vide, je pourrai, avec des collets, prendre quelques-uns de ces beaux coqs-faisans qui viennent autour de l'Ermitage piquer des graines de sarrasin

enfouies dans la terre humide ; mais le tabac, le tabac...

Je lis un peu, j'ai même essayé de peindre. C'était lautre matin, par un beau soleil rouge, dans l'air opaque de brouillard. Il y avait sous le hangar un tas de pomm.cs qui

94 Rolerl Ilelmont

me tentaient avec leurs belles couleurs nuancées du vert tendre des feuilles nouvelles aux tons ardents des feuilles mortes. -Mais je nai pu travailler long-temps. Au bout d'un moment, le ciel était devenu noir. Il pleuvait à torrents. Et de grandes troupes d'oies sauvag-es, le vol battant, le cou tendu, passaient au-dessus de la maison, annonçant un hiver rude et la neige prochaine au duvet blanc tombé de leurs ailes....

Même moif

Aujourd'hui grande excursion à Champrosay. Rassuré par le silence des environs, j'ai attelé Colaquet de bonne heure, et nous sommes partis. A défaut de visage humain, j'avais besoin de voir des routes, des maisons.

Jai trouvé le pays aussi désert, aussi

Robert fiel moût

silcncicu:;, et bien plus lup'ubre que la dernière fois. Les l^russiens ii'(3nt fait que passer, mais partout ils ont laissé leur trace, l'ai cru voir un villai^-e crAlgérie après une pluie de sauterelles, quelque chose de nu, de dépouillé, de rongé, de criblé ; les logis ouverts, portes et fenêtres , jusqu'aux grilles lies chenils et aux claires- \oics des clapiers. Je suis entré dans quelques maisons.... Nos paysans sont un peu comme les Arabes.

On les voit aux champs, dans leurs cours, au seuil ; |! , ; de leurs portes, mais ils ■ ■. /■ " laissent pénétrer difficile- '■--' ment le Parisien chez eux.

Maintenant je pouvais fouiller jusqu'au fond toutes ces vies inconnues, tous ces logis abandonnés.

Les habitudes s'y voyaient encore, tracées au manteau des cheminées sombres de suie, pendues aux cordes des petites cours où

Robert Hclmont

sèchent des lessives, fixées aux murs par des clous vides, et dans la table de noyer

par des marques faites d'un couteau distrait, des entailles creusées d'une bouchée à l'autre. Tous ces intérieurs villag-eois se

qB Robert Ilelmont

ressemblaient. J'en ai visité un pourtant qui avait un luxe de plus que les autres : un salon, ou du moins quelque chose qui voulait être un salon. Dans une petite pièce carrelée, derrière la cuisine, on avait tendu un papier vert, mis des vitraux coloriés à la fenêtre, des chenets dorés, un guéridon, et un grand fauteuil couvert d'une perse usée. On sentait là toute l'ambition d'une vie de paysan. Sûrement, cet homme avait dû se dire : « Quand je serai vieux, que j'aurai bien trimé, bien sué, je me ferai bourgeois, j'aurai un salon, comme chez le maire, avec un bon fauteuil pour m'asseoir dessus. » Pauvre diable! on le lui a bien arrangé, son salon.

Je suis parti de Champrrsiy le cœur serré. La tristesse de ces maisons abandonnées m'avait saisi et pénétré comme le froid qui tombe des murs d'une cave. Aussi, pour rentrera l'Ermitage, j'ai fait, un long détour à travers bois. J'avais besoin d'air, de nature.

Malheureusement tout ce côté de la forêt a un aspect de sauvagerie et d'abandon qui n'est pas bien égayant non plus. D'anciennes

Robert Helmoni 99

carrières explorées ont mis là des encombrements de roches, un dispersement de cailloux, qui rendent le sol plus sec et stérile. Pas un brin d'herbe sur les chemins. Seuls des violiers, des ronces, des lierres, montent de ces grands trous béants, en s'accrochant de toutes leurs racines aux aspérités des pierres; et, dans cet enlacement de branches dépouillées, les carrières paraissent plus profondes. Nous allions depuis un moment à travers des roches. Tout à coup Colaquet sarrête et se met à remuer les oreilles avec terreur. Qu'est-ce qu'il y a? Je me penche, je reg-arde.... C'est le cadavre d'un soldat prussien qu'on avait jeté la tête en bas dans la carrière. J'avoue que j"ai frissonné. Sur la grande route, dans une plaine, ce cadavre m'aurait moins frappé. Où il y a tant de soldats et de fusils, la mort prévue semble errer tout le jour; mais ici. dans ce trou, à ce coin de bois, cela sentait l'assassinat, le mystère.... En reg-ardant bien, j'ai cru reconnaître mon maraudeur de l'autre jour, celui qui chantait le mois de mai de si bon cœur. Est-ce un paysan qui l'a tué? Mais

Robert Ilehnont

ce paysan. d"()ù vicndrait-ilr II n'y a plus personne à Champrosay, à Minville. aux Meillottes. Plutôt quelque querelle entre camarades, une de ces batailles d'ivrognes comme j"en ai vu une des fenêtres de l'Ermitage....

Je suis rentré très vite; et tout le soir j'ai songé que j'avais pour seul hôte, pour seul compagnon dans la forêt immense et triste, ce cadavre étendu sur le sable rouge des carrières....

Date inconnue....

Il pleut, il fait froid. Le ciel est noir. Je vais et viens tout seul dans TErmitag-e, faisant des lag-ots et du pain, pendant que la canonnade résonne incessamment, et, par un singulier phénomène, secoue le sol encore plus que l'air. Avec mes travaux de prisonnier, ma vie ég-oïste et silencieuse au milieu de ce terrible drame, je me fais l'effet d'une fourmi s'ag-itant tout au ras de terre, sourde aux bruits de l'humanité, trop g-rands pour sa petitesse, et qui l'entourent sans la trou-

Robert Hdmont

Mer. De temps en temps, pour me distraire, j'entreprends un voyag-e à Champrosay, sans craindre les Prussiens, qui ont décidément abandonné la route de Corbeil et descendent vers Paris par Mclun et Mlleneuve-Saint- Georg-es. Deux ou trois fois pourtant, le g-alop d"ua cheval m'a forcé à me réfugier dans quelque hang-ar. et jai vu passer l'estafette, rapide et pressée, traversant le pays seulement pour le relier au quartier général, prendre possession de la route, la marquer au fer des chevaux prussiens.

Ce village désert, aux maisons ouvertes, m'intéresse et me charme, comme une sorte de.Pompéi. je le parcours, je le fouille. Je m'amuse à reconstruire la vie de tous ces absents....

rii Priti!

Un autre jour.

... Il se passe autour de moi quelque chose d'extraordinaire. Je ne suis pas seul dans la forêt. Il y a évidemment quelqu'un de caché par ici, et quelqu'un qui tue. Aujourd'hui, dans le lavoir de Champrosay, j"ai trouvé un second cadavre. Un Saxon étendu, sa tête blonde hors de l'eau, couchée sur la

104 Robert llclmont

marpcllc humide. Du reste bien enfoui, jeté à l'oubli dans ce petit lavoir entouré de taillis, aussi sûrement que l'autre là-bas, dans les carrières de la foret. Par hasard, j'avais mené Colaquet jusque-là pour le fiiirc boire. L'apparition de ce grand corps immobile m'a saisi. Sans la mare de sang- qui inondait la pierre autour de sa tète et se mêlait dans l'eau aux derniers rayons d'un soleil de pourpre, on aurait pu croire qu'il dormait, tant ses traits étaient apaisés et tranquilles. J'ai remarqué souvent cela sur le visag-e des morts. Pendant une minute de grâce, ils ont quelque chose plus beau que la vie. une sérénité sans sourire, un sommeil sans souffle, un rajeunissement de tout l'être qui semble comme une halte entre les ag-itations de l'existence et les surprises de l'inconnu qui va s'ouvrir.

Pendant que je regardais ce malheureux, le soir tombait. Dans le crépuscule, clair sans éblouissement, une grande douceur descendait sur toutes choses. Les routes se prolongeaient, régulières et droites, déjà plus lumineuses que le ciel. Le bois s'éten-

lOD

dait en masses sombres, et au-dessous de moi un petit chemin de vignes s'éclairait

vag-uement d'un rayon de lune. Sur cette nature au repos après sa journée de fatigue,

lOÔ

sur les champs silencieux, la rivière muette, tout ce paysag-e calme entrant doucement dans la nuit, il y avait le même recueillement, le même agrandissement que sur ce visage de soldat envahi par la mort.

Ln autre jour.

.... Entre Champrosay et les Meillottes, au milieu d'un parc qui long-e la Seine, se trouve une belle maison Louis X\'. du temps du marquis d'Etiolles et ■ de madame de Pompadour. Deux charmilles droites et épaisses descendentjusqu'à la riviire. montrant, — l'été. — au bout des feuillages verts, inclinés, un miroir d'eau bleue confondu dans le bleu du ciel. Toute l'ombre des vieilles allées a l'air de s'échapper par ces deux trous de lumière. A l'entrée, près des grilles, un large fossé bordant les pe-

louses, un rond-foint de tilleuls moussus, des bornes ébréchées aux roues des voitures, disent Tancienneté de eette maison discrète. J"ai eu la fantaisie d'entrer là l'autre jour.

Par une allée tournante je suis arrivé tout de suite aux perrons. Les portes étaient ouvertes, les volets cassés. Dans les grands salons du rez-de-chaussée où des panneaux s'effaçaient tout le long- de la boiserie blanche, il ne restait plus un meuble. Rien que de la paille ; et sur la façade, parmi les sculptures des balcons, des traces toutes fraîches, des éraflures, marquaient la descente du mobilier par les croisées. La salle de billard était seule intacte. Les officiers prussiens sont comme les nôtres, ils aiment beaucoup jouer au billard. Seulement ces messieurs avaient tiré à la cible dans une glace pour s'amuser, et, avec ses raj'ures, ses cassureG éclaboussées, ses petits trous ronds, tout noirs dans la lumière, cette giace ressemblait à un lac gelé, sillonné par des patins aigus. Défoncées à coups de baïonnettes et de crosses, de hautes portes-fenêtres laissaient passer le vent qui roulait des feuilles

Robert Helmont log

mortes jusque sur les planchers. Dehors, il s'engouffrait sous la nef des charmilles, balançait une barque oubliée sur l'étang-, pleine de branches brisées, de feuilles de saule couleur d"or.

J'ai suivi les allées jusqu'au fond. Il y a là, dans un coin de terrasse, un pavillon en briques rouges qui se dresse au-dessus de la rivière. Comme il est enfoui dans les arbres, les Prussiens n'ont pas dû le voir. Pourtant la porte était entr'ouverte. J'ai trouvé à l'intérieur un petit salon tapissé d'une perse claire à feuillage qui semble continuer le jasmin de Virginie grimpant entre les persiennes. Un piano, de la musique dispersée, un livre oublié sur un pliant de bambou, à cette place qui regarde la Seine ; et sous le jour discret des persiennes fermées, élégant et sobre dans un cadre d'or, un portrait de femme. Femme ou jeune fille r On ne sait. Brune, grande, l'air ingénu, le sourire énigmatique, des yeux couleur de regard, de ces yeux de Paris changeant selon la flamme qui les éclaire. C'est le premier visage que j'aie vue depuis deux mois,

L't si vivant, si fier, si jeune dans sa gravité! L'impression que m'a faite ce portrait est sing-ulière.... Je rêvais des après-midi d'été qu'elle avait dû passer là chercliant la soli-

tude et la fraîcheur à ce coin de parc. Le livre, la musique, disaient une nature disting-uée : et il était resté dans le demi-jour de ce réduit comme un parfum de l'été fini, de la femme disparue, d'une g-râce réfug-iéc tout entière au sourire de ce portrait.

Qui est-elle? Où est-elle? Je ne lai jamais vue. Je ne la rencontrerai probablement

jamais. Et cependant, sans que je sache pourquoi, je me suis senti moins seul en la reg-ardant. J'ai lu le livre qu'elle lisait, tout

Robert Ilelmont

heureux d'y trouver des marques. Et depuis, je ne passe pas un jour sans y penser. Il me semble que si j'avais ce portrait ici, TErmitaixe serait moins triste; mais, pour compléter le charme du visage, il faudrait avoir aussi le jasmin grimpant du pavillon, les roseaux du bord de l'eau, et les petites plantes sauvages du fossé, dont la saveur amère me revient en écrivant ces lignes.

L'Impression que m'a lait ce portait est singulière.

Un soir, en rentrant.

.... Trouvé encore un Prussien mort. Celuilà était couché dans un fossé du bord de la route. C'est le troisième.... Et toujours la même blessure, une entaille effroyable à la nuque.... C'est comme une signature, toujours de la même main.

Mais qui?...

i5 novembre.

. . . Pour la première fois depuis longtemps, je puis mettre une date à mon journal, et me reconnaître un peu dans cet embrouillement de journées uniformes. Ma vie est toute chang-èe. L'Ermitage ne me paraît plus aussi muet, aussi triste; i! y a maintenant de longues causeries à voix

Robert Ilelmont

basse la nuil près des feux couverts dont nous emplissons la cheminée de la salle. Le Robinson de la foret de Sénart a trouvé son Vendredi, et voici dans quelles circonstances. Un soir de la semaine dernière, vers les huit ou neuf heures, pendant que j'étais en train de faire rôtir une belle poule faisane à un tournebroche de mon invention, j'entendis des coups de fusil du côté de Champrosay. C'était si extraordinaire, que je restai très attentif, tout prêt à éteindre mon feu, à faire disparaître cette petite lueur qui pouvait me trahir. Presque aussitôt des pas précipités, très lourds sur le crravier de la route, se rapprochèrent de FErmitage, suivis d'aboiements et de galops furieux. On avait l'impression d'un homme relancé, chassé à courre, avec des chevaux et des chiens acharnés sur ses talons. En frissonnant, gagné par cette terreur vivante que je sentais arriver vers moi. j'entr'ouvris ma fenêtre. Dans le clos plein de lune, un homme entrait à ce moment, courant vers la maison du garde avec une ceititude qui me frappa. Certainement il connaissait les

Robert Heîmont iiq

êtres. Au passag-e, je ne pus distinguer ses traits. Je vis seulement la blouse bleue d'un paysan, toute remontée dans l'agitation d'une course folle. Par une croisée défoncée, il sauta dans la maison des Guillard, et disparut dans la nuit du logis vide. Derrière lui un grand chien blanc arrivait à l'entrée du cloître. Dérouté une minute, il resta là à remuer la queue et à renifler, puis il se coucha de tout son long- devant le vieux portail, donnant de la voix pour attirer les chasseurs. Je savais que les Prussiens avaient souvent des chiens avec eux, et je m'attendais à voir paraître une patrouille de uhlans.... La vilaine bête! comme je l'aurais étrangiée volontiers, si elle avait été à portée de mon bras. Je voyais déjà l'Ermitage envahi, fouillé, ma retraite découverte, et j'en voulais à ce malheureux paysan d'être venu se réfugier tout près de moi, comme si la forêt n'avait pas été assez grande. Quel sentiment égoïste que la peur!...

Heureusement, les Prussiens n'étaient sans doute pas en nombre, et le ncir, l'inconnu de la forêt, les intimida. Je les enten-

Robert llelmont

dis rappeler leur chien, qui continuait devant la porte ses hurlements, ses petits cris de bête en arrêt . A la fin pourtant il se décida à partir, et le bruit de ses bonds à travers les branches, les feuilles mortes, se perdit au loin. Le silence qui suivit me g-laça. 11 y avait un homme là, en face de moi. Par l'ouverture ronde de ma lucarne, j'essayais de percer l'ombre d'un regard. La petite maison du garde était toujours morne et silencieuse, avec les - trous noirs de 'ses fenêtres sinistres sur la façade blanche. Je me tlgurais le malheureux blotti dans un coin, transi, peut-être blessé. AUais-je le laisser sans secours r... Mon hésitation ne fut pas long-uc.... Mais juste au moment où j'entr'ouvrais doucement ma porte, elle reçut du dehors une poussée violente, et quelqu'un se précipita dans la salle :

Dans le clos plein de lune, un homme entrait....

Robert Helmont \i2>

« N'aj^ez pas peur monsieur Robert, c'est moi.... C'est Goudeloup.... »

C'était le fermier de Champrosay, celui-là même que j'avais vu la corde au cou, prêt à être pendu dans la cour de sa ferme. A. la lueur du feu, je le reconnus tout de suite; pourtant il avait quelque chose de chang-é. Hâve, maigri, envahi par une barbe trop long-ue, son reg-ard aig-u. sa lèvre serrée, en faisaient un être bien différent du fermier aisé, heureux, que j'avais connu autrefois. Du coin de sa blouse, il essuyait du sang" sur ses mains.

« Yous êtes blessé, Goudeloup r »

11 eut un petit rire singulier:

« Non..., non.... C'en est un que je viens de saigner là-bas sur la route. Seulement cette fois je n'a' pas eu de chance. Il en est venu d'autres pendant que je travaillais.... C'est égal ! celui-là ne se relèvera pas. »

Et il ajouta, toujours avec son petit rire féroce qui découvrait ses dents espacées comme des dents de loup :

« Voilà le quinzième que je couche depuis deux mois.... J'espère que c'est joli pour un

Robert Heîmont

homme seul, cl qui n'a pas d"autre arme que ça. »

Il avait tiré de sa blouse un sécateur, un de ces grands ciseaux de jardinier qui ser- Tcnt à tailler les rosiers, les arbustes. J'eus un frisson d'horreur en regardant cet outil d'assassin au bout de cette main sanglante; mais j'étais muet depuis si longtemps, privé de toute communication avec un être humain, que, ce premier mouvement de répulsion vaincu, je fis asseoir ce malheureux à ma table. Alors, dans le bien-être de la petite salle, à la chaleur des bourrées, à l'odeur du faisan qui achevait de se dorer devant la flamme, sa figure de fauve sembla s'adoucir. Ses yeux habitués à l'ombre des longues nuits clignotèrent un peu, et d'une voix tranquille il me raconta son histoire.

« \'ous m'avez cru pendu, monsieur Ro

bert; eh ben! moi aussi j'ai cru que je l'étais.... Figurez-vous que lorsque les uhlans sent arrivés devant la ferme, j'avais d'abord

essayé de me défendre; mais ils ne m'ont pas même donné le temps de déchargrer mon second fusil. Pas plutôt le premier

126 Robert Ilelmont

coup parti, le portail était forcé, et j'avais trente de ces bandits sur le dos. Ils m "ont mis la corde du grenier au cou, et hissé!... Pendant une minute, tout étourdi de ne plus sentir la terre sous mes pieds, j'ai vu tourner autour de moi la ferme, les hangars, les chenils, ces grosses faces rouges qui riaient en me regardant, et vous-même que j'apercevais là-bas dans la brèche du mur, pâle comme un fantôme. Cela me faisait Teffet d'un rêve!... Voilà que tout à coup, en me débattant, je ne sais pas pourquoi l'idée m'est venue de faire le signe de détresse maçonnique, j'avais appris ça dans ma jeunesse, du temps que je faisais partie de la loge du Grand-Orient. Aussitôt mes bandits lâchent la corde, et je retrouve la terre sous mes pieds. C'était leur ofticier. — un gros à favoris noirs, — qui m'avait fait dépendre, rien que pour mon geste.

— \'ous êtes fraruynaçon, me dit-il tout bas en très bon français, je le suis aussi..., et je n"ai pas voulu laisser sans secours un Irère qui m'implorait.... P'ilcz vite et qu'on p.c vous revoie plus !... »

« Je suis sorti de chez moi, la tête basse, comme un mendiant. Seulement je ne suis pas allé bien loin, vous pensez. Caché dans les débris du pont, vivant de raves crues et de prunelles, j'ai assisté au pillage de mon bien; les greniers vidés, la poulie grinçant tout le jour pour descendre les sacs, le bois brûlé en pleine cour, de grands feux autour desquels on buvait mon vin, et mes meubles, mes troupeaux s'en allant pièce à pièce par les routes. Enfin, quand il n"est plus rien resté, chassant devant eux ma dernière vache à coups de fouet, ils sont partis en mettant le feu à la maison. Ce soir-là, lorsque j'ai eu fait le tour de ma ruine, lorsque j'ai calculé, en pensant aux enfants, que de toute ma vie je ne pourrais plus réunir un bien pareil, même en me tuant de travail, je suis devenu fou de rage. Le premier Prussien que j'ai rencontré sur la route, j"ai sauté dessus comme une bête sauvage, et je lui ai coupé le cou avec ça....

« A partir de ce moment, je n'ai plus eu que cette idée, faire la chasse aux Prussiens. J'ai tenu l'alfùt la nuit, le jour, m'attaquant

aux traînards, aux maraudeurs, aux estafettes, aux sentinelles. Tous ceux que je tue, je les porte dans les carrières, ou je les jette à Tcau. C'est cela surtout qui est pénible. Diiïéremment, doux comme des ag-neaux. On en fait autant dire ce qu'on veut.... Pourtant, celui de ce soir était plus solide que les autres: et puis, c'est ce satané chien qui a donné l'éveil. Aussi, maintenant, il va falloir se tenir tranquille un bout de temps ; et avec votre permission, monsieur Robert, je passerai quelques jours chez vous.... »

Tout en parlant, il avait repris sa physionomie sinistre et la fixité sing-ulière que ses terribles aiïùts ont donnée à son regard. Quel sinistre compag-non je vais avoir là!....

:o novembre...

Nous venons de passer une semaine terrible. Pendant huit jours, des patrouilles prussiennes n'ont cessé de parcourir la forêt dans tous les sens. Elles longeaient les murs de TErmitage, entraient même dans le clos; mais la petite maison du garde pillée et grande ouverte, les lierres, les ronces qui donnent à la mienne un aspect si délabré, nous ont sauvés. Mon compagnon et moi, nous sommes restés tout le temps enfermés, assourdissant nos pas dans la salle, nos

i3o Rotcrt Ilclmnnt

voix près du foyer, et ne faisant plus de feu que la nuit.

Si Ton nous avait découverts cette fois, c'était la mort. Aussi j'en voulais un peu à Goudeloup d'avoir fait de moi son complice, en venant se réfug-ier ici. Le paysan le comprenait, et, à plusieurs reprises, il m"a proposé de s'en aller chercher un abri ailleurs.

"'r ^^ Mais je n"ai jamais pu y

consentir. Pour me remercier de- mon hospitalité, il I - ^^ me rend une foule de petits services. Très empressé, très

^ adroit à tous les détails de

la vie pratique que j'ipnore, il m'a appris .à faire du pain mani^eable, du vrai cidre, de la bougie. C'est plaisir de le voir s'activer tout b jour, restreignant à l'espace étroit de rotre unique salle ses facultés de travail et d'ordre, qu'il élargissait autrefois à la gérance de sa vaste ferme et de ses cinquante arpents de terre. .Morne et silencieux du reste, immobile le soir pendant des heures, la tcte dans

loi

ses mains comme tous ces travailleurs acharnés en qui la vie physique surmenée endort

la vie morale , et je souris quelquefois en remarquant que, malgré les circonstances dramatiques où nous vivons, il a conservé

l'habitude des repas prolong-es et met le temps d'une halte entre chaque bouchée.

Tel qu'il est cet homme m'intéresse. C'est le paysan danstoutesaférocité native. Sa terre, son bien, lui tiennent autrement au cœur que la patrie, la famille. Il me dit avec naïveté les choses les plus monstrueuses. S'il en veut aux Prussiens, c'est seulement parce qu'ils ont brûlé sa ferme; et les laideurs de l'invasion ne l'émeuvent que lorsqu'il songe à sa moisson perdue, à ses champs restés déserts là-bas, sans labour ni semence.

novembre.

Aujourd'hui nous avons eu ensemble une longue conversation. Nous étions sous le hang-ar, assis en travers d'une échelle; et, malgré la froideur de Tair imprégné de pluie qui nous arrivait de la forêt avec des parfums de bois humide et le sol détrempé, nous éprouvions à respirer le plaisir de deux marmottes sortant de leur terrier.

Goudeloup fumait une pipe bizarre qu"il s'est faite d'une coquille de colimaçon, et il y mettait une exagération de bien-être et de

Robert Jlclmnnt

contentement qui n'était pas sans malice. Malgré ma grande envie de fumer, j'ai déjà refusé plusieurs fois de me servir de son tabac, sachant bien comment il se le procure, et m"attendant toujours à y voir des petites Hoches du drap bleu dont sont faits les uniformes prussiens. Comme il me surprenait la narine ouverte, humant cette bonne odeur de fumée qui me tentait, il m'a dit avec ce sourire matois des paysans qui plisse les yeux en amincissant la lèvre un peu mauvaisement :

« l']h bien! voyons, vous ne fumez donc point:....

MOI

Non, merci. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas de votre tabac.

GOUDELOLI'.

Parce que je suis allé le prendre dans leurs poches? Pourtant c'était mon droit. Ils m'ont assez volé pour que je les vole aussi : et ce n'est pas quelques poig-nées de mauvais tabac qui me payeront tout mon blé, toute mon avoine....

MOI

Avec cette différence que ces gens vous ont laissé la vie, tandis que vous....

GOUDELOUP.

Oui, c'est vrai, ils m'ont laissé la vie, mais ils m'ont brûlé ma ferme..., ma pauvre ferme! C'était moi qui l'avais fait bâtir.... Et mes troupeaux, et ma moisson : di.x arcs de récolte! Tout cela était assuré contre la grêle, l'incendie, le tonnerre; mais qui m'aurait dit que si près de Paris, avec tant d'impôts qu'on nous faisait payer pour avoir de bons soldats, il aurait fallu m'assurer contre les Prussiens? A présent je n'ai plus rien. Est-ce que ce n'est pas pire que la mort, des catastrophes pareilles?... Ah ! oui, ils m'ont laissé la vie, les misérables. Ils m'ont laissé la vie pour aller aux portes, tendre la main avec la femme et les enfants. Voyez-vous, quand je pense à ça, il me vient des colères rouges, des envies de sang, de....

MOI

Comment ! vous n'en avez donc pas assez tué?...

i36 Robert Helmont

GOLDELOUP.

Non, pas encore assez.... Je vais même vous avouer une chose, monsieur Robert.

\'ous êtes un bon g-arçon, vous m'avez bien accueilli, et ce n'est certes pas à dédaigner, du temps c]u'il fait, une clicminée comme la vôtre. Eh bien! tout de même il y a des moments où je m'ennuie chez vous. J'ai envie de me sauver, de recommencer mes affûts au bord du chemin. C'est si amusant d'attendre un de ces giieux-là au passage, de le guetter, de le suivre, de se dire : « Pas maintenant...» et puis hop! on saute dessus et on le couche.... Encore un qui ne mangera pas de mon blé !

MOI

\'ous que j'ai connu si doux, si tranquille, comment pouvez-vous parler de tout cela sans la moindre émotion?

GOL'DELOUP.

Faut croire qu'il y avait au fond de moi une mauvaise bête que la guerre a fait sortir.... Pourtant la première fois, je dois

lo-J

dire, ça m'a saisi. C'était ce soldat du train que j'ai rencontré le soir même de ma ruine. Je tapais de toutes mes forces sur l'uniforme, sans bien me rendre compte qu'il

i'Yilij,fij„"î|

y avait un homme dessous; puis, quand j'ai senti fléchir ce grand corps, ce sang-, cette chaleur vivante, qui m'inondait, alors j'ai eu peur. xMais, tout de suite, j'ai pensé aux

iS8 Robert Helmont

sacs de farine crevés, cvcntres dans ma cour, et je n"ai plus rien eu.

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