Robert Herrick
Il s'agira dans ce livre d'un poète secondaire, mais délicieux, et qui vécut à un curieux moment de l'histoire littéraire anglaise. Le recueil unique de Robert Herrick, les Hespérides^ fut publié en 1648. On y trouve un nombre considérable de pièces politiques, commémoratives, épigrammatiques, amoureuses, pastorales, féeriques, morales et religieuses, c'est-à-dire les aspects principaux du lyrisme anglais au XVIP siècle. On y découvre surtout une exquise personnalité, un artiste qui a dépeint avec une grâce originale la jeunesse, le printemps et les roses. Le volume de Herrick, qui apparaît en premier lieu comme le témoignage historique d'une époque intéressante et assez peu connue encore, comme l'œuvre la plus largement représentative de la poésie légère du temps de Charles I", manifeste d'autre part une individualité très marquée, un tempérament poétique exceptionnel, une anomalie en quelque sorte : l'esprit et la fantaisie d'Anacréon revivant, en plein dix-septième siècle, chez un ministre de l'église anglicane.
Cette étude est, tout d'abord, historique. Nous avons eu presque uniquement recours, pour reconstituer la biographie de notre auteur, à des documents originaux : pièces d'archives, mémoires et correspondances du temps. Nous a\ons vérifié les faits déjà connus. Nous avons entrepris au Record Office, sous l'experte et obligeante direction de Mr. Feuillerat, à la Chambre des Lords, au Département des Manuscrits du Musée Britannique, à S*^ John's Collège et à Trinitv Hall à Cambridge, aux Archives épiscopales de Londres et d'Exeter, de longues recherches dont quelques-unes ne furent pas sans résultat. Nous avons appliqué la même méthode à l'étude de l'œu\rc de Herrick. Nous avons lu la plupart des écrivains qu'il avait pu lire lui-même, les médiocres autant que les meilleurs, et, pour les contem-
porains, dans les premières éditions autant que possible. Sans parler du respect que l'on doit aux œuvres du passé, et qui devrait interdire qu'on défigurât les textes en les modernisant, ni de la base ferme qu'un texte original peut seul fournir au labeur du critique, nous pensons en effet que rien ne contribue aussi puissamment à recréer l'atmosphère d'un siècle que les livres mêmes qu'il a produits, qui retiennent entre leurs feuillets fanés un peu de sa physionomie, presque de son parfum. En mentionnant les rapprochements nombreux qui nous ont été ainsi suggérés, nous avons toujours ajouté les références bibliographiques précises, et par là fourni au lecteur le moyen de nous contrôler, de poursuivre nos propres recherches, de rectifier au besoin nos conclusions. Nous n'avons tenu compte d'ailleurs que des résultats nettement établis, préférant aux souples et commodes hypothèses la " fréquente incertitude de l'histoire ", et estimant qu'il était plus honnête de déclarer les lacunes de notre documentation que de les cacher au moyen de quelque procédé facile. La \ie et l'œuvre de Herrick, qui ont été, sauf de brillantes exceptions, si peu étudiées jusqu'ici, nous aideront à mieux comprendre l'état de la société et de la poésie en Angleterre au XVIP siècle. A supposer même que la physionomie de notre auteur, telle que nous avons tenté de l'évoquer, ne contînt aucun élément nouveau, nous l'aurons du moins rattachée à un ensemble, nous lui aurons fourni un fond historique, aussi minutieusement exact que possible, où elle prendra peut-être une signification qu'on ne lui axait pas encore attribuée.
Nous n'avons point borné là notre effort. Le biographe d'un écrivain mort il y a plus de deux siècles et sur la vie duquel on ne possède que quelques documents épars, ne peut fournir, en se limitant à ces seuls documents, qu'une sèche esquisse dont nous n'avons pas voulu nous contenter. Quand nous aurons montré en outre de quels éléments se compose l'œuvre de Herrick, et comment elle est construite ; quand nous l'aurons expliquée, c'est-à-dire dépliée dans tous les sens, il restera à déterminer l'émotion esthétique qu'elle provoque en nous, et qui en constitue l'intérêt essentiel. La critique a beau être scrupuleusement attentive dans l'examen des faits et des textes qui lui sont soumis ; elle peut employer des procédés, des "moyens" d'une rigueur invariable: sa "fin" demeure toujours