AVANT-PROPOS XI
une œuvre d'art. Le terme " scientifique " dont elle se pare volontiers ne laisse pas d'être impropre, comme on s'en convainc aisément à fréquenter des hommes de science, à observer de prés les méthodes qu'ils emploient et le but unique vers lequel ils tendent : remonter du fait particulier à la loi générale, rattacher le phénomène isolé à une formule abstraite et permanente, tandis que le critique littéraire s'efforce de définir les qualités personnelles de l'homme, les traits distinctifs de l'œuvre qu'il étudie, et ne cherche, en un mot, qu'à individualiser. Ainsi, sur les données, au^^^>i précises que nous avons pu les établir, de la biographie de Hcrrick, nous avons essayé de reconstituer son caractère et son tour d'esprit, dont ces faits n'étaient que des manifestations fragmentaires ; des nombreux points de comparaison que nous ont fournis ses modèles, anciens ou contemporains, nous avons tenté de dégager la façon dont il avait su vivifier son imitation, et par là même sa personnalité artistique tout entière. Les connaissances purement extérieures, on le conçoit, ne nous suffisaient plus ici. Il y a dans la chanson d'un poète une quantité d'éléments difficiles à saisir, et dont on ne peut s'approcher que par la sympathie personnelle. Hâtons-nous d'ajouter que nous ne prétendons nullement avoir amené à la lumière chacun de ces éléments mystérieux, en dépit des analyses nombreuses qu'on trouvera dans ce livre, si méticuleuses que nous avons tenu et qu'on nous reprochera sans doute de nous être obstiné à les faire. Nous avons visé à donner de Robert Herrick, de l'homme, du poète et de l'écrivain, une interprétation exacte. Nous avons ciierché, en appelant à notre secours l'imagination critique, si l'on peut dire, à le juger, mais surtout à le faire revivre.
Poussé par ce double désir tie certitude matérielle et de reconstitution psychologique, nous av()n^ atlopté une méthode un peu spéciale pour les traductions auxquelles nous avons réservé une large place, la façon la plus siire de faire connaître un poète étant de le citer beaucoup. Il ne fallait point songer à traduire en lourde prose monotone les chansons de Herrick, les plus sveltes et les plus légères qu'il y ait en langue anglaise. Il n'était pas question d'autre part de les traduire en vers, comme l'a si heureusement tenté Mr. Legouis pour quelques poèmes des Hesph ides dans ses Sfntirn de la Rtnanuniif Anglaiif. Outre c|ue l'entreprise eût été au-dessus de nos forces, elle
n'aurait pas répondu au dessein que nous nous proposions. La traduction en vers, même la plus fidèle, accorde un rôle trop considérable au traducteur. Elle ajoute un levain nouveau à la substance ancienne qu'elle repétrit, ou plutôt mêle à la trame fondamentale des motifs étrangers. Aussi nous sommes-nous arrêté à un moyen terme. Nous avons traduit en prose l'œuvre de Herrick, afin de conserver la souplesse précise qu'on est en droit d'attendre d'une version littérale, mais nous avons essayé de sauvegarder un peu du rythme de l'original, nous confiant à la mystérieuse vertu du mètre, ou, suivant l'expression d'un poète aimé, à
La puissance et l'élan de montée infinie Que le rythme éternel donne au sens des paroles.^
Cette partie de notre tâche, pour laquelle nous avons été aidé d'une chère et précieuse collaboration, ne fut pas la moins ardue. Trop souvent nous avons senti notre impuissance à faire passer dans notre version la grâce d'un poème qui nous avait charmé. Au moins les difficultés de l'entreprise nous auront-elles servi, en nous retenant plus longtemps dans les détails du texte, à nous en pénétrer davantage. Nous aurions atteint notre but si, par ses insuffisances dont nous sommes plus que personne conscient, notre traduction ne faisait qu'attirer le lecteur vers le texte même de Herrick. Il trouvera ici, dispersés de place en place, quelques pétales de roses. Mais le jardin est proche, embaumé et toufïu, vers lequel nous avons voulu le diriger.
Il me reste à remercier tous ceux qui, en Angleterre et en France, ont bien voulu s'intéresser à mon travail. Est-il besoin que je rappelle l'inlassable courtoisie des archivistes du Record Office, des bibliothécaires du Musée Britannique et de la Bodléienne qui, les uns et les autres, rendent si agréables pour un Français les longues heures laborieuses passées à Londres ou à Oxford ? J'ai mentionné dans les notes les obligations particulières que j'ai contractées au cours de mes recherches. Je dois une spéciale gratitude à mes maîtres de l'Université de Lille, qui m'ont formé, et dont on voudra peut-être retrouver
' Auguste Anoellier : Dans la Lumière Antique. Dialogues d'Amour.