‹ Robert HerrickChapitre 29 sur 88 · Belle épousée tu es, nous l'avouons, très sage · texte numérisé non relu

Belle épousée tu es, nous l'avouons, très sage

de dispenser ainsi ces pudiques désirs ;

par l'amour, fais-le, rends toi plus précieuse de^t'être montrée longtemps hésitante.

Prends garde pourtant de n'être pas tantôt ce que tu parais être,

et sache te faire apostate ; Amour veut qu'on le vienne attendre en chemin, ou s'arrête ; pars donc, pour si lente que soit ta démarche, il te faut partir... '

La suite du morceau, qui contient encore dix strophes, est en général médiocre. La fin surtout, qui rappelle le style " métaph)sique " de Donne, est laborieuse, confuse, voire même amphigourique; elle est fort inférieure au début qui décrivait en termes somptueux, presque! miltoniens, " la venue de l'épouse vers sa nouvelle demeure. Ainsi donc Herrick s'intéresse peu à l'élévation morale du mariage. Le passage où il y faisait une hâtive allusion, dans le dernier poème que nous venons de citer, a été écarté du texte définitif. "* Il s'enthousiasme, en revanche, pour la splendeur des pompes nuptiales, et excelle à décrire le côté sensuel de la fête des noces. La nuit qui

' 284, A Nuptial! Song, or Epithalamie, on Sir Clipseby Crew and his Lady. - Qui sait si Milton n'a pas eu connaissance de l't-pithalame à Sir Clipseby Crew ? Comparez l'introduction :

What's that we see from far ?...

Say, or doe we not descrie

Somc Goddesse, in a cloud of Tirt'anie

To niove, or rather the Emergent Venus from the Sea ?

...She paccs on, Treading upon Vermillon

And Aniber...

Glide by the banks of Virgins...

avec la description de l'approche de Dalila, dans Sannon Agonittfi .•

But who is this, what thing of Sea or Land ?...

That 80 bedeckt, ornatc and gay,

Cornes this way saillng...

An Amber scent of odorous perfume

Hcr harbinger, a damsel train behind...

vv. 7 10-2 I .

•' On le trouvera dans Pollard, t'Jit. cit., vol. I, p. 287.

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vient est lourde de voluptueux silences. Le zéphyr qui se lève par instants, comme une caresse frôleuse, apporte d'exotiques senteurs. Le clair de lune apparaît mystérieux et fatidique (248, st. 16). C'est l'heure de l'effroi de l'épousée, de ses " larmes précieuses, " du délai qu'elle implore, des retards qu'elle tâche d'imposer, de ses " cérémonieuses craintes, " de l'angoisse même avec laquelle elle accorde enfin son consentement (149, st. 3-8). Herrick se complaît à ces évocations de la tendre résistance d'une pudeur résolue au sacrifice, et que retient seul l'effroi instinctif de l'irréparable. ^ Il y insiste tout particulièrement dans un poème séparé, dédié " à l'épousée qui

hésite " :

Pourquoi si lentement monter

vers l'apogée de ton amour ?

Si nous respectons ton scrupule,

l'heure, pourtant, se fait tardive ;

la pudeur nous enchante, mais

trop de pudeur tue le plaisir.

Vas et te couche, et que t'importe

quand le jour joyeux renaîtra ?

A la voix d'un vaillant guerrier

le soleil s'arrêta jadis :

dis un mot magique, la lune

fera de même, et attendra

que tu la chasses, pour qu'on voie

au plein jour ton front rougissant. '

Ces trop fréquentes allusions que fait Herrick à la chasteté finissante de l'épouse doiment même parfois à son poème une tendance fâcheusement libertine. Le pompeux éclat de l'atmosphère antique dont il l'environne ne suffit pas à en voiler le sensualisme brutal, qui transparaît de tous côtés.

Païens et voluptueux, les épithalames de Herrick sont en outre nettement anglais. . Le poète y introduit un bon nombre de détails observés directement, qui les vivifient de leur simplicité pittoresque, et les placent dans le temps et le milieu mêmes où ils ont été

' Voir encore, dans : Fare-well to Sack (128) :

....The warm soft side Of the resigning still resisting bride.

' 851, The (ielaying Bride.

LES FEMMES ET l'aMOUR 183

composés. C'est un mariage tel (]u'il en avait pu voir à Londres, ou tel qu'il en avait célébré lui-même à Dean Prior qu'il nous décrit, et il le fait avec une savoureuse précision, qui d'ailleurs concorde de tous points avec les sa\ants tra\aux des folk-loristes anglais d'aujourd'hui. Si la plupart des cérémonies qu'énumère l'épithalame à Sir Thomas Southwell semblent dériver de traditions anciennes venues de Rome et de la Grèce : le flambeau qui précède le cortège nuptial par exemple, ou ceux que les garçons d'honneur ont allumés sous le porche, présageant, par la direction de leurs flammes, que l'union sera féconde, l'entrée de la jeune femme dans la demeure conjugale, le rapt simulé, le mari ou l'un des proches parents l'enlevant au-dessus du seuil que ses pieds ne doivent point toucher, Herrick ne laisse pas d'y introduire quelques notations plus modernes, d'une gracieuse fraîcheur, soit qu'il décrive la route qui mène à l'église, toute jonchée de fleurs printanières, et qu'il y voie un miracle opéré par la jeune épousée (149, st. 7), soit qu'il rappelle avec un regret pensif les fctes si particulièrement anglaises auxquelles elle devra à tout jamais renoncer (//>., st. 12). L'épithalame à Sir C. Crew abonde en détails précis qui donnent au tableau une couleur franchement nationale. La mariée rougissante s'avance sous le soleil, dont l'éclat est d'un joyeux augure (284, st. 5), au milieu de ses filles d'honneur qui l'inondent de roses et d'herbes porte-bonheur, et des jeunes gens qui chantent sa louange, et la criblent de grains de blé ('//'., st. 5). Les domestiques lui viennent souhaiter la bienvenue; l'un d'eux lui présente les clefs de la maison ; le cuisinier délaisse un moment ses fourneaux pour entrevoir et bénir sa " délicate maîtresse," et tous, du plus jeune au plus vieux, s'efforcent de conquérir ses bonnes grâces (Ib.^ st. 7). Puis les nouveaux époux rompent ensemble le gâteau nuptial, ce même gâteau dont Herrick parle quelque part à Julia, et dont il lui confie la recette. ' Selon une autre tradition anglaise, le couple heureux doit encore, avant que la compagnie se sépare, bénir et goûter le sack-poiset {//>., st. 14), ini mélange de vin chaud et de lait sucré, que le poète rêve de faire avec la " crème des lis " en guise de lait, et dont il veut aromatiser le vin avec une rose particulière appelée " la rougeur des \ icrges. " '• Les garçons d'honneur

' 806, Thf Biidc-Cakc.

^ 617, To thc Maicis to walkc abroail.

i8j. ROBERT HERRICK

se sont depuis longtemps partagé les aiguillettes du marié, et ont orné leurs chapeaux des dentelles et de la jarretière même qu'ils ont arrachées à sa jeune femme. Il n'est pas enfin jusqu'à cette coutume, toute grossière cette fois, qui n'achève de donner à l'épithalame une tournure bien réaliste et bien anglaise, celle qui consistait à coudre la mariée dans un drap pour mettre à une dernière épreuve la patience de l'époux, pour lui permettre surtout de manifester sa visîueur maintenant brutale, car :

Tel un coup de tonnerre, il fraiera son chemin,

crèvera le nuage, et fera s'envoler

le drap au loin, ainsi que des flocons de neige. '

Nous voici loin de l'hymne glorieux que Spenser chanta au seuil de sa vie nouvelle, revêtant son " ineffable contrat du cœur " de toute la magnificence sensuelle de la Renaissance. Nous voici presque aussi éloignés des masques que composa Jonson pour célébrer les mariages princiers, où il prodigua toutes les ressources de son érudition. Herrick, qui est plus finement cultivé que solidement instruit, a emprunté à l'antiquité l'enchantement de son atmosphère ensoleillée. Il n'en a retenu que ce qui charmait son imagination : les riches parfums, les cortèges fleuris, les fêtes solennelles, tout le faste éclatant, en un mot, du paganisme. Il se plaît à ressusciter ces images du passé, il en goûte la beauté toujours si lumineuse, et s'efforce de la faire passer dans son poème. Mais en même temps il conserve sa qualité d'observation directe, il s'applique aux détails menus que l'antiquité avait négligés, et il les exprime avec naturel. Aux renseignements qu'il tire des auteurs classiques, il ajoute le fruit de son attention constamment-en éveil, et que sollicitent de tous côtés les moindres faits de la vie contemporaine. De là ce mélange de réalisme allègre et vif, et d'imagination livresque, un peu contrainte

' 284, st. 13. — Cette coutume était encore courante à l'époque de Herrick. On la trouve mentionnée dans le récit que fait Carleton du mariage de Sir Philip Herbert, le futur Comte de Montgomery, célébré à Whitehall, en présence de Jacques I" : " No ceremony was omitted of bride-cakes, points, garters, and glovçs, which hâve been ever since the livery of the Court ; and at night there was sewing into the sheet, casting of the bride's left hose, with many other petty sorceries. " Sir Ralph Winwood : Memorials of Affairs of State... édit. cit., vol. II, p. 43.

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toujours et artificielle, ce " réalisme imaginatif " comme on l'a désigné, ' qui est si caractéristique de la manière de Herriclc, et que nous retrouverons ailleurs que dans ses épithalames. De là cet ensemble de visions pompeuses, exotiques, où flotte une chaude sensualité toute païenne, et de tableaux simples, quotidiens, d'une gaîté si saine, d'une fraîcheur pareille à celle des prairies anglaises par un matin de printemps. Les épithalames de Herriclc, qui sont des œuvres de jeunesse, nous montrent déjà en lui l'héritier d'un âge magnifique qui s'éteint, et le précurseur d'un âge réaliste qui tardera si longtemps encore à se lever. Le poète s'y découvre tout entier, avec sa convivialité, son goût pour la joie épicurienne, voluptueuse, et qui trouve dans la fête des noces sa manifestation idéale. Il y révèle enfin la qualité très particulière de ses affections : c'est pour ses amis qu'il a imposé à sa Muse, si svelte et si légère, l'effort considérable pour elle de ces épithalames ; et c'est pour leur faire honneur qu'il s'est appliqué si intensément à sa tâche, afin de leur présenter un compliment nuptial digne d'eux, et de lui-mcme. -

1 Grosart, Mem.-Intr., p. CCVII.

^ Ajoutons que l'épithalame tel que le conçoit Herrick, c'est-à-dire un vaste morceau d'apparat surchargé d'allusions mythologiques et d'allégories somptueuses, est un genre devenu très rare, sinon complètement disparu, à l'époque de la publication des Hespérides. Les odes nuptiales que l'on écrit alors sont des poèmes plus courts, plus directs, et dans lesquels la personnalité de l'écrivain se donne librement carrière. Voir, entre autres. An Epithalamium de Thomas Randolph, qui finit sur ce joli tercet :

Mcthinks already I espie

The cradles rock, the babics cry,

And drowsy nurses' lullaby ;

(Works, éd'tt. cit., vol. II, p. 551) et surtout la fameuse BallaJ on a WedJing de Sir Jolin Suckling, publiée dans la première édition de IV'itti Recreatïom en 1640, spirituelle, espiègle même et tlélurée :

Hcr feet beneath her peticoat, Like little mice stole in and out.

As if they fcar'd thc light...

They dance again and kisse...

Whil'st ev'ry woman wisht her place, And cvery nian wisht his...

C'est aux épithalames enfin qu'il convient de rattacher les deux longs morceaux que Herrick a écrits à la gloire tlu Vin des Canaries, et qui sont parmi les plus

l86 ROBERT HERRICK

Herrick a repris, ailleurs que dans les épithalames, le thème de l'amour conjugal. Bien plus, et à la suite d'une de ces volte-face auxquelles nous sommes à présent accoutumés, il a longuement fait

ardents des Hespérides. Dans le premier, intitulé Adieu au Fin des Canaries, il chante l'afFection qu'il porte à la généreuse liqueur, tout le véritable amour même dont il l'enveloppe, comme il ferait d'une maîtresse adorée. Bien qu'il soit contraint de s'éloigner d'elle, et de sa " beauté ensorcelante," il l'assure que son admiration amoureuse ne faiblira point. Citons seulement ici le début et la fin du poème :

Adieu, toi qui jadis m'étais si familier,

si cher, comme le sang à la vie, plus intime

que ne sont des parents, des amis, homme et femme,

plus que des époux même, ou que l'âme et le corp?,

vie animant nos jours, ou le flanc doux et chaud

de l'épousée qui se résigne, mais résiste.

Baisers de vierges, et prémices de la couche,

caresses, tendres mots, lèvres, virginité,

et mille autres douceurs ne purent jamais être

plus intimes, plus chères que tu fus pour moi.

O toi nectar des dieux et des anges, ô vin

qui répands le désir et l'ardeur, dont l'éclat

semble plus radieux qu'un pur soleil d'été...

Mais pourquoi plus longtemps te contempler ainsi d'un regard plein d'amour et d'admiration, puisque je suis contraint de te quitter, de dire : "éloigne-toi" à ta beauté ensorcelante ?... Que d'autres librement te boivent ; qu'ils désirent un baiser conjugal de tes lèvres ; pour moi t'admirant et t'aimant, plus ne te goûterai. Que ma Muse, privée de tes secours d'antan, n'ait désormais recours qu'à sa force première ; et mes vers, jusqu'ici tout pleins de ta saveur, las ! n'exhaleront plus que l'odeur de la lampe !

128, His Fare-nxell to Sack.

L'autre poème, morceau de bravoure comme le premier, et qui sent, non moins que lui, le développement livresque et laborieux, est plus enthousiaste encore. Dans la Bien'venue au Vin des Canaries, Herrick dit son ravissement à retrouver sa liqueur aimée, dont l'éloignement lui avait été si cruel. La pièce est animée de cette ardeur voluptueuse que nous avons trouvée déjà dans les épithalames, et la comparaison de la liqueur avec une épousée est reprise ici et poussée à l'extrême. La boisson est divine, elle est la Douce Amie, la Sainte du poète. Elle est son allégresse, sa force, et rien ne pourra plus à présent l'en séparer. Herrick lui adresse des serments solennels : s'il lui arrive de prévariquer.

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l'éloge des sérieuses et paisibles joies de l'amour qui a survécu aux ardeurs de la jeunesse, et s'est ennobli du respect de la foi jurée. Il chante le bonheur des familles nombreuses' qui enrichissent le monde d'êtres nouveaux, et emplissent la maison de leur fraîche allégresse. Il fait pénétrer la gravité de la vie conjugale jusque dans les poèmes qu'il adresse à ses maîtresses frivoles. Comme il convient, le poète fait allusion ici aux timidités et aux rêveries des commencements d'amour. Si le désir sensuel apparaît, il est comme purifié déjà par l'idée du mariage prochain, A quoi bon prolonger tes hésitations, demande Herrick à Silvia : hâtons-nous plutôt vers la couche nuptiale (10). Il adresse la même requête à Anthéa et se sert à peu près des mêmes arguments. Le temps s'enfuit;

qu'il soit traité de "fils de la bière, " ou, ce qui est plus épouvantable, " que le laurier jamais ne couronne son front. " Voici un passage caractéristique de ce long morceau qui ne contient pas moins de quatre-vingt-douze vers :

...Bienvenue, bienvenue, ô mon illustre épouse ;

sois bienvenue, ô toi ijui couronnes mes vœux.

Encor mieux accueillie que l'est la terre heureuse

quand, après maints travaux, ballotté par les vents,

le marchand la salue de ses pleurs, découvrant

les toits de son Ithaque où montent des fumées.

Où donc t'en allas-tu si longtemps, loin de moi,

pauvre chère exilée ? tes grâces mécontentes

avaient-elles voulu s'enfuir, et, un moment,

prodiguer leurs faveurs à des climats nouveaux ?

ou bien t'éloignas-tu pour que ta courte absence

excitât plus d'amour et plus d'ardeur en moi ?

D'oii vient, ma Belle, ton courroux ? Pourquoi, ma Sainte,

refuser ton sourire à ton fervent dévot ?...

Ai-je été froid dans mes caresses ? négligent,

trop modéré dans mes étreintes ? le désir

de toi s'est-il éteint dans l'âtre, et nulle braise

ne vit-elle en le tas de cendres remuées,

y préservant au moins l'éclat d'une étincelle ? ' Aurais-je divorcé d'avec toi, pour m'unir

en fougueux adultère avec un autre vin ?

Certes, je te quittai, je l'avoue, mais proteste

que je le fis pour mieux artcrmir mon ardeur,

et pour doubler l'amour que je te porte, ainsi

que font ceux dont la haine enflamme la passion... 197, The Wekome lo Sacl^

' Voir 106, A Country-lite : to his Brother, M. Tlio. Herrick. vv 31-41 ; 137-46.

igg ROBERT HERRICK

l'heure est propice ; que la chasteté inquiète de la jeune fille se rassure : le maria«^e est un sacrement, "qui joint les cœurs autant que les mains, " et l'amour conjugal est comme une virginité plus pure encore :

Si tu m'as agréé, vite appelons Hymen ;

les délais en amour nous torturent le cœur.

Les flambeaux de l'Amour sont encor là, dans l'ombre :

un mot de toi, leurs feux s'éveilleront bientôt.

Vois, les heures ailées nous pressent vers l'autel

et le génie attend auprès de notre couche.

Les grâces nues, voulant joncher notre chemin,

ont préparé déjà leurs corbeilles de roses,

et le vénérable prophète se dispose

à unir à la fois et nos mains et nos cœurs.

Junon sourit encor ; s'il advient qu'elle gronde,

c'est pour les deux époux un funeste présage.

Ou serait-ce, Anthéa, que tu crains, sottement,

de perdre ce qu'on nomme une virginité ?

Je veux t'instruire : apprends que, loin de l'étouffer,

l'hymen attise encor la flamme de Vesta. '

Les mêmes idées réapparaissent dans le morceau que le poète dédie à Julia à propos de ses relevailles :

Enserre tes cheveux dans tes résilles saintes ; alors, accompagnée de la grave matrone et de ceux qui aidèrent à l'enfantement, pars pour le temple en un cortège solennel. Brûle d'abord l'encens ; puis, lorsque tu verras que le prêtre pieux revêt sa blanche étole, approche, saluant en grande révérence, et donne-lui ta libre et généreuse offrande. Les rites accomplis, reviens à la maison, comme pour rompre encor le gâteau nuptial ; pour la seconde fois Hymen te chantera un noble et cérémonieux épithalame.

Celle qui chastement s'attache à son époux est pour lui, chaque nuit, une jeune épousée, et se glissant au lit, amoureuse et craintive, lui offre chaque fois une virginité. ^

' 782, To Anthea.

'' 899, Jalia's Churching, or Purification.

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De même que Herrick se complaît ainsi à imaginer les impressions qu'il aurait pu connaître, s'il avait épousé, par exemple, celle de ses jolies maîtresses dont il a toujours le nom sur les lèvres, il écrit une longue pièce intitulée : Le poème de r Adieu, ou recommandation à son épouse supposée pendant quil voyage. Sur un ton grave encore, il la prévient contre les tentations coupables qui vont l'assaillir de toutes parts, dès qu'il sera éloigné. Ses conseils néanmoins sont d'un homme très tolérant, qui, en n'ignorant rien des périls du monde ni des faiblesses de la chair, sait se garder de la jalousie. Le morceau \ aut d'être cité en partie à cause de cette tranquillité dans la passion, si l'on peut dire, qui est si caractéristique de notre poète :

Par ce baiser d'adieu qui unit nos deux âmes,

quand je serai au loin, souviens-toi de ceci :

malgré que tu sois jeune, et bonne, et douce, et belle,

et puisses d'un cheveu attirer mille amants,

aie bien soin cependant que ces appâts faciles

soient pour moi des amis, des furies pour les autres.

Jette les yeux sur tous ; malgré que ton regard

doive embraser leurs cœurs, que ton chaste désir

se dirige vers moi, et songe, moi absent,

que même parmi tous ces amants, tu es seule.

Non pas que je voudrais te voir vivre emmurée

comme si tu gisais morte au fond de ta tombe ;

sors et promène-toi, mais toujours prudemment,

comme une sentinelle épiant ma venue ;

et pense, quand tu vas par les rues de la ville,

que tu rencontreras mon ombre ou bien moi-môme.

je sais qu'un millier de ces regards avides

ainsi que des tyrans s'acharneront sur toi

pendant ma courte absence ; aussi regarde-les

comme si tu n'étais qu'un portrait, un moulage

fait à ta ressemblance, et qui, bien qu'il possède

des oreilles, des yeux, ne peut voir ni entendre.

Des présents te seront adressés, et des lettres

exprimant le désir qui irrite et qui ronge .

tous tes solliciteurs ; tu les refuseras,

et tu pourras garder ainsi ta liberté...

Laisse-les t'appeler la plus belle des belles,

et la perle des princes, mais n'espère pas

IÇO ROBERT HERRICK.

de l'être en vérité, car il faut que tu saches

que ce n'est leur amour, mais leur désir qui parle

Pourtant si ce désir escalade, effréné,

ta forteresse, et puis, s'en étant rendu maître,

y pénètre de force en sa fureur brutale,

refuse de te rendre, et nulle faute alors

ne te sera comptée ; ainsi ont succombé

Lucrèce, et Cyané la Syracusienne

et Médulline aussi ; pourtant aucune d'elles

ne se vit accusée jamais de quelque faute,

leur esprit n'ayant point consenti à leur chute.

Le corps ne pèche point, c'est notre volonté

qui fait seule qu'un acte est bon ou bien mauvais.

Ainsi s'il t'advenait, malgré toi, de tomber

tu devrais voir en ton martyre ton triomphe...

Reçois donc mon baiser, et par là je saurai

quel baiser étranger tu as mêlé au mien,

car je reconnaîtrai, l'instant de mon retour,

si ce baiser encore m'appartient ou non ;

garde-le jusqu'alors ; à présent, mon épouse,

offre à ^^énus tes vœux ainsi que tes prières,

et supplie-la de me protéger en chemin... '

Comme pour faire pendant à cette recommandation adressée, avant de partir en voyage, " à son épouse supposée, " Herrick écrit pour la fille qu'il aurait pu avoir un long poème intitulé : Air. Herrick, la dot de sa fille. ' Ce morceau exprime la même conception de l'amour conjugal, un peu plus discrètement peut-être, ainsi qu'il convient en la circonstance. Le poète donne des conseils à sa fille en vue de son mariage. Qu'elle se montre prudente dans son choix ; qu'elle demeure jusque-là jalousement chaste ; qu'elle enchaîne son mari dans un esclavage qu'il chérira plus que sa liberté ; qu'elle lui apporte surtout, en ofîrande nuptiale, tout un écrin d'humbles vertus

466, The parting Verse, or Charge to his supposed Wife when he travelled. '' Le poème, qui ne fait pas partie des Hespe'rides, se trouve dans Ashmole MSS, 38 : n' 112, fol. 94v"-96r** et a été imprimé par les éditeurs successifs de Herrick (Voir Saintsbury, e'dit. cit., vol. II, p. 258). Il est signé "Robert Hericke, " les idées et le style du morceau ne laissant d'ailleurs aucun doute sur son authenticité. Les nombreuses imperfections de détail qu'on y rencontre, d'autre part, semblent indiquer que le poème est inachevé.

domestiques, plus précieuses cent fois que les rares joyaux des îles lointaines ; et qu'elle soit comme une terre vierge et féconde, prête à faire éclore la vie.

La conception que Herrick se fait de l'amour conjugal, celle qu'il a exprimée à la fois dans ses épithalames, qui sont surtout des morceaux d'apparat, et dans ses poèmes personnels, autrement sincères, ne laisse pas ainsi d'être intéressante. Elle est encore étrangère à notre idéal moderne, qui apporte dans la monotonie apparente d'une vie à deux une sollicitude toujours en éveil, et une généreuse émulation dans le don perpétuel de soi. Elle n'a rien n(Mi plus de sacerdotal ni de biblique, comme on aurait pu l'attendre de la part d'un pasteur anglican. Elle ne rappelle ni la sublime tristesse de Milton qui, aveugle, voit en rêve la sainte jeune femme qu'il vient de perdre ; ni l'extase de Crashaw en adoration devant " sa maîtresse supposée " ; ni enfin le culte enthousiaste de Habington pour Castara. L'idéal conjugal de Herrick ne s'élève point à ces hauteurs. Il demeure constamment dans des régions moyennes, à égale distance de la ferveur mystique des platoniciens de son époque, et du naturalisme vulgaire qui se vautre cyniquement dans tous les recueils en vogue. Il semble dériver plutôt de l'antiquité, et fait songer à la définition du mariage que donne la loi romaine : " Participation commune au même droit divin et humain ; union de toute la vie dans le même sort ; état et coutume de deux vies qui n'en font plus qu'une, " ' le mot religiouî^ qui se retrouve si souvent dans les poèmes conjugaux de Herrick, étant pris strictement dans son sens latin, et désignant un contrat qui lie, religot^ l'homme et la femme. C'est un idéal très sommaire donc, assez terre à terre, un peu bourgeois si l'on veut, qui n'est point sans grandeur discrète pourtant, ni même sans charme.

On imagine, dès à présent, l'intérêt médiocre que Herrick porte au platonisme et au pétrarquisme, qui, pendant toute la période élizabéthaine, régnent en maîtres dans la poésie amoureuse. Quand il commence d'écrire, entre 1610 et 1620, leur vogue sans doute avait considérablement décliné. Le temps n'était plus où Spenser, après avoir traduit Pétrarque et Du Hcllay dans ses premiers essais,

' Digeste XXIII. Cité par Kustcl de Coulangcs : La Cite /Intique, p. 47.

iq2 ROBERT HERRICK

exaltait dans sa Reine des Fées l'identité platonicienne de la Beauté tcininine et de la Sagesse céleste, ^ et déclarait dans ses Amoretti que " l'idole de sa pensée " était " née de la race des anges, " et n'était que " la «ïlorieuse image de la beauté du Créateur " ; ^ où Sidney, identifiant lui aussi Stella avec la beauté et la sagesse éternelles, ajoutait à son imitation italienne une candeur chevaleresque qui lui donnait une apparence de gracieuse sincérité ; où tous les poètes élizabéthains sans distinction, de Wyatt et de Surrey à Thomas Watson et à Daniel, à Constable et à Lodge, jusqu'au laborieux Drayton lui-même, voyaient en Pétrarque le grand représentant moderne du platonisme, qui alliait à sa passion ardente pour une femme réelle un spiritualisme éthéré, et qui, à cause même de cet amour idéalisé, était le modèle parfait où chaque poète anglais s'imaginait retrouver l'expression même de ses plus intimes sentiments. Tous, à l'exemple de Pétrarque, avaient choisi une dame, connue d'eux seuls, et qui souvent ne connaissait point leur amour, plus belle que la nature entière, très vertueuse, très froide, très cruelle même, et qu'ils célébraient en d'inlassables séries de sonnets. ^ Tous s'étaient eflforcés de reprendre, un à un, les articles du code de l'amour selon Pétrarque, d'en chanter l'amère douceur, les plaisirs et les remords, l'allégresse et les tourments, de quintessencier de mille façons ingénieuses leur passion imaginaire. Le fervent spiritualisme qui animait l'amant de Laure, privé ainsi de toute réalité humaine, ne tarde pas à s'éteindre, et l'âme du mouvement pétrarquiste est morte en Angleterre avant la fin même du XVP siècle. Les efforts seront vains que l'on tentera, par la suite, pour le ranimer. Un Drummond, subtil et érudit, pourra encore faire de l'amour de la femme un

' The Faerie Queene : I, vi, i8 ; I, vi, 31 ; I, x, 18 ; I, xii, 23 ; etc.

'•^ The glorious image of the Makers beautie,

My soverayne saynt, the IdoU of my thought... And of the brood of Angels hevenly borne.

Amoreiti, LXI.

' Citons la Délia de Daniel, et la Diana de Constable en 1592, la Licia de Giles Fletcher et la Phillis de Lodge en 1593, la Coelia de William Percy, une série anonyme Zepheria, Videa de Drayton en 1594, la Cynthia de Barnfield, YAlcilia de J. C. en 1595, la Diella de Richard Linche, la Fidessa de B. Griffin, la Chlorts de W. Smith en 1596, la Laura de R. Tofte en 1597.

acheminement vers l'amour de Dieu, ' un Donne, ^ un Vaughan ^ continueront, dans une certaine mesure, de reproduire les thèmes essentiels de Pétrarque, et de faire de l'amour moins un plaisir du corps qu'une passion de l'esprit, mais des cléments nouveaux s'insinuent déjà chez eux qui déforment la tendresse dévote du poète italien en une laborieuse analyse intellectuelle. Ben Jonson ne manquera point d'employer, de temps à autre, quelques formules platoniciennes : la façon même, sèche et courte, dont il les manie ne fait qu'attester leur inanité. ■* Le platonisme, appliqué à présent à des idées et à des sentiments d'une subtilité excessive, prêtera bientôt à la parodie,* ou ne désignera plus qu'une forme spéciale de la galanterie de cour, qui fera un moment fureur. *' Du pétrarquisme, pillé sans vergogne par

1 Voir le poème (Second Part, S. XIII) sur la mort de sa maîtresse : Sith it hath pleased that First and only Fair...

dans Poems, amorous, funerall, dix'ine, pastorall, in sonnets, songs, sextains, anJ madrigals, Edinburgh, i6i6.

- Love's Growth ; The Dream ; A Valediction Forbidding Mourning ; The Ecstacy ; Soul's joy..., dans Poems by J. D., ivitJi élégies on the Authors Death, London, 1633.

'' To Amoret, vvalking in a starry evening ; A song to Amoret ; To Amoret, of the Différence 'twixt him and other Lovers, and what True Love is, dans Poems, -ivit/i the tenth Satyre of Juvenal EnglisheJ, London, 1646.

* Voir dans The Masque of Beauty, 1609 5 Lo-ve freeJ from Ignorance and Follx, 1610 ; The Nenv Inn, 1629 ; Love's Triumph through Callipolis, 1630, passim.

•' Voir, par exemple : Al. Brome : Epithalamy i Carevv : Song to a Ladx not yet enjoyed by her hiisband ; Cartvvright : No Platonique Lo-ve i Ck-veland : The Antiplatonic ; Cowley : Platonick Lo-'ce, An Ansiver to the Platoniiks ; D'Avenant : Platonick Lovers.

" Entre 1634 et 1638 spécialement. Cf. la lettre de J. Howcll à son ami Philip Warvvick (3 juin 1634) : " Peu de nouvelles pour l'instant excepté qu'un certain amour appelé platonique domine à la cour depuis quelque temps. Cet amour est dépouillé de toute sensation corporelle ou grossière, et d'appétits sensuels ; il consiste en contemplations, et tait travailler tous les beaux-esprits lie la ca])italc." Cité par A. Feuillerat {The Sivisser, p. LXXVI). Cette lettre fait probablement allusion au masque de D'.Avenant : The Temple of Lt>ve, représenté à Whitehall en I 634 " on Shrove Tuesday, " où le poète parle ainsi des amoureux chastes :

The tirst arc lovers ot" a pure Cœlestial kind, such as some style Platonical ; A new court epithct, scarce undcrstood...

Voir encore : Carevv : To my Mistress in absence y Clevcland : To Claris, a Rapture ;

IQ4 ROBERT HERRICK.

les moindres poètes, on ne retient qu'un système de symboles et de métaphores, qu'un ensemble en somme de procédés de style : antithèses, concetti, allusions mythologiques, qu'on reproduit sans presque y rien changer. On ne s'attache qu'à ce qu'il y a de moins sincère et de plus raffiné dans Pétrarque, qu'à ce qu'il y a en lui, par là, de plus aisément imitable. Non seulement on ne partage plus son idéalisme passionné, mais on ne remonte même plus jusqu'au texte de son œuvre, et l'on se contente de plagier ses imitateurs d'Italie ou de France. ^ Le noble chant étranger que les lyristes élizabéthains avaient fait vibrer de leur personnalité ardente est devenu une musique banale, vide de sens, comme anonyme ; les poètes du XVIP siècle continuent d'y avoir recours par habitude, quelque indifférents qu'ils y soient, sans savoir même souvent d'où elle provient.

Tel est précisément le cas de Herrick. Il n'a rien de commun avec Pétrarque. Il ne saurait s'éprendre comme lui d'une Laure de Noves, dont l'humanité apparaît si atténuée à travers l'imagination visionnaire de son amant. Il ne saurait davantage supporter durant de longues années les regards pleins de fierté et les injustes dédains de sa Dame, subissant avec bonheur son " dur martyre," ^ " trouvant du charme à pleurer et s'ingéniant à chercher ce qui peut remplir ses yeux de larmes et son cœur de tristesse. " ^ Notre frivole Herrick ne s'attardera point à tant de platonisme chevaleresque. Il est pour le bonheur que sa main peut atteindre, et pour les plaisirs, quels qu'ils soient, du' jour présent. De tous les poèmes qu'il consacre à ses " exquises maîtresses, " pas un seul n'est adressé à une morte qu'il ait pleurée, ou même regrettée. La chaste fidélité, qui se poursuit même au-delà de la tombe, lui est inconnue. Il eût plutôt déclaré avec Ronsard que :

Cowley : Friendship in absence y Joseph Hall : Platonic Lofve, a Rapture ,• Edward, Lord Herbert of Cherbury : Platonic^ Love y Randolph : A Platonic Elegy ,• Stanley : Lo-ve's Innocence ,• Suckling : Against Fruition. — Consulter sur ce point: J.H. Harrison : Platonism in English Poetry of the lô"* and 17"^ centuries, New- York, 1903.

' Voir Sidney Lee : Eli-zabethan Sonnets, Introduction, Westminster, 1904 ; et The French Renaissance in England, owv. cit., Book IV.

' Canzone I, à Laure vivante. Traduction F. Brisset, Paris, 1903, p. 8.

' Canzone III, à Laure vivante. Ib., p. 23.

... sotte est la jeunesse Qui n'est point éveillée, et qui n'aime en tous lieux. '

Il eût appelé Pétrarque un niais, ou Laure une pimbêche. Peut-être même, avec sa franchise coutumière, leur eût-il décoché quelquesunes de ses plus irrévérencieuses épigrammes. '

Pour si hostile donc qu'il soit au pétrarquisme, Herrick ne pouvait manquer d'en subir, à son insu, le contre-coup, et d'en reproduire au moins quelques échos. Peut-être est-ce à cette influence, attardée encore dans l'atmosphère ambiante, qu'il conviendrait d'attribuer un ou deux morceaux où, sans aller certes jusqu'à faire de l'amour une révélation céleste, notre poète y apporte une certaine gravité respectueuse, plus simple, moins intellectualisée si l'on peut dire, que l'amour " métaphysique " de l'école de Donne. Voici la prière que Herrick adresse à Julia, elle aussi sévère et hautaine :

Laisse-moi, Julie, m'en aller au loin, ou, par ton amour, m'oblige à rester ; si tu veux que je vive auprès de toi, j'y ferai mon tabernacle éternel ; sinon j'irai vivre en exil, tout seul, et j'y oublierai la langue des hommes. ^

La pièce qui suit, adressée à la même Julia, évoque davantage encore le souvenir de la beauté surhumaine, céleste déjà, de Laure de Noves :

Je prendrai la robe immortelle,

Julie, dès que j'arriverai

en mon éternelle demeure.

Toi qui déj.à, aux yeux des hommes, es vêtue de lumière pure, combien plus glorieuse et claire

apparaîtras-tu dans le ciel, sur ton éclatant trônelct, toi qui brilles tant, ici-bas ! *

' A Marie. Odes I, 158.

- Par exemple : 676, Deniall in woinen no disheartning to mcn ; 736, Maiils nay's are notlung.

' 156, To Julia.

* 820, The Transfiguration.

iç6 ROBERT HERRICK

Cette note idéaliste demeure exceptionnelle chez Herrick, et l'on ne trouverait point un troisième morceau de ce genre dans les Hespèrides. La chanson amoureuse de notre poète ne rappelle nullement les hymnes dévots de Pétrarque. Herrick a pu hériter du pétrarquisme finissant quelques procédés de style : il n'a rien recueilli de l'émotion sincère de l'amant de Laure, qui en était la substance profonde. Il s'est dégagé tout à fait de la courtoisie chevaleresque du Moyen-Age, et s'est séparé par là-même de la plupart des poètes de la Renaissance anglaise.

Rebelle à l'italianisme, Herrick se soumet docilement à l'influence de l'antiquité, à celle de la Grèce alexandrine en particulier, et de Rome ; peu sensible à la chaste délicatesse, à la douceur attendrie des " amouristes " du XVP siècle, il s'imprègne en revanche de l'épicurisme anacréontique et horatien, dont il se fait même en Angleterre le principal représentant. Les Hespèrides renferment un grand nombre de pièces qui ne sont que des adaptations, ou, plus souvent encore, des traductions d'Horace ou du pseudopoète Téien, et qui, comme telles, intéressent l'écrivain en Herrick plus que le poète. S'il est vrai néanmoins que nous n'empruntons que ce qui est conforme à notre propre tempérament, et qu'une influence, en somme, n'est jamais que le fait de nous retrouver chez autrui, tel que nous voudrions être, l'attention que porte Herrick aux pièces amoureuses d'Anacréon et d'Horace ne laisse pas d'être significative. Sans entrer encore dans le détail même de cette imitation, essayons ici de définir l'esprit qui la dirige, et de nous expliquer, dès à présent, la part considérable qu'elle occupe dans les Hespèrides.

Un des caractères de l'ode légère alexandrine qui séduit le plus Herrick est la sentimentalité amoureuse, très spéciale, qui y prédomine. Notre poète se complaît en cette atmosphère souriante, où l'enjouement délicat tient lieu d'impressions sincères, où l'amour n'est jamais une passion dont on n'est plus le maître, mais une volontaire occupation de l'esprit, et qui consiste surtout à tourner d'exquis badinages sur les ailes d'or ou les flèches de feu de l'enfant divin. Il raffole de cette galanterie souvent libertine, de cette gracieuse insouciance épicurienne où les jours s'écoulent mollement à chanter la

louange des plaisirs faciles et toujours renouvelés. " Si tu es assez habile pour compter les feuilles des arbres, si tu sais découvrir combien de vagues contient la vaste mer, je te chargerai de calculer seul le nombre de mes amours ! " avait dit Anacréon, • et Herrick le paraphrase avec aisance :

L'Amour me dit de faire un vœu, et je ne demandai rien d'autre que de pouvoir changer toujours ainsi que d'habits, de maîtresse ; mon souhait me fut accordé ; depuis lors, bien qu'aimant souvent, il ne m'arrive plus jamais d'aimer longtemps aucune amante. *

Au cours d'une simple imitation cependant, le poète apparaît parfois, qui se révèle tout entier en un vers distrait :

Un jour l'Amour et moi, nous voulant divertir, jouions, ainsi que des enfants, à la poussette. Je plaçai, il poussa, et puis, étourdiment, Amour piqua mon doigt de son épingle d'or ; la plaie ne fait que s'envenimer, et je crois que ce fut ruse pour m'empoisonner d'amour. Si le coup fut léger, la douleur fut cruelle, le doigt saigna, mais tout mon cœur fut consumé. '

Oubliez la fin, qui n'est destinée qu'à compléter le morceau selon la formule anacréontique, retenez le vers :

Amour piqua mon doigt de son épingle d'or,

et vous avez, en une image jolie, tout ce que l'amour impliqua jamais pour notre poète : une souffrance superficielle, comme la piqûre d'une élégante pointe d'or !

Herrick retrouve dans l'œuvre d'Horace cette même inspiration voluptueuse et spirituelle, et s'y attarde presque autant que dans les odelettes d'Anacréon. Il est attiré, en outre, par la sociabilité aimable

' Poèmes Anacréontiquei .• XII. Sur ses Amours. (Traduction Maurice Albert, Paris, 1885).

' 250, On Love.

' 44, Love's play at Push-pin.

du poète latin, par sa façon d'introduire le " juste milieu, " Vaurea mediocritas^ dans le sentiment comme dans la conduite générale de la vie, et d'allier aux préceptes moraux sur la nécessité de songer sagement à la mort prochaine la pratique d'un douillet égoïsme. L'amour, selon Horace, est un amusement raffiné, destiné à alléger les heures oisives d'un homme du monde. C'est un délicat badinage, qui vaut surtout par son charme éphémère. L'union des cœurs n'y a, naturellement, aucune place. De même qu'Anacréon, dont Herrick le rapproche à plusieurs reprises, Horace est un épicurien, un " jouissant " comme aurait dit La Fontaine, qui goûte le charme d'une jeune maîtresse, à l'ombre fraîche d'un arbre, au bord d'un ruisseau jaseur, tout comme il appréciait une coupe de vieux Falerne parfumé. Herrick sympathise de tous points avec cette sentimentalité amoureuse. Comme Horace, il n'aime qu'avec son imagination et son esprit. Comme lui, il se garde d'une passion unique, et s'entoure au contraire de tout un cortège d'aimables jeunes femmes. Aux compagnes voluptueuses du poète ancien, à Nééra, à Lydie, à Pyrrha, à Leuconoé, à Glycère, à Tyndaris, à Chloé, là Chloris, à Galathée, à Phyllis, à Phryné il oppose " la troupe fraîche et parfumée de ses maîtresses, " et il leur dédie d'innombrables poèmes faits d'un peu de sentiment et de beaucoup de fantaisie. Comme Horace encore, dont il traduit le dialogue avec Lydie, ^ Herrick ne se pique nullement d'être fidèle, et se targue même de son infidélité. Comme lui, il n'appelle ses maîtresses que par le nom exquis qu'il a choisi pour elles, et il répéterait volontiers :

Ilia et Egeria est : do nomen quodlibet illi."

Il n'est pas jusqu'à l'érudition mythologique dont il pare les compliments qu'il leur destine, jusqu'à ces couronnes et ces guirlandes qu'il tresse autour de leurs têtes, et dont les fleurs avaient été cueillies depuis longtemps déjà par les poètes alexandrins, qui ne rapprochent la plupart des poèmes d'amour contenus dans les Hespèrides des odelettes galantes du vieil Horace.

Pénétrons, à présent, dans le recueil même de Herrick. Une des

' i8i, A Dialogue betwixt Horace and Lydia ; Horace, Odes, III, ix. ^ Satires, I, ii, v. 126.

premières caractéristiques qui nous frappe est le grand nombre de femmes qu'y a chantées le poète. Herrick n'est point un Habington qui aime une maîtresse unique, et l'exalte comme une divinité à laquelle rien de terrestre ne saurait être comparé. Il se plaît au contraire à s'entourer de jeunes filles et de jeunes femmes. Il les aime toutes à la fois et toutes également, l'amour, comme il le dit, " ne méprisant rien " :

...Que ma mie soit blonde ou brune, qu'elle sourie ou me gronde, je déclare que je l'aime.

Que sa peau soit rude ou lisse ; en la touchant, mon cœur s'ouvre et l'affection pénètre.

Qu'elle soit chauve ou se parc

d'une perriique bouclée,

j'y trouve un charme magique... '

Ailleurs, en revanche, le poète demande à ses amies de se faire belles, pour le plaisir qu'il éprouve à contempler leur coquettes parures, ou à admirer le groupe élégant qu'elles forment autour de lui (54). S'imagine-t-il qu'il est abandonné d'elles, il se lamente ainsi sur sa solitude désespérée :

j'ai perdu, et tout récemment,

maintes délicates maîtresses.

yulia, leur reine imposante ;

puis Snpho, une des plus chères ;

Anthca, dont la peau si lisse

est comme le ciel diaphane ;

la tendre Elcctra et Myirha

à la voix et au luth exquis ;

puis Corinnn l'ingénieuse,

et qui de plus a tant de grâce,

Périlln, toutes sont parties ;

Hcnick est seul, abandonné,

comptant ses douleurs par le nombre

de leurs départs, prêt à mourir. ^

' 751, Love (lislikcs nothinj^,

' 39» ^'pon thc losse ot his Mistrcsscs.

Il les nomme de mots câlins : " mes jolies ensorceleuses, my pretty witchcrafts, " et il exagère à plaisir le nombre de ses années, comme pour voir apparaître une protestation unanime sur leurs lèvres (19). Il les supplie toutes enfin, " ses charmantes maîtresses, ses très chères beautés, " de garder son souvenir après sa mort, et de venir parfois visiter son tombeau (635). Ces idées n'étaient pas neuves, assurément : elles n'en semblent pas moins chez Herrick comme spontanées. Les maîtresses des poètes anciens étaient des courtisanes, des esclaves affranchies par leurs maîtres, initiées aux lettres grecques, danseuses et musiciennes habiles, rompues à tous les raffinements de la galanterie. Les amies de Herrick sont des jeunes femmes ingénues et fières. Elles devaient ressembler à ce type de jeune fille que l'on rencontre encore si souvent en Angleterre, avec leurs cheveux blonds, leur teint d'une blancheur rosée, leur regard lucide, avec la grâce simple aussi de leur allure, leur candeur sérieuse, ou leur allégresse si aisément attendrie. Elles constituent, en " leur troupe fraîche et fragrante, " ^ le charme essentiel des Hespèrides. Dès qu'on ouvre le livre, leurs visages se tournent vers nous, surgissent de tous les côtés, souriant entre les feuilles vertes, parmi des guirlandes de jonquilles ou de roses. Elles se pressent, accourent à la débandade, se cachent soudain, puis reviennent avec leur joyeux éclat de rire ou leur raillerie coquette. Elles nous enchantent par le mystère dont elles s'enveloppent, par ces voiles de linon qu'elles affectionnent, et qui rendent plus exquise encore leur beauté. Chacune d'elles éveille en nous un attrait particulier, malaisé cependant à définir. Il faut pour cela les arrêter délibérément au passage, et les regarder de près, avant qu'elles aient eu le temps de disparaître, dès le tournant du feuillet, dans la splendeur touffue du beau jardin.

Celle que l'on y rencontre le plus souvent, et de beaucoup, " la première de toutes " selon Herrick (39), et " la reine de son royaume " (88) est Julia. Le poète nous la présente d'abord brièvement :

Ecoutez ce qu'en peu de mots je puis dire de ma Julie :

'613, The bad season makes the Poet sad.

My many fresh and fragrant mistresses.

son œil est noir et fort alerte,

son menton double, et son front haut,

sa lèvre est un rouge rubis,

ses joues, du vin dans de la crème ;

et son nez est la grâce même,

le proscenium de sa face ;

je vous laisse à penser par là

le charme et la splendeur du reste. '

Ailleurs Herriclc nous décrit avec plus de détails la beauté de son amie. Ses yeux ont emprunté leur éclat au \er luisant (620). Ses lèvres ressemblent à un banc de corail (9) ou à un roc de rubis (75); elles sont plus rouges que les cerises mûres (23), et comme la contrée, ou l'île même, où elles croissent {53) ; elles sont pareilles à une fleur splendide où l'abeille rôdeuse vient se poser et extraire son miel (182) ; elles sont si suaves enfin qu'on les dirait trempées dans les eaux de l'Hippocrène (858). Les dents de Julia sont :

Blanches comme l'étaient les dents de Zcnobie, les plus précieux joyaux des filles des Romains, *

ou semblables à une "carrière " de pierres précieuses (75). Ses joues ne le cèdent en rien aux autres parties de son visage. Elles forment une roseraie dont les roses seraient toujours en boutons (45), ou encore :

Sur ses joues, quand elle rougit,

on croit voir s'entr'ouvrir des roses. *

La peau de Julia est semblable à un tendre linon (204, 417). Ses seins sont " plus blancs que le duvet des cygnes " (88), d'une candeur " immaculée " (i i), d'une " pureté surhumaine, pareille à celle de la Voie Lactée " (231). Herriclc aime à imaginer son amie parant cette blancheur d'un bouquet de roses, et il la dépeint plusieurs tois sous ces fraîches nuances :

Roses, vous ne pouvez mourir, puisque cet endroit où vous êtes est l'ardeur et la fraîcheur mêmes qui vous feront croître à jamais. *

' 343> ï^^pon his Julia.

' 742, The Candor of Julias teeth.

' 296, Upon her blush. Voir encore : 812, The Maick-n-Blush.

^ 1071, To Roses in Julias Bosonie.

Roses trois fois bénies qui possédez la grâce d'avoir dans le sein de ma mie votre sépulcre ; on sait, quand vous mourrez, où vous reposerez : son sein est votre tombe et son linon la pierre. '

Herrick ne manque pas de réserver aux tétins eux-mêmes quelques jolis coups de crayon (441, 492). Et c'est à contre-coeur qu'il borne là la description de sa maîtresse préférée, non sans avoir accordé à sa jambe, cependant, un couplet furtif (350).

Cette jeune beauté est en outre très coquette. Elle affectionne les toilettes voyantes, les robes d'azur " aériennes comme des feuilles d'or " (175), et les jupes dont la soie miroite et bruit en un charmant désordre (780). Elle entoure sa taille d'un ruban aux teintes d'arc-enciel (i 14). Elle aime à se parer de joyaux, et elle porte au doigt une bague de prix que lui a offerte le poète (172). Elle enferme sa chevelure dans une résille d'or (882). Elle rafîole par dessus tout des essences rares, qui semblent émaner d'elle, qui ne sont que son haleine suave (179, 252), que sa moiteur embaumée (720), ou même que son ombre qui s'approche (486). Un seul de ses baisers enfin sufïît à aromatiser un gâteau nuptial (806).

L'amour du poète pour l'élégante Julia se ferait volontiers libertin. Il folâtre souvent avec elle. Ils jouent ensemble à la fossette (49). Elle, pour s'amuser, lui jette tout d'un coup au visage son collier de soie bleue et d'argent, qu'il prend pour un serpent, et dont il se déclare terrifié (285). Il lui prodigue des madrigaux ingénieux (11, 23, 45, 442, 620), ou des protestations amoureuses de ce genre, sur le don d'un bracelet :

Pourquoi je noue à ton poignet Julie, cette tresse de soie ?

C'est que je voudrais simplement te faire entendre que tu es, un peu, ma jolie prisonnière ; que si mon cœur est ton esclave, c'est un fil de soie qui t'enchaîne : brise-le, et tu seras libre.

Il en est autrement de moi ; je suis lié d'un lien si fort

' 7 35> Upon tiie Roses in Julia's Bosome.

que je ne puis me dégager, et, le pouvant, ne le voudrais. '

Herrick est rarement aussi platonique. Il nous décrit une chute de Julia, et ce qu'il advint à sa trop curieuse monture (27). Il demande à son amie de délacer un instant son corsage de soie (415) o*^ de lui laisser voir sa gorge blanche (231). Il nous montre lui-même la couche où elle repose (349). Il lui annonce qu'il ira lui rendre visite à son lever :

Lorsque demain s'allumera le jour,

tu verras, ma Julie, que, bien avant ton Ave Maria,

je serai près de toi.

Avant d'avoir consulté ton miroir,

apparais à mes yeux dans ta beauté lisse et nue, ainsi qu'Eve,

la fleur du Paradis.

Tu rougiras ? lors cache ta rougeur

sous ton voile de lin, pareille aux perles pures, aux galets

dans la source entrevus.

Comme des lis qu'enchâsse le cristal,

ainsi apparais-moi, ou charme-moi encor de l'aspect même

des roses incarnates. '

Julia n'est pas le moins du monde effrayée cependant. Elle se contente de se montrer tantôt indécise, et le poète la conjure de prendre un parti sur-le-champ (156), tantôt dédaigneuse, et il compare son dédain à la zone de glace (115). Quand elle le gourmande trop vertement, il ne lui répond que par des larmes (150). Ellc-mcme d'ailleurs se laisse surprendre une fois à pleurer (969), et la querelle s'achève en de longues protestations amoureuses (1091), le poète contractant a\ec son amie cette subtile "alliance " :

Mes yeux pleuvaicnt, tels des nuages,

' 323, The Bracelet to Julia.

* 825, To Julia, in her Dawn, or Daybrcakc. Voir aussi : i 14, V\io\\ Julia's Riband ; 940, Upon Julia's washing hersclt in thc river.

lorsque mon regard rencontra

les doux rayons qui émanaient

des yeux de Julia vers moi.

Alors apparut, ô merveille,

un fin arc-en-ciel souriant,

signe sacré de l'Alliance

qui devait sécher tous mes pleurs. '

Herrick insiste, avec son illogisme accoutumé, sur le caractère sérieux, çrave, dévot même de sa Julia. Coquette et avenante, elle n'en est pas moins vertueuse. Elle est mariée, a des enfants, et le poète célèbre lui-même, on l'a vu déjà, la fête pieuse de ses relevailles (899). A plusieurs reprises, il s'extasie sur la pureté presque céleste de sa voix :

Que ta voix seulement s'unisse avec le luth,

et des anges naîtront dans le temps que tu chantes. '

La charité de Julia est capable d'accomplir, elle aussi, des merveilles :

\'ois comme les pauvres attendent le geste de ta main qui donne :

ton gâteau se multipliera en nourriture de miracle. ^

Herrick la vénère, affirme-t-il, à l'égal d'une sainte, et chante en son honneur une collecte sacrée (585). II l'associe à toutes les cérémonies du culte, si curieusement esthétique, qu'il décrit dans les Hespèrides. Julia l'accompagne au temple, où personne ne vient troubler leurs prières (446). Ils accomplissent tous les deux les rites requis, elle étant la Flamin'ica D'ial'n^ la Reine des Prêtresses (540), et le poète lui demandant même de le suppléer quelquefois (857).

L'affectueux respect que Herrick a voué à Julia est si profond que c est vers elle qu'il se tourne de préférence lorsque le poursuit la crainte de la mort. Il lui rapporte le rêve funèbre qu'il vient de faire, et lui demande de pleurer déjà sa fin approchante (400). Voici une autre prière qu'il lui adresse à ce même propos :

Julie, quand ton Herrick mourra,

' 688, The Rainbow : or, curious Covenant.

« Z5 3, Upon her Voice. Voir aussi : 67, Upon Julia's Voice ; 68, Againe.

'351, Upon her Aimes.

ferme les yeux de ton poète, et que personne autre que toi ne recueille son dernier souffle. '

A elle seule aussi est confié le soin d'embaumer son corps, et le poème est joli qu'il lui dédie à cette occasion :

Pour m'embaumcr, Julie, fais ceci simplement : viens donner à mes lèvres leur baiser suprême ; ou bien dans le cercueil où mon humble dépouille doit dormir à jamais, fais passer ton haleine : elle sera le baume et la myrrhe et le nard, qui me conserveront toujours incorrompu. '

Dés qu'il sera déposé dans le tombeau, qu'elle ne néglige aucun des rites que réclament les morts :

Voici le temps tout proche, ô mon plus cher amour, où devront prendre fin et mes vers et ma vie. Lors, coupe tes cheveux, laisse couler tes larmes au-dessus du gazon qui couvrira ma tombe. Veille aux libations, et qu'aucune ne manque, non plus que les cérémonies qui me sont dues ; et l'Amour t'aidera, lorsqu'à ton tour, plus tard, tu prendras le chemin de l'ctcrnel séjour. *

C'est encore à Julia que Herrick commet le soin de détruire son livre, s'il meurt avant de l'avoir achevé, et nous savons quelle cojifiance suprême cela implique de la part de notre auteur :

S'il faut, Julia, que je meure avant d'imprimer mes poèmes, je te le demande humblement, livre-les au feu destructeur ; mieux vaudrait que mon livre meure que de me survivre imparfait. *

A elle enfin, " <à sa Julia, à sa très chère Julia " est consacré le dernier poème amoureux des Hespèrides. E!t c'est elle ainsi qui ferme

' 500, To Julia.

'' 328, His embalming to Julia.

' 628, His Chargfc to Julia at lus Dcath.

* 59, His requcst to Julia.

2o6 ROBERT HERRICK

le cortège des amantes, comme elle l'avait ouvert, au début du recueil, par une chanson joyeuse :

...Mon destin est fini ; quand ton Herrick mourra, tu fermeras son livre et cloras ses paupières. '

Derrière Julia, " la plus chère d'entre mille " (628), la claire procession se déroule, formée d'un bon nombre de jeunes femmes et de jeunes filles, qui toutefois ne présentent déjà plus la même individualité. Voici Anthéa, la compagne et comme la sœur cadette de Julia. Elle lui ressemble par certains points. Elle a la peau lisse et blanche et cristalline comme le ciel (39). Elle est parfumée d'essences rares, et embaume divinement (155). Elle aussi apparaît au poète couchée dans son lit (104). Comme Julia encore, dès qu'elle seule est malade, la nature entière soufiFre et dépérit {1055). Cependant, et bien que Herrick lui demande parfois de folâtrer avec lui (679), la douce Anthéa est plus discrète, plus timide même, que l'imposante Julia. Elle arrête le galant, non par une rebuffade comme eût fait son amie, mais par sa rougeur modeste (33). Rit-elle aux éclats ? Elle s'en inquiète soudain, et l'incarnat qui envahit sa joue est comme une pudique rétractation (1007). Elle paraît plus jeune en outre, avec son ingénuité plus réservée et sa candeur plus confiante. Elle a pu être quelque habitante de Dean Prior, une des paroissiennes préférées de notre poète. Il lui offre ainsi de l'accompagner à la fête votive, "comme font les autres" (762). Il va même jusqu'à lui demander d'accepter sa main et de devenir sa femme (782). Il mêle au respect avec lequel il lui parle ou parle d'elle, quelque chose de tendre qui ne lui est pas coutumier, comme s'il s'adressait à une jeune fille dont il se ferait scrupule de troubler l'innocence. Il lui demande de prier pour la rémission de ses péchés (855), de venir avec Julia et toutes les autres honorer son tombeau, et l'on croit sentir vibrer, dans la supplication qu'il lui adresse en particulier, son affectueuse dévotion :

...Couche-moi dans la tombe

qui contiendra un jour tes reliques sacrées ;

' 1096, His last request to Julia.

pour m'embaumer, très douce, il ne sera besoin d'aucun parfum, si je repose à ton côté. '

Le poème qui suit, malgré plus de grandiloquence, produit encore la même impression :

Si le destin cruel, chère Anthéa, m'ordonne de te survivre quelques heures languissantes, je veux brûler ton corps avec des aromates et couronner de mes lauriers ton urne d'or ; puis portant devant moi, ainsi que des reliques, le trésor de tes bandelettes consacrées, j'irai près de ton urne vénérée tomber mort de douleur, et là finir toutes mes peines ; ainsi reposeront en un seul coin de terre Anthéa, puis Hcrrick, avec sa Poésie. ^

Herrick lui dédie enfin un des poèmes les plus beaux qui soient dans les HespèrideSy sur lequel nous reviendrons, et qui suffirait à placer celle qui l'inspira au premier rang, parmi les mieux aimées. (268).

Lucia est toute différente. Elle ressemble à une soubrette de comédie qui, par la ruse de son sourire modeste, sait se faire pardonner ses étourderies (505). Légère et accorte, avec des joues pareilles à des œillets rouges (207), elle n'inspire plus au poète que des pensées gaillardes. Il la suit un matin, tandis qu'elle va, court vêtue, dans la rosée (730). Il compose à son sujet un morceau simplement obscène (41). Une autre fois (691), Lucia joue à la balle avec Herrick, l'enjeu étant un de ces baisers dojit elle semble, à en croire cet irrévérencieux quatrain, peu prodigue :

Je demandai à Lucie un baiser ; avec mépris elle le refusa ; que me serait-il donc advenu, si j'avais demandé sa virginité ? '

Quand le poète sera vieux, cependant, et contraint de marcher avec des béquilles, quand il ne lui restera que le souvenir des chansons

' 55, To Anthéa.

"'' 22, To Anthca.

' 600, Upon Lucia.

2o8 ROBERT HERRICK

qu'il écrivit jadis pour lui plaire, Lucia continuera d'être joyeuse, et lui de demander au ciel qu'il la protège (974).

Corinna " a de l'esprit, et s'en sert avec grâce, " Le poète néanmoins lui dédie un madrigal sec et alambiqué, tout plein de prétentieuses notions astrologiques (133) ; et, une autre fois, le discours que voici sur les vicissitudes de la vie :

Ne sois point fière : à ma leçon

prête un peu ta jolie oreille.

Ta vie a des saisons changeantes,

tantôt la paix, tantôt la lutte ;

ton teint a son flux et reflux

et ta santé est variable ;

tes espoirs, tes doutes, tes craintes

comme tes cheveux sont sans nombre ;

parfois ton pouls bat très rapide

et parfois ton cœur refroidit ;

tu es jeune, mais il faudra

que tu vieillisses, et bientôt

le temps, sache-le, creusera

des sillons odieux sur ton front ;

et ton regard qui s'obscurcit

signifiera tout simplement

que tu mourras

ainsi que moi. '

Corinna, qui semble avoir été une jeune citadine délurée, dut trouver la leçon peu aimable, et l'on se plaît à croire qu'elle aura accepté avec un autre empressement l'invitation à aller chercher le mai dans la campagne en fleurs. La morale du morceau que nous verrons (178) n'était point sans rapports avec la conclusion morose du précédent : l'aventure en était autrement claire et fraîche, et elle a, au reste, rendu célèbre le nom de son héroïne.

Sapho, que Herrick plaça un jour aussitôt après Julia, semble, elle aussi, une amante préférée, a principal. Dans les différents morceaux qui lui sont dédiés, le poète lui témoigne une caressante tendresse. Plus de gaillardise brutale ici, ni de bel esprit confus. Herrick dit la tristesse des fleurs quand son amie est malade (i 18), la

'233, The Changes to Corinna.

douceur de sa voix qui s'accompagne sur le luth (363) la suavité de ses lèvres, "que semble gonfler un levain d'amour" (986), la blancheur sans pareille de sa gorge, au point même que les roses, qui étaient blanches naguère, en devinrent rouges d'envie (259). Il préférerait s'en aller, déclare-t-il, '* où soufflent les vents du nord, parmi les glaces et les neiges éternelles " que de supporter la froideur de son visage (804). A côté de ces lieux communs cependant, Herrick consacre à Sapho plusieurs petits poèmes délicieux. C'est pour elle, par exemple, qu'il taille ce fragile camée :

Ma tête souftlre ; prends, ô Sapho,

ta résille et lie le mal, ou bien le tue

d'un poison.

Plus que ma tête mon pauvre cœur

est malade ; voudras-tu point, d'un seul baiser,

me guérir r '

et qu'il peint cette aquarelle

Sapho alla cueillir des fleurs,

et son fin tablier était, h son retour, rempli

des trésors du printemps.

Elle souriait, rougissant

d'une exquise rougeur ;

on eût dit qu'elle avait conçu du beau Favonius.

Et son tablier exhalait

une odeur plus divine,

plus enivrante que la robe, jadis, de Proscrpinc.*

' 592, The Hcad-akc.

^741, The Apron of Flowers.

La menue aquarelle est, on le voit, d'un grand artiste, et semble déjà, malgré sa mythologie, toute moderne.

Herrick traite Electra d'une toute autre façon. Le ton qu'il emploie de préférence avec elle est violent et autoritaire. Il lui démontre, par des arguments positifs, qu'elle doit l'aimer (747), et a recours, si elle ne se rend point, aux menaces (837). L'amour qu'il tâche d'éveiller en elle n'a d'ailleurs rien de platonique. Les madrigaux qu'il lui adresse, si jolis soient-ils, ne sont pas désintéressés (105) et, malgré leurs allégories, vont droit au but (152, 768). Electra d'autre part a des hésitations pudiques (56), qui impatientent le poète, et qu'il essaie de surmonter par des raisons diverses (535). Qui sait d'ailleurs si la façon la plus sûre, même la plus prompte, de la convaincre n'est point de lui prodiguer des compliments dont sa jeunesse ingénue ne peut qu'être flattée, de courts billets comme celui-ci, où flotte encore un vague parfum de poésie courtoise :

Ses larmes ont coulé sur ses joues, et l'averse y fit surgir une nativité de fleurs ; ^

ou qui semblent avoir été écrits par un chaste et chevaleresque amant :

Je n'ose un baiser demander,

je n'ose implorer un sourire, de peur qu'obtenant l'un ou l'autre,

mon cœur ne se gonfle d'orgueil.

Non, non, la suprême hardiesse

de mon désir se bornera à baiser seulement l'air même

qui tout à l'heure te baisa. ^

Silvia, par sa douceur modeste, se rapproche d'Anthéa. Herrick déclare l'aimer " d'amour vrai " et respectueux, et lui demande, à elle aussi, de l'épouser (10). Elle hésite longtemps, et le poète, avec une tendresse discrète, lui rappelle qu'elle sera vieille un jour. Le court morceau évoque un peu le souvenir du fameux sonnet de Ronsard à Hélène :

Lorsqu'on dira : jadis Silvie fut belle, tu gémiras, accusant ton miroir,

' 568, Upon Electra's Teares.

' 664, To Electra.

où tout paraît terni, qui fut si clair, et sans valeur, qui fut inestimable ; sur ta beauté plus de rides encore viendront tomber, silencieusement. '

Ailleurs encore Herrick joue avec son amie, et en jouant lui casse son bracelet ; il en est tout marri, se confond en excuses, et propose même une compensation désespérée (706). Notre poète se risque-bien, car sa discrétion lui pèse, à composer sur Silvia une chanson libertine (909), mais il tient à s'excuser de son audace, et la met sur le compte de son amour sincère (937). Cela n'entache nullement, au surplus, la révérence presque religieuse où il la tient :

Je reste saint tant que demeure ta main pure autour de mon front ; je redeviens, quand tu me quittes, aussi profane que les autres. ■

La personnalité des " fraîches et fragrantes maîtresses " de Herrick se fait à présent de moins en moins précise. A Dianimé, le poète adresse une assez jolie pièce anacréontique (829), un billet d'adieu plutôt médiocre (103), cette requête, très modeste :

Donne-moi un baiser,

rien qu'un seul ; et si ce baiser doit

t'appauvrir, je te restituerai

ta richesse, et pour ce seul baiser

vingt mille autres ;'

ce dizain délicat enfin, qu'on dirait fait d'une raillerie tout ensemble et d'une caresse :

N'aie point orgueil, Amie, de ces doux yeux

qui étincellent comme deux étoiles ;

n'aie point orgueil de ce que tu peux voir

nos cœurs captifs et le tien toujours libre ;

n'aie point orgueil de tes cheveux si blonds

' 62, Upon Silvia, a Mistresse.

^ 652, To Silvia. Voir aussi : 571, To Silvia.

' 539, To Diancmc.

libertinant avec l'air amoureux ; songe plutôt : le rubis que tu portes, qui tremble au bout de ton oreille fine, sera toujours un précieux joyau quand sera mort ton monde de beauté. '

Bientôt même les maîtresses de Herrick ne servent plus qu'à parer de leurs noms le développement de quelques thèmes amoureux. Leur cruauté est un des plus fréquents. Comme Dianimé, Myrrha, dont la voix s'accompagne si exquisement sur le luth (39), a un cœur de pierre, que le poète essaie d'attendrir sous ses menaces (132). A l'inflexible Œnone, Herrick adresse ce billet où il y a, semble-t-il, moins de sincérité que d'application littéraire :

Quelle conscience est la tienne ?

Mon cœur était tranquille, et tu osas me le ravir,

tout en gardant le tien.

Par honte ou pitié, résous-toi

au rôle d'amoureuse :

ou daigne m'accorder ton cœur,

ou bien rends-moi le mien.

Ne les convoite pas tous deux ;

ou si tu les retiens, alors montre que tu es juste,

prends-moi avec mon cœur."

Irène a la colère prompte, sinon dangereuse (567). Pérenna, une beauté parfaite (16), apparaît, elle aussi, intraitable (472), et Herrick en est réduit à envier au vent d'ouest le bonheur de *' baiser sa lèvre et de câliner sa chevelure " (256).

Un dernier thème exerce sur notre poète un attrait tout particulier : celui de sa vieillesse et de sa mort. Il en entretient chacune de ses belles amies. Il avait imploré déjà, on s'en souvient, les soins compatissants de Julia et d'Anthéa, et il présente la même requête à Pérenna (220), à Périlla (14) et à Biancha, (992). De ces deux

' 160, To Dianeme.

' 447, To Œnone.

dernières, Herriclc attend plus encore. Que Périlla, oubliant sa cruauté funeste, le rende à la vie en lui accordant son amour (1021); et que la douce Biancha, celle-là même à laquelle il croyait devoir tant de baisers (87), le garde et le bénisse (898). La confiance, la foi dévote plutôt qu'il place en elle est si assurée qu'il lui adresse cette requête suprême, si simple à la fois et si poignante, " pour quand il sera aveugle " :

Quand l'âge ou le sort me rendant aveugle, je ne pourrai plus trouver mon chemin, quand je tomberai ou trébucherai plus de fois qu'il n'est de cailloux par terre, tu iras devant, afin que je puisse marcher sur la trace de tes parfums ; ou bien je me guiderai seulement sur cette clarté qui coule de toi...'

On peut essayer, comme nous \enons de le faire, d'évoquer la physionomie de chacune des " fraîches et fra^rantes maîtresses " de Herriclc : il serait dangereux cependant d'\- trop insister. Ces amoureuses, en effet, apparaissent avant tout comme des motifs lyriques. Elles n'ont rien de commun avec celles de Shakespeare, si nettement différenciées, et si aisément reconnaissables. Nous ne rencontrons aucune jeune fille dans les Hespèruifs qui nous rappelle Juliette la passionnée ou la divine Miranda, la tendre folle Ophélie ou la naïve et douloureuse Desdémone, aucune qui nous tasse oublier le rire allègre de Béatrice, la raillerie tendre de Rosalinde, ou surtout le bonheur triste de Jessica, assise sur une berge de fleurs au clair de lune, écoutant une chanson lointaine et résumant en cette plainte toutes les espérances craintives des jeunes amantes : " Je ne suis jamais joyeuse quand j'entends de douce musique. " " Herriclc se place à un autre point de vue que le dramatiste. Poète lyrique, il représente ses amoureuses non point telles qu'elles ont pu exister en réalité, et qu'elles doivent apparaître au spectateur, mais selon l'impression seulement qu'elles ont produite en lui. Cette impression elle-même, avant de pouvoir ser\ ir de

' 98, Bfinjï once blind, liis rci]iiest to liianclia. - Tfic Menhant o/Fenici; V, 1, 69.

matière à son œuvre, doit être encore comme épurée, dégagée de tout ce qui n'est pas essentiel, et, en un mot, spiritualisée. Les pièces amoureuses de Herrick nous représentent ainsi ses expériences passionnelles d'abord, rapportées à quelques noms particuliers, mais surtout sa conception idéale de la femme et de l'amour. Le réel prend chez lui une importance secondaire. Le poète inventera sans scrupule toutes sortes de situations, puisqu'il n'en retient que le sentiment qu'elles doivent éveiller au dedans de lui-même. N'attendez de lui surtout aucune logique. Il nous dépeint Julia, nous l'avons fait observer, tantôt ardente, et tantôt pieusement grave. Il traite Anthéa comme une sainte, mais aussi, une fois au moins (74), comme une fille rieuse. Les noms etix-mêmes n'ont qu'une signification très réduite. Herrick donne à ses visions de beauté tel nom qui convient particulièrement au morceau, ou même au rythme de son \ers. Il le choisit parmi ceux que lui légua l'antiquité, pour son harmonie et sa couleur, et s'occupe, tout au plus, de le parsemer agréablement au travers du livre. Quelquefois il oublie de dédier son poème à telle ou telle maîtresse, et ces madrigaux anonymes sont loin d'être les moins heureux (34, 38, 94, 586). Ou encore, dans l'édition définitive des Hespérides, il adresse à Electra un poème (535) qui, dans le manuscrit reproduit par TVitts Récréations, appartenait à Julia. Partout Herrick manifeste ainsi au plus haut point son indépendance d'artiste. Il fait de ses maîtresses, qu'il s'agisse d'une élégante cueilleuse d'aubépine dans les haies fleuries de Kensington ou d'une naïve laitière du Devonshire, de simples sujets d'étude, auxquels il prodigue toutes les richesses de sa palette, une des plus raffinées, mais une des plus claires aussi, qui furent jamais.

Le tempérament de l'homme, néanmoins, ne laisse pas de transparaître sous la virtuosité du peintre. L'amour est peu profond que l'on peut présenter ainsi sous tant d'aspects différents, et le cœur y a moins à faire qu'une ingénieuse sensualité. Herrick, qui a célébré tant de jeunes femmes, qui a chanté sa maîtresse préférée en près de quatre-vingts poèmes, mais en a dédié aux autres plus de trois cents, est demeuré, en somme, le plus égoïste des amoureux. L'amour 1 intéresse et le charme, non point à cause du bonheur qu'il procure à la femme qu'il aime, mais de la satisfaction qu'il en peut lui-même retirer. Ne cherchez dans ses chansons ni le don volontaire, ni le

généreux oubli de sa personne, ni encore moins le besoin de s'ennoblir à ses propres yeux pour se hausser au niveau de celle qu'il a choisie : il n'a voulu y mettre que les plaisirs toujours variés qu'il se croyait en droit d'attendre d'elle. Ainsi la sensation prime-t-elle chez lui le sentiment, et le côté physique de l'amour y apparaît-il tout d'abord. Herrick se pose en franc matérialiste (434), et agit en conséquence. Les femmes représentant à ses yeux toutes les joies de ce monde (1083), il se hâte d'en prendre sa part. Il n'est point délicat d'ailleurs, et se déclare aisément satisfait (21, 243, 438). Il insiste sur cette idée que Jeanneton vaut bien, dans l'ombre, une grande dame (587, 865). Notre gaillard, on le devine, n'apporte que peu de discrétion et aucune timidité dans ses requêtes galantes :

Pour atteindre tes fins laisse toute pudeur : qui craint de demander enseigne le refus, '

affirme-t-il ; et lorsqu'il désire quelque chose, il s'y applique tout entier, bien décidé à l'obtenir :

Car ce n'est pas aimer que d'aimer sans ardeur. '

Il ne néglige point davantage les incidents imprévus du bord de la route (308). Il recommande seulement que l'on n'abuse pas du plaisir amoureux, qu'il compare à un sirop dont on serait vite dégoûté (950, 952), si sa fadeur mielleuse n'était relevée d'une pointe d'amertume (1085). Pour si tranquillement impudique qu'elle soit cependant, la sensualité de Herrick ne descend point jusqu'à la grivoiserie polissonne. La volupté peut être, selon lui, ce qu'il y a de meilleur dans l'amour, au moins demeure-t-elle toujours nettement joyeuse, sans sous-entendus ni équivoques d'aucune sorte. V^oyez au reste la naïveté avec laquelle notre poète confesse sa " nature grossière " :

Assis tout seul, tel un abandonne,

sur le bord d'un ruisseau aux flots d'argent,

les mains tendues vers l'Amour, je pleurai,

puis m'endormis, épuisé de douleur ;

alors, ainsi qu'en une vision,

une beauté glorieuse apparut ;

sa face était virginale ; sa robe

' I 2, No Bashfulnessc in begging;.

'91, Zeal rcqiiircd in Love.

2l6 ROBERT HERRICK.

évoquait une alerte Spartiate ;

un arc d'argent, de soie verte tendu,

était passé sur sa jolie épaule ;

l'air amoureux caressait doucement

les boucles fines de sa chevelure ;

on eût cru voir la jambe de Diane

quand elle part, court vêtue, pour la chasse ;

ses brodequins raccourcis révélaient

l'albe bonheur de sa cuisse naissante :

j'essayai donc de me rapprocher d'elle

et de baiser sa nudité charmeuse ;

mais aussitôt elle me l'interdit,

me menaçant de son fouet de myrte,

et, me grondant : " Va-t'en, va-t'en d'ici,

Herrick tu es trop grossier pour aimer. " '

Selon Herrick enfin l'amour a besoin d'être bien nourri, bien chauffe, bien entretenu (93, 769), la pauvreté (677), autant que l'absence (30), lui étant fatale. Les femmes sont de gracieux passe-temps, destinés au plaisir des hommes. Leurs hésitations, leurs refus même ne sont qu'une de leurs façons de se faire désirer (676), sinon de masquer leurs propres désirs (736). Il n'est pas jusqu'aux vierges les mieux gardées, ou les plus sages, qui ne soient forcées, tôt ou tard, de se rendre à l'amour (298).

Et, comme il arrive, à côté de ces sensualités violentes, dans le même temps que Herrick étale ainsi sa conception irrévérencieuse de l'amour, si méprisante pour la femme, il nous découvre sa sentimentalité amoureuse, une des plus tendres et des plus délicates qu'on puisse trouver. Ayant fait à son animalité instinctive la part qui lui revenait, il éprouve le besoin de l'embellir, de l'enjoliver, de l'affiner surtout. Il tient à corriger par l'ingéniosité de son imagination et de son esprit la simplicité véhémente de son désir. De sorte qu'après s'être montré cyniquement sensuel, ce poète apparaît en outre comme un sentimental romanesque, et comme l'un des maîtres même de la coquetterie amoureuse.

II ne se lasse point de célébrer, avant tout, le charme corporel

' 142, The Vision.

LES FEMMES ET L AMOUR Ziy

de ses jeunes amies. Nous avons vu avec quelles délices il s'attarde à dépeindre l'éclat des joues et des lèvres, la " candeur " des dents, des gorges, des membres délicats, tout ce qui, chez ses fraîches amoureuses est pur et sans tache. Il \- revient continuellement, au point de s'en accuser comme d'un péché, vers la fin de son livre (1096). Il y consacre un long poème intitulé La flescription (fiine fetnme^ qu'il n'a pas joint cependant aux Heipêr'tdes^ soit que le morceau ait été composé après 1648, soit bien plutôt que Herrick n'y ait vu qu'un exercice de style, où il se serait amusé à grouper toutes les images et toutes les métaphores que suscitait en son imagination la beauté féminine. ' Plus souvent, notre poète se contente de fixer en une rapide esquisse l'aspect sous lequel il vient d'apercevoir sa maîtresse, comme dans la jolie aquarelle que voici, où il nous montre la chevelure de Julia trempée de rosée :

La rosée sur les cheveux de Julie

posa ses paillettes ; on eût dit des feuilles toutes chargées

de rosée tremblante ; ou bien je crus voir le miroitement

que fait le soleil lorsque ses rayons se sont réfléchis

aux ruisseaux qui dansent. '

Herrick atteint ici, avec sa manière si fine à la fois et si fraîche, au plus haut point de son art. La beauté féminine, telle qu'il la conçoit, consiste surtout en une harmonie de claires nuances, ou, comme il la définit lui-même :

La beauté n'est vraiment qu'une grâce charmante de vivantes couleurs émanant du vis.ige. '^

Nul n'a mieux que lui goûté le tendre éclat des chairs qu'avive la jeunesse, et n'a dépeint avec plus de fraîcheur le traditionnel mélange lies lis avec les roses.

S'il se complaît ainsi égoïstement au charme physique de ses belles maîtresses, Herrick ne manque point de les en avertir, et il v excelle.

' Voir Rdit. Saintsbury, \ol. II, p. 255. ' +85, Upon [ulia's hairc fîllM «itli Dcw. ■■' 8+1, Ik-auty.

2l8 ROBERT HERRICK

C'est le plus adroit des galants, et le plus séduisant des diseurs de riens amoureux. Il crayonne de petits poèmes rapides, tout pleins de babioles gracieuses, de flatteries comme chuchotées à l'oreille, et qui, même quand celle à qui ils sont destinés n'écoute guère, ou n'en croit pas un mot, ne laissent point de la ravir. Voici un tendre billet adressé à Julia :

J'ai rêvé qu'un jour les roses voulurent se joindre et siéger en un parlement ; le lieu désigné pour les loger, elles et les autres fleurs, fut ta gorge pure par-dessus laquelle on tendit un dais de gaze de soie, de fils de la Vierge ; or le parlement, d'un vote unanime, choisit comme reine des fleurs la rose, afin qu'elle puisse ainsi, elle-même, te servir toujours de fille d'honneur. ^

Voici, une autre fois, un madrigal spirituel et preste :

Cerise, pourquoi pleures-tu ?

serait-ce de honte, parce que Julie a des lèvres

plus rouges que toi ?

Ah ! mignonne, ne verse point

de pleurs pour cela :

les coraux, les rubis eux-mêmes

sont émerveillés. ^

Notre enjôleur a recours successivement à toutes les notes de la gamme amoureuse. Il se fait humble, et tâche par ses supplications de fléchir la cruelle Pérenna (472). Il est d'humeur joyeuse, et fait passer dans son madrigal son allégresse un peu naïve, comme tout heureuse de vivre et d'être jeune :

Biancha, laisse-moi acquitter la dette que je te dois pour un baiser que tu me prêtas ;

'11, The Parliament of Roses to Julia.

" 23, The Weeping Cherry.

pour celui-là seul je suis prêt à t'en rendre dix ;

et si tu me dis

que pour ce baiser si précieux dix ne suffisent,

je m'acquitterai

de la somme entière, dussé-je en donner un million ;

car celui qui a

sa modeste part de bonheur doit, s'il est honnête,

vouloir rembourser

jusqu'au dernier sou le plaisir dont il profita.'

Qu'on ne parle point à ce bon luron d'amoureuses timides, transies, effrayées du " qu'en-dira-t-on. " Il ne s'offense nullement, pour lui, qu'on raconte ses aventures galantes (203), et il sera le premier, au contraire, à se railler lui-même de ses insuccès (365).

Un des moyens que Herrick emploie assez volontiers pour vaincre le dédain ou seulement l'hésitation de ses belles maîtresses est la phrase hardie, brusque même, le mot désinvolte qui plaît aux femmes en les choquant un peu, et qui souvent fait apparaître un sourire sur des lèvres indécises, ou qui se voulaient boudeuses. Semble-t-on, par exemple, le délaisser, ou lui objecter qu'il n'est plus très jeune ? Il prend la mouche aussitôt, et répond de la sorte :

Suis-je méprisé parce que vous dites,

je le sais trop bien, que mon chef grisonne ?

Vous n'avez qu'un temps, sachez-le. Madame,

et le jour viendra où sur vos cheveux

vous porterez neige et gel comme moi ;

où (dans bien longtemps, mais ce jour viendra)

vous vous fâcherez avec votre glace,

en cherchant, en vain, dans son pur cristal

le bouton de rose de votre joue,

le parterre aussi dans lequel croissait

cet œillet si rare et si m.ignifiqiie ;

' 87, Kissing Usiiric.

hélas ! trop tard alors, seule dans votre chambre, vous découvrirez que vous êtes vieille par les pleurs amers que vous verserez.'

Et n'est-ce pas encore cette désinvolture gracieuse, avec cette sagesse enjouée, un peu narquoise même, qui constituent le charme de ce morceau si connu : Aux Fierges pour qu'elles profitent de leur jeunesse^ un des plus caractéristiques des Hespèrides^ dans lequel l'imitation disparaît entièrement sous la forme personnelle dont l'a revêtue notre poète ?

Cueillez aujourd'hui les boutons de rose ;

le Temps s'envole à tire-d'aile ; voyez cette fleur et son clair sourire :

elle sera morte demain.

Plus haut le soleil, la lampe céleste,

est déjà monté dans la nue, plus tôt il aura terminé sa course,

et plus est proche son déclin.

L'âge est le meilleur qui vient le premier,

quand le sang est jeune et ardent ; mais vite il se glace, et, de mal en pis,

les ans succéderont aux ans.

Vivez, sans scrupule, votre jeunesse ;

c'est le moment, mariez-vous ; car lorsque seront fanés vos vingt ans,

vous pourriez attendre toujours ! "

Parfois enfin, Herrick pousse jusqu'à l'impertinence, jusqu'à l'allusion qui serait insolente, s'il ne la rachetait par je ne sais quel mélange de naïveté et de grâce un peu espiègle. Tel ce dernier poème, ce madrigal devrait-on plutôt dire, qu'il adresse à Lady Crew, au lendemain de la mort d'un enfant, et dont la conclusion est, à tout le moins, inconvenante :

Pourquoi pleurer encor. Madame ?

' 164, To a Gentlewoman objecting to him his gray haires. Voir aussi : 341, Upon a delaying Lady.

^ 2o8, To the Virgins, to make much of Time.

Voilà votre enfant endormi,

et le pauvret ne souffre plus

du mal qui l'accablait hier.

Tout se tait ; envolées les craintes ;

l'enfant repose, il n'est point mort ;

il se cache comme une fleur

qui renaîtra une autre année."

Que devaient penser, que pouvaient croire de tant de jolies paroles les amoureuses de Herrick r Que valaient, à leur point de vue, tous ces jeux d'imagination et d'esprit r Peu de chose, à la vérité. Herrick ne fait jamais allusion au côté non égoïste de l'amour. Non seulement il néglige les sentiments personnels de la femme dont il se déclare si épris, mais il ignore l'unité même que comporte Tamour sincère, cette communion de corps et d'ame tout ensemble où les deux amants ne sont plus qu'une pensée ou qu'un désir uinque. Il peut louer sans fin la beauté exquise de ses maîtresses, il n'atteint pas leur ccjeur et ne s'élève point jusqu'à la foi ardente qui fait de la personne aimée l'objet des plus hautes aspirations. Les rares morceaux où apparaît cette tendance idéaliste ne sont chez lui, nous l'avons vu, qu'un reste de l'influence de Pétrarque.

Incapable d'atteindre ainsi à cette fer\eur chaste, à ce culte di\in de la femme, Herrick est tout aussi impuissant à représenter le côté moyen de l'amour, à le peindre dans sa complexité réelle et quotidienne. Il excelle à nous en montrer l'aspect joyeux, et ce qui n'est encore qu'à la surface : les promesses, qui sont toujours des serments, les espoirs, qui ne sont que des rêveries naïves et heureuses, les gronderies, qui se font si caressantes, toutes les gentillesses coquettes en un mot qui précèdent l'amour. Il décrit l'amour lui-même a\ec ses jouissances immédiates et quelque peu brutales, mais il n'avance jamais plus loin. Il ignore la passion ardente qui brille tout sur son passage, qui envahit le coeur et en fait un désert rutilant de soleil et d'azur, mais où aucun autre sentiment ne saurait croître. Il ne connaît pas les rudes alternatives de l'amour sincère, son humilité et son orgueil, ses désirs à la fois véhéments et tendres, sa foi aveugle ou sa défiance farouchement en éveil. La jalousie semble parfaitement étraniière à notre volage amoureux, et ce qui faisait la torture d'un

'515, To tlie Lady Crcw, \i\nm thc (icaili ot" lier ihiUl.

Othello ou d'un Leontes lui inspire, tout au plus, un court développement abstrait, banal, et qu'il n'a placé dans son recueil, on dirait, que par manière d'acquit (453). A plus forte raison ne devinet-il même pas l'amertume des séparations amoureuses, des querelles qui les précèdent, des mots qui blessent, ou des silences plus poignants encore • le lent supplice d'un amour qui se sent blessé à mort, mais \eut se survivre coûte que coûte ; le râle de l'adieu que l'on sait définitif, toute la haine et en même temps toute la nostalgie de l'amour défunt, que le doute commence d'empoisonner, et dont on ne pourra même plus pleurer le souvenir. Les fins d'amour n'éveillent jamais chez Herrick qu'un peu de douce tristesse, comme il convient, ou qu'un serment parfois de se donner gracieusement la mort (426). S'il lui arrive de souffrir en vérité, sa douleur consiste surtout en une vexation d'amour-propre, et n'implore comme remède qu'un mensonge bienséant (122). Ou encore la souffrance de l'abandonné s'enjolive de suaves paroles, et le billet d'adieu qu'il compose pour sa maîtresse se transforme en un simple madrigal, dont l'éloquence toute conventionnelle est presque une impertinence à son égard (103). Si l'on compare à ces billets, d'une douleur si élégante, les autres adieux d'amour de certains poètes du XVIP siècle, The Surrender de Henry King, ^ par exemple, ce beau morceau trop peu connu, si attristé sous une résignation qui se veut forte et noble, ou le fameux sonnet de Drayton, - si poignant dans sa passion profonde et sombre, éclairée seulement d'un pâle espoir, on aura la mesure précise de la sensibilité de Herrick, avec la différence qui sépare les angoisses de l'amour sincère des caprices légers et du doux-semblant de la coquetterie amoureuse.

Comme un air de tristesse, au surplus, ne messied pas à un galant, et qu'un peu de rêverie solitaire, " jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique " ne peut que contribuer à attendrir les belles intraitables, notre enjôleur ne manquera pas de fredonner quelques couplets sur le thème de l'affliction. Voici, par exemple, la Chanson de la Fierge Folle^ un des poèmes les plus parfaits qui soient dans les Hespèrides^ et qui supporte la comparaison, avec le " lai mélodieux "

' Poems and Psalms by Henry King. Edited by Rev. J. Hannah, London, 1843, p. 29.

^ IJea, 1593. Sonnet 61. Traduit par Em. Legouis, owv. cit., p. 25-

que l'autre douce folle, Ophclie, chante au bord du ruisseau, quand elle vient accrocher au saule perfide sa sauvage guirlande :

Salut à la journée si claire,

bonjour à vous, Monsieur, salut à mes cheveux défaits

tout trempés de rosée.

Bonjour à cette primevère,

salut à mes compagnes

qui joncheront de fleurs la tombe

où mon amour repose.

Malheur de moi ! malheur ! malheur !

Ah ! misère de moi !

Pitié, Monsieur, trouvez l'abeille qui l'emporta au loin.

Serait-il dans votre chapeau ?

- Serait-il dans vos yeux ?

Non ! je sais, on a fait sa tombe au milieu des fraisiers.

Je vais l'y chercher ; je sais bien

qu'il grelotte sous terre ; mais j'y vais, ou, pour l'cveiller,

portez-lui ce baiser.

Ne lui faites point mal : il sait,

bien que mort, ceux qui l'aiment,

et lui font coussins de gazon, et ceux qui le rudoient.

Il est tendre et doux ; liez-le

de chaînes de coucous, et ramenez-le moi ; mais non,

je ne le verrai plus ! '

Une autre fois, Herrick envoie une " consolation à une dame sur la mort de son époux, " mais, oubliant le titre, ou le prétexte, de sa pièce il l'achève en un compliment galant (260). Voyez enfin la manière étrange dont il soulage l'affliction d'un jeune homme " qui avait perdu son amante " :

'413, The mad Maid's song.

Quel besoin de te plaindre, puisqu'elle a maintenant sa place dans le chœur des Saints ?

Dans la joie éternelle, elle ne pense pas à ce qu'on dit ou fait sur terre ;

elle n'aperçoit point tes larmes, ni n'entend l'accent de ta douleur profonde ;

elle n'a point souci ni même souvenance que tu fus jamais tendre pour elle.

Mais changée dans le ciel, elle n'y aime plus, ainsi qu'elle faisait, ton cœur.

Cesse donc de pleurer, assoupis ta douleur, et ne l'écoute plus jamais.

On obser\e que ces poèmes tristes sont tous les trois impersonnels, qu'ils ne s'assombrissent que du deuil d'autrui, comme si Herrick eût été incapable de chanter, pour son propre compte, un sentiment qui lui était vraiment trop étranger.

De sorte qu'il est même probable que les poèmes amoureux où passe comme un frisson de sincéiité ne sont que le plus haut degré où atteigne l'adresse de notre galant, et que le sentiment si naturel, si spontané dirait-on, de certains morceaux n'est que la limite extrême de sa virtuosité d'écrivain. De tels morceaux sont peu fréquents, sans doute, mais point exceptionnels dans les Hespèrides.

' 1025, Comfort to a youth that had lost his love.

En voici un, adressé à Anthéa, que semble bien éclairer une étincelle jaillie du cœur :

Dis-moi de vivre, et je vivrai,

pour être ton dévot fidèle ; dis-moi d'aimer, je t'offrirai

un cœur tout plein de toi.

Un cœur plus tendre, un cœur plus doux,

plus entier et plus libre, que tu n'en trouveras au monde,

ce cœur sera pour toi.

Dis-lui qu'il reste, il restera,

soumis à ta puissance, ou dis-lui de languir au loin,

il le fera pour toi.

Dis-moi de pleurer, et mes yeux

s'useront dans les larmes ; puis, aveugle, j'aurai mon cœur

qui pleurera pour toi.

Dis-moi de perdre tout espoir,

et je renonce à vivre ; de mourir, et défiant même

la mort, mourrai pour toi.

Toi seule es ma vie, mon amour,

mon cœur et mes yeux même ; tu as le droit, sur tout mon être,

de vie, de mort pour toi. '

En voici un autre, le Nocturne à JuHa^ qui est à juste titre un des plus connus des Hespérides :

Que le ver luis.int te prête ses yeux, que t'escorte aussi l'étoile filante,

et que tous les elfes,

au petit œil vif comme une étincelle, assistent tes pas.

Que nul feu follet ne t'égarc au loin, qu'orvet ni serpent ne vienne te mordre,

' 268, To Anthea, who may command hiin any thing.

mais poursuis ta route, viens, et n'aie point peur, nul spectre, ce soir, ne t'arrêtera.

Que l'obscurité ne gêne ta marche ; que t'importe-t-il que la lune dorme ?

toutes les étoiles

t'accompagneront comme des flambeaux en un clair cortège.

Laisse-moi te confier mon amour ; viens, Julie, vers ma demeure ; j'irai

t'attendre en chemin,

et t'ayant rejointe j'épancherai toute mon âme en toi. '

Malgré l'affectueuse tendresse qui anime tout le morceau, malgré ce couplet fervent :

En pressant d'un baiser les lèvres de Julie,

j'ai cru que je touchais son âme et son amour, "

on ne peut s'empêcher de garder quelque doute sur la sincérité de notre poète, et d'être surpris de rencontrer le mot soul^ âme, sous sa plume. On ne laisse pas, en outre, de se rappeler le sens très peu idéaliste qu'il lui donne ailleurs, dans ce dizain galant dédié encore à Julia, par exemple :

Mon âme un jour voulant aller chercher cies roses en trouva une abondance parfumée dans la joue de ma Julia.

Tandis qu'elle cueillait les roses...

une bouclette de cheveux prit ma pauvre âme comme au piège ; elle est depuis lors prisonnière, ' tout en gardant sa liberté. ^

Herrick, en résumé, a touché toutes les cordes de la coquetterie

' 620, The Night-piece, to Julia.

'701, Love palpable.

' 877, How his soûle came ensnared.

amoureuse. Sa sensualité si violente se revêt de fines manières, de caresses habiles, de flatteries ingénieuses sous lesquelles elle se dissimule parfois presque complètement. Par ces curieux détails qu'il brode ainsi sur le canevas grossier de l'amour, le poète des Hespèrides fait songer déjà à Richardson, et au sentimentalisme raffiné de Paméloy ou plutôt même à notre Marivaux, mais à un Marivaux moins occupé de l'attrait périlleux des charmeuses que du simple plaisir, sans danger aucun, qu'il y prend, à un Marivaux plus viril aussi, jetant sur la volupté une lumière, brutale peut-être, mais plus sincère. Point de ruse chez Herrick, ni d'alanguissements subtils. Une sensibilité presque toujours raisonnable, une tendresse honnêtement émue, mais un peu courte, et tournée vers trop de directions à la fois, une imagination jolie, spirituelle, adroite à feindre, tels sont, en dernière analyse, les éléments que l'on retrouve dans toutes les odes amoureuses des Hespèrides. Il a manqué à notre poète un amour unique qui, en faisant entrer dans sa vie un ravissement ou une détresse sincère, eût approfondi son inspiration, et l'eût empêchée de couler indifféremment dans tous les sens ; qui aurait débarrassé l'homme de son penchant à sentimentaliser, à s'abandonner à des délices ou des tortures délicates, à des espérances ou des mélancolies bien-disantes, juste de quoi nuancer élégamment un madrigal, ou faire allègrement tinter un couplet d'amour. Aussi cette chanson manque-t-elle de résonnance profonde, et ces clartés ne dépeignent-elles que l'éclat des chairs rosées. Herrick fait des femmes la joie seulement et la fête de sa vie. Il cherche en leur compagnie la volupté doucement égoïste qui cueille l'heure fugitive, et oublie tout ce qui n'est pas elle. S'il a été incapable de se hausser jusqu'à la passion, nul n'a jamais été, avec plus de grâce que lui, amoureux de l'amour.

Ajoutons que dans ce domaine, si étroit qu'il puisse nous paraître aujourd'hui, Herrick est absolument sans rival, et qu'il ne ressemble à aucun des poètes du XVIT' siècle. Sans doute il ne manque point de présenter un bon nombre d'analogies avec eux. L'amour étant le plus ancien des thèmes lyriques, et le plus essentiel, celui où est venu se condenser, si l'on peut dire, l'état d'esprit et de sensibilité des époques disparues, il comprend nécessairement une certaine propor-

tion d'idées fixes, de sentiments arrêtés, de généralités en somme auxquelles les poètes sont forcés d'avoir recours, et dont ils ne sont que les irresponsables héritiers. L'originalité de ces mêmes poètes consistera précisément à effacer en eux, peu à peu, ces influences impersonnelles pour ne plus laisser paraître, en pleine lumière, que leur seule individualité. On ne pourra donc juger un écrivain définitivement, et estimer la valeur particulière de son œuvre que lorsqu'on aura projeté cette oeuvre sur le fond banal de la littérature contemporaine.

Une ère nouvelle commence en Angleterre avec le XVIP siècle. L'avènement de Jacques I" marque la fin de l'âge d'or où la nation s'était groupée autour de la reine comme dans une féerie glorieuse, où les poètes chantaient l'allègre orgueil d'un peuple jeune et victorieux. L'heure est venue des grands problèmes religieux et politiques où chacun, comme au lendemain d'une fête, considère toute chose sobrement, avec une tendance d'autant plus austère même que la joie de la veille a été plus exubérante. En même temps que le drame, et mieux que lui encore, la poésie lyrique, la lyrique amoureuse en particulier, se fait sombre et grave. On raisonne ses sentiments, au lieu d'en jouir. On ne badine plus avec les images jolies des vieux thèmes familiers, on approfondit au contraire sa passion, et on veut la connaître telle qu'elle est, en toute franchise. Parfois même cette évolution prend l'aspect d'une rébellion ouverte. John Donne, dès avant la fin du XVP siècle, rejette délibérément toute la phraséologie des " amouristes " élizabéthains, dédaigne le banal et le convenu, et affirme ne plus rechercher que le vrai. ^ Il décrit minutieusement ses propres expériences amoureuses, avec un réalisme qui tend à l'obscénité, ^ et il insiste, avec une ironie qui va jusqu'au cynisme, sur les défauts nombreux, sur l'inconstance en particulier

' I never stoop'd so low, as they

Which on an eye, cheek, lip, can prey... To ail, which ail love, I say no.

Négative Love. Edit. cit.

Send me nor this nor that, to increase my score. But swear thou think'st I love thee, and no more. The Token.

^ Elegy XIX, Elegy XX .- To his Mistress going to bed.

de la femme. ^ D'autre part, il s'efforce de hausser sa sensibilité jusque dans le domaine supérieur de l'intelligence, de spiritualiser son sensualisme en quelque sorte, d'exprimer ses émotions, si méticuleusement analysées, en une langue abstraite, étrange, empruntée aux sciences occultes du Moyen Age, " les mots les plus simples y prenant un aspect mystérieux, ^ en une langue triste et ténébreuse en outre, avec ses constantes allusions à l'automne, à la mort, aux tombeaux, aux fantômes, * que sillonne par instants une lueur fulgurante, comme un frisson d'éternel. * Ce mélange subtil de naturalisme et de métaphysique, ce subjectivisme intense en réaction directe contre l'objectivisme de la lyrique amoureuse élizabéthaine marque un nouveau départ. Sans qu'il y ait eu une volte-face soudaine, on le conçoit,^ l'attitude si caractéristique de Donne envers

' Song : Go and catch a falling star... ; ÎVoma)i's Constancy : Now thou hast loved me one vvhole day... ; T/ie Indiffèrent :

I can love both fair and brown...

I can love any, so she be not true...

Love s Ah/iemv y Eleg^y III .• Change. Etc.

■ Lo've's Alchemy ,• A Nocturnal upon S' Lucxi Day :

But I am by her death, which word wrongs her, Of the first nothing the elixir grown...

■^ Voir A Malédiction ForbiJJing Mourning, vv. 21-28. * The Apparition ; Elegy IX :

No spring, nor summer beauty hath such grâce As I hâve seen in onc autumnal lace...

Love' s Deity :

The Biossom .-

I long to t.ilk with some old lover's ghost, Who died before the god of love was born...

A naked thinking heart, that makes no shosv, Is to a woman but a kind of ghost.

■' The Progress of the Soûl :

Death a groom

That brings a taper to the outward room...

So long A» till God's grcat l'cniu change the song... '

, Great Destiny, the Conimissary of God...

'' On sait par exemple nue les poèines amoureux de Donne, qui ne turent imprimés qu'après la mort de l'auteur, en 1633, turent tous composés sous le règne d'Elizabeth.

2ÎO ROBERT HERRICK

la femme et l'amour se poursuit, plus ou moins atténuée, chez un grand nombre d'écrivains de la première moitié du XVIP siècle. William Drummond, le solitaire d'Hawthornden, écrit des sonnets d'une ingénieuse et délicate mélancolie, où à un reste d'imitation pétrarquiste et spensérienne se mêlent déjà le goût des concetti de Marino et de Donne, et surtout une religiosité méditative très personnelle. ' Crashaw, l'extatique visionnaire, voit en " sa maîtresse supposée" une âme céleste, "une idée divine dont la chair cristalline est le temple glorieux, " et il chante avec ravissement son sourire chaste et sa vertu joyeuse. ^ Vaughan, plus simple et plus abstrait, déclare dans une très noble chanson à Amoret que son amour, comme son âme, procède du feu divin. ^ Habington, si purement passionné, qui même pousse la dévotion conjugale jusqu'à la bigoterie, célèbre la vertu de Castara plus que sa beauté. * Milton enfin ne voit en la femme, telle qu'il la décrit dans ses poèmes de jeunesse, dans le portrait de Lady Alice du Cornus^ par exemple, qu'un idéal de beauté et de vertu, qu'une personnification plutôt des charmes de l'austérité ; et l'amour n'est plus, selon lui, qu'une victoire de l'âme sur le corps, et de la chasteté sur les passions du siècle.

En regard de ces poètes amoureux si intensément spiritualistes, " embrouillant l'intelligence du beau sexe, selon l'expression de Dryden à propos de Donne, avec de subtiles spéculations philosophiques," apparaissent d'autres écrivains qui ne s'occupent plus, au contraire, que de " gagner le cœur des femmes, et de les divertir

' Poems... édit. cit., 1616.

* Till that Divine

Idœa take a shrine

Of Chrystall flesh, through which to shine...

Wishes to his (supposée!) Mistresse, dans : The Delig/its oftfie Muses, 1648.

' For I not for an hour did love,

Or for a day désire, But with my soûl had from above This endless, holy fire...

A Song to Amoret, dans : Poems... e'dit. cit., 1646.

' Voir : A Mistris ; To Castara, a vow ; The Description of Castara ; To Castara, upon an embrace, dans Castara... 1634-40.

■' Voir en outre le sonnet adressé To a Virtuous young Lady (IX) dans Poems, English and Latin, 1645.

avec les douceurs de l'amour." ' Eux aussi peuvent être, en un sens, considérés encore comme les fils de Donne. Thomas Carew exagère jusqu'au réalisme le plus outré - le sensualisme de celui qu'il appelle " le roi de la monarchie de l'esprit, " ^ et dont il se déclare le fidèle sujet. Pourtant le point de vue où il se place est différent. Tandis que Donne, fatigué des conventions de l'amour élizabéthain, ne voulait que mettre sa personnalité à nu, Carew, qui fréquente à la Cour de Charles P"", cherche à parer ses sentiments d'une forme élégante, polie avec le plus grand soin, et compose des madrigaux d'une concision gracieuse, destinés à passer bientôt sur toutes les lèvres. * Les qualités où visent ainsi tous les poètes Cavaliers, dont Carew est comme le précurseur, sont celles d'un courtisan ou d'un galant homme du monde. Le pessimisme de Donne à l'égard de la femme, les théories qu'il professe sur son inconstance en particulier, se transformeront en une raillerie ingénieuse, en un persiflage désinvolte qui sent son grand seigneur, et qui se joue en des poèmes coquettement spirituels. Sir John Suckling se moque du " blême et pâle, du morne et muet amant pleureur " ; ^ il se glorifie d'avoir pu aimer et

' " He (Donne) afFects the metaphysia, not only in his satires, but in his amorous verses ; and perplexes the minds of the fair sex with nice spéculations of philosophy, when he shouUi engage their hearts, and entertain them with the softness of love. " Discourse concerning the Original anJ Progress qf' Satire. Cité par F. Schelling, Sei'enteenth Century Lyrics, Boston, 1899, p. XXV.

- The Rupture ; cf. l'Elégie XX de Donne : To his Mistress going to bed.

' An Elegy upon the death of Dr. Donne, Dean of Paul's .-

Herc lies a K.ing that niled, as he thought fit, The univcrsal monarchy of wit.

Les imitations de Donne sont très nombreuses chez Carew. En voici une, parmi beaucoup d'autres que nous avons notées : Donne, The Damp .-

When I am dcad, and doctors know not why... Whcn they shall find your picturc in my hcart.

Carew : Secrecy protested .•

Rip up my hcart, oh ! thcn, I fcar The world will sec thy picturc thcrc...

* Poems, by Thomas Carew, Esquire, London, 1640.

* Why so pale and wan, fond Lover .>... Fragmenta Aurea. A ColUction of ail the incomparable peeces ivritten by Sir John Suilding, London, 1646.

rester fidèle trois jours durant ; ' et bientôt après se raille lui-même de sa merveilleuse constance, puisque la femme : crocodile, renard, et paon tout ensemble, est fantasque en outre comme la plume au vent. ^ Un autre gentilhomme royaliste, Richard Lovelace, compose pour sa maîtresse, du fond de sa prison, ou à l'instant même de partir pour la guerre, de nobles et braves madrigaux. ^ A côté de ces Cavaliers courtisans, tout un groupe compact d'écrivains tels que Randolph, Cartwright, Cowley, D'Avenant, Cleveland, Sherburne, Stanley, Waller, Alexander Brome, Charles Cotton chantent sans fin l'éloge de leurs belles amies, leur prodiguant des compliments où leur vertu n'a plus rien à faire, célébrant, comme Charles Cotton, le charme magique de leurs soupirs et de leurs larmes, ■* ou, comme Cowley, l'amour qui se joue dans leurs yeux ensoleillés et dans le dédale de leur chevelure, mais ne pénètre jamais jusqu'au cœur, ^ allant même jusqu'à déclarer impudemment, avec A. Brome que cet amour n'est qu'une imagination de poète, et, en somme, qu'un ingénieux arrangement de métaphores.^ Le persiflage des Cavaliers, continuant de chanter au plus fort de

1 Out upon it, I hâve loved

Three whole days together...

dans Last Remains, 1658. (Suckling était mort en 1642).

2 Hast thou seen the down in the air When wanton blasts hâve tossed it ?

dans The Sad One, IV, m, 1658.

' To Althea, from Prison ; To Lucasta, on going to the Wars, dans Lucasta, Epodes, Odes, Sonnets and Songs, London, 1649.

■• The witchcraft of a sigh and tear...

dans Poems on Se'veral Occasions, London, 1689.

* Love in her sunny eyes does basking play ; Love walks the pleasant mazes of her hair... In ail her outvvard parts Love's always seen ; But oh ! he never went within...

dans Poems... Authore A. C(owley), 1656.

* Though we say you're fair, you know We your beauty do bestow,

'Tis our fancy makes you so...

The glories of your ladies be But metaphors of things.

dans Songs and other Poems, 1 66 1 .

la tourmente qui bouleverse l'Angleterre, mène droit au cynisme des poètes grands seigneurs de la Restauration: Sir George Ethereiie, Sir Charles Sedley, Comte de Dorset, Comte de Rochester, de toute cette bande effrontée et dissolue qui fait songer à la troupe impie de Cornus. A présent, l'insipidité des flatteries à Chloé ou à Chloris, à Cœlia ou à Dorinda, n'est plus relevée que d'un sensualisme grossier, sinon obscène. La forme maniérée qu'ils affectionnent, visant avant tout à l'élégance et à la pointe spirituelle, ' n'est qu'une qualité de plus ajoutée à leurs talents mondains. La poésie amoureuse, ou ce qui passe pour tel sous Charles II, n'est plus qu'un art d'agrément, un jeu de société auquel tous les poètes, ces Alexandrins de l'Angleterre, doivent participer, quoi qu'ils en aient. " Le poète, faisait déjà observer Cowley en 1656, peut être dans sa conduite ou par tempérament un philosophe, bien plus un stoïque ; il faudra quand même qu'il rende ses hommages à l'amour, s'oblige à lui être fidèle, et parle quelquefois avec la tendresse d'une Sapho amoureuse. " '

Herrick ne se rattache, on l'a compris déjà, à aucun de ces groupes. Il ne ressemble que de loin aux poètes Cavaliers, à Carew lui-même dont on l'a si souvent rapproché. Tandis que celui-ci écrit pour un cercle de courtisans délicats, et vise avant tout à une forme d'une élégance raffinée, Herrick qui, à la ville, a plutôt vécu dans le monde des tavernes littéraires, et qui a été longtemps exilé à la campagne a introduit dans ses Hespèrides beaucoup plus de franchise

' Voir par exemple comment Rochester renchérit sur Suckling qui, nous l'avons vu, avait été fidèle trois jours, et même sur Lovelace :

Hâve I not lov'd thee niuch and long, A tedious twelve heures space ?

dans Lucasta... 1649. Rochester écrit à son tour :

It" I, by miracle, can be This live-long minute true to thee, 'Tis ail that Heavcn allowj...

dans Poems on Several Occasions, 1680.

- " Toets are scarce thought Free mm ot their Cotnpanv without paying sonie duties, or obliging themselves to be true to Lc^vi"... The poei niay hc in his practice and disposition a 'P/iiioso/>/ier, nay a Sfoick, and yet speak sometimes wjth the softness ot" an amorous Sappho. " Préface to T/if Misirrss, or Stvttull Copies of Love-rcrses. 'Poems... 1656.

à la tbis et de fraîcheur. Il rappelle encore moins le réalisme transcendantal de Donne : s'il ne peut, pas plus qu'aucun poète du XVIF siècle, échapper tout à fait à son influence, il ne la subira qu'extérieurement, n'emploiera qu'un très petit nombre d'images ou d'expressions " métaphysiques," et les morceaux qui les contiennent ^ d'ailleurs, privés de la vie profonde dont les animait le poète de génie, demeureront inertes et artificiels. En revanche, Herrick s'apparente avec quelques-uns des écrivains de la génération précédente, et qui arrivent après le grand éclat d'énergie de la fin du XVP siècle. Il connaît particulièrement John Fletcher, qui jouira jusqu'à la Restauration d'une vogue considérable, - et dont il apprécie la grossière sensualité, où viennent se mêler tant de fantaisie romanesque et de souplesse gracieuse. ^ Il s'inspire nettement de Campion, dont l'œuvre commencée sous Elizabeth se continue presque pendant tout le règne de Jacques, et dont il tâche d'imiter la perfection mélodieuse, où l'amour apparaît aussi délicatement sensuel qu'une musique.^ Il est

1 Voir, par exemple, n"* 127, 133, 169, 198.

2 Non seulement on l'associe à Shakespeare et à Jonson :

When Johnson, Shakespeare, and thy self did sit And sway'd in the triumvirate of wit.

John Denham : Toems and Translations, London, 1667, mais on le déclare encore supérieur, ou au moins égal, à l'un et à l'autre :

Shakespeare to thee was duU, whose best wit lies l'th' ladies questions and the t'ooFs replies.

W. Cartwright : 'Plays and Toems, London, 1651, et :

This, or that âge may write, but never see

A wit that dares run parallel with thee.

True, Ben must live ! but bâte him, and thou hast

Undone ail future wits, and match'd the past.

H. Vaughan : Olor Iscanus, London, 1651. •^ Cf. l'ariette fameuse de Fletcher :

Beauty clear and t'air,

Where the air Rather like a pertume dwells...

dans The Elder Brother, 1637 (?), III, v, et 256, To the Western wind ; 664, To Electra.

* Cf. Campion : When to her lute Corinna sings... A Books of Airs... 1601, et 363, Upon Sapho, sweetly playing, and sweetly singing ; ou encore : Campion There is a garden in her face... The Third and Fourth Books of Airs... 161 7, et 53, Cherrie-ripe.

imprégné enfin de la doctrine littéraire de Ben Jonson, et comme son " saint patron " apporte presque toujours dans l'expression de ses sentiments, si enjoués, si frivoles soient-ils, une mesure, une pondération même imitées des auteurs anciens. Jonson décrit-il, d'après Martial, ^ le portrait de sa maîtresse supposée, " un peu orgueilleuse mais pleine de pitié, ni trop sévère ni trop facile, " - Herrick ne manque point de reprendre ce thème de la " médiocrité heureuse " qui, nous l'avons vu, lui est si cher, mais en même temps il y ajoute un ensemble d'impressions personnelles, le lieu commun n'étant plus ainsi qu'un simple prétexte à quelques variations furti\es et jolies :

Que la maîtresse que j'aime ait des mœurs polies, une voix claire, et plus d'esprit que de sagesse ; qu'elle soit pure, mais non prude ; qu'elle étale en ses gais atours un honnête dévergondage ; et qu'un œil attentif découvre de l'ordre en son doux négligé ; que par ses œillades friponnes elle tente tous ceux qui passent, et que chacune de ses boucles les retienne, comme un filet ou un enchantement magique, elle, pourtant, demeurant libre ; qu'elle soit tout le jour Lucrèce, et Thaïs, la nuit, pour moi seul ;

' Epigrammata, \, 58.

Qualem, Flaccc, vclim, quaeris, noiimvc puellam ?

Nolo niniis lacilcm, difficilcm nimis.

lUud quod médium est, atqiie inter utrumque, probamu».

Nec volo, qiiod cruciat ; nec volo, qiiod satiat.

- The Poet aster, II, i :

...I would hâve her fair and witty, Savoiiring more of court than city, A little proud, but full of pity...

Long but swect in thc cnjoying ; Ncitlier to casy, nor too hard :

Ail extrêmes I would hâve barred...

qu'elle soit telle que jamais j'en sois afFamé ni repu. '

A tout prendre donc, la conception que Herrick se fait de l'amour et de la femme demeure foncièrement originale. Elle présente un ensemble curieux, parfois étrange jusqu'au paradoxe, d'imitation et de spontanéité, de thèmes classiques et de sentiments personnels ; un mélange, en proportions sans cesse variables, de réalité et de rêve, où l'art cependant l'emporte presque toujours sur la nature. L'amour selon Herrick est un " honnête dévergondage, " - à la fois candide et libertin, où la volupté ne se hausse pas jusqu'à la passion, mais ne dégénère jamais en luxure. C'est un jeu d'imagination, où le coeur n'a rien à faire. Notre poète, qui est doué d'une sensibilité délicate et souple, d'une intelligence en outre finement clairvoyante, s'examine à loisir, tranquillement, et, pour ainsi parler, au repos. Ne pénétrant jamais au profond de lui-même, dans le temple secret où l'homme se dépouille de tout ce qui n'est pas esprit, Herrick, qu'attire ce qui luit et vibre, que séduisent la vie du dehors et l'animation toute superficielle de ses sentiments, considère l'amour comme une source inépuisable d'images gracieuses et simples, ou de rythmes qui tintent clair. Les femmes qu'il a chantées nous présentent cette même union de " vérité " et de " poésie. " Elles ont traversé son existence au temps de sa joyeuse jeunesse, celle-ci tendrement aimée, celle-là désirée brutalement, mais laissant toutes dans son cœur une traînée de lumineux souvenirs. D'autres sont venues se joindre à elles, les maîtresses que le poète avait rêvé de connaître, dont il avait imaginé la beauté et la douceur infinies, et celles-ci, les amantes inconnues, les amantes idéales, ne furent pas, soyons-en sûrs, les moins aimées. Soit qu'elles aient réellement vécu

' 666, What kind of Mistresse he would hâve. ^ Cf. I, The Argument of his Book :

I Write of Youth, of Love, and hâve Accesse By thèse, to sing of cleanly fVantor.nesse.

et 290, To ail young men that love :

I could wish you ail, who love, That you could your thoughts remove From your Mistresses, and be JVhely luantoti, like to me...

LES FEMMES ET l'aMOUR 237

auprès de lui, qu'elles l'aient abandonné comme il s'en plaint, ou, comme il s'en vante, qu'il les ait lui-même délaissées, soit qu'elles n'aient été que des abstractions personnifiées, que des symboles de l'idéal féminin dont demeura toujours épris notre célibataire obstiné, les " fraîches et fragrantes maîtresses " de Herrick continuent, par les allées de son jardin fabuleux, de s'avancer en un cortège enchanteur. Aussitôt que l'on a ou\ert le gros livre suranné, elles se précipitent à notre rencontre avec le charme encore de leur jeunesse émue ou coquette. On croit respirer par moments le parfum de la grave Anthéa, ou entendre toujours, comme dans le lointain, le rire allègre et la jupe tempétueuse de Julia.

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