CHAPITRE VI
Les délicieuses esquisses de ces femmes à la physionomie tour à tour pudique ou frivole, cette coquetterie amoureuse de Herrick, qui est plutôt une égoïste et superficielle volupté de l'esprit qu'un besoin sincère de l'âme, se complètent par la curiosité et la joie qu'éveille en notre poète la société féminine. Non seulement Herrick décrit la beauté naturelle de ses jeunes maîtresses, l'éclat de leurs joues et de leurs lèvres, ou la pureté de leurs gorges nues, mais il s'occupe encore des mille détails de leur toilette, de la forme ou de la couleur des robes dont elles se drapent, et de la transparence des étoffes dont elles s'enveloppent ; il s'intéresse aux jolis riens, fleurs, parfums, bijoux dont elles aiment à se parer ; il se passionne pour tous les artifices d'élégance qui ajoutent à la beauté d'une femme jeune et la rendent plus séduisante encore, qui mêlent au charme émanant de sa personne quelque chose de rare, de piquant, de capricieusement individuel, et que nous appellerons, d'un mot, le pittoresque féminin. Herrick, qui n'aime que les apparences légères de l'amour, et qui si souvent semble n'apercevoir la vie qu'à travers la clarté rose des doigts de jeune fille, s'éprend des menus gestes, des poses gracieuses, des manèges vifs et prestes, de toute la " sorcellerie " comme il dit, des attitudes féminines. Il apprécie ce pittoresque pour lui-même, au point d'y voir le charme essentiel de l'amour. Il ne laisse pas en tout cas de lui accorder une place importante dans son œuvre, et de le faire entrer, pour une bonne part, dans sa conception de la passion souveraine : une distraction délicatement voluptueuse, une illusion rafllïnée où les femmes lui paraissent exquises comme des fleurs, précieuses comme des bijoux, captivantes comme une indécise musique.
Les robes des femmes ravissent Herrick. Si, dans un moment de
brutalité, et pour détourner les jeunes gens de l'amour, il déclare que "certaines femmes" ne sont qu'un triste assemblage :
...de fils et filasse, de pièces, morceaux, de cordes de crin, '
le plus souvent au contraire il s'attarde à décrire tous ces chiffons : satins et linons, plissés et ruches, volants et dentelles. Nous l'avons vu déjà faisant allusion au corsage de soie de Julia si richement parfumé (415), et au ruban qui lui servait de ceinture (114). H nous montre les pieds menus de la jolie Mrs. Susanna Southwell apparaissant et disparaissant sous sa jupe, pendant sa marche :
Ses pieds mignonnets, tels des limaçons sortaient à peine, et puis, comme s'ils jouaient à cligne-musette, rentraient aussitôt. '
Surtout Herriclc aime le rythme gracieux, le miroitement, le tapage des robes de soie de sa maîtresse, quand celle-ci s'avance vers lui, ou se sauve dans une course folle. Ecoutez-le chantant, dans ce court morceau qu'il intitule Le Charme du Désordre^ la nonchalance jolie d'une manchette de rubans ou d'une fine dentelle :
Un doux désordre en la toilette rend une robe ensorceleuse ; un linon autour des épaules jeté dans un fol abandon ; un lacet furtif qui, à peine, enferme le rouge corset ; une manchette négligente d'où coulent des flots de rubans ; la vague attirante aperçue dans la jupe tempétueuse ;
1 195, l'pon somc women.
- 526, Upon her fcet. — La comparaison fait naturellement songer à icllc (]u'emplaic Suckling dans A BulLui upon tt ff'eJding (publiée dans la première édition de IVitts Récréations, 1640) et <|uc nous avons citco dt'jà :
Her tcct bcne.ith hcr pctico:it, Like little niicc stolc in nnd out, As if they tcar'd thc light.
et le soulier que noue sans soin une correction fantasque :
tout cela me charme bien plus qu'un art précis de toutes parts. '
Herrick nous trace plusieurs autres tableaux de ce genre, où il laisse apparaître le goiit très vif qu'il éprouve pour la mobilité piquante des robes de femmes :
Quand Julie s'avance en robe de soie, comme j'aime à voir couler, si exquise, la fluidité de son vêtement ;
et puis, tandis que mon regard se pose sur la robe qui frémit et s'élance, ô l'enchantement de cette lumière ! *
Le va-et-vient de la belle Julia, passant devant lui en un mouvement conquérant, lui suggère encore cette savoureuse description :
J'ai contemplé ta fine robe
d'azur semée de feuilles d'or ;
légères, elles flottaient, volaient
en un délicieux désordre ;
palpitant, soupirant, s'enflant,
ta robe était comme attachée,
mais dès que tu la rendais libre,
elle se gonflait vaillamment
et, avec ses points d'or, semblait
un ciel tout pailleté d'étoiles ;
elle flamboyait, puis parfois
s'éteignait, comme un feu qui baisse ;
ou bien se rejetant, brutale,
se collait si fort à. tes cuisses
que je défaillais de délices
ainsi qu'un amant qui se pâme.... ^
Dans un autre poème où il dépeint la toilette compliquée de son amie, '* Herrick déclare que si ses yeux et son cœur "raffolent " à ce
' 83, Delight in Disorder.
* 780, Upon Julia's Clothes.
^ 175, Julia's Petticoat.
^561, Art above Nature, to Julia.
point d'élégances féminines c'est que l'art y prédomine sur la nature. Il n'ignore pas que ce négligé, où il trouve tant de charme, est voulu, que ces grâces, pour si capricieuses et si inattendues qu'elles paraissent, sont de tous points délibérées, mais cela ne diminue en rien leur attrait. La maîtresse qu'il ré\ e de posséder aura des robes voyantes, peu conformes peut-être au goût général ou à la mode, mais d'une incorrection très coquette et d'un désordre très recherché, les délicats seuls devant être capables de découvrir l'ordre parfait qui s'y dissimule (666). Ajoutons enfin que, si habile qu'il soit à décrire le désarroi provoquant des robes qui volent à la brise, Herrick ne va point jusqu'à la gaillardise effrontée des héros de VHcureuse Chute de Watteau. Les surprises libertines comme celles de l'escarpolette, qui est un motif fax'ori de notre peinture française au XVIIP siècle, et qui y apparaît même comme le s)mbole de la volupté passagère, sont rares chez notre poète, plus franchement, plus ingénument sensuel. Lucia, comme Nicolette, se promène-t-elle dans la rosée matinale en retroussant ses vêtements : Voici le croquis léger qu'il tracera, et qui se rapproche bien plutôt, semble-t-il, de la naïve fraîcheur de notre chant-fable :
Ma Lucia s'en fut dans la rosée, où gentiment elle se mouilla toute ; en soulevant sa robe, clic montrait ses jambes longues, rines, et bien faites ; je la suivis, espérant entrevoir un peu de leur sincère nudité ; mais toujours le rideau me déroba ce que j'eusse tant voulu admirer. '
Le charme intime et pénétrant d'une beauté qui se réserve le sollicite bien plus, néanmoins, que les chaudes carnations féminines, ou, quoi ciu'il en dise, que la "sincère nudité. " Herrick en effet se complaît à noter la séduction délicate des chairs rosées enveloppées de tulles fragiles, légers comme une toile d'araignée (il), comme tissés avec des fils de la Vierge. Il compare à ces gazes moelleuses la peau vermeille des jeunes femmes :
' 730, Upon Lucia dahlcd iii tlu- di-aw.
Si je veux un linon frêle et d'un clair céleste, je n'ai qu'à contempler la peau de ma Julie, où transparaît si bien son sang que l'on croit voir au travers d'un linon l'incarnat des cerises. '
Il se passionne pour la nuance exquise, pour la demi-teinte diflFuse et rayonnante à la fois des gorges épanouies sous les mousselines mystérieuses. Souvent même, entre la blancheur immaculée de la chair et l'étoffe diaphane, il insinue encore le frais éclat des roses, et il écrit ainsi des poèmes nuancés comme la nacre :
Sous un linon plus clair que ciel, quelques roses, un peu tassées, s'étaient blotties, comme enfermées dans un monastère de fleurs ; elles rougissaient, toutes fraîches • comme des fleurs après l'averse :
elles reposaient en effet sur le sein ardent de Julie, puisant à cette source chaude leur éternelle floraison. ^
Herrick s'attarde dans les apparences voluptueuses des crépuscules qui ont à la fois la clarté du jour et la douceur de l'ombre indécise. Un nuage que colore le soleil du soir le fait songer à la couche de Vénus (8i6). Anthéa, qui paresse mollement parmi de blanches étoffes, lui évoque une double image, celle des roses " embrumées de linon, " et d'une aurore qui perce un brouillard matinal :
Telle semble Anthéa, reposant en son lit,
cachée ou entrevue sous ses gazes légères,
tel est le crépuscule, ou l'aube caressante
que font les roses tout embrumées de linon ;
et c'est l'aube entr'éclose aussi tant que ses voiles
n'ont point, en s'écartant, fait resplendir le jour. ■'
Herrick baigne ainsi volontiers les chairs des jeunes femmes dans une atmosphère mystérieuse qui, mêlant comme une vapeur de songe à leur réalité déjà si exquise, les rend vraiment " ensorcelantes. " S'il
' 417, The Lawne. Voir encore : 204, 562.
^78, Upon Roses.
' 104, To Anthca lying in bed.
fait songer, comme on l'a justement noté, " au pinceau rose de Boucher, " ^ le peintre des amours joufflus et rebondis, des frivolités aristocratiques du temps de Louis XV, ou des idylles galantes à la Pompadour, sa touche cependant est moins grasse, moins succulente, plus fraîche surtout, et comme un peu plus brusque. Ces morceaux, qui sont très libres, se font rarement libertins. Herrick dit ingénument le plaisir qu'il éprouve à suivre les ondulations des étoffes souples sur le velouté de la peau, et la joie de ses yeux à contempler, au travers des gazes diaphanes, le frémissement des chairs roses. Son émotion, toute physique, demeure très lucide. C'est celle d'un artiste qu'enchantent les aspects clairs de la vie et qui les détaille avec volupté; d'un coloriste qui savoure le déploiement des nuances légères, qui admire, par exemple, le tourbillon que font, sur une robe d'azur flottant au vent, des feuilles d'or, qui aime en un mot tout ce qui s'agite et vibre dans la lumière.
Herrick ne se borne point à nous décrire la caresse sur les chairs des linons et des dentelles. Il note encore de multiples détails de mouvement et de reflet : la couleur diffuse de la crème mêlée au vin (9, 343, B12), ou, comme il le dit, " animée " de fraises (202,' 441, 492); l'éclat adouci des galets au fond d'un ruisseau (825, 940), ou des roses et des lis à travers le cristal (825, 940). Ces différentes images cependant sont inséparables chez lui du pittoresque féminin, et se mêlent confusément à l'éclat voilé des chairs fleuries, aux lèvres de lis et de roses, aux résilles d'or des chevelures, au négligé exquis des riches toilettes. Il réunit parfois dans un morceau destiné à flatter son amie plusieurs effets de transparence lumineuse (441). Dans une longue pièce enfin. Le lis dans un vase de cristal^ il a délibérément assemblé un grand nombre de notations de ce genre, d'une volupté si délicate, et déjà si moderne, ^ mais où notre poète, comme on en a fait la remarque, " tient
' Em. Legouis, ou'v. cit., p. 6+.
■ 202, Sliew'd likc to Cieamc, nispir'J witli Strawberrics, v. 2.
•■•Cf. G. D'Annunzio : L'Enfant Je Folupte (Traduction Hcrellc, j). 261), à propos de roses dans un vase de rristal : " Nulle autre forme de coupe n'étfalc cette forme en élégance ; dans leur prison diaphane, les Heurs semblent se spiritualiser, et donnent mieux l'image d'une religieuse ou il'une anioureuse ortVanile. "
r,^^ ROBERT HERRICK
moins à dire juste qu'à dire joli. " ' Le morceau est dédié, telle une
leçon d'élégance, à toutes les jeunes beautés qui veulent charmer
leurs amants :
Vous avez vu le sourire des roses
lorsqu'une virginale main
les a voilées d'un linon frêle ; voyez ici ce lis nous apparaître
en son sépulcre de cristal plus beau, dans cette prison diaphane,
que lorsqu'il croissait solitaire
et paré de sa seule grâce.
Voyez comme la crème est toute nue,
et combien elle semble inerte
si l'on n'y ajoute une fraise ou telle autre nuance délicate
qui plaît davantage au regard en folâtrant tendrement avec elle
que lorsque la pâle couleur
était vierge encor de mélange.
Voyez comment l'ambre, au fond d'un ruisseau,
flatte la vue d'une caresse
plus douce, plus mystérieuse, que lorsqu'il darde d'éclatants rayons
à l'air libre et de tous côtés, à cause que l'excessive lumière
anéantit sa qualité
ou la laisse à peine paraître.
Enfermez des raisins ou des cerises
dans quelque vase de cristal :
leur peau, qui est si pure et souple, ne laissera de paraître plus belle
que s'ils étaient demeurés nus, ne se parant d'aucune autre splendeur
que de leur chair et de leur sang
et de leurs teintes naturelles.
Ainsi donc lis, rose, raisin, cerise,
crème et fraise éveillent en nous
' Note de Mr. Legouis.
plus d'amour, lorsqu'ils nous arrivent en un rayon doux, tendre et chatoyant
que s'ils nous avaient découvert le plein éclat de leurs couleurs sincères,
sans les revêtir d'aucun voile
qui puisse séduire nos yeux.
Suis la leçon du lis encristallé,
et que son exemple t'apprenne
ce qu'il te faudra laisser voir de ta chair nue ; tu noteras aussi
que les couleurs resplendissantes ne vont jamais chez les peintres habiles
sans être accompagnées d'une ombre
qui les maintient dans la mesure.
Toi qui es blanche autant que cygne ou neige,
et qui déjà peux éveiller
l'amour dans tous les cœurs des hommes, laisse flotter tes linons et tes soies,
blanc nuage disséminé en un crépuscule imprécis, alors
tu verras ta splendeur voilée
exciter en eux plus d'ardeur. '
Un charme essentiel de la femme aux yeux de Herrick est sa ressemblance, sa parenté même, selon lui, avec les fleurs. Notre poète reprend tous les lieux communs de la lyrique élizabéthaine à ce sujet. Il compare les joues de Lucia à des œillets rouges (207), et celles de Julia à des roses (296, 877), voire même à une roseraie tout entière (45). Les lèvres de ses "suaves jeunes filles" sont des cerises mûres (524) qui éclosent sur les frais visages plus vite que dans les vergers (149, st. 15). Mais Herrick ne se borne pas à ces "glorieuses vanités, et à ces gracieuses hyperboles de la passion " qui, selon la remarque de Lamb- à propos des sonnets de Sidney, peuvent paraître
'193, The Lily in a Christal.
* " Sycincy's sonnets... wcre writtcn in the vcry hcyday et his blood. Thcy arc stuck full of amorous fancies... We must bc lovcrs, or at least thc coolinR touch ot Time, tlic circum praecorJid J'rigiis nuist not liavc so dampcd our taculticsas to takc away our rccollcction tliat \vc wcrc oiuc so, bctorc we can iluly appreciatc
si naturelles aux véritables amants, qui cependant ne sont plus que des banalités répandues à profusion, trita et obvia^ du temps déjà de Gascoigne, ^ et qui, au XYIP siècle, étaient passées à l'état de formules inertes, desséchées comme des fleurs d'herbier. Herrick ranime ces comparaisons, et les pousse beaucoup plus loin. Il aime les jeunes femmes parce qu'elles ressemblent à des fleurs, parce qu'elles sont vêtues aussi de couleurs claires et joyeuses, et qu'elles sont comme elles parfumées. Il revient à maintes reprises sur cette similitude qui le ravit. Il en arrive à ne plus séparer les unes des autres, bientôt même à ne plus pouvoir les distinguer. Il rapporte ainsi la réponse que lui fît l'Amour, un jour qu'il s'était mis à la recherche de sa maîtresse perdue :
Tandis que j'allais au milieu des myrtes, l'Amour avec mes soupirs s'entretint.
Savez-vous, lui dis-je, l'angoisse au cœur, où peut se cacher ma bergère amie ?
Nigaud, dit l'Amour, sais-tu pas ceci ? Elle est où sont toutes choses exquises : va chercher là-bas dans cet œillet rouge, tu y trouveras sa lèvre et sa joue ; dans cette pensée d'un éclat si riche, tu verras briller son œil précieux ; les pêchers en fleurs, les boutons de rose déploient les fraîches couleurs de son sang. C'est vrai, répondis-je, et je m'apprêtai à cueillir toutes ces fleurs, une à une, voulant les grouper en un seul bouquet ; mais toutes soudain avaient disparu.
Je m'arrêtai donc. Ces fleurs, dit l'Amour, sont faites vraiment à ta ressemblance : tes joies, ainsi qu'elles, devront périr, et disparaîtront en un seul instant ; et flétris seront tous tes espoirs d'elle, ces parfums d'un jour que tu n'as cueillis. ''
the giorious vanities and gracefui hyperboles of the passion. " Last Essays of Elia, Defence of the sonnets of Sir Philip Sydney.
" If I should undertake to wryte in prayse of a gentlewoman, I would neither prayse hir christal eye, nor hircherrie lippe..." Cité par F. Schelling, ounj. cit., p. XXVII.
264, Mrs. Eliz. Wheeler, under the name of the lost Shepardesse.
Herrick revient, dans une jolie " méditation pour sa maîtresse, " sur cette parenté des femmes et des fleurs :
Tulipe, on vous voit aujourd'hui, mais, ma mie, de si bref passage qu'on sait à peine où vous naquîtes.
Œillet riche et délicieux,
mais qu'un vent brutal, une averse
chassera de force bientôt.
Bouton de rose ctincclant,
mais mort avant que son sang chaste
ait pu rien révéler de lui.
Vigne s'étalant au soleil, aux vrilles captivant l'amour,
mais flétrie avant les raisins.
Baume à l'étroit emprisonné
dans l'ambre ou dans quelque cristal,
mais qui, inconnu, s'évapore.
Violette si délicate,
mais fanée avant d'avoir pu
orner la couronne des vierges.
Vous êtes la Reine des fleurs,
mais il faudra bientôt, ma Belle,
que vous mourriez, tout comme moi. '
L'idée de la mort, qui effraiera toujours Herrick, mais qui lui paraît épouvantable quand il s'agit d'êtres si jeunes et si innocents, lui suggère plusieurs morceaux finement nuancés, ce sizain à sa parente Mrs. Susanna Herrick, par exemple :
Lorsque je songe. Amie, que tu ne dois rester
ici qu'un court moment avant de dépérir
et te faner, pareille aux gloires du jardin
qui sont ta ressemblance odorante et fleurie,
le cœur lourd de chagrin, je voudrais m'écricr :
" Tu ne devais pas naître, ou ne dois point mourir ! " *
' 2 1 6, A Méditation for his Mistresse.
- 523, To his Kinswoman, Mistresse Susanna Ht-rrick.
Lisez encore cette exquise épitaphe qu'il dépose sur la tombe d'une dame morte en mettant au monde une petite fille :
Comme les œillets ne demeurent
que pour fleurir, grener, et partent ;
ainsi, douce Dame de mai,
reine du jardin, ne vécûtes
que le temps de prêter au monde
votre parfum, votre sourire.
Ayant marqué de votre empreinte
une virginale fleurette
(fraîche éclose et aussi suave
que vous-même), pour cette vie
vous avez abdiqué la vôtre ;
mais votre charme maternel
revit dans la fleurette reine. '
Ce morceau est tout à fait caractéristique de Herrick. On dirait que notre poète aime surtout les femmes à cause de leur ressemblance si proche avec les fleurs, et que sa psychologie se réduit à n'être qu'une sorte de botanique amoureuse. C'est parce que ses maîtresses ont toutes les qualités des fleurs, leur éclat et leur parfum, qu'il virevolte ainsi de l'une à l'autre, au seul caprice du vent qui le porte. Il se compare à l'abeille rôdeuse qui vint un jour butiner la lèvre de Julia, et qui, surprise, se défendit de la sorte :
...Douce dame-fleur, ici n'apportai
la moindre idée de vous faire un larcin ;
ayant pris ces lèvres si précieuses
pour fleurs succulentes, parfumées, fraîches,
je pensai pouvoir goûter seulement
là où tant de suc allait se perdant.
De plus, sachez-le, jamais je ne pique
la fleur où je puise ma nourriture ;
mais par un baiser, ou par un merci,
tiens à m'acquitter du miel que j'emporte.
Julia ne pouvait qu'être conquise pas de telles paroles : elle mit en liberté la voleuse, en lui promettant, au surplus :
que lorsqu'elle reviendrait butiner,
'319, Upon a Lady that dyed in child-bed, and left a daughter behind her.
elle puiserait à ses lèvres pleines
tout le miel qu'il faut pour emplir sa ruche. '
Si Herrick aime les femmes parce qu'elles ressemblent aux fleurs, il ne manque pas, d'autre part, de traiter les fleurs comme des femmes, et de leur prodiguer toutes les richesses de son imagination amoureuse. Il les personnifie volontiers. Il parle des fleurs "alliées par le sang, et qui ont fait le \œu de vivre en communauté" (9), des roses blotties sous un linon candide, et qui semblent être enfermées dans quelque monastère (78, 768). Et il va jusqu'à décrire les funérailles de la rose, comme il eût fait pour une jeune nonne, morte dans un couvent (687). D'autres fois, les fleurs de Herrick vivent dans le siècle, et y sont en rapports avec leurs sœurs humaines. Elles sympathisent à leurs maladies, ou même à leurs chagrins. Elles s'affligent de l'indisposition de Sapho (i 18), ou d'Anthéa :
Anthéa est souffrante, et souffrant le printemps ; la primevère souffre, ainsi que toutes choses ; pendant qu'est accablée ma bien chère Anthéa, les tulipes, les lis, les jonquilles languissent ; mais sitôt qu'elle aura recouvré la santé, chaque fleur inclinée relèvera la tête. *
Lisez encore ce court poème sur " la guérison de Julia " :
Ne languissez plus ni penchez la tête,
roses qui semblcz à demi flétries ;
que les violettes qui se fanaient
retrouvent leur force et leur teinte fraîche ;
et que cette journée, ô primevères,
vous apporte la résurrection,
ainsi qu'à toutes les fleurs qu'ont unies
le sang, ou de tendres vœux solennels ;
voyez : la santé, aux joues tle Julie,
a versé le vin et la crème ensemble ;
et ses lèvres de nouveau nous paraissent
rameaux de corail, mais plus clairs encore. '
' 182, The captiv'd Bec : or, The Littlc Filchcr.
* 1055, To Antlica.
■' 9, Upon Julia's Recovcry.
Herrick traite les fleurs comme il fait ses belles amoureuses. Il leur adresse les mêmes compliments sur leur grâce et leur élégance, et s'attriste également que tant de jeunesse ne doive vivre que l'espace d'un matin (468, 494). Comparez au madrigal dédié à l'orgueilleuse Dianimé, que nous avons cité déjà, " pour qu'elle ne soit pas vaine de se yeux " (160),^ ce dizain Aux Fleurs du Cerisier : c'est la même ironie délicate à la fois et le même regret pensif :
Vous pouvez sourire et rougir, coquettes, et pendant un temps parfumer la brise ; mais il va falloir, pauvrettes, partir car savez-vous pas que le fruit approche ? Alors ? qu'advient-il alors de vos grâces quand les ont chassées les cerises mûres ? ^
Ce morceau enfin^ dédié Aux Violettes, n'a-t-il pas la tendresse émue et caressante d'un hommage à Anthéa ?
Salut, dames d'honneur,
qui annoncez
le clair printemps et restez près de lui.
Dans sa suite nombreuse
de fraîches vierges
vous êtes certes plus parfumées qu'aucune.
Vous êtes les fleurs pures,
si gracieuses
qu'on vous préfère aux roses incarnates.
Las ! malgré notre amour
avant longtemps
vous dormirez, pauvrettes, dans l'oubli. '
Herrick est tellement captivé par l'aspect féminin des fleurs, et
" 189, To Cherry-blossomes.
^ 205, To Violets. — Il faut lire le morceau dans le texte, dont nous avons été incapable, ici plus que jamais, de rendre l'originale finesse.
par les sentiments humains dont leurs attitudes ne sont, d'après lui, que l'image, qu'il s'ingénie à exprimer leurs pensées ou leurs désirs, et à traduire dans ses vers leur vie sentimentale. Il nous décrit le mariage du lis et de la rose (124). Il raconte la naissance fabuleuse des giroflées (36), et des œillets-giroflées :
Qu'est-ce donc qui vient de tomber
de notre ardent baiser ?
Vois, j'en jurerais par l'Amour,
vois, ce sont deux oeillets.
Un baiser, puis un autre encore ;
si de nos lèvres jointes éclosent des oeillets, bientôt
y fleuriront des roses. '
Ou même, selon une théorie qu'il n'a d'ailleurs pas inventée, - Herrick nous explique l'origine des fleurs, avec la variété de leurs espèces et la multiplicité de leurs nuances. Certaines d'entre elles, comme les lis, ont été métamorphosées par un simple caprice des dieux :
Si vous êtes blancs, lis, savez-vous bien que vous ne l'étiez au commencement ?
Or, oyez plutôt
ce qu'il vous advint.
Amour et sa mère étaient étendus sur une nuée ; au cours de leurs jeux, de son doigt menu Cupidon pressa le tétin vermeil de Vénus ; un lait lumineux jaillissant
vint tomber sur vous,
tel une rosée,
et vous fiitcs blancs. '
' 192, On Gelli-flowcrs bcf^ottcn.
^ On la trouve dans le fameux sonnet de Constablc : My lady's présence makcs the roses red Bccause to sec hcr lips they blush tbr shame... Diana, 1592. Elle réapparaît dans le morceau iniblic successivement dans U'itts Récréations (1640) et W7/ Restored (1658), et attribué à VV. Strode : Ile tell you how the Rose did first grow reddc, And whence the Lilly whitencsse borrowcd : You blusht, :ind tlien the Rose with rcddc wa« dight... ' 190, How Lillies came whitc.
Il en est de même des violettes (261), des roses aussi, pour lesquelles cependant nous avons deux théories différentes :
On raconte que Cupidon, dansant parmi les dieux, renversa le nectar, qui se répandit sur la rose blanche, et pour toujours la rendit incarnate. '
Jadis les roses étaient blanches ; or elles voulurent savoir si la gorge de ma Sapho ne les passait point en blancheur.
Mais, leur déroute étant complète, leurs joues en rougirent de honte, et c'est ce jour-là, cro}-ez-m'en, que naquirent les roses rouges. ^
D'autres fleurs étaient à l'origine des vierges éperdument amoureuses. Les primevères étaient des malades au teint pâle (167), les soucis des jeunes filles jalouses, qui furent punies de leur défaut (504), les pensées des ingénues un peu trop délurées déjà (392). La fantaisie de Herrick se donne ici libre cours. Son sensualisme raflfiné s'y complaît, ainsi que "sa morale de libellule, frêle et chatoyante comme lui-même."^ C'est avec délices qu'il s'abandonne au spectacle que lui offre la " communauté " des fleurs, si indissolublement liées à leurs sœurs humaines, s'inquiétant seulement à la pensée, très fréquente chez lui, que toute cette grâce à peine éclose sera flétrie demain !
L'épicurisme délicat de Herrick s'étend plus loin encore. A l'arôme fragile des fleurs du printemps dont s'entourent ainsi les femmes, et qui crée autour d'elles une sorte d'atmosphère enchantée, il ajoute d'abord un bon nombre de parfums artificiels. Il affectionne les essences rares, celles entre autres que connaissaient les anciens, qu'ils enfermaient dans des vases d'onyx, des coffrets d'albâtre, ou des cassolettes d'or, qu'ils faisaient brûler sur les autels pour les sacrifices, dont ils s'enduisaient eux-mêmes avant les festins. Le recueil de Herrick, comme le jardin fabuleux dont il porte le nom, est chargé
' 707, How Roses came red.
'■' 259, How Roses came red.
■' Em. Legouis : ouzi. cit., p. 64.
de gommes ou de résines aromatiques de toute espèce. On y trouve l'encens (418), la myrrhe (486), le camphre (415), la casse (576), le galbanum (415), le laudanum (486), le musc (155, 576), l'ambre gris (54, 576), le benjoin (332), jusqu'aux baumes les plus rares comme le storax (332, 415, 576), ou le spica-nard (415, 486). Herrick adore tous ces parfums luxueux, splendides, sacerdotaux presque, et qui étaient réservés dans l'antiquité au culte de Junon ou d'Isis. Les senteurs capiteuses : essences de fleurs dont le poète veut embaumer le vent d'ouest (256), lits de roses où il rc\c de s'endormir, parmi d'amoureuses délices (56), baisers dont un seul suffirait pour aromatiser un gâteau nuptial (806), lèvres si parfumées qu'on les dirait trempées dans l'Hippocrène (858), abondent dans les Hespèrides au point que Swinburnc a pu se plaindre "d'être dégoûté par l'incessante inhalation d'aromates, de fleurs, de condiments et de baisers. " ^ " Lire Herrick, dit encore un subtil écrivain français, Mr. Marcel Schwob, c'est lire des abeilles et du lait, l^es mots sont luisants d'huile de fleurs, frottés de nard et diaprés de gouttelettes parfumées. Ses vers volent <à l'éternité avec de petites ailes d'or battu. Il ne faut pas plus qu'ouvrir les Haperidei^ et y tremper vite les yeux comme dans une vapeur de benjoin. Toute ligne apparue est peinte d'odeur qu'on hume du regard. Cire vierge et givre, riche pollen de pistils, nacre de papillons, pulpe de marguerites rosées. Sa tète frisée et aquiline, toute convergente vers la bouche, soufflait des bulles d'or. Il était ivre d'un vin qui pétillait en mousse de poésie. Buvez ses chansons dans des lacrymatoires de verre très mince. Pour une seconde vous serez entouré du printemps le plus blanc et de l'été le plus jaune. Mais ne lisez pas longtemps : vous seriez noyé dans un océan de roses. " " Hatons-nous d'ajouter que cette page, si spirituelle, demeure fort incomplète et qu'elle donnerait à elle seule une idée singulièrement fausse de notre auteur. Outre ces suavités entêtantes, Herrick a aussi aimé, comme nous le verrons bientôt, le simple et le naturel, et a, l'un des tout premiers, introduit le plein air dans la littérature anglaise. Dans le même temps d'ailleurs qu'il s'attardait à tiécrire l'atmosphère somptueuse
' Hesperides, Edit. by A. Pollard, otiv. cil., vol. I, p. xii.
^ M. Schwob : // Li/'ro ihlla Mia Memorin, Vers et Prose, Mars 1905,
pp. 13-14.
flottant autour de ses belles amies, il se révélait déjà grand poète. Ces parfums exquis, déclare-t-il, ne sont autres que ceux qui émanent, profonds et intimes, de la femme qu'il aime, et ne sont qu'un aspect nouveau de sa beauté. Anthéa qui, en écartant le lin vaporeux où elle se cache, fait éclater le grand jour (104), possède aussi dans sa chair les plus magnifiques parfums du monde :
Si je baise le sein d'Anthée,
j'y trouve le nid du phénix ;
si c'est sa lèvre, j'y respire
le plus pur des autels d'encens ;
ses mains, ses cuisses et ses jambes
sont richement aromatiques.
Il n'émane du corps d'Isis
plus d'ambre ou de musc que du sien,
et, couchée près de Jupiter,
Junon n'est point plus parfumée. '
Julia est plus " richement aromatique " encore :
Sais-tu, en vérité, d'où peuvent provenir
ce camphre, ce storax, ce nard, ce galbanum,
ces ambres et ces muscs, et ces autres essences
qui embaument comme les temples des oracles ?
Or, je te le dirai : quand Julie délaça
son corsage de soie, le temps de respirer,
l'air soumis s'est chargé de parfums tout pareils
aux parfums de Junon allant vers Jupiter,
elle dont la chair pure et immortelle exhale
un arôme emplissant et le ciel et la terre. ^
Tout en Julia est odoriférant : sa moiteur, qui est de " l'essence de lis et de lavande " (720), son haleine, qui contient tous les parfums de l'Orient (179), qui est si pure en outre qu'elle peut servir d'encens pour le sacrifice (252, 418). Respirez enfin ces vers adressés à Lady Abdie, les plus capiteux peut-être qui soient dans les Hespêrides :
Suave est la senteur qui monte des plus opulentes épices ;
' 155, Love pcrfumes ail parts.
''' 415, Upon Julia's unlacing her self.
suaves les fleurs de girofle ou les roses que l'on distille, le fumet d'un vin d'aromates, ou les essences de jasmin ; suave est l'air autour des ruches, lorsque leur travail bat son plein, que les actives ouvrières rapportent le miel et la cire ; suaves ces arceaux tressés, surmontés de fleurs d'oranger, où l'amandier fleuri se mêle pour rendre l'odeur savoureuse ; et ces bracelets, ces colliers d'ambre chauffés entre les mains exhalant un noble parfum.
Le vin de cerises, l'aromc si rafraîchissant des framboises, le lait, la crème du matin, mêlés au beurre des coucous ; les poires rôties ou grillées, rien de cela ne compte ici, puisque la moindre partie d'elle embaume ainsi que l'ambre vierge ; et que de son corps seul émanent tous ces parfums, ou mieux encore. '
Nous voici loin des arômes artificiels dont se plaignait Swinburnc. C'est de la chair rose des jeunes femmes, si naturellement magnifique, si somptueuse et pure, que Herrick dérive les plus suaves parfums des Hespèridcs^ comme il lui avait emprunté déjà la plupart de ses couleurs lucides et légères. La sensation se transfigure, se hausse ainsi à un degré supérieur au point d'apparaître parfois, en ce simple couplet par exemple, comme le principe de l'amour :
je ne puis m'cnipccher de l'aimer, de la suivre :
son ombre même embaume ainsi qu'un doux parfum... "
En même temps que les parfums et les fleurs, Herrick aft'ectionne
' 376, To thc most l'air ami lovdy Mistris, .Amie Soainc, no\N Lailv .AUiif. ' 486, Anotlïcr on Julia.
2f6 ROBERT HERRICK
les pierres précieuses. Aussi souvent qu'il compare la tiède haleine de ses maîtresses à des aromates, leurs joues à des roses, ou leurs lèvres à des cerises, il déclare que ces mêmes lèvres sont faites de corail (9) ou de rubis (75, 812), et que leurs dents ne sont que des perles rares :
Quelqu'un me demanda d'où venaient les rubis ;
je ne répondis mot, mais je levai le doigt, et d'un geste montrai
les lèvres de Julie.
Quelqu'un me demanda où les perles naissaient,
et je dis à ma mie d'entr'ouvrir seulement ses lèvres, qui cachaient
les carrelets de perle. '
Très sensible également au charme des bijoux, Herrick nous fait contempler a\ec lui l'éblouissante parure de Julia :
Chacune des parties exquises de ton corps,
Julia, me séduit par sa magnificence.
J'aperçois sur ton front de reine une couronne
faite de fleurs suavement entrelacées ;
à. l'entour de ton cou s'enroule un carcanet
formé de diamants, de rubis, et de perles ;
à ton pouce est passé un brillant anneau d'or,
à ton poignet un bracelet oriental ;
entre tes seins plus blancs que le duvet des cygnes
se joue la chrysolithe à côté du saphir ;
sur ta robe pudique où se cache ton corps,
on ne voit que topaze, opale, et calcédoine. ^
Ailleurs Herrick nous décrit, avec son goût si particulier pour la minutie élégante, tout le détail de cette parure. Il nous montre, dispersées avec soin dans une chevelure apparemment négligée, des perles resplendissantes (331). Il admire les gouttes de tremblante rosée qui scintillent au soleil parmi les tresses de Julia (485), et il fait mine de s'emporter contre les résilles d'or qui tiennent captives ces mêmes tresses (882). Envoie-t-il à son amie un collier de jais (34), ou quelque autre présent de bijoux, il ne manque pas d'y
' 75, The Rock of Rubies : and The Quarrie of Pearls. ' 88, To Julia.
attacher une signification s)'mbo!ique, comparant, en même temps qu'il offre un anneau d'or à Julia, la pureté du métal précieux à celle de son amour (172).
Herrick se complaît enfin à énumérer les mille riens élégants dont s'entourent les femmes. Les Htipcrides, selon l'expression de Mr. Gosse, ' sont " un amoncellement de choses aimables, de bibelots d'aspect et de tra\ail variés, " assez semblables ainsi à " un coffret rempli de toutes sortes de joyaux... ici un rubis ou une améthyste, là un diamant resplendissant, irradiant de toutes ses facettes, et faisant paraître plus ternes les vieux bijoux parmi lesquels il a été jeté au hasard. " Herrick en effet entasse pêle-mêle dans son œuvre tout ce qui est riche et clair. Il décrit les larmes, la rosée, le miel, l'ambre, l'ivoire, le cristal, qui laissent transparaître les objets et les baignent comme dans une blondeur diaphane. Il emprunte à Martial quelques-unes de ses somptueuses images. Il conte d'après lui l'aventure d'une mouche dorée qui fut enfermée dans un coffret d'ivoire (498). Il le traduit à peu près littéralement ■ dans ce quatrain :
Une mouche dans un grain d'ambre avait trouvé sa sépulture ; l'urne, petite, était plus riche que le tombeau de Cléopâtrc. '
Il compare sa maîtresse, nous l'axons \ u, à un
baume à l'étroit emprisonne
dan^ l'amhrc ou dans quelque cristal, *
et il lui envoie comme présent le butin d'une abeille (249). Herrick aime tout ce qui est gentil, ingénieux, subtil, raffiné, un peu rare, mais toujours délicat dans son étrangeté, tout ce que les Anglais désignent de l'épithète quaiut, et ce que lui-même appelle d'un mot auquel il a si souxent recours : daintw Les dents de Julia sont de petits carrés, des carrelets de perles ; '' une dame meurt en mettant
' Se-venteent/i Ctnliirv StuJiii, oclit. cit., p. 150. ' Epi^rammata, IV, 32 De apc clectro inclusa. '818, The AmKr Ikail.
^216, st. 5, A Méditation for his Mistrcssc. ■' 75, V. 8... The Quarclcts of Peari.
2f8 ROBERT HERRICK
au monde une enfant, qui est une fleurette. ^ Herrick va même jusqu'à écrire, à propos de l'envoi d'un "petit pot de gelée, " un poème entier de " petites choses " :
Petite châsse veut un petit saint, petite vigne un petit échalas, mon peu de vin ma petite burette.
Petit lopin veut un peu de semence, peu de travail veut un petit métier, et mon peu d'huile ma petite jarre.
Un peu de pain veut la huche petite,
un petit front veut petite guirlande,
et mon petit logis mes humbles meubles.
Un peu de feu veut un petit foyer,
un petit chœur veut petite chapelle,
et mon petit clocher mon humble cloche.
Petit bateau veut un petit cours d'eau, petit flotteur, petit morceau de plomb, mon petit chant veut un humble pipeau.
Un petit corps veut peu de nourriture, ainsi convient. Madame, j'ose dire ce petit pot à ce peu de gelée. ^
Le goût que Herrick affecte ainsi, en certains endroits, pour la mignardise correspond de tous points à sa passion pour les mille détails jolis de l'élégance féminine. Le pittoresque gracieux que notre poète admire dans la parure de ses jeunes maîtresses est à la beauté pure, intense, noblement désintéressée, ce que la coquetterie amoureuse est à la passion. Herrick se laisse volontiers accaparer par les apparences. Il trouve son bonheur en la société des femmes, à les regarder passer dans la mobilité de leur fringante démarche, ou dans le luxe de leur parure, sans se soucier de ce que leurs gestes représentent, sans s'inquiéter jamais de leurs sentiments intimes. Son amour pour elles consiste surtout en la jouissance qu'il éprouve à les contempler, et qui frôle ses yeux comme d'une furtive caresse.
' 3'9> ^- 7. Once in a Virgin Flosculet...
^ 7 34. A Ternarie of littles, upon a pipkin of Jellie sent to a Lady.
Les mystérieux attraits de la musique viennent compléter cette harmonie voluptueuse et tendre. Herrick, on s'en souvient, est en relations avec les meilleurs musiciens de son époque. Comme tout le monde alors, il sait chanter ou jouer à vue d'un instrument, viole ou luth. La plupart de ses maîtresses sont d'exquises musiciennes, et il nous dit, à maintes reprises, le bonheur qu'il éprouve à les écouter :
Quand je t'entendrai encore chanter,
je voudrais pouvoir être tout oreilles :
je m'enivrerai de vers, de musique
comme les Elus qui toujours écoutent.
Presque anéanti, laisse-moi alors
me plonger dans une extase oublieuse,
et, rendu muet au son de ta voix,
que je meure, et sois changé en ton luth. '
L'émotion musicale prenant ainsi chez notre poète quelque chose d'extatique, il l'exprime volontiers au moyen d'images religieuses. Une dame qui chante lui paraît "un chérubin " (229). La voix de Julia semble faire naître des anges (253). Le pittoresque de Herrick, la forme concrète sous laquelle il s'efforce d'objectiver la plupart de ses sentiments se révèle ici en pleine lumière. A côté de ces images, la façon dont les poètes du temps ont traité le même thème ne laisse pas de paraître bien guindée et bien solennelle. "' La chanson de Corinna est loin d'éveiller chez Campion lui-même d'aussi exquises vibrations. ^ Herrick, qui éprouve pour la musique presque autant d'enthousiasme que Shakespeare, apprécie au plus haut point ce qu'elle a de raffiné, et qui enveloppe la femme d'une atmosphère subtile, comme font les parfums ou les fleurs. La musique de son choix sera douce et tendre (24). La voix s'accompagnera ilu geste des doigts fins, effleurant à peine les cordes du luth ou de la viole (1102). Herrick a exprimé en plusieurs poèmes (176, 255), en
' 68, Upon Julia's Voice. Voir aussi : 363, Upon Sapho, swcctly playing, and swectly sinfîing.
- Voir T. Carevv : Cclia sinf^infï {Poems, 1640). — W. Stioiic : In toiuincnd ation of Musick [H'it Riston:/, 1658). — Milton : .^t a Solfinn Musick ; Paradise Lost, I, V. 708, ^/ ;«/>. — Amlruw Maivcll : The Pair Siii^'er (MmW laneoits Poems, 16S1).
•' Whcn to lui- l.utc Corinna sinj^s... {A Booke of Ayres... 16 ii).
26o ROBERT HERRICK
deux surtout qui sont parmi les plus beaux de son œuvre, le ravissement et comme le vertige enivré que lui cause la musique. Le premier est une prière qu'il lui adresse pour qu'elle calme la langueur amoureuse d'un jeune homme :
Charmes qui attirez la lune hors de sa sphère, sur ce jeune malade opérez vos merveilles ; enchantez tous ses sens de vos rythmes, afin d'ensorceler sa peine ou de guérir son cœur ; tombez tout doucement, doucement ; gardez-le perdu dans le désert tout peuplé du sommeil ; puis vous le laisserez, délivré de son mal, et tel qu'une épousée assoupie, s'éveiller. '
Le second, où le poète supplie la musique d'apaiser sa fièvre est, dans l'original où il faut le lire, un pur chef-d'œuvre :
Endors-moi sous ton charme, et laisse-moi me fondre
en tes rythmes délicieux ; si bien qu'extasié je m'éloigne d'ici vers le doux pays du sommeil.
Calme ma tête, dresse ma couche, ô force qui peux éloigner de moi le mal en un instant, las ! sans tuer ma fièvre.
Tu peux suavement alléger ma douleur, et, cette ardeur qui me dessèche, la changer en un feu aux flammes caressantes et qui doit expirer bientôt.
Fais que j'endorme de pleurs ma peine, et me donne telle relâche que, pauvre moi, je pense vivre et mourir dans des roses.
' 245, To Musick, tp becalme a sweet-siçk-youth.
Tombe sur moi comme la muette rosée
ou comme ces averses pures qui, dès que le jour pâle est né, s'en vont répandre le baptême parmi les fleurs.
Fonds, fonds mon mal en tes accords, pour qu'ayant trouvé le repos, en toute joie je quitte terre et puis m'envole au ciel. '
Herrick, on le voit, a su trouver les images qui étaient le mieux capables de définir, de rendre tangibles en quelque sorte les impressions musicales, si imprécises cependant et si fugitives. Les sons qu'il entend sont comme des baisers, comme l'odeur des roses, comme la rosée tranquille ou les fraîches averses qui baignent les fleurs à l'aurore. Notre délicat matérialiste se retrouve ici tout entier. Il aime la musique, comme l'amour, pour sa séduction à la fois ph\sique et idéale. Il l'aime surtout à cause de la mystérieuse atmosphère dont elle enveloppe ses jeunes amies, et qui les rend encore plus désirables.
Tels sont les aspects divers sous lesquels Herrick décrit la femme. Il s'y montre un peintre exquis. Il excelle dans l'observation et la notation de l'objet qu'il a directement sous les yeux, mais ne s'arrête qu'aux choses jolies, légères et gracieuses. De là, dans les Heiphides^ ce mélange si caractéristique de précision et de fantaisie, de naturel et d'artifice. Herrick ne cesse pas d'affirmer la supériorité de l'art sur la nature (561). Loin de reprocher aux femmes les soins méticuleux qu'elles apportent à leur toilette (292), il déclare que le fard, par exemple, est permis (642), et que ce serait une négligence dangereuse de n'y point recourir (235). En même temps, il laisse paraître une telle fraîcheur de sentiments, il se montre si sincère dans le plaisir raffiné qu'il prend à toutes ces coquetteries féminines, qu'on est souvent fort en peine de déterminer où commence chez lui le procédé. Herrick est le plus gracieux menteur, en somme, qui ait jamais été, d'une naïveté consciente d'elle-même, et possédant comme
'228, To Musique, to bcraline lus Fevcr.
personne l'art du naturel. Indifférent au sens profond des choses, il s'arrête à leurs seules apparences, à celles-là surtout qui rendent la vie plus délicieuse, et plus claire.
Herrick est donc essentiellement un poète de société. Il a chanté les émotions moyennes, qui étaient sans doute communes à la plupart des honnêtes gens de son époque, et qui nous sont, aujourd'hui encore, familières. Il s'est attardé à exprimer les sentiments aimables, ceux qui plaisent aux femmes en particulier, et dont, le plus souvent, elles sont elles-mêmes l'objet. II n'a vu que le côté sociable de la vie. Il a dit sa fierté d'être le sujet du roi Charles P"", sa joie de se trouver au milieu de ses amis, à Londres, le dépit que lui causa son exil solitaire parmi les paysans du Devonshire, la douceur exquise enfin qu'il éprouvait dans la compagnie de femmes jeunes, élégantes et coquettes. Poésie de second ordre seulement, plus sensuelle, malgré la délicatesse de son épicurisme, qu'idéaliste ; poésie intéressante néanmoins, puisque nous y trouvons le commentaire pittoresque d'une civilisation disparue qu'elle suffit même, par moments, à ressusciter à nos yeux, comme de vieux bijoux, trouvés au fond d'un tiroir, évoquent les mains blanches qui les portèrent jadis ; poésie pleine d'attraits surtout par la personnalité si ingénument ingénieuse qu'elle nous révèle, et dont on n'a plus guère le droit de blâmer l'artifice, puisqu'on n'a pu s'empêcher d'en goûter le charme. Herrick est un poète de petits sujets, mais qui eut, avec le bon sens de ne point forcer son talent, l'habileté d'en tirer toute la substance. Si l'on s'arrête avec lui à ces sujets, aussi humbles qu'ils soient, on est bien forcé de reconnaître que nul ne les traita avec un art plus accompli, et ne s'y montra plus grand écrivain.