CHAPITRE VII
LE PASTORALISME
Quand Herrick commence, entre i6lO et 1620, à s'occuper de littérature et à se sentir poète, toute l'Angleterre est encore à la pastorale. Il y avait une vingtaine d'années qu'avait paru VÂrcodie de Sidney, ^ avec ses paysages imaginaires imités de l'Italien Sannazaro, ses vallons boisés où les oiseaux chantaient sans cesse, et ses prairies vertes où les fleurs du printemps n'étaient jamais décloses ; avec ses bergers empruntés d'autre part à l'Espagnol Montemayor, héroïques et pédants à la fois, très versés dans le jargon spécial de l'amour. Ce pastoralisme étranger, qu'animait en outre l'idéalisme romantique du poète chevaleresque, cette existence délicieuse des bergers de Cour, dont l'amour chastement sensuel était l'occupation unique, conquit d'emblée l'Angleterre élizabéthainc, et V Ârcadie de Sidnev, succédant à VEuphues de Lyly, devint comme le manuel du beau langage et des manières à la mode. Cependant la plante exotique qu'était la pastorale, transportée ainsi tardivemetit " dans les prairies vallonnées du Kent et du Surrey, ne tarda point à s'y transformer, et à s'accommoder à la fraîcheur plus vive du climat d'Angleterre. A l'imagination rêveuse qui prédominait dans l'idylle méridionale, où semblait flotter un peu de la chaude douceur des rivages méditerranéens, se mêla bientôt le réalisme précis si caractéristique du
' h'Arcadie, commencée en 1580, ne fut publiée qu'en 1590, après la mort de Sidney, sous le titre de : The Cotintess ot Pembroke's AriaJia, London, 4to.
- Nous ne tenons pas compte, dans cette esquisse d'ensemble, de la tameusc pastorale de Henryson (1430 ?-i 506 ?) Rohiin' ^j/;./ Mrtli«f, ni des éjjiojjues de Barclay et de Googe, qui imitent le Mantouan, l'un au connnencement, l'autre vers le milieu du XVI" siècle. Voir encore le joli morceau du Tottel'i MimlluiiY (1557) attribué à Surrey :
Phillid.1 was a fair m.iid And f'rcsh as any llower...
tempérament national. Dès 1579, avant Sidney par conséquent, Spenser, qui s'inspire de Chaucer ^ et de Marot autant que de Virgile et du Mantouan, introduit dans son Calendrier des Bergers toutes sortes d'allusions à des événements ou des personnages contemporains, se met lui-même en scène sous le nom transparent de Colin Clout, fait place déjà, à côté de son romantisme allégorique, à un certain nombre de traits directement observés, a recours enfin à une langue archaïque à laquelle il donne une apparence dialectale, rustique, et comme primitive encore, s'efforçant par ces moyens divers de produire une églogue nettement anglaise. ^ Sous ces deux influences, distinctes d'abord, mais qui, à mesure qu'elles se propagent, ne laissent pas de se rapprocher : celle du roman bucolique, raffiné et italianisé, de Sidney, et celle des églogues réalistes de Spenser, inspirées, en partie du moins, ^ de Théocrite et de son procédé naturaliste plus encore que de son œuvre, le pastoralisme envahit bientôt tous les genres littéraires. Il pénétre dans le drame avec Lyly, Peele et Shakespeare, et dans le roman avec Lodge et Greene. Il se retrouve chez la plupart des poètes lyriques du temps, chez Breton et Barnfield, chez Marlovi^e et Drayton, chez Daniel et Constable, chez Edward Vere et Walter Raleigh. En s'amalgamant ainsi aux genres littéraires les plus typiquement nationaux, le pastoralisme perd peu à peu son caractère étranger et conventionnel. Ceux même des écrivains qui, dans cette littérature rustique, apportent surtout leurs goûts de citadins raffinés, ne manquent pas d'ajouter un peu d'émotion sincère au mensonge de la pastorale. La conception idyllique se transforme en une attitude d'esprit des plus courantes. Son artifice devient presque naturel. L'Angleterre se métamorphose en une Utopie arcadienne, en une vaste bergerie idéale où c'est toujours l'âge d'or, où les pastoureaux, qui sont nobles et amoureux,
' De Chaucer uniquement pour le langage et, croit-il, pour le vers (Note de Mr. Legouis).
'' Il convient de taire remarquer que les pièces pastorales dans les grands cycles des Miracles, qu'un certain nombre en outre de fragments de poèmes ou de ballades anonymes prouvent nettement que la vie réelle des simples bergers avait laissé sa trace dans la littérature anglaise longtemps avant l'introduction du pastoralisme italien.
■' On sait que Spenser écrivit aussi des églogues purement conventionnelles, et quelle part de convention d'ailleurs entra toujours dans ses églogues réalistes.
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chantent, aux pieds de leurs pastourelles au jupon brodé ou fleuri, le bonheur des humbles et honnêtes plaisirs, la supériorité d'une chaumière sur un palais, la douceur du désir enfin, et du contentement : sweet désire^ et sweet content.
La grande vogue du pastoralisme qui sévit de 1580 à 1590 se prolongea bien avant sous le règne des Stuarts, mais en s'y altérant sensiblement. Si le nom et l'œuvre de Sidney demeurent populaires,' l'influence mi-italienne, mi-chevaleresque qu'il représente, et qui en somme avait prédominé dans la pastorale élizabéthaine, s'efface peu à peu devant l'autorité du classicisme et de la mythologie antique qui arrivent, avec les masques de Ben Jonson, à leur apogée. D'autre part, le réalisme de Spenser, si mitigé encore dans le Calendrier des Bergers^ se fait plus exact chez ses imitateurs, qui éprouvent le besoin d'introduire plus de vérité dans l'idéal arcadien, et de prêter aux bergers antiques des sentiments tout modernes. Phineas Fletcher, par exemple, met dans la bouclie du berger Thyrsil les pédantesqucs allégories de Vile de Pourpre (1633). William Browne de Tavistock se défend, au début de ses Pastorales Britanniques^ de chanter une
' Les preuves abondent. Dans le drame, Shakespeare s'inspire de VArcadie dans Kiiig Lear, où l'histoire de Glourester et de ses fils est empruntée à l'épisode du roi de Paphlai^onie et de son fils (Book II, 10) ; et peut-être aussi dans The Tempest, où l'île enchantée de Prospéro n'est, en somme, qu'un rêve arcadien. — Beaumont et Fletcher fondent leur pièce, CupiJ's Re-venge, (imprimée en 161 5) sur un épisode du deuxième livre de VArcadie. — Webster emprunte à Sidney des phrases entières. — Shirley dramatise VArcadie, i^x la porte sur la scène en 1640. (Voir aussi John Day : T/ie lie o/Giils, 1606 ; et Thom. GofFe : The Careless Shepherdess, 1625). — Dekker, dans The GiiHs Honie-hooke, 1609, conseille aux galants de se meubler la mémoire d'expressions empruntées à VArcadie. — Browne, dans ses Bri/aitnia's Pastorals (Book II, Sonj; 11, 1616) se donne pour le successeur de Sidney :
Sidney beg.in (and if a wit so nic.in
May tastc with him thc dcws of Hippocrcnc)
I sung thc Past'ral next ; his Musc, n>y movcr. vv. lj%-j^.
Qiiarles avoue sa dette envers VArcadie pour son Argalus and Parthetiia (1629). Dans V Areopagitica (16+4), Milton cite VArcadie, en même temps que la Diana de Montemayor, comme un livre t|ue tout le monde connaît ; et l'on sait enfin le virulent reproche qu'il fit à Charles I"', dont la prière de la princesse Faméla (Bk. III, 6) était une des oraisons favorites, " ti'avoir volé une prière mot pour mot sur la bouche d'une femme païenne priant un dieu païen. '* Eil^noklasta, 1 649.
Arcadie de rêve. ^ S'il a encore recours aux dieux et aux déesses des eaux il rachète du moins ces conventions par la simplicité charmante avec laquelle il célèbre les rivières de son comté,' et décrit les aspects réels de son Devonshire natal. Ben Jonson, qui oppose à l'artifice savant de ses masques le réalisme satirique, bouffon même, de ses anti-masques, introduit dans son Triste Berger les coutumes et les croyances des paysans anglais, combinant avec les souvenirs de l'antiquité païenne les superstitions de la "joyeuse Angleterre," et la légende du héros national, Robin Hood.^ John Fletcher avant lui, dans la Fidèle Bergère (1609), et Th. Randolph, son "fils, " dans Aînyntas (c. 1632), font pénétrer la pastorale dans le cadre du drame romantique, et la colorent de tout leur lyrisme personnel. Il n'est pas jusqu'aux poètes spiritualistes comme Vaughan et Herbert, comme Wither et Milton qui, lassés des brises amoureuses, si énervantes à la longue, soufflant sans répit sur les pâturages arcadiens, ne se tournent directement vers la nature pour chercher dans ses aspects variés, clairs ou sombres, les reflets de leur gaîté ou de leur tristesse pensive, ou pour demander à ses réalités extérieures, observées avec soin, des symboles de leurs idées morales.*
* My Muse for lofty pitches shall not roam, But homely pipen ot her native home.
Brilannias Pastorah, n. d. (161 3) Book I, Song i, vv. 13-14.
* ni strive to draw
The nymphs by Tamar, Tavy, Exe and Taw, By Turridge, Otter, Ock, by Dart and Plym.
Ib., Book II, Song iv, vv. 35-37.
' Voir aussi l'allusion moqueuse que fait Jonson au pastoralisme élizabéthain : "Oh, it flows from her like nectar, and she doth give it that sweet, quick grâce and exornation in the composure, that by this good air, as I am an honest man, vvould I might never stir, sir, but she does observe as pure a phrase, and use as choice figures in her ordinary conférences, as any be in the Arcadia — Or rather in Green's works, whence she may steal with more security. " E'very man ont qf /lis humour, II, i.
* Voir Vaughan : / ^alked the other day, to spend my hour, Inio a field ; The Shonuer ; Midnight y The Storm / To Amoret, njoalking in a starry e'vening. — Herbert : The Floijuer ; Paradise ; Virtue .•
Sweet day, so cool, so calm, so bright, The bridai of the earth and sky...
Wither : Addren to Poetry. — Milton : L'Allégro ; Il Penseroso ; Cornus ; Lycidas.
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Si le pastoralisme anglais de la première moitié du XVIP siècle n'a pu se dégager tout à fait des artifices de la conception idyllique élizabéthaine, du moins laisse-t-il déjà apparaître, sous le déguisement conventionnel, l'individualité précise de chaque écrivain. Les pseudobergers peuvent s'attarder dans leurs retraites champêtres, ils ne laissent pas de prêter l'oreille au conflit qui \a s'aggravant là-bas, dans la ville voisine, et ils sont tout prêts, comme Milton, à quitter leur solitude fleurie pour descendre dans la plaine, et " se mêler aux combattants. "^ ^
Les poèmes pastoraux de Herrick se rattachent bien à ce genre qui, en se généralisant, a perdu tout caractère propre, et dont chaque écri\ain peut faire désormais tel usage qui lui plaira. Dans ses églogues, au nombre d'une dizaine, Herrick ne manque pas de se soumettre d'abord aux conventions reçues. Le paysage est artificiel, et imité de VÂrcadie de Sidney. C'est une contrée de " collines, de \allons et de bocages " (493), ou de " douces prairies " (422) que baignent " des ruisseaux d'argent " (522). Des bergers, qui s'appellent, selon la formule consacrée, Mirtillo, Montano, Silvio, Amintas, Tityre, gardent leurs agneaux dociles ou leurs chevreaux folâtres (213), assis parmi les myrtes (264), sifflant sur leurs pipeaux rustiques des airs joyeux en l'honneur des bergères Thyrsis, Phillis, et Amarillis, ou déplorant l'inconstance, sinon la perte, de la cruelle bienaimée. Cette bucolique, par exemple, ne fait que développer les thèmes de rigueur d'un pastoralisme banal, tout en décor et en costumes :