‹ Robert HerrickChapitre 47 sur 88 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les poèmes religieux de Herrick ont déçu et embarrassé la plupart de ses commentateurs. Alors que Grosart se réjouit de voir son héros venu à résipiscence, on s'accorde en général pour regretter la conclusion pieuse que le poète a cru de\oir donner à son œuvre. Le précepte religieux en effet devient ici la raison d'être du poème. Herrick, qui veut édifier son lecteur avant de lui plaire, s'efforce d'illustrer d'images ou de sentiments quelque article du dogme. Il met la beauté au service de son ministère ecclésiastique, et l'on devine le désaccord qui devait souvent se produire. Lui-même ne manque pas de s'en rendre compte, de nous avertir à plusieurs reprises du point de vue tout différent où il se place dans ses Poèmes Sacrésy et de nous demander de nous y placer a\ec lui. " Si quelque chose me plaît dans la publication de mon livre, s'écrie-t-il, c'est qu'il te contient, mon Dieu" (1191). Ailleurs il s'accuse devant le Très Haut de l'avoir placé " dans un siège si vil, " et de l'avoir entouré de "choses \ aines, incirconcises, intempestives et profanes" (1243). Afin de mieux marquer encore ce nouveau départ, et que le poète folâtre est mort en lui, Herrick supplie Dieu de faire grAce à son "livre coupable" (1243), à sa muse "spirituelle et libertine" (1131), et il implore l'absolution :

pour mes vers d'av.int le baptême,

écrits d.ins ma fougueuse et profane jeunesse. '

Bien que Herrick soit ici, sans aucun doute, très sincère, le contraste est-il si considérable qu'il veut bien le dire entre ses poèmes païens et ses " pièces pieuses r " Le prêtre anglican qui, dès 1647, faisait imprimer Sfs Poh/u-s Sacn'Sy ou sfs pikes pinufs^ où (parmi

' 1132, His Praycr for Absolution.

d^ autres choses) il chante la naissance de son Dieu^ et soupire sur les souffrances de son Sauveur crucifié^ et qui plaçait en exergue de son livre ce distique d'Hésiode :

lêjU£l' XpiVCiCl TToXXo Af'yîM' tTV/blOKnV O/UoTo,

lê/ufi' o iVT Wî\oJini\> «Af/Ota fivuijcraoOat.^

était-il à ce point différent du Robert Herrick, Esq.,qui, l'année suivante, et dès que la guerre civile l'eut rendu à la vie laïque, s'empressait d'y ajouter les Hespèrides^ de les mettre en tête du volume, alors qu'il eût été si facile de les garder pour lui ou ses seuls amis ? Cette conversion en outre fut loin d'être aussi formelle qu'il le prétend. Les Hespèrides contenaient un certain nombre de pièces qui, sans avoir pris nettement encore la route du ciel, semblaient bien s'y acheminer déjà, " et les Poèmes Sacrés d'autre part s'occupent très souvent du siècle, et y demeurent même presque toujours. Un caractère ne subit point de transformations aussi brusques, ni aussi décisives. "La vie d'un homme, a-t-on dit très justement, ne se casse pas comme une branche morte ; elle se rompt plutôt à la façon d'un rameau vert : les fibres du passé pénètrent dans le présent et celles du présent tiennent encore au passé ; il y a des instants où l'on redevient l'ancien homme. " ^ Cela est d'autant plus vrai d'un poète comme notre Herrick qui attache un si grand prix à ce qu'il quitte, et dont l'éloignement même ne fait que tendre les liens. Les deux cent soixante et onze poèmes des Noble Numhcrs nous montreront donc beaucoup de ressemblances avec les onze cent trente morceaux des Hespèrides. Les sentiments religieux de Herrick rejoindront par beaucoup de côtés ses sentiments profanes. Le païen aura beau avoir fait

' Théogonie, vv. 27-8.

'' Par exemple : 289, Dévotion makes the Deity ; 371, Pray and prosper ; 471, Few fortunate ; 810, Pénitence ; 927, Faith foui-square; 1008, Comforts in Crosses ; 1028, Sufferance. — Au cours de l'éloge de la campagne adressé à Endymion Porter, il écrit :

...Then to th' enameld Meads Th()\i go'st, and as thy foot there treads, Thou seest a présent God-like Power Iniprinted in each Herbe and Flower... 663, vv. 29-32.

^ A. Angellier : owv. cil., vol. II, p. i.

pénitence : le chrétien repenti conser\era toujours quelque chose de son allégresse d'antan.

Herrick est païen au sens large du mot. Il n'emprunte pas seulement au paganisme son décor de fête licencieuse, où les hommes coulaient leurs jours au milieu de voluptueux festins, à se couronner de roses, ou à chanter des hymnes en l'honneur de leurs faciles maîtresses. Cet aspect de " libertinage universel" ' sous lequel nous nous représentons volontiers le monde d'axant le Christianisme est très incomplet, et faux même d'être ainsi fragmentaire. Il est en outre relativement moderne. Il a pu s'appliquer à une certaine classe de raffinés, au commencement de la décadence alexandrine, mais qui étaient moins des païens que des athées efféminés et corrompus. Il n'a aucun rapport avec le paganisme des grandes époques de la Grèce, celui d'Eschyle et de Sophocle. " Qu'on songe au vaste théâtre blanc sous le ciel bleu, aux milliers de citoyens assemblés, aux acteurs chaussés de cothurnes, pour paraître plus grands que des hommes, et masqués, afin que nulle impertinente émotion humaine ne puisse être visible ; sous eux, le chœur solennel évolue autour de l'autel du dieu, et psalmodie sur un ton magnifique et sévère ; et Œdipe aveugle, qui disparaît dans le bosquet sacré, pénètre dans un monde spirituel de guérison et de rédemption. " ^ Nous voici loin, on le voit, de la conception qui fait du paganisme une sorte de sensualité effrénée. Même quand la foi devint moins fervente, il resta un bon nombre de rites, de cérémonies propitiatoires, de sacrifices qui prolongèrent longtemps les primitives croyances, qui faisaient à la douleur une part aussi grande qu'au plaisir, et qui, en entretenant au cct'ur des liommes uik- ré\ércnte piété pour la mort mystérieuse, y enracinaient profondément le sentiment religieux. Qui sait enfin s'il ne faut pas voir a\ec VVordsworth, dans les soins scrupuleux qu'on apportait, longtemps avant l'ère chrétienne, aux funérailles, aux tombeaux, aux épitaphcs, la certitude qu'il existait quelque chose au-delà de ce qu'on pouvait voir, et comme " l'anticipation déjà de l'immortalité r " ''

' Arthur Machcii : 'Pa^anism, The Acadcmy, .Aujjust 29, 1908.

•-' Ib.

^ Cf. encore : " Withoiit tlu' conscioiisius» of immortalitv in tlic luinian soûl,

Or, les pratiques religieuses du paganisme exercent sur Herriclc un puissant attrait. Les Hespérides renferment non seulement une mythologie, un panthéon où apparaissent les principaux dieux de Rome, mais encore, puisque " c'est la dévotion qui fait la divinité " (289), une liturgie spéciale à chacun d'eux. Herriclc consacre une série de poèmes à ces offrandes votives particulières. Il proclame l'enthousiasme qu'éveille en lui la musique d'Apollon (389), il implore " le puissant Seigneur et Maître de la Lyre " de venir inspirer ses doigts (872), et il lui offrira des cygnes en retour (304). Il adresse à Minerve une prière à peu près analogue (531), et supplie Vulcain, " la divinité noire de suie, " de brûler son livre plutôt que de l'abandonner au mépris des hommes (614). Il demande " au puissant Neptune " de laisser sa barque entrer dans le port, en échange de quoi il lui offrira un thon (326), ou à Mars, en lui promettant un loup, "une abondance de courage " pour la lutte qu'il va affronter (387). Les divinités du vin et de l'amour sont surtout chères à notre poète. Il implore Bacchus tantôt de le délivrer " des soucis et des tracas " (773), tantôt de lui laisser quelque répit (416), de ne plus l'inciter à boire toujours davantage, moyennant quoi il lui apportera des jonquilles (305). A Vénus et à son fils Cupidon, il adresse maintes suppliantes requêtes : qu'il trouve sur son chemin des vierges réservées, mais non cruelles (347), et que non seulement il échappe à la honte de leur mépris (875), mais obtienne encore leurs faveurs (338, 1019). Il n'est pas jusqu'à la majestueuse reine de l'Olympe qui ne reçoive cette prière honnête :

Qu'il te plaise, noble déesse qui présides aux mariages, d'apprêter le lit nuptial quand j'épouserai mon amour ;

man could never hâve awakened in him the désire to live in the remembrance of his fellows ; mère love, or the yearning of kind towards kind could not hâve produced it. " Essay on Epitaphs, dans Lyra Memorialis : Original Epitaphs and Churchyard thoughts in verse, with an essay by W. Wordsworth, London, 1847. On connaît d'autre part l'opinion, plus matérialiste, de Th. Gray :

Yet ev'n thèse bones from insuit to protect Some frail mémorial still erected nigh... E/egj', vv. 77-8.

et lors nous te sacrifierons

en offrande un paon orgueilleux. '

Herrick est un admirateur si passionné des rites païens qu'il n'hésite pas à en imaginer lui-même, à inventer une liturgie particulière, presque un culte nouveau, dont il s'intronise le grand prêtre. L'attachement qu'il a voué à ses maîtresses prend la forme d'une "religion de l'amour" (38), avec un ordre de cérémonies et de prières des plus complets. Il demande à Julia, qu'il a investie de la dignité de Flaminica Dia/isy ou Reine des Prêtresses, de célébrer l'office du matin :

C'est à toi ce matin, tu le sais, ma Julie,

de préparer l'encens, de le faire brûler.

Ton chapelet et ton rameau de grenadier ■

et tes blancs vêtements sont à t'attendre ici,

car tu dois en ce jour, ô Reine des Prêtresses,

obtenir de l'Amour le pardon de nos fautes.

La plus grave de ces transgressions consiste

à n'avoir point orne son temple avec des fleurs,

à n'avoir fait briller des feux quotidiens

par devant ses autels, ni répandu le vin.

Son courroux pour cela va nous consumer tous,

à moins que ton parfum ne nous puisse sauver.

Prends donc ton encensoir, l'allume, et de la sorte

ô Pieuse Prêtresse, obtiens notre pardon.

Amour, pour se venger de nous, avait juré

notre mort ; tu seras notre Rédemption. '

Tantôt, au contraire, Julia ne fait qu'aider le poète et que se joindre à lui dans le culte d'amour :

Apporte ici de l'eau bénite pour les saintes aspersions ; baptise-nous tous deux, et puis montons ensemble vers l'autel ; avant de commencer nos rites,

' 361, An hymne to Juno.

* Au texte de ce vers :

The Chaplct, ;ind lutin u/um hiTc bf, Hcrriok a ajouté lui-môme la note suivante : " A twig of a pomgranat, which thc ciuccn-priest did use to wear on lur hcad at sacrificin^. "

' 540, To Julia, thc Klamiiiica Dialis, or, Qucin Prit-st.

lavons nos mains dans l'innocence ; je serai le Rex Sacrorum, et toi la Reine de la Paix. '

Les Hespèridfs contiennent encore maintes allusions éparses à cette " reli^^ion de l'amour." Souvent même Herrick entremêle les cérémonies païennes et les rites chrétiens ; il combine les prières classiques, imitées des poètes anciens, avec les formules de l'anglicanisme ; et il va jusqu'à emprunter au grave Prayer Book les titres de quelques délicats madrigaux, tout profanes. -

La religion de la mort, plus encore que cette religion de l'amour, manifeste la piété de Herrick et son attachement aux cérémonies sacrées. Notre poète suppose, ainsi que le croyaient les anciens, que l'âme du mort demeure auprès de son cadavre, qu'elle continue à vivre sous la terre, ^ qu'elle exige même un certain nombre d'offrandes destinées à assurer sa subsistance et son repos. ^ Comme les poètes latins, Herrick renouvelle de son imagination pieuse les traditionnelles formules qui survécurent aux dogmes primitifs, et il dit son angoisse à l'idée que les cérémonies funèbres ne seront peutêtre pas accomplies sur sa tombe. Il adresse à Périlla, par exemple, cette prière suppliante :

Hélas ! ma Périlla, tu t'affliges de voir

que chaque jour m'entraîne un peu plus loin de toi ?

La vieillesse m'appelle, et mon chef gris ordonne

de presser mon départ vers l'éternel séjour.

Ma Périlla, le temps ne saurait tarder où

je te devrai donner le baiser de l'adieu.

' 975, To Julia : Voir aussi : 871, The Sacrifice, by way of Discourse, betwixt himselfe and Julia ; 1070, To Julia.

'' 321, Mattens, or morning Prayer ; 322, Evensong. Voir encore : 585, To Julia.

^ Sub terra censebant reliquam v;tam agi mortuorum, Cicéron, Tusc, I, 16. — Animamque sepulcro condimus, Virgile, En., III, 67. — Tumulo fraternas condidit umbras, Ovide, Fast., V, 451.

* Lucrèce, III, 52. — Virgile, En., VI, 380. — Ovide, Amor., I, 13, 3 ; Fast., II, 535-42. Voir l'intéressant chapitre de Fustel de Coulanges : "Les Croyances sur l'âme et sur la mort " dans Lu Cit/ Antique (I, i), auquel nous empruntons ces références.

Lorsque je serai mort, jette d'abord le sel ; de la source sacrée apporte un peu d'eau pure, pour en laver mes pieds et mes mains, Périlla ; puis, ensevelis-moi dans cette étoffe même qui entourait la veille encor tes membres lisses, (lorsque tu implorais, la nuit, l'aide des dieux) ; suis-moi toute éplorée jusqu'à ma tombe, et là tu voudras déposer avec la primevère quelques larmes ; enfin que toutes les semaines, quelques jonchées soient consacrées à ma mémoire, et mon fantôme alors demeurera en paix dans la fraîcheur et l'ombre calme du sommeil. '

Que Julia ne manque point non plus de répandre sur le tombeau du poète les libations prescrites. Qu'elle laisse couler ses larmes et coupe ses cheveux en signe de deuil (628). Que Pérenna lui apporte, avec ses pleurs, un rameau de cyprès et les herbes consacrées (220). Que toutes "ses aimables amoureuses" réunies, enfin, vénèrent ainsi sa mémoire :

Une nuit, chaque année, apportez sur ma tombe

ô mes chères beautés, les justes libations.

Vous pourrez voir mon ombre grave se dresser

pour lécher le liquide épandu de l'offrande ;

bien que la pâleur soit la livrée que je porte,

n'allez point en blêmir de crainte, ou défaillir ;

je ne vous ferai mal, croyez-moi ; je ne veux

vous montrer un visage hideux, ou courroucé ;

les flambeaux devant moi ne brilleront pas bleu ;

il se peut qu'en glissant auprès de vous je jette

un regard amoureux sur mes jeunes beautés ;

ou que, croisant les bras, je soupire à penser

que si tôt j'ai perdu le monde, et vous surtout ;

mais ne vous laissez point gagner par d'autres craintes,

bien qu'alors je sourie, et garde le silence. '

Herrick, on le devine, affectionne le genre de l'épitaphe littéraire, et il y excelle. Ce genre est d'ailleurs très répandu au -WII' siècle,

' 14, To Perilla. Voir aussi : jiS, His cinbalmint; to Julia. ' 635, To his lovely Mistresscs.

jfO ROBERT HERRICK

" l'épitaphe atteignant alors, selon Mr. Saintsbury, à une perfection qui ne fut jamais dépassée par la suite, sauf une ou deux fois par Landor, et qui n'avait jamais été approchée auparavant," ^ F. Davison en compose trois " sur la mort d'un enfant de six ans, " ^ et Beaumont et Fletcher en ajoutent plusieurs à leurs drames, d'une mélancolie in2;énieuse et caressante. ^ Jonson lui-même en écrit un bon nombre, presque toutes excellentes, où sa vigueur accoutumée laisse place à une tendresse émue qui lui est peu familière. "* La célèbre épitaphe de la Comtesse douairière de Pembroke, attribuée depuis Whalley au vieux Ben, appartient réellement à William Browne. ^ On trouve des épitaph'es dans tous les recueils du XVIP siècle, qui leur réservent même parfois, comme JVitts Récréations^ une section spéciale, les unes comiques, ou grossières ^ ou spirituelles, ^ les autres plus sérieuses et empreintes assez souvent d'une délicate tristesse. ^ Herrick, qui publiera dans ce même recueil plusieurs épitaphes, en fait entrer une vingtaine environ dans les Hespèrides.

Il compose l'épitaphe d' " une grave mère de famille, dont le mariage honnête se contenta d'un seul lit" (ii6), d' "une jeune mère de nombreux enfants" morte prématurément (i5i)> d'une " dame qui mourut en couches en laissant une fille" (319). Le malheur est plus poignant encore, semble-t-il au poète, quand la mort vient ravir de jeunes femmes avant qu'elles aient goûté à la vie, et aient été initiées aux mystères de l'amour. Voici l'épitaphe d'une belle épousée " qui mourut le jour même de ses noces " :

' Seventeenth Century Ljria, London, 1902, Introduction, p. XXIII. - A Toetical Rapsod}'..., London, 1602.

' Par exemple, le fameux " Lay a garland on mjr hearse, " dans T/ie MaiJ's Tragedy (1609, imprim. 1619).

* Epigrams : 22, On my First Daughter ; 27, On Sir John Roe ; 45, On my First Son ; 12c, An Epitaph on Salathiel Pavy, a Child of Queen Elizabeth's Chapel, etc. — Umier-uuooJs .- 10, An Epitaph on Master Vincent Corbet ; 17, Epitaph on Michael Drayton ; 33, An Epitaph on Master Philip Gray, etc. — Voir M. Castelain, ouv. cit., pp. 782-5.

^ Voir la note de Mr. Gordon Goodwin : Toems ofW.B. of Tauistock, London, 1903, vol. II, p. 350, et le groupe de poèmes intitulé Epitaphs, Ib., pp. 287-97.

* I, On a leacherous Warrener ; 9, On Mr. Pricke ; 31, On a Lady, etc. ' 17, On a Lyer ; 11, On Richard Burbage, a famous Actor, etc.

" 85, On a Child ; 95, On a young Infant ; 152, On Husband and Wife ; 181, On a beautiful Virgin, etc. La section en contient plus de deux cents.

La même journée qui me vit épouse fut témoin, avant le soir, de ma mort. Ces flambeaux sacres qui devaient conduire au lit nuptial l'épousée pudique ne furent pour moi que torches funèbres qui auront suivi mon corps vers ma tombe ; et cette épitaphe que vous lisez, las ! a remplacé mon épithalame ! '

Les autres épitaphes sont plus empreintes encore de tristesse tendre, comme si Herrick avait voulu atténuer par la grâce mélancolique de sa lamentation la cruauté du destin :

Elle repose en un lit de parfums, aussi jolie qu'Eve en son Paradis ; car sa beauté était telle qu'aucun poète ne la pouvait trop louer.

Vierges venez, et formez une ronde pour lui chanter son dernier requiem ; en la quittant, vous foulerez d'un pas léger, léger, la terre où elle dort. '

Passe ta nuit, ombre timide,

à choisir les fleurs et les herbes

dont tu feras maintes guirlandes

pour ton silencieux tombeau ;

et ne crains point que ces fleurs manquent

de propriétés éternelles,

puisqu'avant qu'elles soient flétries

tu auras eu des jonchées fraîches. '

Gardons un jeûne solennel

puisque toute beauté repose ;

que tout s'apaise, et qu'on entende

la chute seule d'une larme,

ou le soupir de ceux qui portent

des primevères sur sa tombe. '

Quoi de plus tragique enfin que la disparition soudaine d'un jeune

' 272, Upon a Maid iliat ilyed thc <iay shc was inarryai.

* 839, Upon a Maidc.

' 9 ' 3> Upon a Virji^in.

^451, An F^pitaph upon a Vir^jin.

enfant, quoi de plus injuste même que cette catastrophe qui, en enlevant les moins âgés, renverse toutes les lois naturelles ?

Quand je mourus, les vierges ont promis

que chaque année, au temps des primevères,

pieusement, le matin et le soir,

elles viendraient orner de fleurs ma tombe.

Tenez votre promesse, ô jeunes filles,

et me venez couvrir de violettes. '

Une petite enfant repose, endormie au chant des berceuses ; faites silence, et n'ébranlez le sol léger qui la recouvre. ^

Le thème des épitaphes de Herrick,^ qu'il faut lire dans le texte, et non à travers le grossier écran de notre traduction, peut ne présenter aucune originalité ; on a pu entendre déjà, dans l'Anthologie aussi bien que chez les élégiaques latins, la voix timide d'une honnête épouse ou d'une jeune mère morte en couches, d'une fiancée ou d'une enfant qui, toutes, implorent l'étranger de ne point fouler d'un pied impie l'endroit où elles reposent, et de venir fleurir la terre légère qui les recouvre : l'art de Herrick n'en conserve pas moins un charme très particulier. Le poète réussit à demeurer concis sans devenir banal. Il ajoute à sa grâce précise un accent de douleur sincère, qui est rare chez lui, comme si sa fantaisie s'accompagnait ici d'un serrement de cœur. Et quoi de plus émouvant que la seule simplicité de ces titres : Upon a maid that dyed the day she was marryed^ An Epitaph upon a Firgiriy Upon a child that dyed \

La mort paraît d'autant plus effroyable à Herrick qu'elle lui semble, par moments, Ja fin de tout. Dans les épitaphes qui précèdent, où il se lamente sur la séparation fatale, il ne parle jamais de l'espoir d'une réunion future, qui pourrait en atténuer la douleur. Rien ne demeure de nous, estime-t-il, que le souvenir qu'en gardent les hommes, et qui périra avec eux. Le trépas est sans retour (672).

' 125, An Epitaph upon a child.

^641, Upon a child.

■'Voir encore : 311, Upon a child that dyed ; 377, Upon his Kinswoman Mistris Elizabeth Herrick ; 565, Upon a comely, and curious Maide ; 594, Upon a Maide ; 765, Upon his Kinswoman Mrs. M. S. ; 849, Upon a Maid.

La mort est la demeure éternelle (14). La parole du poète à Sapho :

Une fois morts et couchés dans la tombe, nous ne pourrons plus jamais revenir, '

n'est que l'écho d'une phrase de Hamlet sur " cette contrée inconnue dont nul voyageur ne repasse la frontière, " " bien qu'il n'y ait point là, comme chez l'irrésolu prince de Danemark, une réflexion de sombre philosophie, mais seulement un lieu commun un peu forcé par lequel notre épicurien s'encourage à profiter des jours qui fuient. D'autre part, Herrick reprend la conception classique des Enfers, vaste région souterraine où les âmes des Justes étaient rassemblées, loin de leurs corps ; et il décrit les bonheurs mélancoliques des fantômes errants dans les Champs-Elysées parmi les prairies fleuries d'asphodèles et les bois où flotte un éternel crépuscule. Le long poème, d'ailleurs incomplet, qu'il intitule : U apparition de sa maîtresse rappelant aux Champs-Elysées nous représente assez bien le côté pittoresque du paganisme religieux de Herrick. Citons-en au moins le commencement :

Viens, que nos âmes volent comme deux colombes aux ailes argentées, vers les prairies ombreuses où sourit le printemps, où le baume avec l'huile, les roses et la casse abondent, sans labeur ; où nulle maladie et nulle infection n'empeste l'air, rempli d'ambre gris et de gommes. Ici chaque fourré embaume, plus suave que ne l'est le storax montant du feu sacré ;

' 692, To Sappho :

For, once dcacl, and laid i'th' grave.

No return froin thcncc we havc.

vv. 5-6. Cf. encore : 671, A Paranaeticall :

...wc hfiicc niust go, Both to be bli-ndi-d in ilic Urn, From whencc thcrc's ncvi-r a rctiirn.

vv. 37-39-

- Haw/if, III, I, vv. 79-80 :

The iindiscovcr'd country tVoin whosc boum No travcllcr ri-tiirns.

Voir sur les emprunts faits par Herrick à Humlet V AppeiiMcf B.

jr^. ROBERT HERRICK.

ici chaque arbre porte une riche moisson

de pommes parfumées, de prunes et de poires ;

tous les jeunes arbustes étincellent comme

le soleil du matin pailletant la rosée ;

voici les vertes prées où Mai brode les rives

et demeure éternel, tandis qu'un jour sans fin

dore doublement l'air, de sorte que la nuit

ne peut jamais rouiller l'éclat de la lumière.

Des jouvenceaux tout nus, avec de beaux éphèbes,

courent, pour conquérir un doux baiser des vierges ;

et puis tous, pour danser une ronde savante,

se mêlent, couronnés de roses éternelles... '

Herrick, devenu pasteur anglican, conservera beaucoup de ses dévotions et même de ses croyances profanes. De même que sa mythologie païenne était déjà profondément religieuse, ainsi sa religion demeurera toujours quelque peu mythologique. Il attachera aux cérémonies sacrées une importance essentielle. Il ne voit pas seulement dans leur sensualisme esthétique, comme le fait G. Herbert, un symbole où transparaît à chaque instant l'Esprit de Dieu, il goûte le détail matériel pour lui-même, et il en savoure le charme pittoresque. Il écrit de longues églogues religieuses : Un Noël (1226), Le 'Présent de Nouvelle Année ^ ou Chant de la Circoncision (1227), ^'^ autre 'Présent de Nouvelle Année^ ou Chant pour la Circoncision (1228), dont les deux premières furent mises en musique par Henry Lawes et chantées devant le roi à Whitehall, et qui toutes les trois rappellent de trop près les poèmes pastoraux que nous avons étudiés déjà pour qu'il soit nécessaire d'y revenir ici. Les deux morceaux qui suivent, sur la naissance du Christ, sont encore d'une mondanité très recherchée. L'ode que voici est un mélange quelque peu baroque de croyances chrétiennes, de procédés galants, et de réminiscences classiques :

Je voudrais, en ces quelques vers,

chanter Ta naissance, ô Jésus, ■

enfantelet mignon, venu

dans le mépris universel ;

' 576, The Apparition of his Mistresse calling liim to Elizium.

Toi dont la dignité princière,

au lieu de Cour,

n'eut qu'une étable pour la recevoir en ce monde.

Au lieu d'une couche coquette faite d'osiers entrelacés, au lieu de bouquets odorants faits de jonquilles et de roses.

Ton berceau, Royal Etranger,

fut seulement,

dit l'Evangile, une crèche toute grossière.

Cependant nous Te vêtirons de tissus de soie, non de laine ; nous T'offrirons des joyaux rares, des étoffes brodées de lis ; T'arrachant tes haillons. Chéri,

nous Te ferons

une chambrette toute d'ivoire, et plaquée d'ambre.

Les Juifs ont pu Te mépriser, mais nous Te ferons toujours fête, et nous entourerons de gloire Ta majesté princière ici, plus par amour que par pitié ;

et chaque année

nous T'élirons citoyen de notre cité. '

Dans le second poème Herriclc n'ofîre plus à Jésus, à l'exemple des Mages, de rares étoffes ou des joyaux précieux : il prie un enfant d'aller porter une rose presque épanouie à l'Enfant divin, de la placer " sur sa bavette, " et d'implorer en retour un baiser de ses lèvres " melliflues " :

Va, mignon, porte cette fleur A Jésus ton petit Sauveur ; et que ce bouton frais éclos Le dise Rose de S/iaron ;

' 1163, An Ode of thc Hirth of our Saviour.

^j6 ROBERT HERRICK

puis pique-le dans Sa bavette ; dis-Lui aussi que tu apportes en prémices un sifflet neuf fait d'un roseau net et bien droit pour calmer Ses pleurs au besoinl; tu n'as point de corail, dis-Lui, sans quoi II en aurait aussi ; tu es pauvre, chacun le sait, et tout comme Lui indigent ; lors, de Ses lèvres melliflues, obtiens, si tu peux, un baiser, et n'en demande pas un autre qui pourrait gâter le premier. '

Un morceau enfin, intitulé la Préparation à la Pâgue, " rappelle de tous points telle autre cérémonie amoureuse à laquelle le poète des Hespèrides conviait Julia.

Ajoutons que ce sensualisme, qui n'est point particulier à la mythologie païenne, n'est nullement en opposition, d'autre part, a\ec le Christianisme. La Bible n'est-elle pas un recueil inépuisable de grandioses images ? Parcourons les Psaumes ou les Proverbes, le Cantique de Salomon, ou les Lamentations de Jérémie : nous rencontrons partout les mêmes figures majestueuses où se révèlent la passion intense des fils d'Israël, l'énergie, l'élan enthousiaste plutôt de leur imagination, la fraîcheur en outre avec laquelle ils dépeignent la nature où ils vivent, toute de pâturages et de riches labours. Or Herrick ne manque point d'avoir recours au symbolisme sensualiste de la Bible. Il y fait de fréquents emprunts de détail. ^ Il s'arrête

' 1 189, To his Saviour, a Child ; a Présent, by a child. ' 1 195, The Parasceve, or Préparation.

' Par exemple :

Hesperides.

The Nagge (like to the Prophets Asse) And the ass said unto Balaam...

Began to speak. Numbers, XXII, 30.

A Sister (in the stead Hâve we net power to lead about a sister,

0( Wife) about l'ie lead. a wife, as well as other apostles ?

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