‹ Robert HerrickChapitre 67 sur 88 · LA CHRONOLOGIE DES HESPÉRIDES 49 I · texte numérisé non relu

LA CHRONOLOGIE DES HESPÉRIDES 49 I

projetée de ses poèmes, par exemple, Herrick dit le bonheur plus savoureux de l'âge mûr. La douce et discrète Anthéa a succédé à Julia la tempétueuse, le naturalisme rural au pastoralisme livresque, le folk-lore un peu naïf et rude au fa'iry-lore si fantastiquement amenuisé. Après 1640 enfin, le ton se fait plus grave et plus sombre. La guerre civile éclate, le petit presbytère de Dean Prior est plus ^isolé que jamais, et Herrick prodigue ses protestations loyales au roi et ses compliments à ses amis. Dans le désarroi universel, il se tourne vers la sagesse, il s'accroche à des idées morales et religieuses, le disciple d'Horace, le " fils " du vieux Ben se transformant peu à peu en un poète sacré. L'ordre général selon lequel est disposé le recueil des Hespèrides correspond donc, en gros, à l'ordre chronologique luimême. Les très nombreuses exceptions que l'on pourrait citer sont dues au seul désir qu'avait notre écrivain d'introduire dans son œuvre toute la variété et tous les contrastes de la vie.

Les Hespèrides^ parues en 1648, n'eurent aucun succès, et le nom de Herrick demeura ignoré pendant tout le XVIP siècle. Edward Phillips, le neveu de Milton, qui appelle Cowley " le poète le plus applaudi de l'Angleterre, dans les siècles passés et présents, " fait à notre auteur une allusion dédaigneuse, ^ que répète presque mot pour mot Winstanley. ^ Les compilateurs de recueils fort médiocres tels que Musarum Deliciae ^ et Naps upon Parnassus ■* le mentionnent à titre de joyeux compagnon et de franc buveur autant que de poète. Les éditions successives de IFitts Récréations ^ reproduisent, anonymement, plus de quatre-vingts de ses pièces. L'éditeur de The EngUsh Parnassus lui emprunte également bon nombre de citations, sans nommer les Hespèrides cependant parmi The Books principally made use of in the compiîing of this Work.^ ^\ç.n plus, un certain Henry Bold les pille sans vergogne. Un petit recueil de cent huit pages paru en 1657 et intitulé IVit-a-Sporting | In a pleasant Grave of New Fancies contient une quarantaine de pièces de notre poète, les unes copiées littéralement, les autres audacieusement altérées et mutilées. '^ Rien ne

' Theatrum Poetarum .- or a Compleat Collection ofthe Poeti ofall ages,*particularly those ofour o-dcn nation, London, 1675, P- ^^2.

- William Winstanley : The Li'ves of the most famoiis English Poets, London, 1687, p. 166.

' Musarum Deliciae .- or, The Muses Récréation... By S' J. M. and Ja : S., London, 1656, Cf. supra, p. iio.

* Naps upon Parnassus... London, 1658. Cf. supra, p. iio.

* IVitts Récréations, selected from the finest Fancies of Moderne Muses, London, 1640 ; réimprimé en 1641, 1645, ^^5°> 1654, 1663, 1667.

* The English Parnassus, or a Helpe to English Poésie... by Josua Poole, London, 1657 ; réimprimé en 1677. Cf supra, p. iio.

' Cf. par exemple :

Hespèrides : Wit-a-Sporting .-

No Herbs hâve power to cure Love... No herbs can cure the power of Love...

saurait mieux prouver l'oubli total où était tombé le nom de Herrick que ce plagiat effronté de son œuvre, moins de dix ans après sa publication.

Le XVIir siècle, comme il était naturel, l'ignore tout autant. Anthony Wood, dans la première édition de ses Athenae Oxonienses^ commet sur son compte des erreurs grossières. ' Un obscur compilateur, James Granger, qui publie A Biographicol History of Englana ■se borne à copier Phillips et Wood. - Johnson n'admet point Herrick •dans ses Lïves of the most emitient English PoetSy non plus que Henry Headley dans son recueil si populaire : Se/ect Beauties of Âncient English Poetry^ où Carew est présenté comme le plus considérable •écrivain de son temps, et Ben Jonson comme un vil plagiaire. ' George EUis cependant lui fait une place dans ses Spécimens of the Early English Poets en 1790, où il cite, le premier, trois morceaux tirés des Hespérides. '^

■Gather ye Rose-buds while ye may... Gaûïcr your rosebuds v;\ï\\e you may...

■When Youth and Blood are warnier... Whcn youth and olJ are warmcr...

Display thy breasts, my Julia, there let me... Display thy brests (Afy Dear) therc Ict me...

And how she is lier owne least part... And how she is on her lejt part...

Bid me to live, and I will live Bid me to live, and I will live

Thy Protestant to be.... Thy ier-vantfor lo he....

Ere Ave-Mary thou canst say... Ere F-ve Mary thon can'st say...

As smooth, a'nd nak't, as she that was As smooth, and nak't, as she that was

The prime et Paradice. The Prince of Paradise.

' Athenae Oxonienses. An exact h'ntory of ail the ^vriters and bishops ivho hai'e had their éducation in the most ancient... U niver si ty oj Oxford... 2 vol., Lomlon, 1721 ; vol. II, p. 122 : "Was clccfod tlllow of Ails. coll. from that of S' John's, as it seems, in the year 1628, but took no dcRrcc, as I yet can fini!.,. Thcse two books of poetry {Hesp. and A^. N.) madc him much admircd in the tinic whcn they were published, especially by the gcnerous and boon loyalists. " Hliss (4 vol. London, 1813-20 ; vol. III, col. 251) rectifie ces erreurs, et cite To thi- rirjins, to make mue h of time.

'' 3 vol., London, 1769-74 ; vol. 11, p. 309.

■' 2 vol., London, 1787 ; vol. I, pp. XX.XIX et l.ll.

* You are a Tulip, scen by day (216) ; Am 1 despised bccausc you say (164); Good morrow to the day so tair (41 3).

C'est à John Nichols, le laborieux antiquaire et l'historien du Leicestershire, que revient l'honneur d'avoir en quelque sorte découvert Herrick. Dans une série de notes parues, en 1796 et 1797, dans The Gentleman s Magazine ^ dont il était éditeur, il attira l'attention sur le poète inconnu des Hespérides^ et publia à son sujet un certain nombre de renseignements biographiques. Quelques années plus tard, en 1804, Nathan Drake consacrait, dans la troisième édition de ses Literary Houn^ trois études successives " à rendre au poète oublié la justice qu'il méritait " et à développer " quelques observations générales sur ses écrits et son génie. " " Six ans après paraissait à Bristol une sélection des Hespérides contenant deux cent quatre-vingt-quatre poèmes, ^ et Barron Field, l'ami de Lamb, en faisait immédiatement, dans la Quarterly Review d'août 1810, * un compte rendu enthousiaste.

Si Anderson, ^ si Chalmers lui-même ^ l'écartent de leurs éditions générales des poètes anglais, où les écrivains du XVIP siècle occupent cependant une si large place, Thomas Campbell en revanche l'admet dans ses Spécimens of the British Poets parus en 1819 ; '' il lui concède " un délicieux esprit anacréontique, " lui reproche " sa grossièreté et

' The Gentleman s Magazine .- and Historical Chronicle for the year 1796, by Sylvanus Urban, Gentl., Part I, May 1796, p. 384 ; Part I, June 1796, p. 461 ; Part II, August 1796, p. 645 ; Part II, September 1796, p. 736. — 1797 : Part I, February 1797, pp. 102-3.

^ Literary Hours ; or, Sketches, critical, narratiue and poetical, London, 1804, vol. III, pp. 25-88. "I hesitate not to consider him in the same degree superior to Carew as Carew most assuredly is to Waller, whose versification has embalmed his memory... (p. 49). Herrick is totally inattentive to sélection... Out of better than 1400 included in Hesp. and N.N. not more than 100 could be chosen by the hand of taste. Thèse however would... perpetuate his memory and his genius..." (p. 88). — Cette étude sur Herrick ne se trouve que dans la troisième édition des Literary Hours, 1804, et non dans la première de 1798, ainsi que le déclare Grosart. Edit. cit., Mem.-Intr., p. VIII.

' Select Poems Jrom the Hespérides... with Occasional Remarks by J. N(ott), Svo.^ Bristol, 1810, pp. VIII+253.

* Vol. IV, pp. 165-176. — Voir Notes and Queries .- July, 8, 1854.

'■' A Complète édition of the Poets of Great Britain, by Robert Anderson, 13 vol., Edinburgh, 1795.

® Alex. Chalmers : The Works oj the English Poets from Chaucer to Couper, 21 vol., London, 18 10.

' 7 vol., vol. IV, p. 66.

son extravagance, " déclare, après Drake, qu'une centaine sur ses quatorze cents morceaux valent d'être lus, et que "si sa veine poétique est irréguliére, elle est, quand le métal est pur, de haute valeur. " Hazlitt fait, lui aussi, quelques restrictions : " Herrick, déclare-t-il en 1820, ^ est un écrivain qui ne répond pas à l'espoir que j'avais mis en lui... C'est un écrivain d'épigrammes, non de poèmes lyriques... D'après ses fréquentes allusions aux perles et aux rubis, on p(jurrait le prendre pour un lapidaire, au lieu d'un poète. Une de ses pièces est intitulée : Le Roc de Ruhis^ ce qui est pétrifier l'amour et la poésie. Ses poèmes, d'après leur nombre et leur étendue, sont comme les atomes qui jouent dans un rayon de soleil, qui scintillent de\ant l'imagination, sans laisser sur la mémoire aucune impression distincte." Southey enfin, qui l'exclut de ses Select Works of the Brittsh Poets from Chaucer to Jomon^ ^ où il fait place à Carew, à Witlier, à Browne, à D'Avenant, à Habington et à Lovelace, prononcera contre lui une violente diatribe, parlant de son " fumier " et de sa " saleté, " ^ le déclarant, une autre fois, " le plus grossier de tous les poètes anglais, absolument ordurier, sans être volontairement obscène, et dépourvu du moindre sentiment de la décence. " Si injuste que soit, en cette occasion, l'honnête Southey, sa colère même nous est un renseignement précieux. Il a beau crier bien haut " qu'il n'y a pas un autre de nos vieux poètes qui mérite si peu la réputation qu'il a acquise, " il nous montre par là même que cette réputation délie, dès à présent, les plus puissantes attaques.

Parmi tous les poètes du XVIT' siècle, en cftet, que les écrivains romantiques ont réhabilités, sinon même découverts, Herrick e>t un des mieux connus, et en général des plus estimés. Son oeuvre se propage rapidement. Thomas Maitland, Lord Dundreiuian, en publie en 1823, sous une forme luxueuse, la première réédition

' Lectures on the Draniatic Literature of the Age of Eliz.nhelh, JelivereJ al the Surrer Institution, by William Hazlitt, Lonilon, 1820. Lecture VI : On Miscel laneous Poems.

' London, 1831.

^ An IntroJuctory Essax on the LivesanJ H'orks ofour UneJuùUeJ l'oets. London, 1830, pp. 83-84. "We liave lately seen the whole ofHerrick's poems republished, a coarse-inindcd aiu! beastly wiiter, whose dunfïhill, when tlie tew flowcrs that grew therein had lieen tiansplanted, ouj^ht never to hâve becn disturbed. Thèse floweis indccd arc biautiliil and pcrcnnial ; but they should havc been removed

,q6 ROBERT HERRICK

complète, précédée d'une notice biographique et critique. ^ D'autres éditions, complètes ou partielles, suivent en 1839, 1844, 1846, 1848, 1852, 1856, 1859.^ De grandes revues, The Rétrospective Revieiv en 1822,^ BlackwoocV s Maga%ine en 1839* consacrent à Herrick, la première surtout, des articles élogieux où il est déclaré " le meilleur de tous les poètes lyriques anglais. " Henry Hallam écrit sur lui, dans son Introduction to the L'iterature of Europe^ '"' une page très favorable, et, pour prendre un exemple encore, aussi différent que possible. Miss Mitford, dans ses Recolîectlons of a Liternrv Life, '^ lui réserve quelques phrases précises et gracieuses. La vogue commence.

from the filth and ordure in which they are embedded... " Et ailleurs : "Of ail our poets this man appears to hâve had the coarsest mind. Without being intentionally obscène, he is thoroughly filthy, and has not the slightest sensé of decency... The reprint of 1825 has in the title-page a wreath with the motto " perennis et fragrans. " A stinking cabbage-leaf would hâve been the more appropriate emblem... Herrick has noticed more old customs and vulgar superstitions than any other of our poets, and this is almost the only value of his verse. I question whether any other poet ever thought it worth while to préserve so many mère scraps, and of such very trash... There is not any other of our old poets who so little deserved the réputation which he has obtained. " Southefs Common-p/ace BooL Fourth Séries, London, 1851, pp. 303-5.

I T/ie IVorks of Robert Herrick, Edited nvith a Biographical Notice by Thomas Maitland. 2 vol., 8° cr., Edinburgh, 1823. — Un petit nombre d'invendus (250) furent rachetés par l'éditeur W. Pickering, qui remplaça les premières pages et remit l'édition en vente en 1825.

^ Voir à la Bibliographie, Appendice E.

^ Vol. V, pp. 156-180. " Forgetting the impurities of our author, and estimating the chaster effusions of his felicitous genius, we do not hesitate to pronounce him the very best of English lyric poets. "

* Vol. 45, pp. 782-794. DU Minoritm Gentium : Carew and Herrick.

•' London, 1837-39. Nous en citons la fin, d'après la quatrième édit. de 1854 (vol. ni, p. 45) : " He is abundant in the resources of verse ; without the exubérant gaiety of Suckling, or perhaps the delicacy of Carew, he is sportive, fanciful, and generally ot polished language. The faults of his âge are sometimes apparent ; though he is not otten obscure, he runs, more perhaps for the sake of variety than any other cause, into occasional pedantry ; he has his conceits and false thoughts, but thèse are more than redeemed by the numerous little poems which may be praised without much more qualification than belongs to such poetry. "

" 3 vol., London, 1852, vol. I, pp. 226-37. — Par exemple : "The want in thèse graceful and délicate lyrics is thew and sinew. And yet they are what they

Elle va en augmentant pendant la seconde moitié du XIX* siècle, pour aboutir aujourd'hui, oserait-on presque dire, à la popularité. Les allusions à Herrick se multiplient de toutes parts. Les poètes, qui le reconnaissent comme un des leurs, si jeune toujours, lui dédient des pièces affectueuses ou d'enthousiastes éloges, depuis William Allingham :

Hayrick somc do spcll thy namc,

And thy verse approves thc samc ; For 'tis like fresh-scented hay,

With country-lasses in't at play ; '

Mortimer Collins :

Rare old Herrick, thc Cavalier Vicar

Of pleasant Dean Prior, by Totnes Town, Rather toc wont in foaming liquor

Thc carcs of thosc troublous timcs to drown, Of wickcd uit by no mcans chary,

Of nidd\ lips not at al) afraid ; If you gave him milk in a Dcvonshirc dairy

He'd probably kiss thc dairymaid... "

ou Mr. Edmund Gosse :

Fresh with ail airs of woodland brooks

And sccnt of shovvcrs, Takc to your haunt of holy books

This saint of flowcrs... ^

jusqu'à Elisabeth Harrett Browning, (jui l'appelle "l'Ariel des poètes, puisant là où puise l'abeille, dans le coeur rosé île la nature, et en reproduisant la fragrance idéalisée, " ^ et Swinburne, cpii fait de hii " le phis grand écrivain de chansons, aussi sûrement que Shakespeare est le plus grand dramatiste, qui soit né de race aMglai^e. " * De longs articles chaleureux paraissent de di\ ers côtés, et rép;indent p.utout son

Ijretend to bc : airy pelais of tlic clicny hlossoin, luntin<; of fruit, becs Hiittcrin^ anil musical, giving tokcn ot hoiiey. " p. 237.

' Poems, London, 1850, p. 135.

■' Summer Soiigs, London, 1860, p. i 14.

' Cité par J.H. Lobban : Ko/urt Herrick, Thc Hookman, Manli, i^^r, |i .'53

' T/ie Grnk Christian l'oiti iinJ tlir Ens^lis/i l'oi/s, London, 1863, j). 145.

•' Stuiiifs in Prose aiul Po,-try, London, 1894, p 45.

nom, que Jcs romanciers comme Kipling ou Jérôme K Jérôme ^ vont même jusqu'à introduire dans leur récit. Son œuvre est éditée en 1869, par W. Carew Hazlitt, qui pose les bases solides de la bio2;raphie herrickienne, et signale le premier l'existence d'un certain nombre de pièces manuscrites ; en 1876, par le Rév. Alexander Grosart, le généreux et infatigable éditeur des poètes oubliés, qui restitue intégralement le texte de 1648, mais encombre son énorme introduction de citations impertinentes, de discussions oiseuses, d'éloges extravagants, d'affirmations inexactes même qui, tout ensemble, nous forcent à ne la consulter qu'avec une extrême prudence ; en 1883, par Henry Morley qui cherche, un des premiers, à expliquer la présence des épigrammes grossières, au lieu de simplement les abominer ; en 1891, par Mr. Alfred Pollard, qui a l'idée de numéroter les poèmes de Herrick, qui apporte dans ses notes une somme considérable de renseignements sur les modèles imités par notre auteur, qui malheureusement fournit un texte modernisé et expurgé ; en 1893, par Mr. Saintsbury, qui, poursuivant l'idée de Mr. Pollard, numérote les Hespèrides du commencement à la fin, les Noble Numhers compris, reproduit de près le texte original, écrit une introduction remarquable par sa sympathie clairvoyante à la fois et sa suggestive concision, produisant ainsi l'édition définitive de l'œuvre de Herrick. Le nombre est considérable des rééditions des Hespèrides^ illustrées souvent, et des sélections surtout qui ont paru ces dernières années. ^ Il n'est guère d'anthologie enfin, depuis le Golden Treasury ou A Book of English Love Poerns jusqu'à la Lyra Elegantiarum ou The Treasury of Sacred Song qui ne fasse à Herrick, sous un prétexte ou un autre, de copieux emprunts. ^

' The Liglit that Faileti, London, 1891 .• "But it was only Herrick's Night pièce to Julia that the Nilgliai sang." Chapt. VIII, p. 171. — No-vel Notes, London, n. d., p. 93.

' " Tlicre is a perfect rage to-day for reprinting, and we suppose re-purchasing (more problematically for re-perusing) the poets of the seventeenth century. Among tlie ranks of tlie reprinted, Herrick is easily first favourite. " T/ie Boohnan Illiiitrated Hhtory oj English Literatiire, by T. Seccombe and W.R. Nicoll, 2 vol., London, 1906, vol. I, p. 159.

■' Voir, à Y Appendice E, la Bibliographie de Herrick.

Notre longue étude aurait atteint le but qu'elle se proposait si elle avait démontré les raisons profondes du succès tardif de Herrick, si elle avait fait comprendre pourquoi notre poète, un des plus marquants de son époque, avait été méconnu par elle, si elle avait expliqué comment son œuvre, dégagée des modes ou des préjugés littéraires qui la masquaient, devait finir par se dresser un jour en pleine lumière.

La place que Herrick occupe dans la poésie lyrique en Angleterre au XVIP siècle est très spéciale. Il ne ressemble à aucun de ses contemporains, qui en conséquence l'ignorent ou le négligent. Il se proclame "fils" de Hcn Jonson, et il écrit des vers qu'on dirait empruntés tantôt à Marlowe :

Livc, live with me, and thou shalt sec The plcasurcs Ile prépare for thcc, '

tantôt à Sedlcy ou à Rochester :

What Conscience, say, is it in thcc

Whcn I a Hcart had onc, .

To take away that Hcart from me,

And to rctain Thy own ;'

Il publie trois morceaux dans une édition des Tohiui de Shakespeare, un autre encore dans le recueil consacré à la mémoire de Lord Hastings : Lachryniar Musarum^ auquel contribue également Dryden, et il ne disparaît pas tout à fait dans l'ombre de l'un ou l'autre de ces géants. Il fait passer dans son œuvre, en une confusion habile, a wild digestion^ les courants divers de la littérature du temps, sans se laisser entraîner par aucun d'eux, ni en perdre un instant la direction. Il domine la poésie lyrique du milieu du XVII'' siècle par la multiplicité des sujets qu'il traite, autant que par l'empreinte personnelle dont il les marque tous.

Les parallèles littéraires, généralement si faux, semblent ridicules dès qu'on tache de l'y faire entrer. Rapprochez-le de Waller, par exemple : le correct amant de Sacharissa, dont Mr. Gosse avait voulu faire le rénovateur du classicisme, sinon le créateur même du couplet héroïque en Angleterre, n'a jamais composé de vers aussi \i\ants et

'522, To Pliillis to love, and livc with him. ' 447, To Œnone.

CQO ROBERT HERRICK

souples, aussi libres dans leur régularité que les couplets du poème initial des Hespèridn ; et il ne rappelle que de loin, avec sa sécheresse gracieuse et sa politesse impersonnelle, notre fantasque Robin. Le poète du XV IP siècle avec lequel Herriclc ne laisse pas de présenter quelque ressemblance, auquel il est traditionnel d'ailleurs de le comparer, est Thomas Carew. L'un et l'autre aiment l'amour, le vin, les roses, tout ce qui rend la vie joyeuse et claire. L'un et l'autre y apportent une franchise virile, brutale par moments, qui les éloigne des lyristes élizabéthains, si idylliques encore pour la plupart. L'un et l'autre, entièrement dégagés du pétrarquisme, affectionnent les images empruntées à la mythologie latine. Mais voici que les chemins qu'ils suivaient de compagnie commencent déjà de se séparer. Là où Herriclc s'abandonne tout entier, Carew maintient une certaine réserve. L'un décrit avec une ingénuité délurée, a cleanly wantonness^ les moindres détails d'une robe qui passe, l'autre noblement compare Célia au soleil et ses propres " langueurs " ou " angoisses " d'amour aux roses blanches ou rouges. L'un ne cherche, en écrivant, qu'à se plaire à luimême, l'autre veut charmer quelque galant seigneur ou quelque précieuse dame de Whitehall. Herriclc idolâtre Ben Jonson et fréquente la Taverne du Diable ; Carew, qui remplit auprès de Charles F' les fonctions d'échanson et de gentilhomme de la Chambre Privée, conserve jusque dans ses rapports cordiaux avec le vieux Ben quelque dignité. Herriclc, même lorsqu'il s'adresse aux grands, laisse percer une sincérité un peu rude et orgueilleuse ; Carew, qui se départit rarement de la plus exquise politesse, donne aux poèmes qu'il écrit pour eux l'allure discrète et distinguée d'une révérence. Herriclc, exilé dans sa lointaine province, apprécie la fraîcheur verte de Dean Prior, participe aux plaisirs des laboureurs, se mêle aux rondes des jeunes villageoises dans la prairie printanière, s'intéresse aux superstitieuses traditions que content au coin du feu, durant les soirs d'hiver, les craintives aïeules ; Carew ne connaît la nature que pour l'avoir aperçue à travers les vitraux d'an palais, dans les jardins de Saint James. Herriclc, en honnête chrétien, se repent de ses péchés, demande à Dieu l'absolution :

For thosc niy unbaptized Rhimes Writ in my wild unhallowed Times... '

' 1 132, His Prayer for Absolution.

et, pour sa pénitence, s'astreint à donner à son œuvre profane une conclusion sacrée ; Carew se contente d'admirer la traduction des Psaumes de son ami George Sandys. ' L'œuvre de Carew, ï>i supérieure à celle de Wallcr, dont elle a la grâce sans la pédanterie, ne recouvre ainsi qu'un coin du vaste espace occupé par celle de Herrick. VMc n'est qu'un parterre, si riche soit-il, de son jardin en désordre. Carew est avant tout un courtisan délicat, raffiné, précieux, exquisement artificiel ; Herrick est un bourgeois de la Cité de Londres, un poète de cabaret, un bon luron toujours quelque peu débraillé, qui suit sa fantaisie vagabonde, qui proclame ses admirations et ses haines en toute franchise, qui, devenu curé de village, se mettra à chanter la joie sincère que lui cause la campagne, et à découxrir :

...a présent God-likc Power Imprinted in each Herbe and Flower. "

Si Carew devait être fêté et imité par tous les lyristes de la Restauration, dont il est, par son rang, sa distinction, son esprit, par son mélange si particulier en outre de sensualité et d'irréligion, le véritable devancier, on comprend que l'œuvre de Herrick leur ait semblé naïve, sinon grossière, et cpi'elle ait dii attendre dans l'ombre que parût, à l'aube même ^\u XIX'^' siècle, le Romantisme.

Herrick se sépare donc nettement des poètes anglais du W'Il' siècle. Il n'appartient à aucune école, et ne se rattache à aucinie tradition précise. Il ne se plie point à la thécMie critique de Taine, et pourrait même être cité en exemple à ceux cpii ne veulent voir dans la poé>ie de l'Angleterre, ce pavs de brumes, cpi'un froiil et altier spiritualisme. Bien plus, si l'on cherche dans l'histoire littéraire un auteur île qui on le puisse rapprocher, c'est en France ipie iiou^ le trouvons, et c'est le nom du plus original de nos poètes nationaux qui se présente à notre esprit : La Fontaine.

Les deux hommes — toutes proportions gardées, faut-il le dire ? — présentent maintes affinités naturelles. Ils sont tous les ileux, par essence, épicuriens. Ils jouissent de la \ ie tn artistes, et apportent uiu-

^ To /ny -i.corl/iv f'rirnJ M.iilrr Grori^r S<viitvs, on hu Jr.ins/ittion ot tlu l'i.ilm^ 1638. Si^n. par Piot 1', K. Srlu-llin<: : ,1 Hook of Srx'fnli'cnt/i Cnitury Lxriis, Boston, 1S99, |). XWIV.

■ 663, Tlic Couniiy life.

ardeur sincère à la savourer. Poètes à gages, ils se laissent, sans scrupules, héberger par les grands. Ils vouent à leurs amis une affection délicate et forte, qu'il s'agisse du galant chanoine de Reims, Maucroix, ou du jovial Weeks, lui aussi ecclésiastique et libertin. Ils aiment les belles filles, toutes sans préférence, les " Jeannetons " autant que les " Clymènes, " pour le seul plaisir qu'ils éprouvent en leur compagnie, pour leurs visages souriants, leurs coquettes parures, ou le reste. Outre l'amour, ils aiment encore " les livres, la musique, la campagne, enfin tout. " S'ils jouissent de ce qui les entoure plus par les sens que par l'intelligence ou le cœur, leur sensibilité en revanche est vraiment exquise ; mobile et curieuse à l'extrême, elle est bien :

L'inconstance d'une âme en ses plaisirs légère,

Inquiète, et partout hôtesse passagère,

s'attardant seulement, avec une tendresse anxieuse, aux choses dont la beauté devra mourir bientôt, à " la douce et frêle espérance " des boutons de rose ou au sort pitoyable des " belles destinées, qui ne devraient aller que le pas. " Primesautiers, sincères à la fois et frivoles, nos deux poètes semblent toujours inconséquents. Ils le reconnaissent avec bonne grâce d'ailleurs, et s'accusent candidement de leurs incartades. Ils ne laissent rien dans l'ombre et font comparaître "au tribunal de leur conscience," selon l'expression de Herrick, leurs moindres fautes, dont ils s'estiment fort coupables. Leur morale est à l'avenant : toute cynique qu'elle paraisse dans les maximes qu'ils affectionnent l'un et l'autre, elle est, au vrai, ingénument contradictoire, naturelle et simple, à la hauteur modeste de nos aspirations ou de nos forces quotidiennes. Le "Bonhomme" et "Robin Herrick" aiment la vie calme, douce, exempte de soucis, la vie qui s'abandonne aux jouissances sensuelles et se livre au charme de l'instant qui passe. Puis, l'âge venant, " la fête de leur jeunesse étant éteinte " et toutes les roses flétries qui l'enchantaient naguère, nos deux libertins prennent ensemble le chemin de la sagesse, et songent à rentrer dans le sein du Seigneur. Fatigués de l'amour, ce " tyran de la vie, " ils viennent chercher le repos " au bord d'une onde pure, " et se convertissent, honnêtement. Ils s'admonestent pour leurs offenses passées, qu'ils ne manquent pas d'exagérer beaucoup. Ils promettent de ne plus pécher dans l'avenir, de s'y efforcer du moins au mieux de

leurs faibles forces. Pour ces deux païens si humblement pénitents, la religion demeure ainsi comme le viatique qui rendra moins terrible leur coinparution devant la justice divine. Elle garde quelque chose d'onctueux, de naïf aussi dans ses excès crédules ; elle a la douceur des tièdes crépuscules d'automne, ou des songeries tristes qui suivent les folles voluptés. L'article capital du Credo tardif de Herrick et de La Fontaine est la miséricorde infinie de Dieu.

Regardez à présent leurs œuvres : elles aussi — avec toutes les divergences que comportent les genres si différents qu'ils abordent — présentent maints points de contact. L'infériorité du poète anglais est flagrante, sans doute aucun. Composées de traductions comme celle de V Eunuque de Térence, de poèmes comme V Elégie aux Nymphes de f^auXy Adonis^ Philènion et Bducis, les //nioun de Psyc/iê et la Captivité de St. Mali., de vers légers à la Voiture ou d'épîtres à de belles dames, d'opéras comme Daphnè et Aitrèe ou de comédies coin me celles de Clymène ou du Elorentin^ avec les Contes et les Fables enfin les œuvres complètes de La Fontaine forment " une végétation fourmillante et confuse, " à côté de laquelle le livre unique de Herrick lait une figure bien modeste. Alors que, dans ses seules Fables^ le poète français introduit le pêle-mêle de la réalité, manifeste une compréhension sympatliicpie de la vie totale, met en scène la nature, les hommes, les animaux dans :

Une ample comédie aux cent actes divers Et dont la scène est l'univers...

faisant même usage, en se bornant à l'apologue, du genre le plus impersonnel qui soit, Herrick se contente de verser dans ses Hespérides le trésor de son observation, mais surtout de s;i sensibilité et lie son imaginatii)n, ilc composer ainsi un recueil d'impressions, un ouxrage purement lyrique. Observe/. île plus près cependant, et écartez, ces différences superficielles : la substance profonde apparaît, chez nos deux auteurs, identique. Ils représentent tous les deux une anomalie dans leur épiuiue, ils sont comme en marge d'elle, sortes de bohèmes, parfois même de révoltés. ,\u nnlieu d'une littérature, qui a\iv Waller et Denham d'une part, a\cc Hoileau lie l'autre, se lait de plus en plus disciplinée et formaliste, se soumet à l'autorité de la rèi;le, subordonne toutes les facultés à la

f04 ROBERT HERRICK

raison, ils prétendent garder intacte leur indépendance, et ne reconnaître d'autre guide que leur fantaisie. Bourgeois de naissance, ils louent le roi, Charles I'"' ou Louis XIV, comme il convient, mais dénoncent hardiment, dans quelque épigramme ou quelque fable, l'un l'abus de la force et le mépris du droit, l'autre la tyrannie égoïste du lion. Campagnards d'habitude et de goût, ils découvrent, en plein XV IP siècle, la nature, s'y attachent, affirment qu'il ne la faut plus " quitter d'un pas, " la décrivent, Herrick avec quelque chose de plus frais, de plus vert, de plus dru dans sa précision, La Fontaine avec des tons plus adoucis, d'une manière plus sobre et délicate, avec une volupté plus consciente peut-être. Ils s'intéressent aux mœurs et aux travaux des villageois, le curé de Dean Prior dansant avec eux derrière le dernier char de la moisson, notre Champenois empruntant aux vieilles paysannes leurs apologues familiers, si anciens qu'ils semblent faire partie de la race, introduisant dans son œuvre leurs mots nets et vifs, leurs épithètes colorées, leurs proverbes qui sentent bon le terroir. Ici encore, malgré l'individualité si marquée de La Fontaine, malgré les nuances si complexes de son caractère qui manquent à Herrick : sa gaîté souriante, alerte et fine, sa malice enjouée qui, dans la raillerie, conserve tant de grâce, son bon sens discret, si peu encombrant, sa bienveillance illimitée, sa compassion presque virgilienne à l'égard des humbles et des malheureux, malgré tout ce qui sépare ainsi notre fabuliste du poète lyrique anglais, ils sont l'un comme l'autre épris de sincérité et de naturel, ils aiment avant tout la vie simple, la belle et naïve animalité. Si gênés qu'ils soient par les modes littéraires de leur siècle, ils connaissent déjà le plaisir d'un contact direct avec la campagne, ils commencent de l'observer pour elle-même, ils en devinent le charme, en tout cas, et essaient de la décrire, Herrick avec plus de verdeur savoureuse, La Fontaine avec plus de familiarité souriante et délicate, mais l'un et l'autre en pleine franchise.

Enfin, et c'est ce qui peut-être les rapproche le plus, Herrick et La Fontaine sont deux artistes de mots et de rythmes, deux écrivains délicieux. Ils partagent, au sujet de l'imitation, les mêmes principes : ils prennent leur matière où ils la trouvent, en quelque lieu que ce soit, chez les auteurs anciens et modernes, dans la tradition populaire ou les ouvrages de seconde main. Ils ont beaucoup

CON'CLUSION 505

lu, beaucoup retenu, et la liste est énorme des sources où ils ont, tous les deux, copieusement puisé. Leur imitation pourtant " n'est pas un esclavage. " Leur imagination capricieuse se joue autour dices thèmes communs, l'idée la plus ancieime, ou la plus banale, et qui semblait se traîner le plus bas se relevant ainsi comme toute fraîche et toute nouvelle. Pourtant ils n'épuisent jamais leur matière. " Papillons du Parnasse " et semblables aux abeilles, l'un et l'autre, et Herrick avec plus de prestesse encore que La Fontaine, " \okiit de fleur en fleur, et d'objet en objet. " Tous les deux possèdent cette qualité si rare qui consiste à ne dire jamais que ce que l'on voulait dire, qu'il s'agisse de la fantaisie la plus fugitive ou de la plus familière observation. Leur style est ainsi à la fois exquis et solide, chatoyant et simple. Ils atteignent, à la suite de leur labeur réfléchi, au naturel. C'est " à force de temps " qu'ils " fabriquent leurs vers. " C'est à patients traits de plume, comme en témoignent amplement leurs manuscrits, qu'ils recherchent la phrase qui calquera leur sentiment, la strophe souple dont les inflexions s'insitmeront aux replis mêmes de leur pensée. Leurs contemporains, qui vénèrent la logi(]uc et introduisent l'éloquence dans la poésie, mépriseront ce style naturel dont le laisser-aller, qui est un effet de l'art, mais c|u'il> prennent pour de la négligence, les effarouche. Ce n'est que beaucoup plus tard, et presque de nos jours seulement, qu'on découvrira les merveilles secrètes de ce style d'une " excellence unique et inapprochable " comme dira Swinburne à propos de Herrick, et dont la grâce selon notre fabuliste lui-même, e^t " plus belle encor ipie la beauté. " La délicatesse de cet art, dont la seule fin e^t le plaisir qu'il éveille, n'est qu'un autre aspect de leur épicurisme : c'est un épicurisme supérieur cependant, et qui n'est plus à la portée que il'un très petit nombre.

Le mot de Joubert : " Il y a dans La Fontaine uni- plénituile de poésie qu'on ne trouve nulle part ilans les autres auteurs français, " contestable iléjà à propos du Bonhomme, ne saurait s'appliquer à Herrick et à la littératine de l'Angleterre. Il y a eu des hommes au XV'II'' siècle cjui, moins parfaits écrivains que l'auteur des HispthidfSy et moins artistes, ont été di- plus grands poètes. Herrick ne s'élève jamais, quoi qu'on en ait dit, au

génie, ^ dont il n'a ni la force élémentaire, ni l'instinctif jaillissement. Il n'anime pas son œuvre du rythme passionné de la vie. S'il n'ignore point la tristesse, s'il se complaît même à décrire "jusqu'aux sombres plaisirs d'un cœur mélancolique, " il n'admet dans son livre aucune des formes de la douleur : le doute, la fièvre, l'angoisse, le désespoir, qu'ont chantées les poètes modernes. Il ne nous entraîne point à sa suite vers les hauteurs vertigineuses. On ne sent jamais passer dans les Heipcrtdes ce quelque chose qui n'est pas de la terre, et qu'on sait éternel. Gardons-nous cependant d'exiger de Herrick ce qu'il n'a jamais prétendu nous donner, et ne lui faisons pas un grief de n'avoir été ni un Donne, ni un Milton. S'il n'est point de ceux que nous admirons le plus, il est un de ceux qui, véritablement, donnent du plaisir et se font le mieux aimer. Il est avant tout le poète de la joie humaine. Il nous rappelle qu'on ne saurait toujours escalader les cimes ni contempler de grandioses paysages, et qu'il fait bien meilleur au fond de la vallée, le long des berges fraîches, à l'ombre de son jardin enchanté. Il nous y convie lui-même de la sorte, sur le ton le plus gracieux qui soit :

Or je chante ruisseaux, fleurs, oiseaux et bocages,

toutes fleurs de l'avril, mai, juin ou juillet ;

le mai et les moissons, les fêtes cam.pagnardes,

époux et épousées, et leurs gâteaux de noce.

Je chante la jeunesse et l'ameur, et par là

j'en viens à célébrer l'honnête folâtrie.

Je chante les rosées, les pluies, et tour à tour

le baume et l'aromate, et l'huile et l'ambre gris.

Je chante les saisons qui passent ; et je dis

pourquoi sont blancs les lis, et rouges sont les roses.

Je parle des charmilles et cies crépuscules,

chantant la cour de Mab et du roi de Féerie.

Je parle de l'Enfer ; je chante (et à jamais)

le Ciel, avec l'espoir d'y parvenir enfin.

I A.C. Swinburne : " His incomparable j^^fw/wj" {éd'it. Pollard, Préface, p. XII) ; G. Saintsbury : " They (the ciiminutives) are ail the more unfortunate that what they (lo einpliasize, at least to the taste of the présent ajje, is rather the mechanical and artificial side of Herrick's ^eniiis than the natural and poetic. " [édit. cit.. Introduction, p. XLVI) ; F. Moorman : " ... the universality oi h.\s genius in ail that pcrtains to lyricisni. " [oiiv. cit., p. 326).

Ce poème exquis, placé à l'entrée des Hespèrides, en reflète à merveille les aspects dominants. La vie, telle qu'elle est représentée dans l'œuvre de Herrick, est une fête de niai, toute claire de soleil et de fleurs. Les abeilles y font entendre sans répit le bourdonnement de leurs rondes dorées. Le poète s'avance vers nous avec un sourire, jouant sur son pipeau des airs légers, alertes, capricieux. Il peuple de rêves jolis sa solitude. Il fait déborder le vallon de ses notes fraîches. Il siffle " comme s'il ne devait jamais vieillir. "

Page 1