CHAPITRE PREMIER
Ij'auberg*.
Il était midi ; le soleil brillait au milieu d'un ciel pur et la chaleur était extrême, quoiqu'on fût alors a la On d'octobre.
A quelques lieues de la ville d'Evreux, deux hommes, très différents d'aspect, eau-
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saient debout sur le seuil d'une auberge de si triste apparence, qu'on l'eût prise pour le repaire abandonné de quelque famille de bohèmes. C'était une espèce de caverne creusée dans le roc vif et fermée par une grossière clôture composée de planches et de terre glaise.
Cette auberge formait le centre d'un sombre carrefour auquel aboutissaient trois groupes de roches boisées, disposées en triangle irrégulier et dont les hauteurs dominaient un magnifique point de vue : d'abord, une plaine immense, puis, au milieu de la plaine, un amas de roches
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noires et nues , couronnées d'un vieux château-fort d'un aspect formidable, ayant quatre tourelles a ses quatre angles et au milieu une tour noire et sinistre qui se dressait comme un fantôme; puis, encore, la plaine fermée au loin par une ceinture de roches sombres dont les parois luisantes se reflétaient dans les eaux limpides d'une petite rivière.
Le premier, c'est-à-dire le plus remarquable au premier abord des deux personnages dont nous venons de parler, était un homme de haute taille, de large encolure et dont les membres épais annon-
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çaient une force herculéenne, une espèce de Goliath.
Malheureusement , son visage coloré outre mesure et un peu rugueux a l'œil, ses grands yeux ternes, son front bas, bombé, presque entièrement couvert par une chevelure noire, rude et emmêlée, attestaient clairement que si la nature lui avait accordé une vigueur presque surhumaine, elle l'avait médiocrement partagé du côté de l'intelligence.
L'autre individu étaitun enfantdeqninze ans à peine, dont la petite taille et le corps
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grêle formaient un contraste burlesque avec la magnifique charpente de son compagnon.
Il ne rachetait pas cette chétive apparence par une tête de chérubin ;'son visage était pâle et plat, son nez large et épaté, ses yeux ronds et ses cheveux d'un blond fade et jaunâtre, tirant singulièrement sur le roux. Mais cette laideur était atténuée par une expression d'intelligence et de malice qui perçait dans tous ses traits et à laquelle son regard ajoutait parfois un air de ruse et de méchanceté.
La conversation était interrompue de-
puis quelques instants; le Goliath, immobile et les bras croisés sur la poitrine, avait un air profondément triste et piteux; le petit bonhomme, au contraire, montrait une mine assez réjouie et semblait sourire intérieurement en jetant de temps a autre un regard ironique sur son robuste compagnon.
— Mille diables d'enfer ! que j'ai faim ! s'écria tout a coup l'hercule d'une voix de tonnerre et en levant énergiquement son poing qu'il laissa retomber comme une masse.
— Mon oncle Guiscard, dit le petit bon-
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homme d'une voix douce et calme, rappelez-vous toujours une parole de l'Ecriture- Sainte que nous répète souvent JV1, le curé en sa*chaire, et par laquelle il est dit que Dieu donne toujours la pâture aux. petits r£ /Ciseaux du ciel.
— Les petits oiseaux, c'est possible; ils
^wfnangent, eux, s'écria l'(
'oncle Guiscard avec un redoublement de furie ; mais moi, par les tripes de Satan, voila vingt-quatre heures que je n'ai mangé.
— Mon petit oncle Guiscard, reprit le jeune homme avec le même sangfroid, j'ai
souvent entendu dire par le physicien du château de Fenestrange qu'on mourait plutôt d'indigestion que de diète.
— Mais on meurt de faim, animal, hurla Guiscard hors de lui, et c'est ce qui pourra bien m'arriver si je reste encore vingtquatre heures sans nourriture. Que le ciel te confonde, avec ta diète !
— Vous avez tort de vous emporter, petit oncle Guiscard, répliqua le jeune homme toujours impassible ; ce que je vous en dis* c'est dans votre intérêt et pour
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vous engager à éviter avec soin les indi-
gestions.
— Je crois vraiment qu'il a résolu de me faire damner, murmura Guiscard entre ses dents.
— Après ça, dit le petit homme, aussi vrai que je suis votre neveu et que je m'appelle Clochepain, c'est un peu votre faute si vous souffrez de la faim; il n'y a vraiment pas de bon sens d'être si grand et si gros que ça dans un temps de disette.
— Que Lucifer m'étrangle, dit Guîscarel
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anéanti, si j'ai jamais entendu raisonnements pareils a ceux qui passent par l'esprit de cet imbécille-là. Voyons, crois-tu que je puisse m'amoindrir à mon gré suivant la disette ?
— Ça, ditClochepain, ça ne me regarde pas, c'est votre affaire; mais, moi, voyez comme je supporte la famine; je suis si petit, il me faut si peu.
— Si peu! si peu! Encore te faut-il quelque chose , et il n'est pas entré
une bouchée de pain ici depuis le dernier morceau que nous avons partagé hier
maliu. Glochepain, il y a là-dessous quelque chose qui n'est pas clair.
— Je ne vous comprends pas, petit oncle, répondit Clochepain de l'air le plus naïf.
— Tu es le camarade intime du petit Lorenzino, le page de monseigneur le comte deFenestrange, et tu pourrais bien trouver au château les vivres qui nous manquent ici.
— D'abord, dit Glochepain, Lorenzino n'est plus un camarade pour moi ; je ne
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sais ce qu'il a depuis quelque temps, il est devenu tout à coup grave et soucieux comme un homme. Et puis, vous savez bien, petit oncle, que le château est fermé pour tout le monde depuis que le pays est battu par les routiers du chevalier d'Auberticourt, et que le comte, dans la crainte d'une surprise par ruse ou trahison, ne fait d'exception pour personne, pas même pour moi, moi, Glochepain!
— Eh ! oui, certes, je sais cela, et voila pourquoi je ne comprends pas... a moins que tu ne te nourrisses des champignons des bois ou du gland des chênes, car je
t'ai va hier entrer dans le petit taillis qui se déroule la-bas, a cent pas du château, et tu n'en es sorti qu'au bout de deux heures; je me suis même aperçu que tu avais l'œil plus vif et la mine plus réjouie qu'au départ, comme si tu venais de te restaurer l'estomac.
— Mon petit oncle, j'ai remarqué que l'air des bois a quelque chose de fortifiant, qui peut au besoin servir de nourriture pour un corps frêle et peu exigeant comme le mien; voila pourquoi je vais passer tous les jours deux heures dans le taillis,.
L'oncle Guiscard paraissait peu coni 2
vaincu ; il allait répliquer quand son attention fut tout à coup attirée ailleurs.
— Regarde donc la-bas, dans le sentier qui aboutit ici, dit-il a Clochepain, est-ce que tu ne distingues pas quelque chose comme un voyageur, toi qui as de bons yeux ?
Clochepain tourna ses petits yeux ronds et perçants dans la direction que lui désignait son oncle.
Triste pratique, dit-il enfin, le pauvre
diable est a pied et n'a qu'un bissac pour tout bagage.
— Ce n'est pas sur celui-là qu'il faut compter pour faire grande dépense chez nous, dit Guiscard désappointé.
— Fût-il riche comme le roi d'Angleterre, quelle dépense voulez-vous qu'il fasse, puisque vous n'avez même pas un morceau de pain à lui vendre.
Guiscard regarda son neveu en silence, frappé de la force de ce raisonnement.
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— Hélas! hélas ! dit-il en secouant tris tement la tête, où est le bon temps où tout le pays était traversé par des bandes de routiers qui venaient boire et festoyer ici !
— Braves routiers, aimables tards-venus, honnêtes malandrins qui, après avoir écorché les autres, se laissaient écorcher eux-mêmes de si bonne grâce ! dit Clochepain, en parodiant la mine mélancolique de son oncle.
— Mille légions de diables ! que j'ai donc faim, cria pour la vingtième fois l'oncle
Guiscard, en portant violemment la main à sa poitrine.
— Petit oncle, répliqua Clochepain , toujours tranquille et souriant, je vous préviens que la colère creuse l'estomac ; je vous engage donc à rester calme et a prendre votre mal en patience.
— Vraiment ! je ne sais qui me tient de te dévorer toi-même, dit Guiscard en lui jetant un regard de travers.
— Mauvaise idée! petit oncle, mauvaise idée, je vous jure; vous trouveriez peu de
chair et beaucoup d'os, et pour un homme qui aime le gras, car vous aimez le gras. ..
— Allons, tais -toi! dit brusquement Guiscard, voila le voyageur.
En effet, l'individu qu'ils avaient aperçu a l'autre extrémité du sentier n'était plus qu'à vingt pas de l'auberge.
C'était un homme de cinquante ans environ, de taille moyenne, dont les traits amaigris et les épaules un peu affaissées annonçaient de longues fatigues. Ses babils étaient usés, mais sans avoir cepen-
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dant l'air misérable et dépenaillé qui distinguait ceux deGuiscard et de son neveu. Us'appuvait sur un bâton vert fraîchement coupé dans quelque forêt et semblait porter avec peine le bissac jeté sur son épaule.
Arrivé à l'auberge, il s'arrêta, jeta un regard sur les deux hommes, puis sur l'habitation et parut hésiter. Il est vrai que Guiscard et Clochepain avaient toute l'apparence de deux bandits, et que l'auberge, en dépit de la branche de pin qui indiquait au voyageur sa destination hospitalière, ressemblait singulièrement à une caverne de brigands.
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— Il fait bien chaud aujourd'hui, camarade, lui dit Guiscard d'une voix engageante, est-ce que vous passerez devant inon auberge sans vous rafraîchir?jJe vous préviens qu'il y a encore trois grandes lieues d'ici Evreux, et que vous n'en trouverez pas d'autresur votre chemin.
— Alors, je ne serai pas si, sot que de laisser échapper l'occasion , dit le voyageur.
Et, prenant résolument son parti, il entra.
— Par une telle chaleur, on a plus soif
que faim , reprit Guiscard , vous boirez bien une bouteille de cidre, n'est-ce pas ?
— Très volontiers, répondit le voyageur.
11 s'assit et déposa a terre son Jbissac qu'il mit entre ses jambes, comme s'il eût contenu un trésor. .
— Une bonne bouteille de cidre, il n'y a rien de tel pour rendre a un homme la force et la gaîté.
— Du cidre et du pain, car je ne bois jamais sans manger, dit le voyageur.
— C'est que nous avons du pain si dur, mais si dur, ditGuiscard...
— Que vous auriez beaucoup de peine a le manger, acheva Clochepain d'un ton goguenard.
— Ah! si ce n'est que cela, ne vous inquiétez pas, dit le voyageur, j'ai du pain frais dans mon bissac.
Et, ouvrant un des côtés de son bissac, il en tira une énorme miche de pain dont la mie compacte et la croûte brune et ra-
boteuse avaient un aspect très appétissant.
— Cornebœuf ! quel beau pain! s'écria Guiscard, qui sentit subitement l'eau lui venir à la bouche.
— Puisque le vôtj# est si dur, partageons celui-là ensemble, dit le voyageur.
— Ob ! ce ne serait que pour vous tenir compagnie, répondit Guiscard d'un air de profonde indifférence.
— Je puis même attester que ce serait
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un vrai sacrifice, ajouta Clochepain, car nous venons de déjeûner a l'instant, et d'ailleurs mon oncle Guiscard n'aime que le pain blanc. Il est comme cela fort et robuste en apparence; eh bien, pas du tout : il a un estomac dé jeune fille, et il suffirait de deux bouchées de ce pain noir pour le rendre malade.
— Si c'est ainsi, dit le voyageur en reprenant le morceau de pain qu'il avait poussé devant Guiscard , je serais désespéré...
— Mais du tout, du tout, s'écria Guis-
card en jetant a son neveu un regard furieux, ou diable a-t-il pris cette idée-là?
— Je le connais, reprit Clochepain, il voudra en manger absolument pour n'avoir pas l'air de faire fi de ce que vous lui offrez de si bonne grâce; mais je frémis quand je songe à l'état où va le mettre cet excès de délicatesse.
— Du moment que c'est ainsi , il n'en aura pas une bouchée, soyez tranquille, dit le voyageur en serrant son pain après en avoir coupé un morceau.
— Veux-tu aller chercher le cidre a la cave ? s'écria Guiscard d'une voix formidable.
— J'y vais, je pars maintenant plus rassuré, répondit Clochepaiu en jetant sur son oncle un regard plein d'une tendre sollicitude.
El il partit.
Au moment où Clochepain avait prononcé le nom de Guiscard, le voyageur avait levé tout à coup les yeux sur celui-ci €t l'avait examiné avec attention ; puis il
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avait repris subitement l'air calme et indifférent qu'il avait en entrant dans l'auberge.
— Dites-moi, camarade, dit-il a Guiscard dès que Glochepain eut disparu , ce vieux chàteau-fort qui se dresse là-bas si sombre et si noir au milieu de la campagne, n'est-ce pas le fameux château de Fenestrange, qui a supporté tant d'assauts contre les Anglais et que l'on dit imprenable ?
— Et l'on a raison, répondit Guiscard, tout en s'emparant comme par distraction
d'une bouchée de pain avec laquelle il se mit à jouer, une armée entière ne pourrait prendre le château de Fenestrange, tant il est bien assis sur sa base de granit et bien fortiûé de fossés, de ponts-levis, de tourelles et muni d'hommes et d'engins de toutes sortes.
Et feignant de se moucher, Guiscard avala la bouchée de pain.
— J'ai beaucoup entendu parler du comte de Fenestrange comme d'un vieillard fort brave, mais dur envers les siens, reprit le voyageur.
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À son tour, Guiscard jeta sur celui-ci un regard inquisiteur, et sa physionomie exprima aussitôt une extrême surprise; mais il n'en laissa rien voir au voyageur.
— Ce qu'on vous a dit la n'est pas tout à fait exact, reprit-il ; le comte n'est dur qu'envers sa femme.
— Ah ! la comtesse existe toujours ! dit vivement le voyageur.
Et il respira comme soulagé d'un poids énorme.
— Oui, elle existe, mais si malheureuse
qu'autant vaudrait-il qu'elle fût morte.
Quant a ses deux ûls, le comte les aime, mais particulièrement le dernier, Raoul de Fenestrange ; il laisse voir en toute occasion qu'il le préfère à Robert, son aîné.
— Et a quoi atlribue-t-on dans le pays la dureté du comte envers sa femme?
— Oh! c'est toute une longue histoire, répondit Guiscard, tirant adroitement a lui un morceau de pain qu'il couvait de l'œil depuis un instant.
Il allait le porter à sa bouche, quand
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une main s'avança et le lui arracha brusquement.
— [Hélas ! petit oncle Guiscard, s'écria Clochepain , car c'était lui , vous voulez donc votre mort ?
El il dévora en un clin d'œil ce délicieux morceau que Guiscard vit disparaître avec une expression déchirante. Puis, pas sant du désespoir a la fureur, ses yeux flamboyèrent et l'on eût pu croire qu'il allait écraser son frêle neveu d'un coup de poing si la voix de son hôte ne l'eût rappelé a lui-même.
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— Versez donc, je vous prie, dit il en tendant son verre, car la soif m'étrangle.
Guiscard remplit deux gobelets, et tous deux trinquèrent.
— Sur mon âme! dit le voyageur en posant le verre sur la table après avoir bu, je vous jure que le sort de cette pauvre comtesse de Fenestrange m'intéresse beaucoup, quoique je ne la connaisse nullement. Contez-moi donc son histoire, je vous prie, cela me fera grand plaisir.
— Je n'en ferais rien, si tout le monde ne la savait dans le pays, car c'est une
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aventure qui fait beaucoup de tort a sa réputation.
— Aurait-elle trahi ses devoirs envers son époux?
— Tout le prouve, et cependant je n'ai jamais pu le croire, et beaucoup de gens en doutent comme moi malgré l'évidence.
Voilà ce que c'est : 11 y a une vingtaine d'années, environ, le comte de Fenestrange, marié depuis trois ans à l'une des plus belles et des plus riches héritières de la Normandie, commença a s'éloigner fréquemment de son château, et chaque fois
qu'il y rentrait, on remarquait qu'il était sombre, taciturne et fort maussade avec sa
jeune épouse. On pensa naturellement que le comte délaissait sa femme pour quelque maîtresse, et quelques-uns des seigneurs qui fréquentaient alors le château ne Fenestrange tâchèrent de faire tourner cet abandon à leur profit en accablant la comtesse d'hommages et de galanteries.
Mais la pauvre femme adorait son mari, malgré tous ses torts, et personne ne put réussir à toucher son cœur, ce qui lui donna dans tout le pays une haute réputation de vertu. Les choses allaient ainsi depuis un an a peu près, lorsqu'une nuit d'hiver les domestiques et les hommes
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d'armes du château furent réveillés tout à coup par un grand bruit de cris, de pleurs et d'injures qui se faisait du côté de l'appartement de la comtesse. Ils y coururent tous en foule, et la ils virenl la comtesse agenouillée devant son époux, moitié vêtue, les cheveux épars, le visage baigné de larmes et répétant sans cesse : « Messire, messire,je jure Dieu que je suis innocente! » Le comte, lui, tenait en main son épée tirée hors du fourreau et jetait des regards étincelants de fureur, tantôt sur sa femme, tantôt sur un gentilhomme qui, debout en face de lui, et tenant également son épée nue a la main, le regardait d'un air de bravade et d'ironie. Ce gentilhomme
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était un certain chevalier de ïressac qui n'était venu que deux fois au château et avait laissé entrevoir une grande passion pour la comtesse.
— Voilà un récit fort curieux, s'écria le voyageur en buvant un verre de cidre.
— Et tout a fait touchant, ajouta Clochepain en achevant de dévorer la croûte de pain qu'il avait arrachée de la bouche de Guiscard.
Guiscard jeta sur son neveu, puis sur le voyageur, un regard qui exprimait autant
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de malice que son esprit pouvait en contenir, puis il reprit :
— Quand le comte vit arriver tous ses serviteurs, il releva sa femme, la repoussa brutalement dans sa chambre , dont il ferma la porte, et se tournant vers le chevalier deTressac :
— Seigneur, lui dit-il, persistez-vous dans la déclaration infâme que vous venez de me faire.
— Non-seulement j'y persiste, répondit le chevalier d'un ton dédaigneux , mais
je vous donne la preuve de ce que j'avance.
Et il lui montra, passé a son doigt, un anneau que le comte, et les serviteurs eux-mêmes, reconnurent pour appartenir a la comtesse.
« Oh ! maintenant, s'écria le comte, enragé de fureur, tu ne sortiras pas vivant de mes mains.
« C'est ce que nous verrons bien, répondit le chevalier, toujours calme et ironique. »
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Ils s'éloignèrent tous deux, le comte défendant que personne les suivît, et disparurent bientôt derrière les murailles du château.
On ne pouvait rien voir, mais on entendit le cliquetis des épées, et a la violence des coups, à la longueur du combat, on put juger de l'acharnement des deux adversaires et de la haine qui les animait l'un et l'autre.
Enfin, au bout d'un quart d'heure d'une lutte furieuse, le bruit cessa tout a coup, et l'on entendit comme la chute d'un corps,
puis un galop de cheval, puis un silence complet.
On sortit alors et l'on trouva le comte de Feneslrange étendu immobile sur le gazon et la poitrine percée de deux blessures par lesquelles il perdait tout son sang.
Son physicien, qui était fort habile, le rappela a la vie, mais il resta quinze jours entiers cloué dans son lit et fut deux mois sans pouvoir sortir du château.
— Et vous dites que ceci se passait?... demanda le voyageur.