ACQUITTEMENT DE R. LINDET
Les habitants de Saint-Germain et de Versailles n*ont cessé de vous porter le plus vif intérêt.
Recevez les tendres et sincères embrassements de ma femme ; la pauvre Marianne ressuscitée vous fait des remerciements et des félicitations.
J'ignore encore comment et quand j'aurai une expédition du jugement. Vous ne doutez pas du plaisir que nous aurons à vous revoir et de Tasile que Tamitié vous présentera dans notre réduit.
En môme temps, Thomas écrivait à Bernay la nouvelle de l'acquittement de son frère : a Je l'attendais, dit-il, avec la confiance d'un homme qui croit qu'il est encore des barrières protectrices de la vertu que le crime le plus effréné ne peut franchir '. »
Pendant toute la durée du procès de Vendôme, Robert Lindet était demeuré prudemment caché dans la maison de M. Mesnil, ancien administrateur du Calvados, qu'il avait soustrait au tribunal révolutionnaire, et dont la reconnaissance égalait le dévouement. Après l'arrêt de Vendôme, M. Mesnil pouvait faire connaître la retraite de son ami, et, le 21 juillet 1797, il écrivait à la sœur de Lindet pour l'engager à venir voir son frère, ce Nous avons, disait-il, l'avantage bien précieux de posséder depuis quelque temps un ami dont les vertus ont été la cause des persécutions qu'il a éprouvées. Son courage, son humanité, ses talents, sa délicatesse sont autant de titres qui ont irrité contre lui les serpents de l'envie. Il sauva en 1793 nos départements du danger imminent qui les menaçait, et je partageai avec mes collègues le fruit de ses sollicitudes. Il nous sauva, Madame, et aucuns administrateurs ne périrent. Vous devinez que je vous parle de M. Lindet, votre frère. Nous vous prions de venir le visiter. »
Pendant que Lindet trouvait ainsi, dans la maison amie de M. Mesnil^ le repos et la sécurité, les collèges électoraux ouvrirent leur session le 20 germinal (9 avril 1798). La faveur de l'esprit public revenait aux patriotes, et pourtant le Directoire avait envoyé une circulaire (6 germinal) pour engager les électeurs à ne pas porter leurs suffrages sur les candidats hostiles à la Constitution de l'an III, non plus que sur les royalistes. R. Lindet ne se préoccupa point de sa candidature '; des soucis
1. Lettre de Robert à Thomas Lindet, ap. H.-L. Turpin, Thomas Lindet.
2. Th. Lindet écrivait à son frère le 23 germinal, à cette occasion : « Plus on a de titres à la reconnaissance, plus on est sûr d'éprouver Tingratitude, voilà ce qui me fait craindre que vous ne soyez une nouvelle preuve de cette vieiUe vérité politique. » (Pap. personnels de R. Lindet.)
d'un ordre plus intime le retenaient à Caen. Mais Thomas agit pour son frère et pour lui. Les quatre premiers noms qui dans TEure sortirent de l'urne furent ceux de Jean d'Hauterre ', Crochon (de Pont-Audemer), Leroy, président du tribunal criminel, et Dupont, accusateur public près du môme tribunal, qui, sous le nom de Dupont (de TEure), devait plus tard conquérir une si noble et si pure renommée. Mais, pour les deux autres sièges, l'un aux Cinq-Cents, l'autre aux Anciens, ils revinrent aux deux frères Lindet *.
Ce revirement de l'opinion publique n'était pas particulier au dépanement de l'Eure; la majorité, par suite de l'entrée de nouveaux patriotes dans les Conseils, allait se trouver déplacée : le Directoire songea à refaire, mais en sens contraire, un nouveau i8 fructidor.
Les officiers municipaux de Bernay avaient aussitôt félicité leurs deux compatriotes de leur succès électoral. R. Lindet, en les remerciant, leur écrivait :
Vous avez la bonté de me féliciter d*avoir obtenu les suffrages de l'assemblée électorale de TEure, tandis que je me renfermais plus particulier rement dans une retraite, et que je m'en tenais éloigné. Lorsque plusieurs départements, si bien en état de me juger ^ m'honorent de leurs suffrages et me nomment au Corps législatif, je ne puis croire qu'ils recherchent de vains talents : 1/5 ont cru devoir accorder cette marque de leur estime pour une conduite sans reproche, sans faiblesse, pour Vamour le plus sincère de l'humanité, pour le plus constant attachement aux principes d'ordre, de justice, de tranquillité publique et de conservation. L'on ne peut se méprendre sur leur intention : je n*ai eu d'autre mérite que celui de réunir et de conserver dans des temps difficiles (sic). — Je vous remercie du tendre intérêt que vous m'avez toujours porté : veuillez bien me continuer ces sentiments de confiance et d'attachement qui ont fut mon bonheur dans un temps où Ton croyait qu*il n'y en avait plus pour moi .
R. Lindet, quoique nommé député, n'était pas homme à se faire d'illusions sur le respect que les deux Conseils devaient montrer pour la volonté des électeurs. Mais un nouveau senti-
1. En parlant de l'élection de Jean d'Hauterre, Th. Lindet écrit à son frère le 23 germinal an VI : .... a Vous êtes comme moi obligé de vous défier d'amis et d'ennemis : il n'y a guère dans ce moment que des espions et des traîtres. Un homme que j'ai fait rayer de la liste des émigrés, que j'ai fait nommer commissaire dans son canton, a empêché que je fusse nommé le premier aux Anciens et a assuré la majorité à Jean d'Hauterre, excellent républicain, qui avait l'honnêteté de dire qu'il fallait me porter le premier... Nos amis d'Évreux s'occupent infiniment de vous. »
2. R. Lindet fut également nommé à Paris, section de l'Oratoire.