MARIAGE DE R. LINDET
ment avait pris naissance dans son cœur. Pendant sa réclusion forcée à Caen, dans la maison de M. Mésnil, Lindet avait été touché par les grâces et la beauté de la fille de son hôte. Agréé par les parents, il écrivit, cinq jours après son élection, à la jeune fille une lettre passionnée pour lui demander sa main et lui rendre compte des motifs qui Pavaient forcé de retarder si longtemps sa demande '. Lindet avait, en effet, perdu au cours de la Révolution la plus grande partie de sa fortune mobilière, et il ne voulait point se mettre en ménage sans avoir les moyens d'assurer à sa jeune femme le bien-être auquel elle était habituée. Sa nomination au Corps législatif lui assurait au moins les moyens de vivre honorablement. Mais bientôt, dans les deux Conseils, le Directoire ne craignit pas, par ses amis, de surexciter le sentiment de la peur, ici des royalistes, là des terro-
I. En voici le texte complet : « Mademoiselle, mon bonheur commence. Votre papa, votre maman connaissent et ont la bonté d'approuver mes sentiments. Votre cœur, votre main sont Tunique bien auquel j'aspire; votre juste volonté me rendra heureux. Permettez, je vous prie, que je vous apprenne quels chagrins, quelles inquiétudes me consumaient. Je craignais de n'avoir ni assez de moyens, ni assez de ressources pour vous procurer tous les agréments et aller au-devant de vos désirs. Je craignais que vous ne fussiez pas assez heureuse. Votre seul intérêt m'occupait. Je fus, toute ma vie, trop indifférent pour moi et trop désintéressé : voilà la source des amertumes et des déplaisirs qui m'ont troublé depuis que je suis dans votre maison. Le penchant le plus doux me faisait aspirer chaque jour à me charger de faire votre bonheur. Quel emploi pour moi! il m'était bien cher. La crainte, les regrets me saisissaient aussitôt ; et je me disais : quel serait mon malheur, s'il manquait quelque chose à sa satisfaction! Seule, vous m'occupiez, et la crainte m'anéantissait. J'aurais été inconscient et fort dédaigneux pour moi, mais tout tient au bonheur, le vôtre doit être complet : il doit être sans mélange et pur comme votre âme. Mes inquiétudes étaient si grandes que ma situation me paraissait encore mille fois plus embarrassante. J'attendais que le temps s'éclaircît pour moi. Mais ce qui rendait plus épais le nuage qui me couvrait, c'est que je ne communiquais mes pensées et mes désirs à qui que ce soit. Ce cruel silence m'a encore plus tourmenté. — Je suis rassuré, et l'espérance de pouvoir faire votre bonheur me rend la tranquillité que j'avais perdue. En vous confiant mes pensées et mes sentiments, vous me connaîtrez davantage ; vous y trouverez le gage de mes promesses, mes engagements envers vous sont sacrés. Votre bonheur fera le mien : je ne serai, je ne puis être heureux que lorsque le sourire sur vos lèvres m'annoncera votre satisfaction. Je vis, je respire pour vous. Veuillez bien me consoler des vieux chagrins que j'oublie, daignez quelquefois me présenter votre main à baiser, vous en conserverez l'usage, et la môme faveur aura toujours le m6me prix. Votre inséparable ami. — R. Lindet. — Le 25 germinal an VI. » (Bibl. de Caen.)
ristes, et au commement de floréal, Creuzé-Latouche aux Anciens et Fargues aux Cinq-Cents poussèrent nettement à un coup de force pour annuler les élections désagréables au pouvoir. Lindet, qui tenait peu à sa nomination, songeait moins à rester dans la lutte politique qu'à obtenir dans l'administration une place honorable et digne. Aussi, le 8 floréal an IV, profitant des relations que son frère Thomas, membre du Conseil des Anciens, entretenait avec Tun des directeurs, Merlin (de Douai), il lui écrivait la lettre suivante ' :
Caen, le 8 floréal an VI.
Citoyen Directeur,
Mon frère m*apprend que vous avez bien voulu, en répondant à la lettre qu'il vous avait écrite, lui annoncer vos dispositions à m'obliger. J^étais décidé depuis longtemps à me retirer seul sur une petite terre paternelle qui vaut à peu près mille ou douze cents livres de revenu et qui est ma principale et presque ma seule ressource, après avoir perdu plus de soixante mille francs de capitaux placés ou constitués.
L'attachement extrême qui me donne un asile depuis près de vingt mois m'a fait changer de résolution. J'étais décidé à m'isoler et à me regarder comme éteint. L'amitié, la tendresse, m'appellent à une nouvelle vie ; je vais recevoir la main de la fille de l'ami qui a pris soin de mes jours. Ne pouvant soutenir ce nouvel état avec ma fortune détruite, j'avais mandé à mon frère que j'étais dans l'intention de solliciter auprès de vous une place de commissaire du Directoire que je présumais devoir devenir vacante par les élections du Corps législatif. Mon frère s'est empressé de vous écrire et de vous exposer ma situation. J'ai été sensiblement touché d'apprendre de lui que vous étiez pour moi dans les dispositions les plus obligeantes. Je n'aspirais point à être nommé au Corps législatif; il me semblait que j'avais pris assez de précautions pour que personne ne pensât à moi.
Je n'aspire pas aux avantages qui s'offrirent à moi il y a six ou sept ans ; je ne les regrette pas. J'y renonçai pour aider mes concitoyens à soutenir le fardeau de la Révolution. Je désirerais aujourd'hui une place dans laquelle je puisse être utile et satisfaire aux besoins d'une vie privée, douce et tranquille. Ces pensées qui m'occupent, avec les engagements que je vais prendre, justifieront assez mon aversion pour tous projets ambitieux, pour les agitations et les changements. Recevez, citoyen directeur, mes remerciements : continuez-moi votre souvenir et vos dispositions. Agréez les sentiments les plus sincères et les plus respectueux.
R. LiNDET.