‹ Robert Lindet, député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du Comité de salut public, ministre des financesChapitre 182 sur 201 · I ROBERT LINDET MINISTRE DES FINANCES · texte numérisé non relu

I ROBERT LINDET MINISTRE DES FINANCES

accepte. Celui-ci répond, le 7, qu'il se rend à son poste, mais qu'il aurait désiré un emploi moins important. Il va seulement s'arrêter à Bernay quelques heures, dans sa famille. Le 1 1 thermidor, il arrive à onze heures, prête serment entre les mains des directeurs et est installé dans ses fonctions au ministère à quatre heures d'après midi.

A son frère Robert, Thomas écrivait :

Bernay, le 8 thermidor an VII.

Mon Frâre,

Je vous félicite de la lettre que vous avez répondue. D'après cette réponse, j'imagine qu'on insiste et que vous vous êtes trouvé forcé au dévouement que vous avez promis. Votre nomination du deux doit 6tre d'après votre réponse ainsi qu'on me l'écrivait de Paris.

Je ne vous ai pas écrit pour vous inviter à accepter cette nomination, ainsi que le désiraient quelques personnes. J'étais loin de donner ce conseil. Je vois debout vos ennemis confus et réduits au silence par Vimprobation générale et par le sentiment de leur ineptie, mais toujours prêts à reprendre leurs fureurs, quand ils croiront les dangers éloignés.

J'ignore quel bien peut faire un ministre des finances, dont les bureaux sont composés d'une fourmilière indescriptible de fripons ou de fainéants. On parle toujours des étables d*Augias :on ne les nettoiera jamais ; chaque animal a son protecteur, et comment le remplacer?

Ce n'est pas là le plus grand embarras d'un ministre des finances : il doit être la manÎT^le d'un système sur lequel il ne peut influer.

Le système actuel occasionne des murmures qui vont en augmentant. Les barrières, l'agiotage... toujours favorable aux agioteurs, s'attendaient-ils que l'emprunt de 100 millions servirait à leur faciliter le moyen de s'emparer du reste des débris de la fortune mobilière nationale? Et l'on crie contre les dilapidations et les brigandages !

Si, d'après votre lettre, on n'insiste pas pour que vous occupiez la place qui vous est offerte, je regarde le système actuel comme fort chancelant, je crois que beaucoup de patriotes qui se livrent à une énergie précoce, risquent encore d'être victimes d'un nouveau machiavélisme. Je plains les orateurs du manège qui font du républicanisme à la ^çon de 1793.

Si vous allez régir les finances de la République et si vous parvenez à les restaurer, vous serez plus habile que Sully, car vous aurez plus d'obstacles à surmonter.

Les républicains se félicitent de ce qu'on arrache chaque jour quelques feuillets du grand livre de proscription ouvert contre eux depuis si longtemps. Je suis flatté qu'on pense avoir besoin de vous, mais je crains plus que je n'espère de la fermentation actuelle.

Il est bien difiicile que les modérateurs ne soient entraînés au delà de ce qui est proposé et qu'il n'y ait pas de résistance. Il y a loin à germinal an VIII.

Soyez heureux, quelque parti que vous preniez, et que votre chère épouse et votre Arsenne jouissent avec nous du bonheur de la République ; nous tous jouirons du vôtre.

En post scriptum il ajoute :

Je viens de lire une feuille du Journal des hommes libres qui annonce un message du Directoire duquel il résulte des inquiétudes sur une réaction. Les Hardy, les Crochon, les Félix Faulcon se sont évertués. On n'a pas dû insister d'après vos observations.

Ce tableau des difficultés que devait trouver Lindet en arrivant au pouvoir ne pouvait Tarrêtcr : sa jeune femme ne paraît point avoir essayé de le retenir près d'elle à Caen. Thomas Lindet lui fait compliment de cette abnégation dans une lettre tout aâectueuse :

J'aurais bien désiré, ma sœur, que votre cher mari puisse observer de loin l'orage qui l'a reporté au milieu des flots où se font tant de naufrages; mais il est des impulsions irrésistibles auxquelles il faut bien céder... il eût été fâcheux que vous vous fussiez prévalue de l'empire que vous avez sur son cœur, assez pour exiger qu'il refusât un sacrifice qui lui est commandé par le besoin de son pays, par le vœu et l'espoir de ses amis et môme de ses ennemis. L'honneur, la sûreté et la tranquillité personnelle ne permettaient guère de dédaigner une réparation éclatante après tant d'outrages '.

M. Thiers, appréciant l'entrée au ministère des finances de Lindet, s'exprime ainsi : a On lui donna pour successeur (à Ramel) un homme qui était cher aux patriotes, et respectable pour tous les partis : c'était Robert Lindet, l'ancien membre du Comité de salut public, si indécemment attaqué pendant la réaction. Il se défendit longtemps contre la proposition d'un portefeuille : l'expérience qu'il avait faite de l'injustice des partis devait peu l'engager à rentrer dans les affaires. Cependant, il y consentit par dévouement à la République '. » Il fallait être possédé d'un bien vif sentiment du devoir, en effet, pour s'arracher, un an après son mariage, au moment où il venait d'être père, aux douceurs du bonheur domestique dont il commençait à jouir pleinement, pour se lancer à nouveau dans la mêlée des partis et prendre la direction de ce département dangereux entre tous : les finances !

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