‹ Robert Lindet, député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du Comité de salut public, ministre des financesChapitre 183 sur 201 · I. Lettre du 27 thermidor an VII (Papiers R. Lindet · texte numérisé non relu

I. Lettre du 27 thermidor an VII (Papiers R. Lindet

3. Barras (Mémoires^ t. III, p. 412) s'exprime ainsi sur cette nomination : «R. Lindet, ancien membre du Comité de salut public, où, chargé de la partie des finances et des approvisionnements, il a, dans le temps, montré tant de probité et de capacité, est nommé ministre des finances à la place de Ramel... »

[l799l ROBERT LINDET MINISTRE DES I'INANCES ÎÔQ

Aussitôt après la journée du 3o prairial, la Commission des Onze, formée des trois Commissions des dépenses, des fonds et de la guerre, et qui, pendant la crise, avait été chargée des mesures à prendre pour assurer le salut de la République, s'entendit avec les membres du Directoire et arrêta divers projets qui semblent inspirés des traditions de 1793. Au lieu de 200,000 hommes à prendre sur les cinq classes de conscrits, le Directoire eut la faculté d'appeler toutes les classes. Pour remplacer les divers modes d'impôts proposés par le Directoire et repoussés par les Conseils, on imagina encore un emprunt/orc^ QX. progressif , Au lieu de faire contribuer chaque citoyen suivant la valeur de ses impôts directs, chacun dut contribuer suivant sa fortune. C'était malheureusement une sorte d'inquisition. Le jury taxateur frappait ainsi les riches par le moyen d'une commission. Le parti modéré combattit ce système, mais ne fut point écouté. Les patriotes répondirent qu'il fallait faire supporter le poids de la guerre aux riches, et non pas aux classes inférieures qui, déjà, avaient fait des sacrifices de toute sorte à la cause de la Révolution. L'impôt progressif fut donc accepté. Il fut fixé à 100 millions et remboursable en biens nationaux.

Enfin, la loi dite des otages vint donner au gouvernement, du moins dans l'opinion de ses auteurs, les moyens d'arrêter les désordres et les brigandages qui désolaient le Midi et les départements de l'Ouest.

Gohier, l'un des directeurs, avait été le principal auteur de la nomination de R. Lindet au poste de ministre des finances. Nous lui laissons la parole, pour indiquer la situation des finances à cette époque et le rôle de Lindet :

« Le citoyen Lindet est, le 2 thermidor, nommé ministre des finances, et je m'honore d'avoir eu une grande part à ce choix. Cet ancien membre du Comité de salut public est ce même Robert Lindet qui, chargé de la partie des subsistances, répondait à ceux de ses collègues qui lui présentaient des arrêtés à signer : « Je suis ici pour nous nourrir les citoyens, non pour les envoyer à l'échafaud.

« Pour l'emprunt forcé... les citoyens imposés au-dessous de 3oo francs en principal étaient dispensés d'y prendre part.

a On eût voulu, s'il était possible, atteindre les fortunes de portefeuille, mais pour les réaliser au profit des contribuables, pour les convertir en propriétés territoriales : ce n'était point un emprunt fictif^ mais réel, qu'on avait ouvert. Non seulement les biens nationaux furent affectés à ce remboursement, mais

les récépissés des sommes prêtées devaient être admis comme numéraire à Tacquisition de ces mêmes biens...

« En transformant cette masse énorme de contribuables à Temprunt en autant d'acquéreurs des biens nationaux, c'était en ordonner la répartition la plus sage, comme la plus avantageuse ; c'était appeler tous les Français à leur partage, en faire le patrimoine de tous... »

Malheureusement^ comme l'explique Gohier, l'emprunt fut regardé comme une déclaration de guerre par les grands capitalistes. L'emprunt ne fut payé (en partie) que par tous les bons Français, qui, dupes souvent de leur zèle, ont toujours été des premiers à voler au secours de leur pays '. « Le parti réacteur ne manqua pas de susciter toutes sortes de réclamations à l'occasion des répartitions faites par le jury taxateur. On avait eu le tort d'autoriser ces réclamations à la condition qu'une partie de la taxe ait été payée : on reconnaissait ainsi implicitement que la base était vicieuse et que le mode de perception serait modifié. »

Telle était la situation, quand Lindet arriva au ministère. La caisse était vide, et il était impossible d'attendre les rentrées successives de l'emprunt forcé. Il fallait prendre des mesures urgentes pour se procurer des fonds, sauf à modifier plus tard et à améliorer le mode de perception de l'emprunt. Cédons encore ici la parole à Gohier :

Suivant les clameurs des ennemis du gouvernement répétées par les impérialistes, Temprunt forcé avait fait fermer toutes les caisses et anéanti le crédit national. C'est une calomnie. Â peine l'emprunt est-il proclamé que, sur la convocation de notre ministre des finances (Lindet), la banque et le commerce se réunissent pour soutenir de leur crédit le crédit national. Les Perregaux, les Fulchiron, les Malet, les Germain, les Ce venues, les Sabathier, les Marmet, les Thiban, en un mot les plus fameux banquiers et négociants se réunissent au Directoire pour se concerter avec lui sur les moyens de suppléer à l'épuisement de nos finances. Ce fut chez moi que se tint la première assemblée. Le ministre Lindet ayant exposé nos besoins et nos ressources à ces généreux citoyens, j'eus le bonheur d'être le premier témoin du zèle avec lequel ils prirent unanimement la résolution d'attacher leur fortune à celle de l'État.

I. En note, Gohier ajoute : « La maison Perregaux, à laquelle, depuis son établissement jusqu'à nos jours, la France n'a jamais fait un appel en vain, fut la première à verser son tribut patriotique dans la caisse du Trésor. » Gohier, Mémoires, t. I, pp. 79 et 80. On a vu plus haut en quelle haute estime R. Lindet tenait le patriotisme et la probité de ce grand banquier.

[1799] l'emprunt forcé jugé par gohier 371

Les assemblées se continuèrent chez le ministre des finances (Lindet), pour asseoir les bases de cette association civique, pour en régler toutes les opérations. On convint de former un syndicat, et, le 19 thermidor an VII (quinze jours après l'entrée de R. Lindet au ministère), le jour même où fut adopté le mode de perception de l'emprunt forcé, 3o millions de bons ou billets de ce syndicat furent tenus à la dispostion du gouvernement '.

Quelle différence, ajoute Gohier, entre cet élan patriotique des premières maisons de France et les mesquines souscriptions si péniblement obtenues par le gouvernement consulaire et annoncées avec tant d^emphase !

Une commission de commerce, formée de quinze principaux souscripteurs, fut chargée de s'entendre avec notre ministre pour régulariser rémission et la rentrée des billets. La confiance qu'ils inspirèrent fut telle, que rien ne put l'ébranler, qu'elle ne se ressentit pas môme des entraves qu'éprouva la rentrée de l'emprunt forcé.

Gohier se demande môme si ce n'est pas aux éminents services qu'a rendus cette association patriotique, à la confiance qu'obtinrent les billets qu'elle émit dans le commerce, que l'on doit la première idée de la Banque de France.

L*accueil que reçut rémission des billets du syndicat inspira à notre ministre des finances les moyens de se procurer de nouveaux effets négociables non moins solides en faisant souscrire à chaque receveur général, à chaque préposé, des lettres de change à échéances fixes, pour des sommes proportionnées à leurs recettes présumées. Le Directoire regarda cette mesure comme un des plus sûrs moyens d'accélérer le recouvrement des impôts^ d'assurer le paiement des fournisseurs, de raviver le commerce et la circulation du numéraire. Le troisième jour complémentaire de l'an VII, deux mois après la demande, Thibault en soumit le projet au Conseil des Cinq-Cents, qui en ordonna l'impression et le renvoi à la commission des finances, où le gouvernement consulaire sut bientôt le retrouver.

Le Directoire n'ignorait pas que c'était en mettant de Tordre dans les finances, en maintenant le crédit national, qu'il parviendrait à raffermir la République contre les attaques de ses ennemis intérieurs et extérieurs,

I. Le 20 thermidor, R. Lindet écrit à son beau-père, M. Mesnil : « L'emprunt est passé hier en loi. S'il est exécuté promptement, les esprits se rassureront. Les banquiers et négociants ont signé avec moi une convention qui nous met en état de soutenir la moitié des services. L'autre moitié ne peut se soutenir que par la rapidité des recouvrements et des versements. — J'ai vu et je vois tous les banquiers. Cela ne doit pas surprendre. Les principaux ont conservé des souvenirs agréables pour moi. »

et il fut assez heureux pour être puissamment secondé par les efibrts réunis de son ministre des finances et de son ministre de la guerre '.

Au ministère, R. Lindet ferma impitoyablement sa porte et l'accès de ses bureaux * aux agioteurs et aux financiers véreux, dont il avait dévoilé les tendances dans VAmi des lois, deux ans auparavant.

L'organisation des moyens pour établir la répartition et la rentrée de Femprunt forcé lui imposait une lourde besogne '. Suivant les termes de son septième rapport, adressé le 14 brumaire au Corps législatif, les répartitions de l'emprunt forcé s'élevaient jusqu'à ce jour à 70,800,000 francs, et les recouvrements, tant en bons qu'en numéraire, à 10,184,000 francs. Le 16 brumaire, Thibault proposa de renoncer aux opérations du jury taxateur et de remplir l'emprunt par une levée de vingtcinq centimes sur les contributions foncières, personnelles, mobilières, somptuaires et sur les droits de patente, sans toutefois y assujettir les cotes de la contribution personnelle qui n'excéderaient pas trois journées de travail, et les patentes de 40 francs et au dessous \

Cette proposition eût été acceptée, mais les événements politiques en arrêtèrent la discussion. Le projet était en délibération le 17 brumaire, et la suite en fut renvoyée au lendemain 18. Or, le 18 brumaire, les conseils avaient à compter avec Bonaparte et les complices de son coup d'.Etat. Le Directoire fut supprimé et le militarisme couvrit son usurpation du prétexte fallacieux d'arracher la République à Tanarchie. R. Lindet n'adhéra point à ce coup d'État. Il refusait d'aller à Saint-Cloud : il fallut une lettre formelle de Cambacérès pour forcer Lindet à se réunir à ses collègues conformément au décret de translation. Voici cette lettre.

1. Gohier, Mémoires, 1. 1, p. 88. Voir aussi, sur les opérations financières de Lindet au ministère, Thiers, Révolution française, t. VIII, p. 416.

2. Suivant une note qui se trouve dans les papiers de R. Lindet, celui-ci aurait reçu un jour la visite d'Ouvrard. Le financier lui offrit 100,000 livres pour obtenir une fourniture. — < Sortez, monsieur, répliqua indigné R. Lindet, ou vous sortirez parla fenêtre... —Je ne puis offrir plus, répondit Ouvrard, je donne autant à Barras et à M"* de Beauharnais.... Puis on ne jette pas par la fenêtre un homme qui offre 100,000 francs! »

3. Le 35 fructidor, R. Lindet écrit à son beau-père : « Je ne rave plus politique. Je ne rêve qu'argent. Je suis venu dans un pays où l'argent n'est, en effet, qu'un rôve. Cependant, on en trouvera. »

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