‹ Robert Lindet, député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du Comité de salut public, ministre des financesChapitre 197 sur 201 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

Les Athéniens furent toujours entraînés, et souvent égarés par leurs orateurs. La France a éprouvé le même fléau. La tribune fut pour nous la boite de Pandore.

Lorsque Condorcet, au nom du Comité d'instruction publique, eut proposé à l'Assemblée législative, dans ses séances des 20 et 2 1 avril, de ne faire enseigner dans les écoles et dans les instituts, que des principes de morale, fondés sur nos sentimens naturels et sur la raison, un membre s'élança à la tribune et déclara qu'il avoit toujours été athée.

L'idée d'un dieu s'affoiblit ou s'effaça tellement de la mémoire des

hommes les plus célèbres dans la Convention, que lorsqu*on présenta le premier projet de Constitution, rédigée par une commission de neuf membres, parmi lesquels on comptoit Condorcet, Petion, Vergniaud, la philosophie ne permit pas d'honorer le frontispice de cet important ouvrage du nom, de Tassistance, ou de l'invocation de rÉtemel.

Si Tathéisme fit des progrès et de grands ravages, il fut introduit par la philosophie et soutenu par les orateurs. Le sage dut éviter jusqu'aux apparences du fanatisme ; mais il réclama en vain contre l'intolérance politique et philosophique, qui succéda à l'intolérance religieuse.

La guerre offrit un plus vaste champ d'honneur et de gloire aux orateurs. Brissot, Gensonné et leurs amis, déterminèrent la guerre avec la Prusse et l'Autriche. Ils dirigoient seuls les mouvemens politiques, civils et militaires.

Ils attaquèrent le gouvernement qui n'étoit que trop coupable; ils influencèrent la colère du peuple; ils voulurent ensuite contenir ou soulever à leur gré, les flots qu'ils avoient agités : ils avoient excité la tempête, ils ne purent ramener le calme. Ils avoient proposé la déchéance de Louis XVI, le trône fut renversé le lo août, par tous les citoyens réunis à Paris.

La marche du Roi de Prusse à la tète de 90,000 hommes, avoit répandu l'alarme dans les départements. La crainte avoit fait renfermer tous les dissidens dans des maisons d'arrêt. Petion et Manuel se présentèrent à la barre avec Tallien, qui annonça que tous les prêtres insermentés étoient en arrestation, et que le sol de la liberté en serait bientôt purgé.

Le 2 septembre, on se porta aux derniers excès. Dans un État libre ou en révolution, lorsque des politiques ou des orateurs accrédités ont proposé un projet, quel qu'il soit, il se trouve des hommes ardens, inquiets, avides de nouveautés, qui s'en emparent et l'exécutent.

Les mêmes représentans qui nous avoient donné la guerre avec la Prusse et l'Autriche, réunis avec leurs nombreux amis dans la Convention, nous donnèrent encore la guerre avec l'Angleterre et les autres États de l'Europe. Mais ils ne surent nous donner ni préparer les moyens nécessaires pour soutenir tant de guerres.

Leurs débats sur les colonies furent si violents, que tous les partis coururent aux armes, tandis que des administrateurs, plus sages et moins éloquens, auroient prévenu les désastres de Saint-Domingue.

Que firent-ils pour le bonheur de la France ? Quel monument ont-ils laissé de leur courage et de leur génie ?

Ils présentèrent, le i5 février 1793, un projet de Constitution très-populaire et démocratique, mais d'une complication qui en rendoit l'exécution impossible.

Il n'y eut que troubles et divisions dans l'assemblée. On fut ou séduit ou entraîné par d'éloquentes déclamations. La science du gouvernement et de Tadministration fut oubliée. Nos armées furent trahies et battues. La guerre civile éclatoitde toutes parts; plusieurs vouloient soutenir leurs opinions par la force des armes.

On soulevoit les départemens contre Paris, on soulevoit les citoyens de Paris contre plusieurs membres de la Convention. Toutes les vérités s'obscurcissoient : un voile épais couvroit tous les événemens. A peine les yeux les plus pénétrans apercevoient-ils ce qu'ils dévoient faire, la route qu'ils dévoient suivre, et ce que l'intérêt de la patrie exigeoit. On changeoit avec la même facilité d*opinion et de parti. Ainsi Merlin (de Douai) prit à Nantes le commandement d'une colonne de citoyens, désignés sous le nom de fédé-

PIÈCES JUSTIFICATIVES 4l3

ralistes; quelques jours aprè»^ il prit le commandement d'une autre colonne pour réduire les fédéralistes.

Le décret du 22 prairial de Tan deux devoit exciter l'indignation générale. Bourdon de TOise et Merlin de Douai se bornèrent à réclamer la garantie de la représentation nationale : lorsqu'ils crurent en avoir obtenu l'assurance, ils vantèrent la sagesse de cette loi ; et Merlin fit décréter, en messidor, que les tribunaux criminels des départemens se conformeroient aux dispositions de ce code, pour accélérer l'expédition des affaires.

Le cours des assassinats judiciaires cessa le 9 thermidor. Cet événement fut amené et préparé par la crainte et la jalousie qu'inspiroient des monstres chargés de surveiller ce qu'on appeloit l'administration de la justice, la sûreté publique ou les prétendues conspirations. Cet événement ne tourna au profit de la liberté publique et individuelle, que lorsque je demandai, le quatrième des jours complémentaires, que la révolution qui s'étoit faite dans la Convention le 9 thermidor, se fît par toute la France.

On ne peut trop répéter à la nation combien il est difficile de dire si les discours et les déclamations des orateurs ont plus ou moins nui à la tranquillité et au crédit public, que les intrigues, les dilapidations et les profusions.

Ainsi, Lesage (d'Eure-et-Loir), parlant contre la réunion de la Belgique, disoit à la tribune, quelques jours avant le 1 3 vendémiaire, que la France étoit déjà trop considérable pour une république; mais que puisque nous essayions le régime d'une République une et indivisible, il ne falloit pas en repousser les limites. Les royalistes crurent que ce discours n'avoit aucune obscurité pour eux. Ils savoient qu'on ne fait pas un essai en matière de gouvernement ou de Constitution. Ils précipitèrent le mouvement qui a coûté tant de victimes à Paris. Ils crurent prévenir l'orateur.

Ainsi, lorsque Johannot, Bourdon de TOise et Thibaut dédamoient contre la masse d'assignats qui étoit en circulation, le crédit public s'anéantissoit, et le gouvernement augmentoit l'émission qui aggravoit le discrédit.

Puissent les représentans du peuple se persuader que ce n'est pas par des mouvemens impétueux, par des discussions précipitées, et les élans de la fureur ou de l'enthousiasme, que l'on sauve ou que l'on conserve les États ; que les passions nous ont toujours égarés ; que la raison seule a le droit de nous gouverner.

L'amour propre des orateurs a formé des factions qui ont successivement aifiigé la France. Il semble que toutes les lumières se soient obscurcies. On ne parolt pas s'apercevoir que le discrédit absolu des assignats est une banqueroute, que la banqueroute amène la famine et la disette de tous les objets de première nécessité ; que les dernières lois ont mis les fermiers et les propriétaires dans un état de guerre ou de litige universel, sur leurs obligations et leurs droits respectifs; qu'il faut remédier à tant de maux ou déclarer si Ton est dans l'impuissance d'y remédier. Pourquoi Vemier vous abuse-t-il encore par ses faux et vains rapports sur les finances ?

O Bretagne ! ô Vendée ! quelle étrange destinée ! On ne sait si l'on doit plus s'affliger de la guerre qui vous a enlevé une jeunesse si vaillante et si robuste, que de la pacification qui épuise aujourd'hui ce qui vous restoit de sang. O crimes ! ô forfaits ! douze commissaires de la Convention traitoient avec de prétendus chefs de chouans, qui se sont accusés réciproquement de s'être trompés, de s'être trahis. Ils ne se trahissoient pas ; la patrie seule étoit trahie. Morisson entrevit les trahisons et les perfidies : il parla; il ins-

tniisit le gouvernement : ses avis furent négligés» La politique qui a dirigé les derniers événemens coûtera- t-el le moins de sang que la férocité de Carrier n'en a fait verser ! O Français de tous les partis, de toutes les opinions, cessez de vous détruire, si Ton ne cesse pas de conspirer contre vous ! Je rappelle ici les sentimens et les principes que je consignai dans l'instruction que la Convention décréta le 7 mai 1793. Ce sont ces mêmes sentimens qui m^inspirèrent les arrêtés, les plans et les instructions que je fis adopter en messidor de Tan deux. Les essais en furent heureux; mais on eut autant d'empressement à y déroger par des arrêtés et des dispositions coatraires, que s'ils avoient été mal conçus, ou s'ils avoient été nuisibles.

Le temps arrivera où tous les représentans du peuple seront jugés. Ils rendront compte de ce qu'ils auront fieiit pour prévenir la guerre civile, la banqueroute, la famine, pour maintenir la paix publique, le crédit et l'économie des aaiignats, l'exposition et la vente des subsistances, pour conserver la vie, la Uberté et les propriétés à leurs concitoyens; pour honorer et soutenir, par leur exemple, la moralité et la probité nationale.

A quelles profondea réflexions ne se livreront-ils pas enfin les Français, en comparant ce qui se passe aujourd'hui avec ce qui s'est passé avant le 1 3 vendémiaire ? Après la mort de Robespierre, l'Assemblée disait : nous avons été tyrannisés et opprimés ; nos lois barbares et sanguinaires sont l'ouvrage du tyran qui nous les arrachoit, ou qui nous dictoit ses volontés, que nous étions obligés de sanctionner. Depuis l'arrestation de Rovère, l'Assemblée vous dit que c'est un monstre encore tout couvert de sang de la glacière d'Avignon, qui a voulu l'avilir et la déshériter de la confiance du peuple. C'est lui qui excitoit et prolongooit les massacres qui, depuis plus de six mois, ensanglantent le Midi : c'est lui qui a fait ajourner ou rejeter sans cesse les mesures de répression de châtiment : c'est lui qui entretenoit l'Assemblée de nouvelles découvertes de conspirations et de complots ridicules : c'est lui qui faisoit décréter l'impression de ses rapports pour perdre le peuple dans l'esprit de l'armée, ou perdre l'Asaemblée dans l'esprit de l'armée et du peuple, si l'on venoit à faire attention à l'extravagance des * complots dont l'Assemblée permettoit qu'on accusât le peuple ou les citoyens.

Rovère dirigeoit les mouvemens de l'assemblée, comme Robespierre les avoit dirigés avant lui. Les amis, les partisans ou les complices de l'un et de l'autre, ont tenu la même conduite et le même langage^ et le peuple a été foudroyé ; et le sang des Français a toujours été versé sur les échafauds, dans les prisons et dans les places publiques ; et la faim et la misère consument le tiers de la population ! ! ! )

R. LiNDBT.

Page 1