‹ Robert Lindet, député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du Comité de salut public, ministre des financesChapitre 23 sur 201 · Voici le texte de cette lettre · texte numérisé non relu

Voici le texte de cette lettre

« Évreux, le 11 avril 1792.

« Mon frère, un courrier vous porte une adresse de la municipalité que j'ai rédigée fort à la hâte. Le département et le district ont été engagés (?) à prêter le serment à peu près malgré eux : plusieurs officiers de la garde nationale et de gendarmes l'ont pr6té après quelques grimaces, quelques tergiversations, réserves, rectrictions. J'ai fait adopter l'insertion de la demande de la publicité des séances... il importe de faire valoir une deuxième observation pour l'élection des chefs de l'armée, et de comprendre sous cette dénomination, les commandants de l'intérieur.

a M. Orimoard arrivait ici )eudi bien à propos : ce n^était pas sans des-

3o ROBERT LINDET [179^]

On attendait avec impatience les nouvelles ; aussi^ quand dans la nuit du dimanche ii au 12, sur les minuit et demi, Lindet monta à la tribune, il y fut accueilli par une attention anxieuse. C'était la première nouvelle qui arrivait des départements. Que serait-elle?

Il donna lecture de l'Adresse des autorités constituées d'Évreux :

Législateurs, vos actes* d'hier ont été publiés dans la salle du départe* ment, disait-elle, en présence des corps judiciaire et administratif de cette ville. Nous avons applaudi à la prudence et à la fermeté de vos mesures. La patrie sera sauvée par votre sagesse et le courage de tous les bons Français '.

Les applaudissements éclatent et la mention honorable de l'adresse et son impression sont décrétés au milieu de l'enthousiasme général.

Pas un mot de blâme pour le peuple, de pitié pour les victimes. La royauté s'effondrait sans provoquer les regrets de ces administrateurs d'Évreux, royalistes au lendemain du 20 juin !

sein, et les Suisses qui devaient arriver ici, rentraient certes dans le plan du voyage de Rouen.

ff Pendant que je rédigeais l'Adresse, le maire écrivait la lettre qu'il vous adresse pour M. Hugau. J'ai déclaré que je ne lui donnais pas une telle commission. On m'a entendu, et unanimement on a converti l'Adresse. Au milieu du patriotisme naissant, on doit retrouver quelques restes des anciennes habitudes.

« Je passe la nuit à la municipalité : il me reste à faire au premier jour mon apprentissage pour porter les armes et monter la garde. Quelle bagarre que celle où vous vous trouvez : à quels dangers, plus de fermeté et d'activité ou d'ensemble dans l'Assemblée nationale, auraient pu nous soustraire ! Les Suisses prendront-ils le soin de venger leurs frères morts pour rétablir le despotisme ?

a Je vous embrasse; bientôt vous ne voudrez plus ni rois ni prêtres.

« T. Lindet, a évéque de VEure. »

Cette lettre est tracée d'une écriture agitée, fiévreuse, et qui contraste singulièrement avec l'écriture fine et sage de Th. Lindet.

Le i3 août. Th. Lindet annonce que des Suisses doivent arriver à Évreuz. M. Grimoard les y a précédés. « Hier, on a reçu des ordres du général Lafayette qui requiert la moitié des grenadiers. Cette réquisition, l'arrivée des Suisses et celle des commandants étaient combinées avant le 10 août : les directoires de district, de département et M. Grimoard ne sont pas faits pour inspirer ici une haute confiance. On répand qu'ils regrettent de n'avoir pas imité le directoire de la Seine-Inférieure qui, dit-on, n'est pas disposé à adopter les mesures de l'assemblée. »

I. Moniteur, XIII, 400. Cf. Délibération du Conseil général de l'Eure, in-4*, Evreux, Ancelle imp., 1792.

[1792] LE 10 AOUT 3l

Aussi, if quand les derniers mots de cette dramatique lecture tombèrent des lèvres de Robert Lindet, les hésitations se dissipèrent comme les ombres que chassait Taurore. Il semblait que tous les départements parlassent par la voix d'un seul et que la Révolution du 10 août fût ratifiée par la France entière' ».

Lindet avait prévu, comme tous ses collègues, le 10 août, mais après le succès obtenu, il se hâta de rassurer sa sœur : « Je suis toujours aussi tranquille et en sûreté que je vous le disais. J'ai passé une partie du mois d'août à côté d'un officier suisse armé jusqu'aux dents. C'était lui qui avait peur. Si j'avais dit un mot, il perdait la vie. »

L'officier dont il parlait, était M. le baron de Salis, colonel d'un des régiments suisses qui avaient défendu le château, et qui, à la tête d'une colonne de son régiment, entra, pendant le combat, Tépée nue à la main, dans l'assemblée *. « II demeurait comme L. Lindet, chez M. Colon, chirurgien du roi par quartier '. Après la journée du 10 août, cet officier ne trouva rien de mieux que de se réfugier dans l'appartement qu'occupait R. Lindet, mais dans lequel il ne se trouvait pas très en sûreté : « Vous ne pensez pas rester ici, lui dit R. Lindet. — Je le sais bien, mais que devenir? On va m'arréter. — Il faut vous en aller en Suisse. — Comment? — Avec une commission du ministre de la guerre que vous irez chercher en lui portant une lettre que je vais vous remettre pour lui . » La lettre écrite, nouvelle hésitation de la part de M. de Salis : « Comment vais-je sortir? Si on me reconnaissait on pourrait m'arrêter. — Je vais vous accompagner. » Et ce ne fut qu'à quelque distance de l'hôtel du ministre, que R. Lindet lui dit : « Partez et tâchez que je ne vous revoie pas. » M. de Salis partit, en effet, avec la commission que Robert Lindet avait demandée pour lui. En 18 14 ou 181 5, cet ancien officier fit un voyage en France, et vint rappeler cette anecdote à R. Lindet.

Il est bon de rapporter ici la manière dont R. Lindet jugeait

I. Boivin Champeauz, Notices historiques sur la Révolution dans l'Eure ^ Évreuz, 1894, 1, 389.

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