‹ Robert Lindet, député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du Comité de salut public, ministre des financesChapitre 50 sur 201 · BUZOT A ÉVREUX · texte numérisé non relu

BUZOT A ÉVREUX

et de Marvéjols et menacent le Limousin. Les armées républicaines viennent d'être battues à Saumur par Cathelineau ; nos armées des Pyrénées et des Alpes sont coupées de leurs communications par le Midi révolté. Condé s'est rendu. Valenciennes et Mayence sont réduites à la dernière extrémité. Jamais la Révolution ne s'est trouvée dans une situation aussi désespérée. La France semblait marcher à sa ruine \ quand le Comité de salut public, faisant appel à l'énergie suprême de ses membres, au patriotisme de la Convention et au sentiment révolutionnaire des masses populaires, réussit à faire accepter au peuple les sacrifices les plus héroïques, et les privations les plus cruelles par lesquelles une nation puisse sauver sa liberté et son indépendance nationale.

Lindet avait quitté Paris le 3 juin pour Lyon. Buzot, déjouant la surveillance de ses gardes, arrivait le même jour chez Vallée, curé du Vieil Évreux et frère du conventionnel. Il ne savait quelle réception l'attendait dans sa ville natale, mais bientôt le bruit de son arrivée s'étant répandu, le Directoire envoya des délégués à sa rencontre, l'assura de son dévoûment et le déclara sous la sauvegarde du Département.

On organisa une réunion publique dans la cathédrale. Buzot, au cours d'une improvisation chaleureuse, fit un tableau sai* sissant des journées des 3i mai et 2 juin, annonça la dictature prochaine de Marat et de nouveaux massacres. Comme le dit le bourgeois d'Évreux, il fit si bien qu'il engagea le Département à dire comme lui.

Le jour même, Lecerf, dernier titulaire du prieuré de l'Hôtel- Dieu d'Évreux, réunissait le directoire du département dont il était président, et cette assemblée arrêtait qu'il serait appelé, incontinent, deux membres de chaque administration de district et le conseil municipal d'Évreux pour se réunir à lui et délibérer le lendemain 5 juin, sur les moyens de sauver la patrie. En même temps, à l'autre bout du département, à Pont-Audemer, dans une réunion publique provoquée par Eudes, président du tribunal civil, et Crochon, procureur syndic, une pétition des citoyens de la ville, revêtue de nombreuses signatures, demandait au département de lever une armée pour marcher

I. Après le 2 juin, le prince de Hardenberg écrit : a Douze jours de marche serrée sur la capitale auraient suffi pour venir occuper les hauteurs qui la dominent, chasser la Convention et ses adhérents, et s*emparer de ce foyer des actes et de l'armement de la Révolution. » Mémoires tirés des papiers d*un homme d'État. II, 286 et 287.

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sur Paris au secours de la Convention. Il suffit de rapprocher ces deux faits se passant le même jour, à Evreux et à Pont-Audemer, pour acquérir la certitude que le mouvement avait été préparé depuis quelque temps '.

La réunion des délégués des districts et du Conseil général du département se tint à Evreux dans la nuit du 6 au 7 juin. Les délégués du Calvados qui, envoyés à la Convention porter une adresse favorable au parti girondin, avaient été les témoins de la joie des Parisiens au lendemain du 2 juin, s^en revenaient pleins d'indignation contre la population parisienne. Ils furent invités à assister à la séance de rassemblée. Leurs harangues enflammées excitèrent encore les esprits, et, d'enthousiasme, rassemblée dans un arrêté solennel déclara : « qu'elle était convaincue que la Convention n'était pas libre, qu'une armée de 4,000 hommes allait être levée dans le département pour marcher à son secours, et que le département allait engager une correspondance avec les autres départements, leur envoyer des délégués pour les inviter à prendre des mesures analogues; qu'en outre, des adresses seraient envoyées à toutes les communes du département pour les avertir du danger que court la liberté et demander leur adhésion aux mesures qui venaient d'être arrêtées. »

Revenus à Caen parmi leurs concitoyens, les délégués de Caen racontent la réception dont ils ont été l'objet à Evreux, et le mouvement insurectionnel auquel ils viennent d'assister. On décide d'imprimer le compte rendu de leur mission, et dans une réunion tenue dans la nuit du 9 juin, les corps administratifs, municipal et judiciaire, les députés des sections et des sociétés populaires se joignent au département du Calvados, et l'assemblée ainsi constituée arrête, sous la présidence de Lenormand <ic qu'elle se déclare en état d'insurrection et de résistance et qu'elle ne mettra bas les armes que lorsque la Convention aura recouvré sa liberté ».

Puis, elle fait mettre en état d'arrestation par les Carabots '

1. Voir sur les rapports du département de PEure avec ses districts ma notice : Le département de VEure et ses districts en juin i ygS^ dans la revue la Révolution Française, i" semestre 1896.

2. La société des Carabots avait été, dans le principe) formée des sousofficiers pauvres de la garde nationale de Caen, anciens soldats porteurs de chaises et petits artisans ou brocanteurs, qui avaient trouvé le moyen de s*attribuer ou de se faire attribuer un grade de caporal ou de sergent, lors des émeutes qui avaient amené le pillage des fusils et des uniformes des

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les deux représentants du peuple, Romme et Prieur (de la Côted'Or), en mission près Tarmée des côtes de Cherbourg, et les enferme au donjon de Caen. Elle lance une proclamation enthousiaste sous forme d'appel aux armes : « Hâtons-nous de nous réunir au rendez-vous, braves guerriers, descendants des Normands dont le nom toujours formidable fait encore pâlir vos nouveaux tyrans! »

Des enrôlements ont lieu. Bougon-Longrais, procureur général syndic, Caille, Mesnil, Petit, Leclerc, Lenoble, administrateurs, se font inscrire, et une nouvelle proclamation est lancée : Les habitants du Calvados à tous les Français!

C'était une déclaration de guerre civile adressée à la Convention. Le i3 juin, une députation de Vernon et deux autres des villes des Andelys et de Bernay se présentèrent à la barre de la Convention pour dénoncer Tarrété insurrectionnel du département de TEure du 7 juin ' et protester de leur fidélité à la Convention . Ces dénonciations furent discutées séance tenante. Legendre réclama des mesures immédiates pour faire rentrer dans le devoir ces administrateurs révoltés. Du Roy attaqua Buzot comme Tauteur de la proposition de la force départementale et l'instigateur du soulèvement de l'Eure : il demanda sa mise en accusation. Delacroix proposa que l'administration du département de l'Eure fût suspendue, que le siège du département fût transféré à Bernay. Thuriot appuya la proposition et la Convention rendit, coup sur coup, trois décrets destinés à arrêter l'effort des rebelles dans l'Eure et le Calvados.

Par le premier, Buzot est mis en état d'accusation et le Comité de salut public chargé de faire un rapport sur les autres députés fugitifs réunis, avec lui, à Évreux.

Le second décrète d'accusation les administrateurs et autres

garde«K:ûtes, aux premiers moments de la révolution de 1789. On les mit de côté quand la garde nationale fut régulièrement organisée, mais ils conserveront leur organisation et leurs armes. Ils portaient, comme insigne au bras gauche, un manchon de toile blanche sur lequel était imprimée en noir une tôte de mort, avec cette légende : la liberté ou la mort. Leur drapeau présentai! le m6me symbole. Carabots s'était dit dérisoirement pour caporaux. Cette société se montra très exaltée contre la Montagne, et les chefs du mouvement girondin n'hésitèrent pas à l'encourager et à en utiliser les services. Quatre de ses membres furent élus plus tard députés à l'assemblée d'insurrection. Cf. Vaultier, Souvenirs de Vinsurrection départementale dite du Fédéralisme, pp. 9 et 10. La note, p. 129, donne d'intéressants détails sur cette société peu recommandable, mais puissante4 I. Moniteur, Reimp. XVI, 633.

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fonctionnaires publics du département du Calvados qui ont signé Tordre d'arrestation de Romme et Prieur, et ordonne la formation, sans délai, d'une commission composée des administrateurs restés fidèles à leur devoir, et, en outre, d'un membre choisi dans chaque administration de district \

Le troisième décret est relatif au département de l'Eure : il casse et annulle les arrêtés pris par Tadministration du département dans la nuit du 6 au 7, et déclare suspendus de leurs fonctions, pour être traduits à la barre de la Convention, les administrateurs qui avaient concouru à ces arrêtés d'insurrection.

Enfin l'article 2 du même décret transportait à Bernay le cheflieu du département, et l'article 3 décidait qu'il serait formé sans délai, dans cette dernière ville, une commission composée des membres de l'administration du département restés fidèles à leurs devoirs, et, en outre, d'un membre pris dans chaque administration de district.

Cet acte d'énergie de la Convention arrêta net, pour le département de l'Eure, l'effet de la propagande des missionnaires fédéralistes. Pas un district, si ce n'est Évreux, ne consentit à donner son adhésion au département. Bernay mit en état d'arrestation le délégué que le département insurgé lui adressait pour réclamer les fonds de la recette du district et la mise en marche des gardes nationales. Il brûla, au pied de l'arbre de la liberté, les proclamations et adresses du département. Aussi, le 17 Juin, la Convention décrétait : i® que la ville de Bernay avait bien mérité de la patrie ; 2° que la municipalité de cette ville était invitée à faire conduire à Paris sous bonne garde l'émissaire du département. Heureusement pour lui que l'assemblée de Bernay l'avait mis elle-même en liberté, avant d'avoir reçu avis du décret qui honorait la conduite des citoyens de la ville. La municipalité de Bernay, demeurée en correspondance suivie avec Thomas Lindet et Du Roy pendant la mission de Robert Lindet à Lyon, restait ainsi invariablement attachée à la Convention et aux idées que représentaient ses députés, Robert Lindet, Thomas Lindet, Du Roy et Bouillerot.

Se sentant ainsi abandonné par le dépanement entier, Buzot

I. Le lendemain, 14 juin, Bonnet (de Mautry], député du Calvados, écrit : I" à la municipalité de Caen pour Tadjurer de se soumettre; 3* aux deux députés arrêtés, en les suppliant de se concerter avec les officiers municipaux dans le but d'éviter un mouvement de résistance populaire aux décrets de la Convention. Àrch. du Calvados. Liasse fédéralisme.

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s'était réfugié, le 1 2 juin, à Caen où il avait été précédé par Gorsas et Henry Larivière, arrivés dès le 9. Bientôt, Barbaroux, Bergoeing, Duval, Delahaye (Seine-Inférieure), Cussy (Calvados), Guadet, Louvet, Petion, Kervelegan, MoUevaut et Duchastel vinrent l'y rejoindre. L'assemblée d'insurrection avait nommé un Comité directeur de neuf membres, mis la main sur les caisses publiques, sur les ressources militaires contenues dans les arsenaux, les haras de l'État ', et donné le commandement des troupes qu'elle s'efforçait de réunir à un royaliste déguisé, le général Wimpffen, le héros de Thionville. Craignant de voir la flamme insurrectionnelle s'éteindre si elle n'était puissamment stimulée, Buzot poussait à une action rapide. Il ne 'se laissait point éblouir par les proclamations ampoulées et redondantes dont l'assemblée insurrectionnelle inondait les départements de l'Ouest '.

Aussi, le 22 juin, le jour même où R. Lindet faisait sa rentrée au Comité de salut public, l'assemblée départementale du Calvados confiait solennellement la bannière du département à un détachement qui partait pour Evreux. Legrand, président de la Société des Carabots ^, à qui elle est remise, « prête le serment de ne Vabandonner qu'à la mort et de la rapporter entière ou teinte de son sang » . C'était l'avant-garde de l'armée départementale ouvrant la campagne militaire.

La guerre civile, déclarée le 9, entrait donc réellement dans sa période d'exécution. Précisément ce jour là, R. Lindet, répondant à la municipalité de Bernay, à l'occasion du décret du 17 juin, exprimait dans ces termes, à ses concitoyens, les réflexions que lui suggéraient les circonstances critiques où se trouvait la patrie :

a Citoyens, j'avais prié et sollicité mes collègues du Comité de salut public. J'avais d'affreux pressentiments. Mais j*ai contracté l'habitude de parler avec trop de précision. J'ai peut-être à me reprocher de n'avoir pas insisté avec importunité pour obtenir un arrêté que je croyais nécessaire. Je regarde aussi comme perdu le temps employé dans les Comités à des discours et à des conversations. Mes collègues, entraînés comme moi par la multiplicité des affaires et une correspondance trop étendue, ne croyaient pas que nous dussions nous occuper sitôt de cette ville (Evreux). Nous apprîmes le 3 de

I. Arch. du Calvados. Série L., liasse /^(i^ra/i^m^ non classée.

3. Les principaux instigateurs du mouvement dans le Calvados étaient les deux frères Chatry, Bougon-Longrais, procureur général syndic, Dom Mauger, Chaix d'Est Ange, curé, Caille et Lenormand. Cf. Vaultier, p. 17.

3. Bulletin des autorités constituées réunies à Caen,., N® i (séance du 23 juin 1793).

ce mois le fiineste combat qui 8*était engagé dans les rues de Lyon et qui a coûté la vie à six cents citoyens. Accablé de douleur, et craignant d'avoir à me reprocher de n'avoir pas fait tout ce que j'aurais pu faire pour transmettre à mes collègues tous les pressentiments qui m'avaient agité, je demandai à être envoyé seul à Lyon, pour me joindre aux représentants députés près l'armée des Alpes. Je comptais, en faisant cette demande^ qu'à mon arrivée à Lyon, je serais mis en état d'arrestation.

a Revenu à mon poste aussitôt qu'il m'a été permis de le faire, après avoir pris les connaissances nécessaires et servi l'humanité, j'ai appris que le département de l'Eure était exposé à des troubles et à des dissensions qui ont nécessité des mesures très étendues. Voilà les malheureux fruits des éternelles divisions de la Convention nationale. Le désir de la célébrité et des réputations a perdu la plupart d'entre nous. Il y avait des talents, il y avait peu de génie; il y avait quelques orateurs, mais il y avait peu de penseurs.

« L'événement du 2 juin est le prétexte dont les ambitieux se prévalent pour bouleverser la France. Lyon, qui s'agitait depuis plus d'un mois, me soutenait qu'il entendait se lever contre Paris et les décrets rendus dans les séances du 2 juin. Ce n'est pas à cette séance qu'il faut imputer les mouvements qui se sont fait sentir.

« Aussi je n'ai trouvé que perfidie, déguisement et lâcheté dans la conduite des ennemis du peuple.

« Si j'avais été un seul moment faible ou indécis, j'aurais été transféré au château de Pierre-Scize. Lyon a compris qu'il ne pouvait enfin méconnaître la Convention nationale sans se compromettre.

« La paix se rétablira dans cette cité. Je presse le Comité de salut public de publier l'Exposition des motifs des décrets rendus dans la séance du 2 juin. La France sera convaincue que ces décrets étaient nécessaires. Vous allez recevoir une Constitution qui n'aurait pas été achevée dans six mois.

« On saura alors que les représentants aimaient leur patrie et la servaient. Car on ne dissimulera pas qu'il y a eu parmi nous de grands coupables.

« Mais la postérité ne croira pas que des représentans du peuple, désespérés de n'avoir pu satisfaire leur ambition, se soient soustraits à une arrestation légale, pour aller dans les départements allumer le feu de la guerre civile, séduire quelques administrateurs^ égarer quelques généraux suspects, et tenter de détruire une République qu'ils ne voulaient fonder que pour eux-mêmes.

« Je vais me hâter de rédiger les motifs qui ont fixé mon opinion. Je vous les transmettrai. Vous n'y reconnaîtrez pas le caractère d'un tigre et d'un hyène, quoique Brissot, qui ne méconnaît pas, ait fait vendre dans les antichambres de la Convention dans le mois de mai un libelle où j'étais désigné par ces noms. L'auteur disait que la férocité de ces animaux n'était qu'une faible comparaison de ma cruauté.

« Ces atrocités^ qui m'avaient précédé à Lyon et qui devaient produire un grand égarement, n'ont inspiré que de la crainte et de la défiance; et le principal objet de Brissot n'a pas été rempli. Les dangers sont pour la faiblesse et l'indécision. La fermeté évite les écueils, sans s'en apercevoir et sans s'en mettre en peine.

a S'il arrivait des mouvements parmi nos voisins, je vous conjure de n'y pas prendre part : vous serez instruits, vous jugerez. C'est la plus belle réponse que vous puissiez faire à ceux qui vous proposeront d'entrer dans leur parti. On veut détruire la France par les François. Vous aimez votre

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