I. Arch. du Calvados. Série VI, L. Représentants du peuple
Mais le point important est de les armer. Vous savez dans quel dénûment sont les magasins de la République. 11 ne faut pas se dissimuler, d'un autre côté, qu'on trouvera peu de ressources dans le département môme de la Manche. Il y a bien eu à la vérité 5,ooo fusils distribués dans ce département, il y a peu de mois, par les ordres de Bourdon et Le Carpentier ; mais ces fusils ont été disséminés dans les campagnes pour la défense des côtes, et l'on sent la difficulté de vaincre tous les préjugés, tous les intérêts locaux qui s'opposeront à ce qu'on retire ces armes, qu'à tout prendre, on n'aurait pas dû donner de cette manière.
Reste un moyen principal et qui nous parait devoir fournir beaucoup, vu la circonstance particulière de votre présence et de celle de l'armée de pacification à Caen. Vous pressentez déjà que nous voulons parler du désarmement d'une grande partie des hommes très inutiles, très indifférents à la chose publique dans cette ville. Vous êtes plus à portée que qui que ce soit d'avoir une connaissance parfaite de la manière dont les corps administratifs dans le Calvados ont successivement vidé les magasins de la République en fusils, en sabres, etc., et notamment en pistolets, pour accumuler dans la ville de Caen, des armes qui ont appauvri tous les moyens de défense des départements circonvoisins et dont on a fait un si mauvais usage. C'est à vous à juger comment ce désarmement peut être effectué, jusqu'à quel point il peut 6tre porté. Il n'est pas douteux que tout citoyen, possesseur d'un bon fusil et qui ne marche pas lui-même, doit déposer son arme à la première réquisition et qu'il n'a pas à se plaindre si on lui en paye le prix comptant.
Plusieurs lois sur cet objet sont encore à exécuter; les circonstances sont plus impérieuses que jamais : les représentants près les armées sont investis de pouvoirs sans limites : les vôtres sont de plus consolidés par la confiance qui vous est due personnellement. Rendez donc ce grand service à la République : faites-lui retrouver 4,000, 6,000, 10,000 armes, s'il se peut. Que les 4,000 hommes de la Manche viennent y prendre leur armement pour se rendre à la destination qu'on leur indiquera bientôt au camp intermédiaire de Ham près Saint-Quentin. Voilà le but où nous devons tous tendre pour en rendre Tefièt plus prochain.
Le ministre de la guerre va envoyer un commissaire intelligent pour inspirer le mouvement au contingent de la Manche et l'accélérer le plus possible. Il sera chargé de se présenter devant vous et de prendre vos ordres. Le Comité de salut public a bien des raisons de se reposer sur tout ce que votre sagesse vous inspirera dans cette circonstance.
Les membres du Comité de salut public :
G. Couthon. — Robespierre. — Laz. Carnot. — C. A. Prieur. — Thuriot.
Ainsi, en quatre jours, du 3 au 7 août, R. Lindet qui, — il n'est que juste de le reconnaître, — était la pensée dirigeante de la députation, avait assuré les mesures nécessaires pour forcer les corps désorganisés de Tarmée de Wimpffen à apporter leurs bras, leurs armes et leur équipement au service de la patrie, et réglementé et assuré le service des subsistances malgré le mauvais vouloir des cultivateurs. Il lui restait maintenant à réorganiser les administrations civiles, les tribunaux judiciaires,
[l79^] ÀDltlNlâTtUTtOK 1>Ë$ RÊPllESfiNTANtâ 1^0
à désarmer la population de Caen, à tenir la main à Texécution des mesures arrêtées pour assurer le service des subsistances ', et, enfin, à mettre hors d'état de nuire les administrateurs compromis dans les derniers troubles civils, et que la loi du 1 3 juin décrétait d'accusation.
Avant de procéder au renouvellement des fonctionnaires, les représentants voulurent rassurer la population caennaise parmi laquelle des émissaires royalistes propageaient la terreur et Teffroi en s'efforçant d'empêcher les citoyens d'assister à la fête civique du lo août.
Rassurez-Yous, citoyens, disent -ils dans une proclamation datée du 5 août % les représentants du peuple et Tarmëe républicaine ont fait le serment de protéger ^os personnes et vos propriétés, ils y seront fidèles. Que Tunion et la fraternité président à cette fête touchante, et nos vœux seront remplis I
Nous vous annonçons, citoyens, que le décret qui ordonne la démolition du château de Caen nous est parvenu officiellement. Depuis longtemps les amis de la liberté sollicitaient la destruction de cette forteresse, effrayante par sa position hostile contre vous. Du temps de la monarchie, les généraux, les ingénieurs et tous les agents militaires s*y opposaient : les monuments de resclavage convenaient à cette sorte de gouvernement. Aujourd'hui, de pareils édifices doivent disparaître : dans un gouvernement libre, la loi seule doit commander aux hommes et aux cités.
On a vu précédemment la désinvolture avec laquelle le département, le district, la municipalité, les sections, avaient jeté par dessus bord leurs anciennes opinions fédéralistes : tous avaient été égarés. Espéraient-ils leurrer Lindet et profiter de ses dispositions bienveillantes pour le compromettre vis-à-vis de la Convention ? On serait bien tenté de le croire. Écoutons-le raconter lui-même une manœuvre de la société populaire qu'il se hâta de réprimer :
A peine eûmes-nous passé quelques jours à Caen que j'eus occasion de juger quelle force de caractère il nous fallait déployer, et de quelle fermeté nous avions besoin, et quelle prudence nous était nécessaire. La société populaire nous envoya un exemplaire imprimé d'une adresse qu'elle nous priait d'adresser à la Convention nationale.
1. Lettre de Lindet au Comité de salut public du 6 septembre 1793. Arch. nat. AF 11, 267. Aulard, Recueil des actes du Comité de salut public, VI, p. 3o5.
2. Cette proclamation du 7 août a été imprimée in-4* à Evreux, chez J.-J. Ancelle, imprimeur du département, 1793. Elle ne figure pas au Registre des arrêtes des représentants.
l8o ROBERT LINDET ['793]
J'y lus le plus bel éloge de WiropiFen^ Tapologie de sa conduite, la justification de ses démarches. On demandait le rapport des décrets rendus contre lui ou une amnistie. Je fus aussitôt à rassemblée : je déclarai que je ne pouvais me charger de transmettre à la Convention nationale une adresse qui ne pouvait pas manquer de produire le plus mauvais effet. Je retraçai la conduite de WimpfTen et les événements de la guerre civile : le peuple désapprouva l'adresse. Le président de l'assemblée qui avait concouru à la rédaction de cet ouvrage, reconnut que, s'il était facile d'égarer ses concitoyens par un vain assemblage de lieux communs et de tours oratoires, il était encore plus facile de les éclairer et de les ramener aux principes et à leurs vrais intérêts '.
Cet épisode montrait bien, une fois de plus, que les chefs, les administrateurs, les présidents des sociétés populaires de Caen restaient royalistes au fond du cœur, et que leur soumission obséquieuse n'était de leur part qu'une comédie quUls jouaient de mauvaise grâce. Le i o août allait en fournir une nouvelle preuve.
Ce jour-là, on devait commémorer, dans une fête publique, cette grande date républicaine. Le peuple et Tarmée s'étaient rassemblés sur la grande place, autour d'un autel dressé à la patrie. On y remarquait l'inscription : Vive le roi, dans les décorations. Du Roy et Bonnet, qui assistaient seuls à cette fête, firent enlever les décorations * et les inscriptions qui avaient déjà excité beaucoup de murmures. Aussitôt, les officiers municipaux anciens, encore restés en fonctions, firent publier, par la voie de l'impression, que l'événement arrivé le lo août était une erreur de l'architecte qui avait employé les anciennes décorations, que l'on ne pouvait imputer ce qui était arrivé qu'à la précipitation et à la confusion. Il est bon de noter que cet architecte, qui semblait ignorer que la monarchie n'existait plus en France, avait été nommé par Wimpffen au grade nouveau d'inspecteur des côtes au traitement de 6 ou 8,000 livres. C'était un patriote à la mode de Caen.
Le lendemain, les trois commissaires n'en écrivirent pas moins à la Convention que la fête célébrée la veille par l'armée et par la garde nationale avait été brillante et animée. Ils en profitèrent pour réclamer du Comité l'approbation du décret qu'ils lui avaient naguère envoyé, et lui faire part des difficultés qu'ils éprouveraient, s'ils étaient obligés de former une administration provisoire et de faire le choix des nouveaux fonc-