RUPTURE ^NTRE LINDET ET BONNET
nécessaire : pour les coupables, c'était un salutaire avertissement et un commencement de répression pénale. Pour la masse, c'était la réalisation d'un vœu nettement formulé. Enfin, Tin^ térét public exigeait, au moment où les représentant allaient se transporter sur les côtes pour les mettre en état de défense contre la flotte anglaise, de ne point laisser dans Caen un noyau de mécontents et de révoltés, toujours prêts à enrayer l'exécution des mesures de salut public ordonnées par la Convention.
Telles étaient les raisons qui engageaient Lindet à sévir; d'un autre côté, des émissaires royalistes travaillaient l'opinion. Souvent on apportait aux représentants des placards séditieux, et on ne pouvait en découvrir les auteurs. La contre-révolution agissait sourdement, hypocritement, et cherchait surtout à gagner l'armée et notamment les bataillons de Paris, dont le mauvais esprit avait déjà nécessité, à Évreux, l'intervention personnelle de Lindet pour les faire rentrer dans le devoir.
La situation n'était pas seulement critique dans le Calvados, elle était plus effrayante encore sur nos frontières. Mayence et Valenciennes étaient perdues. Au milieu de la disette, de la famine, des conspirations et des complots des divers éléments contre-révolutionnaires, la France organisait sa levée en masse^ (23 août), et tentait son suprême effort pour résister à l'invasion. Depuis le 14 août, la Convention avait adjoint au Comité du salut public Carnot et son ami Prieur (de la Côte-d'Or). Les événements militaires allaient recevoir une impulsion vigoureuse, et ces deux hommes de génie, acceptant la lourde tâche de diriger Théroisme spontané de la nation, devaient bientôt ramener la victoire sous nos drapeaux à Hondschoote et assurer le salut de Dunkerque.
Au milieu d'événements aussi inquiétants, il fallait neutraliser à Caen tous les éléments de guerre civile que les agents stipendiés par l'Angleterre essayaient de galvaniser. Depuis la découverte à Lille du portefeuille anglais, contenant le détail du plan d'incendies et d'assassinats que l'infamie du gouvernement de Pitt essayait d'appliquer par toute la France, il ne pouvait plus paraître douteux qu'une des principales agences anglaises fût installée à Caen. Les anciens administrateurs du Calvados insurgés, qui, pour beaucoup de personnes, étaient les agents inconscients d'une intrigue ourdie par l'Angleterre avec Wimpffen dans l'intérêt de la cause vendéenne, auraient constitué un danger permanent, au cas d'une invasion anglaise
igO ROBERT LINDET t^JQ?]
sur nos côtes. C*était prudence de la part de Lindet de s'assurer de leurs personnes.
Sur ces entrefaites, Du Roy revint de Paris. Le Carpentier, qui avait été envoyé dans le département de la Manche pour surveiller la réquisition de la levée en masse, arriva aussi à Caen. N'avait-il point été appelé par Lindet pour Taider à sortir de la situation inextricable que lui faisaient ses deux collègues ? Il n'est point téméraire de le supposer. Ainsi, le 3i août, les quatre représentants Le Carpentier, Bonnet, Du Roy et Lindet s'étant réunis écrivent une lettre collective au Comité du salut public '. Ils énoncent que la décision de Bonnet est invariable, et ils prient le Comité de leur envoyer, sans délai, un autre collaborateur pour partager leurs travaux, ^n même temps, ils sollicitent le Comité de bien vouloir leur confirmer qu'ils ne sont envoyés que dans les départements de l'Eure, de POrne, de la Manche et du Calvados : la Seine-Inférieure restant en dehors de leur sphère d'action. Le i"" septembre, et par une lettre particulière au même Comité, Lindet insista à nouveau pour le rappel immédiat de Bonnet.
Le Comité de salut public se décida enfin à agir, et, à la séance de la Convention du 3 septembre, Barère proposa le rappel de Bonnet et de Du Roy, et justifia sa demande ainsi : « Quoique ces députés soient patriotes, ils ont fait sentir par leur conduite, combien est sage le décret qui porte que les membres de la Convention ne pourront être envoyés commissaires dans les départements qui les ont députés. » La Convention adopta cet avis et adjoignit Oudot à Lindet ' ; mais si l'Assemblée n'eût pas tenu absolument à conserver Lindet dans le Calvados, elle aurait pu se rappeler que Lindet et Du Roy étaient, l'un et l'autre, députés du département de l'Eure, et, pour être logique, elle eût dû prononcer le rappel de ces trois députés. Il n'en fut rien. Lindet fut maintenu à son poste dans le Calvados.
Les mesures arrêtées le 7 août par les députés pour obliger les cultivateurs à battre leurs grains se trouvant complétées par les dispositions de la loi du maximum uni/orme décrété le 4 septembre, ramenèrent les blés dans les halles, et le 6 septembre, Lindet pouvait écrire au Comité : « Les cultivateurs avouent
I. Ârch. nat. ÂF II. 168. Âulard, Recueil des actes du Comité, VI, 210.
3. Cf. Moniteur réimp, XVII, 657. Le prétendu décret invoqué par Barère ne paraît avoir jamais existé ; il est, du reste, inconnu de tous les historiens qui n'ont jamais pu en fournir ni la date ni le texte.