NÉCESSITÉ DE CERTAINES ARRESTATIONS
négligez ce devoir, craignez qu'il ne tourne contre ses concitoyens les armes que vous confiez à ses mains pour s'en servir contre l'étranger. Le Comité de salut public n'entendait pas toujours de la part de ses commissaires des vérités aussi dures et aussi nettement formulées.
La Convention adopta les idées développées dans le mémoire des députés et décréta, le 4 septembre, le prix maximum du quintal de blé pour toute la France.
Cette absorbante besogne des subsistances ne pouvait pas cependant retarder indéfiniment les mesures à prendre contre les auteurs de la guerre civile départementale. La division intestine survenue entre les commissaires s'accentuait davantage, surtout depuis le départ de Du Roy qui était allé, avec l'autorisation de la Convention, déposer dans le procès de Custine. Dès le 21 août, Bonnet avait renouvelé sa demande de rappel. Sa présence, disait-il, n'est plus nécessaire à Caen : la paix est rétablie et les principaux fonctionnaires se trouvant remplacés dans cette ville qui était le foyer de l'insurrection, il désire ardemment retourner à son poste. Il demande son remplacement, à moins que la Convention ne juge à propos de restreindre à deux membres le nombre des commissaires auprès de l'armée, ce qui, selon lui, serait bien suffisant.
C'était l'indice d'une rupture imminente avec ses collègues. Lindet qui, depuis son arrivée dans le Calvados, se voyait à chaque instant, contrarié dans ses vues, poussé insensiblement dans une voie où la générosité dégénérait en faiblesse politique, ne se contient plus, et, le 27 août, il adresse au Comité la lettre suivante :
Je suis contraint de m^ezpliquer avec franchise.
Depuis que j'ai su que Tescadre anglaise était rentrée dans la Manche, qu'on nous attendait sur les côtes, qu'Avranches s'alarmait du voisinage des brigands, j'ai cru devoir reproduire mon projet d* arrestation portant sur tous les administrateurs du département, du district, les juges, plusieurs membres de la municipalité' et tous les commissaires qui ont été à Paris, le i" juin et dans les départements, à différentes époques depuis le 8.
J'avoue que ma liste contient 45 ou 5o noms. S'il s'agit de punir de grands coupables, il faut aussi songer au recouvrement de i,3oo,ooo livres volées dans les caisses nationales et de toutes les avances que la République vient de faire.
Je ne pouvais me résoudre à sortir de Caen et à y laisser tant d'ennemis. Je prévoyais la répugnance de mon collègue [Bonnet] qui avait déjà ajourné mon premier travail. Je priai le Général de se rendre auprès de nous, avec quelques principaux officiers de Farmée. Je lus ma liste : j'exposai les faits concernant chaque individu. Mon collègue proposa de prendre
l88 ROBERT LINDET [iJQ^]
une délibération particulière. Je déférai à cet avis. A peine fûmes-nous seuls qu'il me dit : « Si je souscrivais à votre avis, ma femme ne voudrait pas me revoir ; tous ces administrateurs ne sont pas coupables, ils ont été égarés : on s'est embrassé le lo août, on a cru que tout était oublié, on nous accusera de perfidie. Je ne puis souscrire à votre avis. Je me rendrai à Paris si Du Roy revient. »
Je répondis : « Je n*ai embrassé personne le lo août : j'étais obligé de faire un travail pressant, tandis que vous me faisiez la parade des embrassements que j'ai reprochés à Du Roy. Remplissez votre devoir ou partez; et demain je prends tous les événements sur ma tdte et je donne l'ordre d'arrêter tous les coupables. »
Il me fit remarquer, ce qui n'était pas utile, qu'un seul représentant ne pouvait prendre aucun arrêté.
Après ce qui nous est arrivé hier, je manquerais à ce que je dois, si je ne vous disais pas que mon collègue n'est pas propre à remplir sa mission. Il a signé divers mandats que j'ai signés contre des citoyens de la Manche. Il en a signé un aujourd'hui contre Cauvin, administrateur du département, maire d'une municipalité de campagne. Mais il n'en veut pas souscrire contre Chatry, membre du Comité d'insurrection et rédacteur du Journal du Calvados, 11 consent à signer tout ce que je voudrais contre les citoyens de la Manche. Mais il veut que je lui abandonne ses parents, ses amis de la ville de Caen. Voyez ce que je puis faire.
Je vous écris de la maison du Général où je viens de me rendre à 10 heures. Je m'aperçois que je vous écris sur une demi- feuille.
Pesez ma situation : elle est cruelle. Elle ne me désespère pas; mais je dois vous avouer que Du Roy et Bonnet ne sont pas en état de remplir une mission qui exige de l'aménité, des bienséances, de l'austérité, de la fermeté et une grande impartialité. Tous deux ont des amis. Tous deux ont reçu plusieurs fois des membres du Directoire du département décrété d'accusation. Je ne craindrai pas de me charger de la haine publique. S'il faut l'encourir, je saurai éclairer le peuple, mais ne comptez pas sur l'arrestation des coupables, tant que Du Roy et Bonnet seront ici. Du Roy espère y revenir.
Vous sentez combien il m*en coûte de vous écrire tout ce que vous venez de lire ' . L'État major peut attester quelles sont mes opinions.
Du Roy avait été autorisé, par un décret du 19 août, à quitter son poste à Caen pour aller déposer dans le procès Custine, et c'était pendant son absence que la rupture s'était produite entre Lindet et Bonnet. Les anciens administrateurs relevaient la tête et se croyaient sûrs de l'impunité, parce qu'on n'avait point procédé à leur arrestation immédiate.
L'arrestation des plus compromis était donc indispensable et
I. Bonnet (de Mautry) appartenait à une famille royaliste. Son fils émigra, et M~ Bonnet fut mise à cette occasion en état d'arrestation. Ce conventionnel sincèrement républicain ne pouvait pas, dès lors, à cause de ses relations personnelles, se prêter à l'arrestation de ses propres amis. De là vint l'aigreur queR. Lindet montra à son égard.