LE VAGABOND
Par un beau soir du mois de juin, deux fiancés errent dans les champs de Saint-Lambert, près de l'extrémité du pont Victoria.
La petite ville, qui en face de sa grande sœur semble une sclitude, dort paisible mais pas tout-à-fait silencieuse, Par intervalles, l'oreille perçoit un grondement sourd qui bientôt s’accentue et se rapproche. Le vaste pont frémit sur ses assises de pierre, un nuage rougeâtre s'élève du tablier. Tout à coup, cyclope sortant d’un gouffre, la locomotive s’élance sur la rive, déchire l’air de son sifflement, puis Comme un météore, traînant après elle sa longue queue de Wagons, passe et disparaît dans la nuit.
Les deux Promeneurs, jeunes gens de la classe ouvrière, Ont voulu sans doute voir de plus près le passage d’un train. Ils gravissent maintenant les degrés de granit qui forment le talus de la voie, à l'endroit où elle fait voûte au-dessus du chemin des voitures ; et dépassant la maisonnette du gar-
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dien, lequel aurait dû leur interdire le passage, ils se dirigent, la main dans la main, vers l’entrée du pont. Les yeux
baissés pour ne pas poser les pieds entre les solives, ils vont lentement et sans parler.
Près de l’arche sombre les jeunes gens se sont arrêtés et restent immobiles, groupe gracieux se détachant sur le fond uoir de cet encadrement. Sauf Je grondement lointain du rapide, tous les bruits se sont tus.
Brusquement, la scène change Quelque chose bondit dans l'ombre de l’arcade. La jeune fille pousse un cri suffoqué : Oh! Bertrand ! en voyant une face sinistre se dresser derrière son ami et deux mains l’empoigner. Ce dernier étouffe sous la pression de doigts frénétiques qui lui entrent dans la gorge. Il s’affaisse. C’est le moment où, eu de tels assauts, l’agresseur lâche le cou de sa victime pour lui saisir les bras et lui mettre un genou sur ia poitrine, L’ouvrier tombe, reprend son souffle, puis, aussi prompt que la pensée, se délivre du bandit. Il l’enlace et l'étreint à son tour dans ses hras aux muscles trempés comme l'acier qu'il manie d'habitude, se relève en chancelant sous ce corps qui encore faiblement résiste, se redresse enfin comme un res-ort, et d’un effort des reins bien connu des lutteurs, le lance. pardessus son épaule.
Le malheureux fut projeté du viaduc dans l’eau rapidedu fleuve.
Ce drame s'était accompli en un instant et sans que les deux hommes proférassent un son. Glacée par la peur, la jeune fille avait à peine bougé. L'ouvri2r, malgré l’intensité de l’effort, était resté calme ; il en est souvent ainsi des. hommes courageux au sortir du danger.
—Viens, Louise, dit-il, allons repêcher cette canaille. IL faut espérer qu'il n’est pas mort.
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Cette éventualit£ était en effet À craindre, car ’homme était resté sans Mouvement depuis sa chute. Dans cette lumière crépusculaire, son Corps faisait une tache uoire, comme un caillou à moitié découvert dans l'eau peu profonde,
Ils descendirent ensemble, Bertrand entra dans l’eau, tira l'homme sur la berge et l’examina à la lumière d'une allumette, Il était parfaitement mort, la tête brisée contre une pierre. Le Corps, hideux, était Técouvert de loques infectes. C'était évidemment un de ces vagabonds qui Pullulent en certains endroits du con nent et dont le Canada a Sa part.
Ces vagabonds ou chemineaux de l'Amérique sont un intéressant sujet d'étude, Ce sont au fond des auarchistes, avec en plus la lâcheté et la paresse absolues. Lorsqu'il arrive qu’un homme Manque à la fois de ressources et de Courage, au point d’être incapable même du triste effort de volonté que comporte le crime ou le suicide, il se fait vagabond. Ennemi désormais de a société, il a pour but de vivre à ses dépens. Le nouveau parasite établira probable. ment son quartier général dans les Etats du sud, devenus,
ministres et aux députés. Mendiant et filou, le vagabond est rarement cambrioleur OU assassin. Le crime exige un Certain travail, ce qui lui fait horreur, car il se complaît
surtout dans l’absolue oisiveté. Paresse, abjection, malpropreté, voilà cet être. Pourtant, explique qui pourra les mystères de l’âme humaine ! Maimon, un des philosophes de l'Allemagne, fut un vagabond. Barine dit que Kant, avant de pouvoir lire les manuscrits de ce gueux de génie, dut les faire fumiger, tant ils étaient infects. Quelquefois aussi, l’instinct brutal l'emporte sur la paresse. Malheur alors à la femme ou à l'enfant qui se trouve à la merci du monstre.
C'était sans doute un forfait de ce genre que Bertrand venait d'empêcher.
-—Diable, pensa-t-il, je passerai peut-être en cour d’assise.
—Je cours chercher le médecin, dit Louise, plus affectée que lui.
—Va, et qu’il se dépêche. Ce sera toujours un témoin, répondit Bertrand.
Louise re” .nt bientôt avec le vieux praticien de la localité. Celi ‘-ci constata le décès, s’enquit sommairement des cir- Constances et.se chargea d’avertir les autorités. On transporta le mort sous un hangar. Louise, qui demeurait au village, partit avec le médecin. Bertrand, déclarant qu’il allait se livrer à la police, traversa le grand pont en courant, <ntra dans le premier poste, raconta l'affaire et se constitua prisonnier.
L'homicide, même en légitime défense, est chose grave. En faisant son récit au sergent du poste, Bertrand le comprit mieux qu’au moment où le drame avait eu lieu.
Dès qu'il sût ce dont il s'agissait, le sergent l’interrompit.
— Un moment, mon ami, soyez prudent et n’oubliez pas que ce que vous allez dire pourra servir contre vous. C’ est mon devoir de vous en avertir.
Mais Bertrand n’ :n persista pas moins à raconter l'affaire en détail, fort de son droit et certain d'avoir fait son devoir. C:: n’était pas seulement sa propre vie qu’il avait défendue,
ROBERT LOZÉ 7 mais la vie et l'honneur d’une femme, sa fiancée, qui lui était plus chère que l’existence même. Puis, avait-il tué ? Il était sans arme, Sa main même n’avait pas frappé. Il n'avait fait que rejeter loin de lui son agresseur dont les doigts restaient encore imprimés sur son cou. Sur tout autre terrain, l’homme ne fut pas mort. Non, décidément, il n’avait rien à craindre.
Les constables faisaient cercle autour de lui, écoutant son récit. Leur contenance lui paraissait Sympathique, mais, bouche close par la discipline, ils attendaient le ‘‘fiat’’ du sergent. Celui-ci, le récit terminé, tira sa montre.
— Onze heures, dit-il. I] vaut mieux que vous passiez la nuit ici. Demain matin, nous verrons. :
Le jeune homme se jeta tout habillé sur un banc-lit qu’on lui indiquait dans un coin, et, fatigué des émotions de la soirée, il s’endormit bientôt profondément. Son sommeil ne fut pas sans rêves. I] se vit saisir par un démon affreux qui allait l’entraîner dans un gouffre sans fond, lorsque aPParut un ange qui ressemblait à Louise, et à cette vue le Mauvais esprit s’évanouit en fumée.
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