‹ Robert Lozé [microforme]Chapitre 14 sur 37 · CHAPITRE X IRÈNE · texte numérisé non relu

CHAPITRE X IRÈNE

Assise près de la fenêtre ouverte, midame Lozé jouissait du printemps.

Elle avait soixante ans. Le temps avait laissé son empreinte sur ses cheveux qui étaient de neige sous sa coiffure blanche. Mais son visage doux et calme, ses yeux qu'éclairait un sourire n'avaient rien de l'hiver. Assise toute droite dans son fauteuil de bois, sereine et observatrice, elle était à cet apogée de la vie dont jouissent ceux que ses labeurs et ses souffrances n'ont pu briser. La philosophie née d’une longue expérience leur donne l'indulgence et la sagesse qui commandent le respect et remplissent de charmes les années du déclin.

C'était une radieuse journée. Au loin on voyait le fleuve roulant ses derniers glaçons qui fondaient au soleil, Dans les jachères riveraines où lentement les laboureurs traçaient leurs longs sillons, des buées chaudes montaient du sol déchiré par la charrue. Déjà l'herbe avait verdi les prés et les bourgeons commençaient à épaissir les bois. Près d'elle, sous les cerisiers encore nus, ses petits-enfants dansaient une joyeuse ronde, et la grand’ mère de son pied battait la mesure de leur chansrnnette :

Où s’en vont les fleurs des champs A l'approche des autans ?.

Sous la neige abandonnées Dorment coroiles fanées,

Pour renaître illuminées Des doux rayons du printemps,

Où vont les petits oiseaux

Quand l'hiver glace les eaux ?

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Soudain la chanson cesse et les enfants se précipitent vers une voiture qui s’est arrêtée dans la montée. Bientôt ils reviennent avec la même rapidité.

— Grand'mère, grand’mère, des lettres pour vous, s’écrie la plus grande et la plus leste. Puis aussitôt la bande tapageuse Court reprendre ses jeux et sa chanson.

Madame Lozé ajusta ses lunettes et lut ce que nous atlons prendre la liberté de lire par-dessus son épaule :

‘* Bien chère maman, disait la première de ces lettres, j'aurai bientôt le Plaisir de vous embrasser. Avez-vous cru que votre Jean parti depuis si longtemps ne reviendrait jamais? Non. Vous connai-sez mieux son cœur. Votre portrait que j'ai reçu, je l'ai placé à la tête de mon lit et chaque soir c'est à vos pieds que je dis ma prière, car vous êtes non ange gardien.

‘* Bien des fois, vous le savez, il m'en a coûté d'être fidèle à mes résolutions. J'étais malade du besoin de vous embrasser, de sentir votre main sur ma tête, vos lèvres sur mon front, comme autrefois. Mais je ne pouvais pas, je ne voulais pas. Je subissais mon temps d’épreuve, je préparais l’avenir. Vous savez cela, chère maman, mais ce que je n'osais vous dire, c’est toute l'étendue de mon succès, qui me permet maintenant de revenir au pays avec des connaissances et des Capitaux, pour y demeurer, j espère, et y mener une vie utile et laborieuse.

‘* Chère maman, je ne reviendrai pas seul. Je vous ra. mènerai une fille qui est digne de vous, trop belle et trop bonne pour moi. C'est la fille de mon ancien directeur de fabrique dont je vous ai souvent parlé et qui m'a, dans toutes les occasions, témoigné tant d'amitié. Alice vous connait et vous aime déjà. Elle vous envoie, par moi, un

petit souvenir en attendant qu’elle puisse vous embrasser. Je vous avertirai du jour précis du mariage. Ce jour-là même nous partirons pour le pays. Je vous prie, cepen-

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dant, de ne parler de ceci à personne. Nous voulons les surprendre tous à la maison, avec vous seule pour complice.’

Madame Lozé essuya ses yeux humides et examina le beau chapelet en nacre qui était tombé de l'enveloppe sur ses genoux. Elle ouvrit ensuite la seconde iettre qui se lisait ainsi :

‘* Ma bien chère maman. Depuis longtemps j'ai formé le projet d'aller vous voir, mais jusqu'à présent il m'a été impossible de le réaliser. Je n'ai pas encore fait fortune, mais je commence à entrevoir la possibilité d'une clientèle passable et je suis très occupé. J'ai résolu de laisser là mes affaires et de passer un mois avec vous. D « quelques jours j'aurai donc le bonheur de vous embrass. tous. Je vous ferai connaître le jour de mon arrivée. Votre fils très affectueux, Robert Lozé."’

Cette seconde lettre ne produisit pas sur la mère la même impression que la première. Elle y vit, néanmoins la perspective d’un rapprochement qu'elle désirait vivement entre Robert et le reste de la famille. Puis le cœur d'un mère ne se dément pas.

Méthodique et discrète en tout, elle écrivit, de son écriture un peu tremblante, aux deux enfants prodigues, les réponses qu'on peut présumer. Cela fait, elle appela sa bru.

—Je viens de recevoir des lettres des enfants, dit-elle, Robert nous annonce qu il sera ici dans quelques jours, et Jean m'envoie un beau chapelet Vois.

Pendant que sa bru et ses petits-enfants entouraient la graud'mère pour admirer le chapelet, une voiture s'était arrêtée devant la porte, La jeune fille qui la conduisait en descendit lestement et entra par la porte ouverte.

—Je passais. J'entre vous dire bonjour, chère madame

Lozé, dit-elle, Quel beau chapelet vous avez là! Cela vient-il de Robert ?

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