EN PS
— Non, mademoiselle Irène. C’est Jean qui me l'envoie. Mais Robert m'annonce qu’il sera ici dans quelques jours. Vous pensez si cela me fait Plaisir. Depuis six ans que je ne l’ai pas vu.
—Ah! Tant mieux. Bien sûr personne ne le reconnaîtra.
Après quelques instants de causerie, Irène remonta en voiture et s’éloigna rapidement dans la direction du village. Elle s'arrêta dans la cour de la maison de son père et mit elle-même le cheval à l'écurie. Le père d’Irène était médecin. Le cheval d'un médecin de campagne n’est pas une bête de somme ordinaire, c'est un ami. Il connait les maisons des patients aussi bien que son maître et ne cède le pas qu'au cheval du curé. Toujours frais et dispos, il ne sort qu'au beau temps. Pour les courses lointaines et dans les
mauvais chemins le patient envoie sa propre voiture au médecin.
Irène était la fille du docteur de Gorgendière qui, à sa qualité de médecin de la paroisse, ajoutait présentement celle de député du comté. Excellent homme, universellement respecté, on disait que malgré ses nombreuses libéralités, il n'était pas trop mal partagé au point de vue de la fortune. Cela n'était pas ôssible, car depuis dix ans qu’il était veuf, il vivait modestement, ne s’occupant, en dehors de sa pratique de médecin et de ses devoirs politiques, qu'à élever sa fille unique, aujourd’ hui âgée de dix-huit aus. 11 n'avait jamais recherché les honneurs, mais il n'avait pas cru devoir refuser ce qu’on lui offrait avec insistance et sans distinction de parii.
Le médecin était le dernier rejeton d’une ancienne famille seigneuriale, depuis longtemps ruinée. 11 avait racheté les ruines de l’ancien manoir et s’y était établi, après l'avoir en partie reconstruit,
Cetie demeure était située sur une hauteur qui domine le
ROBERT LOZÉ 6s
fleuve. Près du village, mais séparée des dernières maisons Par un ruisseau dont la marée faisait deux fois par jour un minuscule bras de mer, on pouvait y arriver à pied en passant sur une digue faite de pierres et de glaise et percée vers sa base d'ouvertures donnant libre passage à l'eau.
Pour tourner cet obstacle, le chemin des voitures faisait un large circuit jusqu’à l'endroit où le ruisseau n’était plus qu'un filet d’eau dans les champs. Là, une double rangée de vieux ormes marquait les approches du manoir et se terminait à une cour pavée en pierres où s'élevait autrefois le ‘‘ mai””, souvent noirci par la poudre aux jours de fête, La maison même, longue et basse, se composait des anciens murs du manoir, mais on ne voyait plus les deux tourelles crénélées qui en avaient flanqué les extrémités.
C'était là qu'Irène était née et qu'elle avait grandi, type de la jeune canadienne, blonde, fraîche et vive. Ses yeux rieurs pouvaient à l’occasion devenir profonds. Elle était jolie malgré les cicatrices de petite vérole qu’elle portait à la figure. Pour ceux qui connaissaient son histoire, ces cicatrices l’embellissaient, Toute jeune, la petite, à l'exemple de son père, se faisait un devoir de visiter les vieilles gens du village. Elle eut volontiers soulagé les miséreux, mais la vraie misère existe peu dans nos villages canadiens. A part le mendiant de profession, qui se regarde comme une institation nationale, presque personne ne voudrait accepter l'aumône, même en cas de besoin. Noble sentiment d’indépendance qu’on ne saurait trop louer.
Un jour, Irène avait aperçu sur les bords de l’anse, et près du fleuve, un camp de sauvages. Cela ne la surprit nullement. Les sauvages venaient souvent de la côte nord vendre le produit de leur chasse, ou les troquer contre les produits de la vie civilisée. Irène adorait les paniers de foin parfumé ; elle courut au camp. Mais s'apercevant que les Sauvages étaient maiades et qu'ils n'avaient rien à manger,
elle leur avait porté €:s provisions plusieurs jours de suite et avait essayé de les suigner. Voyant néanmoins que leur état empirait, elle avait averti son père, lequel avait constaté avec terreur que sa fille avait soigné des variolés. Il s’occupa tout de même de ces pauvres gens qui certainement durent la vie au médecin et à sa fille. Puis il s’enferma avec la pauvre enfant qui =vait contracté la maladie. Depuis lors, chaque automne, les sauvages reconneissants venaient porter à leurs bienfaiteurs des offrandes de gibier et de poisson.
Irène était restée pensive depuis sa visite chez madime Lozé. Comment était-il ce jeune homme qui revenait ? Elle l'avait bien connu autrefois. Mais il était parti grand garçou, elle étant encore fillette.
— Robert Lozé revient, dit-elle plus tard à son père rentré pour souper.
—Ah ! vraiment ? Il en est temps.
—Comment dites-vous père ?
— 11 me semble que c’est assez clair. Un fils ne doit pas négliger sa mère, Jean et Robert, en voilà deux qui ont coûté des larmes à madame Lozé.
— Mais elle me dit que Robert est très occupé, que c’e.t un avocat distingué.
—Possible. Cela m'est égal.
—Père, vous me semblez préoccupé ce soir.
— 11 y a de quoi. Je viens d'apprendre la dissolution du Parlement. Le mois prochain nous serons en pleine élection. Je ne m'appartiendrai plus. A mon âge, on commence à compter les fatigues.
—Alors ne vous présentez pas. Vous en avez assez de cette vilaine politique.
Le médecin, sans répondre, baisa sa fille au front et alla s’enfermer dans son cabinet de travail.