ROBERT 1.0ZÉ
—N'en faites rien, cette somme est à vous, Votre travail vaut bien plus que ce qu’elle représente, Je vous prie donc de l’accepter en témoignage de l'estime que j'ai pour vous.
—Eh ! bien. J ‘accepte franchement, car Pour ne vous rien cacher, je ne suis pas riche, et je crains bien qu'avec la ligne de conduite que je me suis tracée, je ne le sois jamais.
— Vous pourriez bien vous tromper, dit le vieillard. Si Vous poussez l'esprit du devoir jusqu’au scrupule, c'est une affaire de conscience. I] est certain que vous ne pouvez pas honnêtement faire ce que vous croyez être mal. D'un autre côté, je ne serais pas surpris que vous fussiez récompensé de vos sacrifices. Ces qualités chez un homme de profession. inspirent la confiance Ne doutez pas de l'avenir.
Les prévisions de cet homme de bien devaient se réaliser.
Le succès que venait de remporter Robert lui valut de nombreuses félicitations et des approbations qui lui furent précieuses. M.de la Chenaye lui écrivit de Québec de ces choses qu’inspire à un penseur l'effort persévérant d’un homme: d'action. Mais ce fut la lettre de Jean qui lui fit le plus plaisir. Robert avait jusqu'ici trouvé chez son frère une telle supériorité qu’il avait désespéré de jamais marcher son égal. Jean n'avait pourtant rien négligé pour resserrer le lien fraternel un peu rc:âché par l’absence, et il s'était surtout bien gardé de faire étalage de sa richesse, Ce ne sont pas cepen ant les inégalités de fortune, mais les différences dans la valeur mentale et morale qui creusent les abîmes entre les hommes. Le génie qui s’ignore peut un temps ramper ; dès qu’il se connaît, il remonte sans effort à sa place naturelle. L’effort consciencieux que Robert avait fait, le relevait à ses propres yeux. Son succès lui inspirait confiance et Courage. Il sentait qu’il s'élevait jusqu’au niveau de Jean et qu’ils pouvaient, désormais se tendre réciproquement la main.
Sa position au barreau était devenue fort enviable. Ilen
ROBERT LOZÉ 113 nm recueillait comme premier fruit un commencement de vraie clientèle. Elle était loin, la piètre pratique d'autrefois ! On lui apportait maintenant des affaires telles que peuvent en accepter ceux qui comprennent les devoirs et les responsabilités de lenr profession. Depuis qu’il re recherchait plus les clients, les clients le recherchaient, Et dans chaque Cas, il se sentait assez fort Pour imposer sa manière de voir et ses conditions, tandis qu'auparavant il n'avait été que l’humble serviteur du plus obscur plaideur.
Robert ne se reconnaissait Z ‘° lui-même. Ne pouvant contenir le bonheur qui déborda en lui, il s’épanchait dans le cœur d’Irène, Des voix nombreus,s chantaient ses louanges au pays natal. M. Coutu, son ancien adversaire, était maintenant le premier à vanter ses qualités. Jean, qui avait étudié son frère et qui comprenait la transformation qui s'était opérée en lui, réjouissait le cœur de leur mère en lui expliquant de quelle noble façon il rachetait ses erreurs. Irène, triomphait. Le docteur de Gorgendière résistait avec d'autant plus de peine à ses prières réitérées pour qu’il la conduise à Montréal, qu'il en avait presque autant envie qu’elle-même. Sa prescr'ption agissait : son orgueil de médecin et de philosophe en était flatté, son amour paternel s’en réjouissait. 11 aurait voulu voir le patient de près. Mais il n’aurait pas voulu risquer de distraire Je jeune homme de ses travaux par la présence de sa fiancée. Irène se résignait donc à attendre l'été, alors que la longue vacance lui ramènerait son ami Pour quelque temps,
De son côté, Robert ne se soumettait pas à une tension d'esprit continuelle. Du reste, il se serait bien gardé de négliger cette amie qui lui avait, la première, témoigné une si utile sympathie et qui lui avait rendu de si réels services. L'homme sérieux n'est pas nécessairement un ermite ou un hibou. Le fait est que le jeune homme, plus sage, avait plus de gaieté qu’autrefois, étant plus heureux. De temps
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à autre, il se dérobait à ses études, pour chercher des distractions. La maison de madame de Tilly était toujours celle qui lui plaisait davantage.
Il trouvait, comme autrefois et plus qu’autrefois, en cette aimable femnie une amie et une confidente sûre et désintéressée. Elle cachait avec soin la tristesse qui lui venait parfois au cœur lorsque Robert lui parlait de ses projets et de ses espérances. Certes, elle s’en réjouissait sincèrement. Mais elle ne pouvait se défendre de comparer secrètement le sort de Robert et d’Irène avec celui qui lui était échu à elle, Sauf cette réserve que son bon cœur lui imposait, elle se livrait plus franchement qu’autrefois sachant que le cœur de Robert était occupé. Celui-ci apprit les circonstances malheureuses de sa vie. Là aussi les rôles étaient changés. C'était Robert maintenant qui avait pitié et qui consolait.
Madame de R. se trouvait souvent, nous le savons, chez sa parente, madame de Tilly. Lorsqu'elle y rencontrait Robert, elle le traitait coi ‘ne autrefois, quelquefois avec indifférence, le plus souvent avec une certaine faveur un peu dédaigneuse. Pour elle, il n’était que le premier venu, Un jour, en sa présence, madame de Tilly fit allusion aux fiançailles du jeune avocat et d’ Irène.
— Vous dites? s’écria la vieille dame.
—Que M. Lozé épouse mademoiselle de Gorgendière.
— Notre cousine, Irène de Gorgendière ?
— Mais oui. Ne le saviez-vous pas ?
—Ma foi non. Comment aurais-je pu m'en douter ?
Elle accentua cette remarque d’une grimace expressive qui autrefois aurait désolé le jeune homme, mais qui maintenant le fit sourire.
Je ne savais pas, madame, dit-il, que vous fussiez l'alliée de mademoiselle de Gorgendière
—Voyez donc! Voyez donc ! continua la vieille dare
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