‹ Robert Lozé [microforme]Chapitre 36 sur 37 · ROBERT LOZÉ EE · texte numérisé non relu

ROBERT LOZÉ EE

grande ouverte, parcourt rapidement la longue avenue en pente douce, qui serpente sous l'ombrage des touleaux et des ormes, et s'arrête enfin devant une maison basse, mais vaste, entourée de larges vérandas. De grands érables l’ombragent de toutes parts, des pins majestueux forment la ceinture extérieure de ce bosquet. Le terrain adjacent est disposé en pelouses et en parterres coupés par des allées sablées, dont une se prolonge à travers les champs jusqu'à la falaise,

Sous la véranda, M. de la Chenaye, sa fille et son gendre se lèvent à la vue de leurs visiteurs et leur font l’accueil le plus cordial.

Ce n’est pas l'espace qui manque à la villa de Sous:lesbois. On y est grandement à l'intérieur. Mais pendant la ” belle saison,on vit surtout sous les bois qui ont donné leur nom au domaine. Le vieillard fait avec une satisfaction évidente les honneurs de sa belle propriété. Il conduit ses visiteurs jusqu’à l'extrême cime du cap bordée de bosquets de pin, dont les aiguilles tombées sur le sol, forment sous les pieds un tapis doré, moelleux, mais glissant. Sous cette voûte sombre, l'œil embrasse un coup-d'œil ravissant. Aux pieds du spectateur, bien loin en bas, s'étend le fleuve plus large qu’à Québec même et tout aussi animé. De grands vaisseaux sont là, engloutissant dans leurs flancs entr'ouverts d'énormes pièces de bois. Les arrimeurs chantent en travaillant de vieux refrains monotones auxqueis la distance prête une douceur indicible. Au large, descer dent des radeaux gigantesques couverts de huttes comme des villages flottants. Remorqués quelquefois par des bateaux à vapeur, ils sont plus souvent poussés par les voyageurs eux-mêmes dont le costume pittoresque survit heureusement au progrès, et dont la chanson toujours nouvelle, sert à rythmer le mouvement des rames :

Nagez, rameurs, sur l'onde qui fuit, Le rapide est proche et le jour finit.

pm

—Je ne m'étonne plus que vous soyez attaché à ce lieu admirable, dit Robert, après que chacun eut exprimé son admiration. La beauté du point de vue est sans égal.

—L'endroit m'est cher à bien d’autres titres e core, répondit M. de la Cheraye. Vous êtes, vous, les hommes d'aujourd'hui et vous avez raison, il faut être de son temps. Moi, je suis un homme d'hier, et avec les années les Choses du passé deviennent plus chères à mon cœur. Voyez-vous ce petit pavillon à demi caché sous le feuillage, c'est là qne je me retirai lorsqu'un incendie détruisit ma maison, c’est

enfants y sont nés, mon fils y est mort. Du seuil, on aperçoit les degrés de l'église de Saint-Colomban, qui domine la falaise. Je le: gravis jadis, j'avais dix-sept ans, les eux secs mais le cœur déchiré, car je suivais la dépouille de mon père, Je perdais ce jour-là le meilleur de mes amis, je me révoltais amèrement contre le destin et la résignation n'est venue que plus tard. I] repose sous la voûte de cette église et chaque jour je viens prier sur sa tombe. Souvent je n’y suis pas seul à prier, car c'était un homme de bien

hommes comme lui, ah ! ils furent clair-semés de tout temps. Il avait des vertus privées ra:vs, des vertus publiques non moins rares, Occupant une grande position, jouissant des avantuges de la naissance et de la fortune, on l’a cependant Vu passer dans les rues de Montréal blessé et chargé de Chaînes, ayant tout sacrifié, même la vie, pour la liberté de sa patrie, car suivant toutes les prévisions, cette revendication devait le conduire à Ja mort.

C'est à l'humanité de lord Durham, que lui et la plupart de ses compagnons durent de ne pas payer de leur tête le don du gouvernement responsable qu'ils faisaient au Canada.

Oui, ce lieu est pour moi plein de souvenirs, il résume

tout mon passé. J'aurai désormais tout mon temps pour y réfléchir, car je suis peut-être destiné à y mourir seul. Mes enfants doivent me quitter bientôt. Ils seraient déjà purtis sans l'accident qui les a ramenés sous mon toit. C’est même pour cela, M. Lozé, que nous vous avons écrit. Mon gendre M. Gardner, est maintenant Sir Lionel Gardner. 11 hérite des biens et du titre de sa famille et sa femme doit le suivre en Angleterre. = ;

— Non pas, si vous désirez nous garder auprès de vous, mon cher père, interrompit Sir Lionel.

—C'est au contraire, vous le savez, mon désir qu’elle

vous accompagne.

—Mais pourquoi ne pas venir vous-même avec nous ?

—Je ne le puis, Lionel. Je suis vieux et ma santé est che:celante. Allez tous les deux prendre possession de votre héritage. Un peu plus tard, vous reviendrez me consoler.

Quant à vous, M Lozé, Sir Lionel désire, nous désirons tous que vous vous chargiez de la 4 france de nos intérêts ici, car ces intérêts sont considérables ; ils ne sont pas seulement locaux, nou: avons besoin d’un gérant, et nous avons confiance en vous

On félicita Sir Lionel et Lady Gardner sur la bonne fortune qui leur était échue, et Robert, après une conférence avec Sir Lionel, accepta la gérance qui lui était offerie.

Cependant, la visite s'était prolongée pen‘ant plusieurs jours et il fallait songer au départ. On se sépara avec un regret sincère.

Quelques jours avaient, en effet, suffi pour faire naître une véritable intimité entre tous ces jeunes gens. Ils étaient à ce tournant de la vie où se formeut les relations les plus durables, puisque c'est alors que l'on s'établit. Avant cette <poque, les visées peuvent être instables, l'avenir est plus incertain. Après, on noue peu de relations intimes, on

POBERT LOZÉ 161

me manne intimes, on vit chez soi ou dans le petit cercle qu'on s’est formé. Mais en ce moment-là, la destinée se dessine et les Portes entr'ouvertes de l'avenir invitent aux épanchements et aux plus douces espérances.

Irène partit avec Alice et Jean, mais avant son départ, Robert obtint d'elle la Promesse que le printemps prochain, ils partiraient ensemble Pour un voyage qui ne se terminerait qu'avec la vie.

Quant à Robert il resta auprès de ses nouveaux amis jusqu’au départ de Lionel et de Lucienne, 11 jouissni. d’une bien douce satisfaction et d’un bonheur très réel, celui d’avoir su, Par sa conduite honnête et courageuse, inspirer une entière confiance à d'aussi excellentes gens,

Enfn vint le jour de la séparation. Ce fut uu moment bien triste que celui où Lucienne, appryée au bras de son mari, sur le pont du navire qui s'éloignait, envoya de la main à son père un dernier baiser d'adieu.

Le steamer disparut derrière l’île d'Orléans et le jeune homme reconduisit chez lui M. de la Chenaye, La maison Paraissait bien gra:-de à vieille ménagère étai Manquerait pas de

“et la séparation ne

ses nouveaux devoirs, le au travail.

Page 1