AU PORT
Une autre année va se terminer.
Voyez maintenant Robert Lozé jouissant d’un beau succès qui est le résultat mérité de son travail et de ses efforts Consciencieux, mais surtout du principe qui l'a guidé et dont il n’a jamais dévié.
Aujourd'hoi, ila Conquis le respect et l'estime de ses confrères. Pour le public qui pense et qui agit, il est une autorité, un des hommes bien en vue, en qui l’on a confiance et dont on espère de grandes choses, tant est puissante une pensée juste fidèlement mise en action.
Sa clientèle est importante, C'est une clientèle spéciale, Non pas que l'avocat ait choisi ou recherché une spécialité, mais parce qu'il a systématiquement refusé toute affaire où le droit et la loi ne lui ont pas semblé d'accord. Souvent, dans les cas difficiles, il est consulté par des avocats. On recherche ses conseils, car on sait qu'il ne s'occupe que des affiires qui peuvent supporter la lumière du jour, et sa présence à côté d'un plaideur est pour le tribunal une
garantie de la bonne foi de ce dernier.
D'autres ressources encore sont venues s'ajouter aux recettes substantielles de sa clientèle ordinaire.
tour par le mérite réel du jeune avocat. Cela était d'une grande importance pour Robert, car il se voyait par 1à en mesure d’abréger son. temps d'épreuve, qui, sans ces res.
164 ROBERT LOZÉ a sources imprévues, aurait pu se prolonger beaucoup plus. Du reste, il se montra administrateur prudent et habile. Les sommes considérables dont il avait Ja gestion devinrent entre ses mains plus productives. Sans négliger les placements fonciers, dont les avantages sont indéniables, il cherchait d’autres placements également sûrs mais donnant un intérêt plus élevé.
11 avait été frappé de ceci, que tout un groupe important de capitalistes se désintéresse complètement des grandes Compagnies à fond social ou en commandite, qui ont la hante main sur les bauques, les transpprts, les entreprises d'utilité publique et un grand nombre d'industries. Non seulement leurs revenus se trouvent ainsi diminués, mais ils ferment les portes de tous ces établissements à leurs enfants, puisque, naturellement, ce sont les actionnaires qui, en définitive, nomment les employés et leur ouvrent ainsi de+ carrières multiples et importantes. Cette ressource précieuse est trop négligée, bien que l'expérience démontre bien claire. ment ses avantages.
{Cette aunée, Robert n'attendra pas les vacances des trjbunaux pour s'éloigner de Montréal. Voici qu'avec maj les longs jonrs revien: ent, jours .beaucoup trop longs ay gré de ses désirs, à mesure qu'’approche ce momer où il doit rencontrer Irène au pied de l'autel.
: Tutermigables heures de voyage. Que ce convoi se traîne paresseusement sur les rails d'acier. Bien nombreux et bien inutiles les arrêts, Déjà le soleil baisse à l'horizon. N'arrivera-t-on jamais.
- Enfin, soici-les pays familier qui se montre par ja portière, Le parier du terroir se fait partout eutendre. Cependa m'est pas tont à: fait Je-parier, ce ne sont Ps pnoore leg points de vue.da village natal Jlest,deseendu dans upg ville neuve et florissante que borde wa-port-yaste et profond, Bes navires waug de la ‘haute mer y prennent Cargaisan.
Sur les quais tout neufs circule une foule affairée. Partout des chars i
Que veut dire tout ceci ? Robert connait cet endroit, du moins il croyait le Connaître, car il y est descendu plus d’une fois. Mais le port était alors désert et dans la ville somnolente chacun Poursuivait paisiblement son petit bonbomme de chemin. C'était hier le sommeil, c’est le réveil aujourd'hui,
Pendant qu’il contemple cette scène, un wagou électrique s'est arrêté tout près de lui. Ce n’est Pas un char de mar-
Au contraire, il est aménagé avec luxe et sur
son flanc on lit ces mots: ‘: sine de l'Industrie, char du directeur.” Jean en descend, il sert la main de Robert,
Jean !
Oui. Robert comprenait.
C'était Jean le magicien qui avait opéré cette transforma- + Deux années lui avaient suffi pour accomplir cette
Mais qu'importe je temps à la vérité qui est éternelle On a vu construire péniblement des le premier
ment vers un but et presque sans s'en rendre compte : c’est l’évolution normale. Parfois,
la vérité apparaît comme un éclair dans le ciel, sou triomphe est instantané, l'homme se rend, son aspiration est satisfaite,
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ses yeux. L'homme tente plusieurs efforts inutiles, puis immobile, les sourcils froncés, il manipule ses pièces d’un air distrait. Mais voici que tout à coup il en saisit une, il la place d'une certaine manière, ila trouvé la clef, chaque pièce s'emboîte facilement et l'image idéale est reproduite en entier.
Ainsi, dans ce paisible hameau, un souffle créateur avait passé Sur 'a hauteur s’ est dressée l'usine qui bientôt déverse dans la p aine un flot inépuisable de richesses. La foule est accourue pour les recueillir, elles les entasse sur les quais qui s’avaricent dans la mer, où de grands vaisseaux les Prennent pour les répandre aux quatre coins du monde.
Et cette foule toujours grossissante, toujours plus affairée, est un puissant maelstrum qui engouffre toutes les subsistances de la contrée. Mais à sa surface flo:te une écume d'or qu'on recueille et qu'on distribue au loin. Dans les campagnes, on multiplie les cultures et les troupeaux. Tout s'anime, les esprits deviennent actifs et ingénieux, chacun donne de plus en plus pur alimenter le vaste courant et plus on lui donne plus on en reçoit. C’est ainsi que maintes fois on a vu une idée ‘uste transformer une résion, une province, un pays, un continent, et dans les choses de l'âme et d: la pensée, régénérer le monde.
Les deux frères montent ensemble dans le char qui, au-sitôt s'éloigne rapidement dans la direction du village de l'Industrie.
Robert allait de surprise en surprise.
Que de changements dans ce ravin jadis si solitaire ! La
à nnit est tombée avant leur arrivée, mais tout est éclairé E- comme en plein jour par des multitudes de lumières élec-
triques. Dans les rues propres et soigneusement empierrées, circulent les ouvriers par groupe nombreux. Le char tra-
verse le village et ariive Par une route qui serpente jusqu'à
la demeure même de Jean.
Là, une lumière encore plus vive éclaire le groupe joyeux qui les attend. C'est madame Lozé entre Alice, Irène. Jeanne, la femme de Pierre, v est aussi ainsi que le docteur de Gorgendière. Voilà Bertrand au milieu d'un grou; e d'enfants qui remplissent l'air de leurs cris de joie, et Louise aussi, toujours aimable et souriante. Mais ce ne sont pas les seuls. Cette dame aux cheveux blancs et en robe de soie, est-ce madame de R.? Ma foi, c'est bien elle, seulement son expression est tellement agréable qu'on a peine à la reconnaître. Cette dame, plus jeune, qui l’accompagne, Robert, en la recunnaissant, éprouva un plaisir encore plus vif: c'est madame de Tilly, sa première, sa toujours sincère amie, En voici encore d’autres qui sortent par les portes-fenêtres largement ouvertes du salon. C'est M. de la Chenaye, mais avec lui seraient-ce, nor..…oui, ce sont Lionel et Lucienne qui n'ont pas voulu avertir Robert de leur retour. M. Berthelet, le père d'Alice, avait aussi voulu être de la fête insistant Pour s'exprimer dans ls langue de ses ancêtres, mais ne Parvenant pas toujours à se faire comprendre. :
Comment exprimer la chaleur de l'accueil, comment décrire les charmantes surprises qu'on avait ménagées aux fiancés! Ce fut vraiment un moment de bonheur sans mélange.
Le lendemain fut consacré à la visite de l'usine, où l’on Put admirer toutes les merveilles de l’industrie moderne, moins extraordinaires Pourtant que la condition des ouvriers. Ici, point de figures fatiguées ou revêches. Ces hommes, ces femmes Comprenaient leur travail, ils savaient que leurs enfants recevaient une saine et solide instruction 5 dans leurs demeures régnait un modeste bien-être, pour eux l'économie était possible et l'ambition légitime pourrait Hbrement s'affirmer.
Le surlendemain eut lieu le mariage, dans la jolie petite
Nous n’entreprendrons pas de décrire la scène. Ce fut un moment de bonheur
toute cette joie, il voyait son œuvre accomplie, son frère racheté, sa mère consolée.…… C'était pour lui, il le comprenait, une apothéose. L'allocution du curé produisit sur ses auditeurs une impression cousidér able.
‘Les circonstances de cette cérémonie, dit-il, sont de nature À nous inspirer des réflexions sérieuses et consolantes. Nous pouvons aussi, ce me semble, en tirer d’ utiles enseignements.
‘Le site où nous nous trouvons à cette heure était, il y a deux ans à peine, un lieu solitaire et sauvage. Aujourd’hui des hommes nombreux y sont réunis, dans la paix et l’harmonie, pour accomp'ir en commun le précepte divin qui nous enjoint le travail. Ces hommes sont des chrétiens et ils ont dressé, tout à côté de leur usine, l'autel du Dieu vivant.
‘Or, si nous promenons le regard de la persée surla vaste contrée qui est notre héritage, que voyons-nous ? Des espaces immenses, déserts comme l'était celui-ci. Ils attendent encore la hache du défricheur, le génie de l'industriel, instruments visibles de la bénédiction divine qui ne manque jamais de s'épandre sur les hommes de bonne volonté. Ils attendent, essaims que nous leur enverrons, les jeunes gens pleins de vigueur et de Courage, remp is de foi en Dieu et en eux-mêmes, confants en l'avenir, Ceux-là devront s’'armer pour la lutte, se munir des Conuaissances qui feront d'eux, non pas de simples défricheurs, vendant
nn trop souvent à autrui leurs péuidles sr-urs mais des maîtres venant implanter la civilisation 4. : iu9Ca français, et la richesse que répand autour de lu: u Per phe for «+ éclairé
‘Telle, mes frères, est notre misici sur cette tocre GE nous est échue en partage. Pouvo:s : eh Lou: r gnanc nous réfléchissons à notre survirauce jiovit ut!
‘9 eu milieu de tant d'orages? Dieuaf:;r re nous ds soldats, : nous a suscité, non pas des défenseurs, mr: 4. Sdvtuteurs et des guides qui nous ont appris à nous défendre joue. mêmes
“Sous lcur conduite, nous avons fait la conquéte pacifque de notre liberté religieuse et civile. Est-ce à dire que l'œuvre est terminée et que nous devons suspendre nos efforts ?
‘Non. Ce:te œuvre n'est que commencée, Dans cette tâche de longueur et de patience, à chaque génération une Part est assignée,
‘Et l'estimable fondateur de cet établissement nous indique celle qui appartient à la nôtre. C’est d'exploiter notre domaine, c'est de procurer à nos enfants la prospérité maté, rielle, c'est de récolter ce qu'ont semé nos devanciers, tout en préparant à notre tour l'avenir de nos enfants, Et nous ne faiblirons pas dans cette tâche, car la richesse ainsi acquise ne sera pas entre nos mains un bienfait purement matériel. Nous en ferons un levier, une puissance d'ex- Pansion énorme qui nous permettra de porter a1 loin sur ce continent l’éblouissant flambeau pensée sublime fut celle de nos
missionnaires, dont l'ardeur ne comptait pas les difficultés. Elle doit être aussi la nôtre. Elle contient toute notre espérance, elle est, notre clarté, notre colonne de feu. Pour la réaliser, comme je l'ai dit, à chaque
génération sa tâche. C'est en accomplissant fidèlement celle
to ROBERT LOZÉ tn qui nous est échue que nous continuerons de mériter nos beaux titres de noblesse, que nous resterons, dans l'avenir comme nous le fûâmes dans le passé, apôtres et pionniers.”
LA DE | RE | Re DE | LL . | RE le. C0: ER À + D = . LE 2 |
Les mariés sont partis. Ne les suivons pas. Ils n'ont pas beñoin de nous. Ils cherchent le silence où les cœurs peuvent sæ parier, poussés par le mystère du sentiment qui les rapproche et qui est l'aspiration vers l'infini et vers le bouheur. La voie qu’ils ont choisie est la plus sûre, n'en doutons pas. Il est un fantôme trompeur qui tourmente les hommes. 11 Pousse Pline au cratère, il gonfle les voiles de Colomb, pour lui, Galilée se rapproche du firmament, et chacun croit résoudre le problème redoutable, Mais l'explorateur revient vaincu des coufins de l'univers, l'astronome se désespère au bord de sa lunette, le chimiste scrute en vain le fond de son creuset. Tous ont écouté la voix de leur murmure : si tu manges de ce fruit tu seras comme un dieu. Et tous retombent dans l’ablme de leur impuissance devant le secret de la vie que Dieu garde pour lui, Mais pour les jeunes époux que Laure et Pétrarque ont effleuré de leurs ailes, il Passe comme un reflet dans cette nuit inexorable, alors que leurs âmes unies entrent au pays de l'espérance.