‹ Robert Lozé [microforme]Chapitre 9 sur 37 · EE · texte numérisé non relu

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que madame de Tilly admirait quelques tablear.+ qui ornaient la pièce :

—Je les ai apportés de Rome, dit-il. Vot à voyez par dessin et l'expression des figures que ce sont ile: œuvres c 3 maîtres. Mais le coloris fait défaut. Je vais vous moatrer mes études en couleur.

Pénétrant à sa suite dans une pièce voisine vivement éclairée et qui servait d'atelier, ils furent, on peut le dire, stupéfaits. La pièce était toute tendue de toiles neuves aux tons criards, invraisemblables, ridicules. Sur le chevalet, une œuvre inachevée représentait un combat de lions, les fauves d'un rouge feu. Cela paraissait naturel et correct au vieux pe ntre, qui ne faisait pas la part de sa vue affaiblie par l’âge. Chose profondément triste que cet étalage de talent Céchu et devenu sénile.

Pour abréger ces impressions pénibles, Adèle questionna le vieillard au sujet de la chapelle.

—Âh ! dit-il, vous avez remarqué? Dire que c'est pour cette horreur qu’on a détruit mon vieux sanctuaire ! Je vais, si vous voulez, vous conter cela. Mais allons nous asseoir au jardin.

Installé sous les arbres avec ses visiteurs d'occasion antour de lui, il dit la petite légende qu’on va lire ; elle expliquera l'existence de cette seconde église et en même temps. nous fera connaître le cœur du vieil artiste. :

‘‘ La rivière qui coule ici, commençÇa:t-il, s'appelait autrefois la Belle-rivière, et elle est digne de ce titre, ainsi que de la vallée qu’elle fertilise. Prenant sa Source au pays de l'or, elle coule tantôt calme et profonde, arrosant de fertile cam- Pagnes, tantôt rapide et tourmentée dans des gorges rocheuses qu’elle s’est creusées dans les collines escarpées qui s’opposaient à son passage.

Comme d’autres belles, elle est capricieuse et parfois -uelle. Quand le ciel a longtemps pleuré, que le so'eil

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tarde trop à se mirer dans ses ondes et à l'embellir de ses rayons, elle déborde. Quittant alors son lit, elle se répand dans les champs et. les dévaste, renverse les maisons, noie les bêtes, quelquefois les gens. Elle dit aux riverains dans son langage : pourquoi avez-vous déboisé mes rives ? Vous me retranchez ma parure, je vous prends vos biens.

Parfois elle semble d'humeur badine. Gare alors à ceux qui se trouvent à sa portée ! Un matin, le seigneur de l’endroit en s'éveillant crut encore rêver. Mettant le nez à la fenêtre, il ne vit plus ni rivière ni campagne. Un bâtiment s'était dressé pendant la nuit sur les plate-bandes de son jardin, comme le château d'’Aladin en face du palais de l'empereur de Chine. Le murmure familier de la basse cour en émoi lui fit comprendre qu'il ne rêvait pas. La construction était peuplée de volailles et de bestiaux. Il reconnut sa propre grange. La rivière s'était glissée jusqu’à elle la nuit, €n sournoise, et l'enlevant sur ses ondes puissantes l'avait déposée à la place des rosiers novés. Le tour fait, elle s'était retirée.

Le premier moment d'humeur passé, le seigneur finit par rire de sa mésaventure. C'était un brave homme, assez insouciant. Il n’en fut pas de même de sa femme. Son jardin ruiné lui tenait au cœur. La pensée que ce malheur pouvait à tout instant se renouveler, l'inquiétait. Elle se mit en prière devant une statue de sainte Anne qu’elle tenait d’un missionnaire martyr. C’est ainsi que l'inspiration lui vint d’opposer la statue de la sainte au débordement des flots.

Cet été là le temps fut beau et la rivière douce, souriante et tranquille. Mais à la débâcle du printemps suivant, l'inondation devint imminente. Alors la dame se souvenant de sa résolution, déposa la statue sur le bord du grand chemin que les eaux et les glaçons commençaient à envahir,

— Bonne sainte Anne, s’écria-t-elle, faites que l’inondation ne s'étende pas plus luin et je vous érigerai une chapelle en reconnaissance de la grâce que vous m’aurez accordée !

Les voisins avaient eu Connaissance de l’action de la pieuse dame. Comme elle, iis étaient intéressés au succès de sa démarche, Ils vinrent S'agenouiller en grand nombre à ses côtés et firent la même prière: Bonne sainte Anne, Sauvez-nous de l’inondation et en reconnaissance de ce bienfait nous vous érigerons une chapelle !

Cependant, le flot montait, montait toujours. Glaçons et troncs d’arbres passaient à quelques pas de la statue, enlevant des mottes de terre et des buissons. La foule silencieuse et inquiète attendait néanmoins avec foi le miracle sollicité. Sainte Anne ne trompa point leur attente, L'eau n’atteignit pas les pieds de la statue. Elle s'arrêta à quelques pouces, et soudain se mit à baisser, Le danger était passé, le miracle accompli.

Alors, ces bcnnes gens, transportés de reconnaissance, entonnèrent l’Ave maris stella. Dès le lendemain, Fon se mit à l’œuvre et à l'automne la chapelle était bâtie.

Ce n’était pas un grand monument d'architecture. Les moellons dont se composaient les murs furent retirés de la rivière domptée comme autant de trophées de victoire, et placés tels quels dans un bain de mortier. La courbe gracieuse du toit fut surmontée d’un clocheton de ferblanc que le temps et les orages Convertirent bientôt en or. Dans la façade, au-dessus de la porte cintrée, l’on avait ménagé une niche où fut placée la statue miraculeuse,

Bientôt la chapelle devint un Sanctuaire que chacun se plût à embellir. Personne ne passait sans y laisser une prière ou une offrande. Les habitants des environs y ac- Couraient les jours de fête. A de certaines époques on Organisait des pèlerinages. Alors la foule était telle que les derniers arrivés s’agenouillaient dans la poussière du chemin, ne voyant pas l'officiant, mais seulement la vieille Statue dans son auréole de cierges. Les malades et les infirmes couvrirent ses murs de béquilles et d’ex-votos.

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38 ROBERT LOZÉ ne Des hommes de bien voulurent sous sa voûte dormir de leur dernier sommeil, et plus d’un nom historique fut inscrit sur ses dalles.

Il est certain que sainte Anne était satisfaite de son sanctuaire. Elle en donnait des preuves. Elle dût aussi en parler aux autres saints du paradis, car saint Louis de France vint en personne la visiter, sous la forme d’une belle statue de grandeur béroïque, en bois d'érable, On la trouva un jour flottant à vau l’eau vis-à-vis la chapelle, Sans qu’on sût jamais comment elle était venue là. On la recueillit, et le saint prit place à la droite du portique, où je l’admirai souvent dans son attitude noble et austère, les mains jointes sur la croix de son épée, sentinelle couronnée montant la garde devant la mère de Marie.

Chère vieille chapelle ! Je vous connaissais si bien, j'étais tellement pénétré, dès mon enfance, du sens doux et mystique qui était en vous, que je vous aimais comme une chose appartenant à ma vie. Vous faisiez partie de mon âme au point qu’il me semblait que comme elle vous deviez être immortelle. Dans un sens j'avais raison. Vous faisiez partie de l’âme de la patrie. Malheur aux peuples qui ne vénèrent pas ces lieux où se sont répandus dans la prière tant de cœurs heureux ou meurtris ; Où ont germé tant d’héroismes, tant de sacrifices, tant de charités, vraies grandeurs des générations évanouies.…

Un jour, vint un réformateur farouche. Que Dieu lui pardonne ! Il avait des yeux, mais il ne voyait point, des oreilles, mais il n’entendait pas. Il trouva la chère chapelle trop vieillie. Elle ne lui disait rien. Elle était un hymne qui ne pénétrait pas jusqu’à son cœur. Il décrocha les saintes reliques séculaires, rasa à grard’peine les murs solides encore. I1 érigea à sa place la caisse en pierre, froide, prétentieuse, hideuse, que vous avez vue...”’

Le vieillard se tut sous le coup de l’émotion et ses visiteurs, émus aussi, prirent congé en parlant de revenir.

Installé dans le char électrique qui les transportait rapidement à la ville, Robert en lui-même s'étonnait de cet homme si bon, si grand dans sa simplicité, et pourtant incompris et presque délaissé dans sa vieillesse.

— Quelle malheureuse existence ! s'écria-t-il.

—Maïlheureuse ! Cela dépend, répondit Adèle, Quant à moi, il me semble que de telles âmes nous rapprochent des anges.

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