RÉMOND, BERTRAND
Leurs vêtements sont couverts de poussière. Rémond porte un large bandeau noir qui, en lui couvrant un œil, lui cache une partie de la figure.
RÉMOND
Enfin, nous approchons de la frontière !
BERTRAND
Je n'en suis pas fâché ! Depuis deux jours que nous nous sommes échappés des prisons de Lyon, je suis dans des transes continuelles ! Ces .maudits gendarmes couvrent toutes les routes, en avant, en arrière, et ils vous regardent!...
RÉMOND
Bah! la moindre chose te fait trembler comme une femme !
BERTRAND
Oh ! ça, j'avoue en toute humililé que je suis encore à cent lieues de ton audace et de ton effronterie !
RÉMOND
Mon assurance écarte les soupçons. Et d'ailleurs, qu'avons-nous à redouter? Ce bandeau me rend méconnaissable. Nous avons fait trop grande diligence pour craindre les ordres qu'on auraitdonnés pour nous poursuivre, et de plus nous avons des passeports...
BERTRAND
Que nous devons à nos petit talents.
RÉMOND
Et qui nous ont été fort utiles !
BERTRAND
Sans doute! Mais j'éprouve un frisson involontaire toutes les fois qu'il faut les exhiber... Ces damnés gendarmes vous examinent avec une attention bien faite pour troubler une conscience non nette-
RÉMOND
Il est vrai que je n'ai pu me défendre d'un certain mouvement d'effroi lorsqu'à la dernière brigade, ce maréchal-des-logis a examiné si attentivement nos papiers. Je l'ai vu me toiser des pieds h la tête, se oencher à l'oreille de son camarade...
BERTRAND
Oh! je n'avais pas une goutte de sang dans ma poche.
RÉMOND
Par bonheur, j'ai fait bonne contenance et il nous a laissé continuer notre route.
II chante.
Et vogue la nacelle Qui porte mes amours
Dis donc, mes amours, je voudrais être en lieu de sûreté.
RÉM OND.
Avant peu, nous aurons gagné le Piémont
BERTRAND
Jusque-là, je ne serai pas tranquille.
RÉM OND.
Nous voilà dans l'auberge dont je t'ai parlé, l'auberge des Adrets ! Nous allons nous y arrêter !
BERTRAND
Arrêter !... On veut nous arrêter !... qui ça ?
RÉMOND
Mais non ! C'est ici que je propose de nous arrêter...
BERTRAND
Ah ! bon! Toutes les fois que j'entends prononcer ce mot-là... Alors tu connais le pays ?
RÉMOND
J'y ai travaillé dans le temps I
BERTRAND
Dans ce cas, on peut te reconnaître ! C'est d'une imprudence !
RÉMOND
Toujours ton refrain habituel ! (Il lui prend la main.) De l'audace ! (l^ui frappant sur l'épaule.) et de l'aplomb
BERTRAND
De Taudace ! de l'audace!... Tu ne doutes de rien, toi!
RÉMOND, frappant sur la table.
Garçon !
BERTRAND, l'imitant.
Garçon !
RÉMOND, faisant sauter sa canne.
Garçon! Garçon!
BERTRAND, faisant sauter son parapluie. Garçon ! Garçon !
RÉMOND
Garçon! Garçon ! Garçon!
BERTRAND
Garçon ! Garçon ! Garçon !