BRUXELLES
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•— £h bien ! Stéphanaki , quelles nouvelles nous apportez-vous de la Marine? — D'excellentes nouvelles , ma tante. Le navire du capitaine Nicophoros a été signalé. Ce soir, si le vent ne devient pas contraire, vous presserez dans vos bras votre ûis. — Dieu vous entende! soupira madame Patrino, qui s'assit sur le divan de sa chambre et fît signe à son neveu de prendre place à ses côtés.
Puis elle frappa dans ses mains. Un domestique arabe enlr'ouvrit la porte et vint offrir à la maîtresse
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(lu logis une longue pipe de cerisier dont il aspira d'abord quelques bouffées de tabac, selon Fusagc pratiqué dans le Levant. Stéphanaki se fit également servir une pipe allumée, et la conversation s'engagea de nouveau entre la tante et le neveu , aussitôt qu'un léger nuage de fumée eut commencé à monter vers k plafond.
— Ainsi donc, poursuivit la vieille dame grecque en essuyant une larme de joie qui roulait dans un sillon de ses joues; ainsi donc, mon correspondant de Marseille nous a tenu sa parole. Mon fils Sévaslos nous est rendu, après douze années d'absence. 11 ne nous quittera plus, j'espère. Ce cher enfant, qu'il me tarde de l'embrasser I Avez-vous fait prévenir vos cousines, Stéphanaki , que leur frère arrive aujourd'hui? La plus belle chambre de la maison est préparée pour le recevoir. Convoquez toute la fanaille pour fêter ce soir à ma table ce retour imprévu. Mon pauvre Sévastosl J'éUis bien sûre qu'il ne nous avait pas oubliésI—Je souhaite pour vous , ma tante, reprit le jeune négociant grec, que Sévastos revienne meilleur qu'il n'est parti. Pour vous dire toute ma pensée, j'ai peine à croire que vous ayez jamais à le féliciter de son changement de conduite. Ses dernières escapades, dont le bruit est venu jusqu'à nous, m'autorisent à penser que ce n*est pas le repentir qui le ramène, mais le besoin d'argent.
Madame Patrino écarta vivement de ses lèvres l'ambre de sa pipe, et lançant à son neveu un regard de dépit : Tenez, Stéphanaki, il n'y a pas dans tout le quartier franc d'Alexandrie une plus mauvaise
BN ORIENT. a
langue que la vôtre. Pourquoi jugez- vous si mal mon Sévastos? Vous ne l'avez jamais connu , puisque depuis douze ans il a quitté TËgypte, et que vous étiez alors commis de votre oncle Andréas à Scyra. — Il est vrai, ma tante, je n'ai jamais vu mon cousin Se* vastos, mais la renommée m'a édifié à son égard. — Mon correspondant de Marseille , reprit madame Pa* trino , m'annonce pourtant qu'il s'est bien conduit pendant son séjour dans cette ville. — Où il a dépensé 4,000 francs en six semaines, continua Stéphanaki; 4,000 francs, sans compter son passage et sa dépense à bord, que vous aurez à payer au capitaine Nicophoros. — 11 n'importe. Monsieur. J'entends que tout le monde ici accueille mon fils avec égards. C'est vous que je charge de l'aller chercher sur le navire et de le conduire chez moi. Nous verrons plus lard qui de nous deux l'avait le mieux jugé.
Sléphanaki tira sa montre et se leva pour prendre congé de sa tante. Les affaires de son commerce devaient le retenir à la douane jusqu'au soir. Madame Patrino fit trêve à sa mavaise humeur, sur la promesse formelle que lui renouvela son neveu de lui ramener le fils ingrat qu'elle attendait, aussitôt que le capitaine Nicophoros aurait débarqué ses passagers.
Cependant une brise N«-£. poussait vers les côtes d'Egypte le navire qui portail toutes les espérances de madame Patrino. Sléphanaki , plongé dans la contemplation d'une cargaison de calicots et d'indiennes qu'un brick anglais venait de verser pour
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son compte à la douane d'Alexandrie, ne songeait pas le moins da monde que le débarquement de son cousin Sévastos pût anticiper sur ses prévisions. Quand il fut au bout de ses chiffres et de son enthousiasme pour les calicots anglais, il s'informa du navire en vue. On lui montra ledit navire tranquilLeroent à Tancre dans le port et toutes ses voiles carguées. Il s'empressa de monter à bord , où il rencontra le capitaine. •
— Mon cousin Sévastos? demanda-t-il en parcourant de Tœil le pont désert du bâtiment.— Il y a une demi-heure, répondit le capitaine, que j'ai mis à terre un jeune homme de ce nom ; Sévastos Patrino, n'est-il pas vrai? — C'est bien lui. — Le fils de madame veuve Patrino, qui demeure dans la rue Franque? — C'est lui, répéta le négociant alexandrin. Je vais sans doute le rencontrer à la douane, où l'on visite les effets des passagers. — Vous perdrez votre temps, monsieur Stéphanaki, répondit le capitaine. — Pourquoi? — Parce que le jeune homme eu question n'a pas d'effets à visiter. Il porte toute sa garderobe sur son dos. — Alors je le trouverai chez sa mère. — Je n'en crois rien , reprit le capitaine Nicophoros, car il m'a prié de lui indiquer une bôtclle-' rie où l'on put vivre à bon compte. Je ne l'ai pas envoyé à VJquila d'Oro, comme vous pensez bien, Vous le rencontrerez sans doute à l'hôtel des Trois- Ancres. — C'est singulier, dit le jeune négociant , et sa mère qui l'attend avec une si grande impa^ tience I
Stéphanaki se hâta de redescendre à terre. Il tra-
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yersa rapidement les bazars d'Alexandrie et se dirigea dans la rue Franque vers un petit hôtel d'assez pauvre apparence, situé dans un renfoncement que font à cet endroit les belles habitations de pierre du quartier franc. Cest là que se trouve Fhètel des Trois-Jncres , où les voyageurs légers d'argent vivent, tant bien que mal, en ménageant leurs ressources. La table d'hôte venait d'être servie au premier étage. Moyennant cinq piastres ou vingt-cinq sous de France- par tète, une quinzaine d'affamés usaient largement du droit de dépouiller quelques carcasses de poule et un quartier de mouton assaisonné de légumes fricassésà l'huile.
Presque tbus les convives assis à cette table suppléaient par l'espérance ou par l'illusion à l'exiguité de la chère que leur offrait l'hôtellerie. La fortune les avait plus ou moins maltraités dans leur pays natal, et ils accouraient en Egypte pour tenter des chances moins contraires. Ici c'était un caporal napolitain qui sollicitait de son altesse le vice-roi un grade de colonel qu'on ne pouvait lui refuser sans injustice, disait-il. Là un fabricant de briquets phosphoriques n^attendait plus que des cliens pour exercer la médecine qu'un de ses parens avait pratiquée avec succès sur les places publiques de Marseille. Plus loin un cordonnier parisien expliquait la grammaire et la prononciation françaises, et il attendait une chaire de littérature qu'on ne pouvait manquer de créer pour lui.
Ces divers industriels affectaient de se traiter l'un Tautre avec l'étiquette la plus délicate. Ils n'adres-
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salent jamais, par exemple » la parole au caporal napolitain sans l'appeler mon généraL Le marchand de briquets phosphoriques n'élait jamais interpellé sans que la question ne fût enveloppée artistement dans le titre de docteur comme un bonbon dans son quatrain. Le cordonnier était désigné sous le titre de savani proftsâeur. Le seul jMissager du capitaine Nicophoros ne jouissait encore que du titre de monsieur. On attendait qu'il choisit lui-même la qualité qu'il convenait de lui appliquer.
Monsieur Sévastos était un homme de trentedeux ans environ; sa taille, non plus que sa physionomie, n'offrait rien de remarquable. Son visage, légèrement hâlé par le soleil , s'encadrait dans un collier de barbe symétriquement taillé. Ses cheveux châtain-clair, séparés par une raie bien tranch'ée, v^ naient se rouler en boucles épaisses sur sa tempe droite. Il était silencieux et paraissait assez timide et modeste, car il ne levait qu'à de rares intervalles ses petits yeux bleus sur les personnes qui s'entretenaient avec lui. Son costume , où l'on reconnaissait les ciseaux d'un maltre-tailleur de Paris, avait traversé visiblement des fortunes et des contrées bien diverses. Pourtant il le portait avec une certaine grâce, et il fallait y regarder de près pour reconnaître les avaries qu'il avait souffertes.
Quand le domestique maltais de Thôtel des Trois- Jnores vint annoncer tout haut dans la salle commune qu'un négociant de la ville demandait à parler à M. Sévastos Patrino, le jeune voyageur se leva en rougissant et passa dans une petite chambre voisine.
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Stépbanakî marcha au devant de lai, et lai pretimit la main que Sévastos lui abandonna d'un air d'inquiétude et d'étonnement : Avez-vous fait un bon voyage? lui demanda-t-il en souriant. — Excellentt Monsieur, répondit le nouveau débarqué. — Je suis Stépbanakî votre cousin, reprit le visiteur. Allons, Sévastos, embrassez^moi.
Sévastos embrassa froidement son cousin, pais il tira son mouchoir, le posa sur ses lèvres, et se pro« mena lentement dans la salle sans ajouter un mot.
— Mais, Sévastos, reprit Stépbanakî, je ne comprends rien à votre conduite. Gomment, vous revenez dans notre ville natale après une absence si longue; votre arrivée est annoncée depuis si long-temps à votre mère, qui vous attend, la pauvre femme, avec une mortelle impatience, et sans pitié pour ses terreurs, vous venez vous loger dans une auberge, à deux pas de la maison où toute votre fasulle est réunie pour vous recevoir I
Sévastos hocha la tète, puis recommença de plus belle k se promener dans la chambre sans répondre k rinterpellation de son cousin. Stéphanaki insista pour Fentrainer chez madame Patrino.
— Laissez-moî, laissez-moi, dit le voyageur, je suis bien ici, je ne veux voir personne.— Mais votre mère, Sévastos... — Je n'ai pas de mère I — Ingrat que vous êtes, voulez-vous donc la faire mourir de chagrin? ajouterez-vous ce dernier tort à tous ceux dont vous vous êtes rendu coupable à son égard? Venez, ne craignez pas ses reproches ; son indulgence est plus grande encore que vos fautes. — Je ne sais ce que
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VOUS voulez dire. Je tous le répète, je n'ai pas de mère.-- -^Sévastos, s'écria Stéphanaki en le saisissant vivement par le bras, je me suis engagé à vous ramener chez ma tante; je vous déclare que je ne sortirai pas d'ici sans vous.
Le voyageur se détacha brusquement de Tétreinle du jeune négociant, et le feu de son regard témoigna qu'il n'était pas homme à céder à la contrainte. Mais tout à coup il se radoucit, et se rapprochant de son interlocuteur : Eh bien , Monsieur, puisque vous le voulez absolument, je quitterai celte auberge, qui suffisait à ma modeste condition. Rappelez- vous que c'est vous qui m'en avez fait sortir. Marchons, Monsieur, je suis à vos ordres.
Stéphanaki serra la main de son cousin, et abordant le maître du logis dans l'embrasure d'une croisée, il lui glissa un talarl dans la main pour payer la dépense de Sévastos sans que la fière infortune de celui-ci eût à rougir.
Tandis que les deux cousins remontaient silencieusement le pavé inégal de la rue Franque, toute la famille s'était réunie dans la maison de madame Pa- Irino, où chacun attendait avec anxiété le retour du fils prodigue expédié de Marseille, par le correspondant, avec une lettre d'avis. Les plats fumans étaient dressés pour le souper, les lampes allumées, l'enthousiasme prêt, les demoiselles parées de leurs plus l)eaux habits. II ne manquait plus au rendez-vous que le héros de la fête. Un coup de marteau retentit en6n à la porte; tout le monde se leva.
Avant d'aller plus loin, il est nécessaire que nOus
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accompagnions d*ane courte note explicative chacun des portraits qui composent cette galerie. En tète de la liste, madame veuve Patrino; cinquante-cinq ans environ ; riche veuve d'un ancien marchand ; costume à la grecque; longue robe lamce d'argent, chevelure idem; teint purpurin composé de blanc de céruse faiblement nuancé de carmin; sourcils, peints à la turque, figurant deux pleins cintres, juxta-posés sur des yeux brillans comme des fenêtres d'église; au-dessus des lèvres, légères moustaches grisonnantes, l'ambre d'un superbe tchibouk constamment appuyé sur la bouche. N° â, mesdemoiselles Pésouna et Odoxia, ses filles, belles personnes brunes, également fines et élancées, yeux d'Ëgyple, scintillans comme des étoiles noires (grâce pour la métaphore, imitée des êoleiln noirs d'un illustre poète allemand, notre 4imi). Mademoiselle Pésouna a cet attrait naturel, cette désinvolture nonchalante qui distingue toutes les femmes levantines. Elle a conservé le cos^ tome national ; sa tète charmante est couronnée d'un turban de mousseline blanche dans les plis de laquelle s'enroulent les nattes de ses longs cheveux couleur de jais. Sa sœur Odoxia, élevée par une gouvernante française, a plus d'apprêt dans son langage, et sa toilette est plus étudiée. Elle est vêtue à la dernière mode de Paris venue de Marseille par le paquebot; elle touche du piano, lit les romans de M. de Balzacet raffoledu vaudevillesentimental deM. Scribe. Sur le théâtre de société d'Alexandrie, elle obtint naguère un succès de rage dans la Fiile de l'Avare et dans XOrpheline russe.
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Pftnni les oncles et cousins à divers degrés, nous ne citerons que M. Dindrinos, ancien gabier sur une frégate ionienne, présentement lieutenant de vaisseau pour le compte de son altesse le vice-roi d'Egypte,
Un cri général d'attendrissement éclata k l'entrée de Stéphanaki, suivi de Sévastos, que madame Patrino manqua d'étouffer en le pressant dans ses bras.
-— Mon fils, mon fils, je te retrouve donc enfin !
I^a pauvre femme ne savait dire autre chose. Ses sanglots et ses exclamations s'entrecoupaient par intervalles égaux. Quand madame Patrino eut assouvi les premiers appétitsde son amour maternel, Pésouna et Odoxia vinrent chacune à son tour embrasser leur frère. Au bout de cinq minutes de caresses, l'oncle Dindrinos , à qui les lèvres démangeaient , arracha Sévastos à ses nièces pour avoir sa part de la tendresse générale ; il le pressa et le repressa contre son sein, puis les cousins se passèrent de mains en mains le voyageur, jusqu'à ce qu'enfin la série des embrassades étant épuisée, on fit asseoir Sévastos dans un vaste fiiuteuil, et chaque convive se plaça devant la table.
Odoxia et Pésouna s'assirent k côté de leur frère. Madame Patrino roula sou fauteuil à l'autre extrémité de la chambre, afin de se trouver en face de son cher fils et de repaître ses yeux de ses moindres mouvemens. Quant à Sévastos, toujours aussi froid et aussi impassible, il n'avait pas écarté de sa bouche un foulard roulé en tampon dans sa main, et qui lui cachait comme un masque la partie inférieure du visage. Ce
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fut en vain que sa mère et ses sœors déposèrent sur son assiette les plus suceulens morceaux; ce fut en vain que son oncle Dindrinos remplit son verre d'un vieux vin de la commanderie qu'il avait rapporté luimême de Larnaca : le silencieux voyageur demeura insensible aux biscuits de Pésouna et aux sourires de la belle Odoxia, aussi bien qu'aux provocations bacbi* ques de Tex-gabier ionien.
Stéphanaki examinait d'un œil de doute et de méfiance le passager du capitaine Nicophoros. Gelui^^i, toujours dans la même position, refusait de boire et de manger, quoique le diner, à peine commencé à l'hôtel des Troia-Ancres, ne fût pas de nature pourtant à lui ôter l'appétit. Aux sollicitations de son cousin, Sévastos répondait sans cesse : J'ai diné; je n'ai pas faim : je suis indisposé. Stéphanaki crut enfin pouvoir le forcer à découvrir entièrement son vi* sage, en lui faisant apporter un tchibouk et une tasse de café, hors-d'oeuvre obligés qui accompagnent tous les actes de la vie orientale, et qu'on ne saurait refuser sans faire injure à celui qui les offre.
— Je ne fume pas, je ne bois pas, répondait toujours Sévastos.
Stéphanaki avait pourtant remarqué que les vètemens et l'haleine de son cousin sentaient terriblement le tabac et le punch. Quelques réponses évasives de Sévastos aidant à l'intelligence du jeune négociant, il fut illuminé d'une idée soudaine.
— Plus de doute, se dit-il à lui-même, cet homme n'est pas le fils de ma tante; c'est quelque intrigant, et l'Egypte en pullule, qui aura jugé convenable de profiter d'un quiproquo.
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Les attentions marquées et les caresses innocentes que prodiguaient les deux jeunes filles à cet inconnu achevèrent d'exaspérer Stépbanaki. Il est bon de dfre qu'il s'était lui-même déclaré depuis long-temps le soupirant en titre de la charmante Odoxia. Il frémissait donc à la seule idée de partager avec quelqu'un l'amitié de sa cousine. Jusqu'à la fin du repas la contenance du voyageur fut la même; il ne répondait que par monosyllabes à toutes les questions qui lui étaient adressées, et son foulard ne cessa de s'appuyer contre son visage. Pourtant, quand les coi>vives furent sur le point de quitter la table, Sléphanaki s'avisa d'un stratagème qui lui réussit à souhait. Remplissant son verre jusqu'au bord, il porta la santé de Sévastos. Malgré le mal de dents dont il se plaignait, il fallut bien que le voyageur répondit à cette attention. Stéphanaki put alors examiner son cousin à son aise. Il fronça le sourcil, et quittant brusquement sa place, il invita madame Patrino, sa tante, à le suivre dans la salle voisine, où il avait, disait-il, à lui parler d'une affaire importante.
— Que me voulez-vous, Stéphanaki, et que signifie ce visage tout bouleversé? dit à son neveu madame Patrino après avoir fermé la porte de la salle à manger. — Ma tante, on se joue de vous. — Qui )se joue
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de moi ? — Cet homme que vous appelez votre fiU. — Ëtes-vous fou, Stéphanaki ? — Je suis dans mon bon sens, ma tante. Ou je m'abuse étrangement, ou ee n'est pas mon cousin Sévastos qui est en ce moment assis à votre table. — Voilà bien de vos idées, mon neveu, interrompit madame Patriuo en croi* sant les bras sur sa poitrine. Ainsi mon correspondant de Marseille se trompe; votre oncle Dindrinos se trompe; je me trompe moi-même, moi qui Tai élevé, ce cher enfant, moi qui ai ses moindres traits encore gravés dans la mémoire. Ainsi l'instinct irré^ sistible qui me poussait vers lui, mon émotion, mes larmes, la joie de ses sœurs, erreur que tout celai vous seul, Stéphanaki, vous jouissez de votre raison! Vous qui n'avez jamais connu Sévastos, comment osez-vous vous établir le juge d'une pareille question? Croyez-moi, rentrons dans la salle et ne me parlez plus de vos songes creux. Je vous pardonne votre froideur à l'égard de mon Ois, mais, pour l'amour de moi , veuillez au moins lui témoigner quelque déférence.
Stéphanaki comprit combien sa présomption était grande.
— Puisque toute sa famille le reconnaît, se dit-il à lui-même, il faut donc que mon jugement soit en défaut. Pourtant il ne se tint pas pour battu. Arrêtant sa tante par la manche de sa robe : Je vous ai toujours entendu dire, poursuivit-il, que mon cousin Sévastos avait un signe à la joue.— C'est vrai, comme sa sœur Pcsouna. — Eh bien I cet inconnu n'a pas de signe à la joue. — Mais, mon neveu, interrompit
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madame Patrino, il y a mille exemples de ces marques nalurelles qui ont disparu avec la jeuoesse. — Fort bien , reprit Stéphanaki , mais il n'y a pas d'exemple, je le suppose du moins, que des cheveux noirs soient devenus châtains. — Vous rêvez, mon neveu, cet inconnu, ainsi que vous l'appelez, a les cheveux noirs comme Taile d'un corbeau. — 11 nia pas les cheveux plus noirs que les yeux, ma tante. — C'est singulier, appelons mon frère Dindrinos pour éclaircir cette affaire, car, sans vous le reprocher, mon neveu, vous êtes sujet aux jugemens téméraires. — Je le veux bien, répondit Stéphanaki, triomphant de l'effet que venait de produire son dernier argument. L'oncle Dindrinos accourut et confirma les observations de Stéphanaki. Madame Patrino toutefois refusa de se rendre à cet avis avant qu'on eût mis le voyageur à même d'expliquer ce singulier changement. Us rentrèrent tous trois dans la salle à manger, où le douteux Se vasios était nonchalamment assis sur le divan, jouant avec les mains blanches de ses sœurs, tendrement appuyées sur ses genoux. Un instinct de jalousie fit dresser les cheveux sur la tète du négociant alexandrin. Il se hâta d'attirer à lui Odoxia, et prenant sa place auprès du cousin suspect : Sévastos, lui dit-il , vous avez bien des aventures curieuses à nous conter; mais parmi les bizarres métamorphoses que vous avez dû subir dans votre existence agitée, la plus. miraculeuse, à mon gré, c'est celle de votre chevelure, devenue blonde de noire qu'elle était.
L'oncle Dindrinos, cessant pour un moment de
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faire piroucUcr les fruits d'Amérique pendus en breloques à la chaîne d'or de sa montre, descendit parallèlement ses deux mains le long de ses cuisses, et les arrêtant sur ses genoux, il s'inclina légèrement comme un dromadaire qui va prendre sa charge. Le visage de madame Patrino portait les signes de la pljjs violente inquiétude. Un vague espoir lui disait pourtant que celui qu'elle avait reconnu pour son tils sortirait vainqueur de cette injuste attaque. Stcphanaki renouvela sa question d'un ton bref qui voulait une réponse, Sévastos leva les yeux vers le plafond, et hochant la léte d'un air désespéré, il répondit en serrant la main de son cousin : C'est le malheur qui m'a changé ainsi !
Madame Palrino fondit en larmes et se précipita dans les bras de son fils.
— Mon pauvre Sévastos, s'écria-l-elle en le couvrant de baisers, va, en dépit des envieux, je te ferai oublier les maux que tu as soufferts.
Pésouna et Odoxia pleurèrent en voyant pleurer leur mère. L'oncle Dindrinos, qui se piquait d'être sensible, tira son madras de sa poche et se moucha, ne pouvant pleurer. L'argument de Stéphanaki touchant les yeux noirs devenus bleus n'obtint pas plus de succès sur la famille que celui de la chevelure : ils furent tous deux renversés de fond en comble par cette seule phrase pathétiquement prononcée : C'est le malheur 1
Stéphanaki aurait voulu pousser plus loin ses épreuves , mais la victorieuse réplique de Sévastos rendit tous ses efforts inutiles. Madame Patrino, afin
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de couper court à la discussion , déclara qu'il était temps que tout le monde allât se coucher. Le Gis de la maison , légalement installé dans ses droits , fut conduit par sa mère dans l'appartement qu'on lui avait réservé. La tendre Pésouna apporta elle-même un verre d'eau sucrée à son frère, et la belle Odoxia l'embrassa sur le front afin de chasser de son sommpl les mauvais rêves.
Le lendemain, dès qu'il fît jour, Stéphanaki, tout pensif, se dirigea vers la Marine, où il rencontra le capitaine Nicophoros, auquel il fit part de ses soupçons. Sur le portrait que'le négociant lui traça, le capitaine affirma que le commensal de rhôtellerie des Trois- Ancrea était bien le même individu consigné à son bord par le correspondant marseillais. Il tira même de son portefeuille le passeport du jeune homme, dûment paraphé, signé et légalisé. Stéphanaki s'en retourna tristement vers la maison de sa tante, où il trouva le voyageur prenant sa tasse de ôafé, assis sur le divan entre Odoxia et Pésouna qui l'embrassaient et le caressaient à qui mieux mieux. Il eut même la douleur de s'apercevoir que les deux cousines, au contraire de lui , s'étaient éprises d'une façon aussi soudaine que singulière d'un homme qui lui inspirait une si profonde aversion. Le voyageur se laissait caresser et complimenter comme s'il eût juré de faire mourir de jalousie son pauvre cousin amoureux. Chaque fois que le regard de Sévastos rencontrait le regard des deux jeunes filles, le malheureux Stéphanaki croyait y lire les tendres confidences et le muet langage d'une passion naissante. Il aurait quitté la
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place pour s'affranchir d*un lel supplice, si le voyageur ne se fût levé pour sortir. Dans cette action qui n'était peutrétre due qu'au hasard, Stéphanaki ne voulut voir que le dédain d'un amant heureux qui prenait en pitié ses souffrances. Il avait bonne envie de suivre Sévaslos dans la rue et de lui chercher querelle sous un prétexte quelconque, mais il rcn^ contra, dans Tantichambre, sa tante Patrino et Tonde Dindrinos , qui l'abordèrent le passeport de Sévastos à la main. Cette circonstance fut le sujet d'une nouvelle réprimande que Stéphanaki dut subir sans pouvoir avancer un mot pour sa justification. Dindrinos alla même jusqu'à prétendre qu'il n'avait jamais vu à son neveu Sévastos que des yeux bleus et des cheveux châtains.
Stéphanaki sortit sans se donner la peine de rappeler k son oncle qu'il avait tenu la veille un langage tout contraire.
Pendant trois jours, Stéphanaki affecta de ne plus paraître chez sa tante, espérant bien que son opposition produirait quelque effet. La famille lui tint rigueur. Le quatrième jour, il rencontra sur le port son suspect et abhorré cousin qui donnait le bras à Odoxia et à Pésouna , et qui jeta sur lui en passant un de ces sourires insolens qui disent tant de choses eo une pareille occasion. Stéphanaki rentra chez lui comme un fou : il était au supplice. Il se rappela heureusement la demeure d'un Grec smyrniote qui avait voyage deux ans en qualité de domestique de Sévastos. Il y courut.
-^Paximadi, lui dit-il, si je le faisais voir mon
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cousin Sévastos, ton ancien maître» tu le reconnaîtrais bien, n'est-ce pas?
— Certainement, Monsieur, je le reconnaîtrait entre mille, comme je vous reconnaîtrais vous-même.
— Suis-moi donc.
Ils arrivèrent bientôt à la maison de madame Patrino.
— Voici Paxijnadi, ma tante, qui demande avec instances à baiser la main de son ancien maître.
La vieille dame fut ravie de cet empressement.
^ Vous le voyez , mon neveu , tout le monde ne partage pas vos préventions contre mon Gis.
Stéphanaki secoua la tête sans répondre. Madame Patrino précéda les deux visiteurs dans la salle où se tenaient ses filles avec leur frère.
—Sévastos, s'écria-t-elle avec cette volubilité qui caractérise le langage des populations grecques, et sans que les gestes d'impatience de Stéphanaki pussent l'arrêter un,i^tantl Sévastos, voici Paximadi, ton ancien domestique, qui a voyagé deux ans avec toi en Grèce, à Smyrne et à Gonstantinople. Tu le reconnais bien, n'est-ce pas? — Oui, ma mère, je le reconnais, ce bon Paximadi; comment seporte4-il?... Il a comme moi quelques années de plus aujourd'hui.
— C'est vrai, répondit le Smyrniote en se grattant le revers de la main d'un air hébété. — Vous vous souvenez sans doute, Sévastos, interrompit Stéphanaki, de la ville et de la circonstance où vous quittâtes ce brave homme? — S'il s'en souvient! reprit madame Patrino. S'il a laissé Paximadi malade de la fièvre à Gonstantinople, c'est qu'il devait partir im-
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médiatement pour Navarin... N'est-ce pas, Séirâistos?
Stéphanaki se mordit les lèvres.
— Ta ne m'en as pas voulu, Paximadi? reprit Sévastos en balançant tranquillement sa jambe droite, appuyée sur sa jambe gauche. — J'aurais été bien ingrat, Monsieur, car vous m'aviez laissé de quoi payer mes frais de retour ; aussi ma femme et moi nous n'avons cessé de prier Dieu pour vous. — Et la femme à propos, continua Sévastos, comment se porte-t-elle, celte excellente Catina ?— M arigo, vous voulezdire?— C'est juste, cette bonne Marigol —Gomment! monsieur daigne se souvenir d'elle? Elle se porte bien, ainsi que nos chers petits enfans, qui sont grands au» jourd'hui, --Si ma mère le permet, reprit Sévastos, en tirant de sa poche une bourse neuve bien garnie, je vais l'offrir, Paximadi, un beau doublon 4'Ëspagne, eu te priant de boire à la santé de ton ancien maître.
Se précipitant sur la main que Sévastos lui tendait, le domestique smyrniole en enleva le doublon, qu'il glissa dans sa ceinture; puis du même coup il couvrit celle main généreuse de larmes et de baisers. Madame Patrino embrassa son fils. L'oncle Dindrinos embrassa sa sœur et son neveu. Stéphanaki, battu celle fois encore, jugea prudent de se retirer, et dans sa retraite il entraîna dehors Paximadi qui porta la main sur sa ceinture pour proléger son doublon. Quand ils furent dans la rue : Gomment, coquin, dit Slé|»hanaki au valet grec, tu as le front de reconnaître dans cet homme ton ancien maître? — Je doutais. Monsieur, de son idéalité; mais sa générosité a levé tous mes doutes, et s'il fàni.maintenant vous avouer
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franchement fnon idée, c'est que je ne sais plos qti*en penser.
Cependant Stéphanaki était plus que jamais confirmé dans son premier jugement. Ne pouvant ouvrir les yeux à sa tante et h ses cousines, qui après toutes les épreuves dont le prétendu Sévastos avait triomphé, refusaient d'admettre à Tavcnir le plus léger doute à son sujet, il recommença sa guerre d*obser* vation, persuadé que cet intrigant se trahirait luimême quelque jour. En effet, une semaine s*é(ait à peine écoulée, le capitaine Nicophoros vint trouver Stéphanaki, et lui annonça que son cousin chercliait secrètement à emprunter cinq mille talaris sur une lettre de change en blanc, portant son acceptation. Stéphanaki engagea le capitaine à prendre jour avec Sévastos pour lui prêter la somme qu'il lui demandait. Le capitaine convint de prévenir Stéphanaki une heure auparavant la signature de la lettre de change. Le soir même de ce jour un marin apportait à ce dernier une missive du capitaine. Le neveu de madame Patrino courut vers le port et monta sur le navire de Nicophoros. Son soi-disant cousin y arriva quelques minutes après lui. Sévastos, en entrant dans la chambre du capitaine, trouva celui-ci occupé à compter des talaris qu'il empilait symétriquement sur sa table.
— Soyez le bien-venu, lui dit Nicophoros en lui présentant une plume et une feuille de papier blanc. Ecrivez ici : Accepté pour la somme de cinq mille talaris, et signez.
L'ex-convive de l'hôtel des Trois Ancres écrivit
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son acceptation avec une légèreté de main qni eût fait honneur à un banquier. Quand il releva la tète, il vit en face de lui, debout contre la porte de la chambre, le regard menaçant et les bras croisés sur la poitrine, le neveu de madame Patrino, qui lui dit en secouant la tête : A nous deux maintenant, Monsieur!
Et lui présentant une lettre ouverte, il ajouta : Connaissez- vous cette écriture? c*est celle de mon cousin. J*ai retrouvé dans des papiers de famille cette preuve irrécusable de votre crime. Vous n'êtes pas Sévastos, Monsieur.
L'étranger ne se déconcerta point ; il répondit avec calme : Je ne m'appelle pas ainsi, cela est vrai; mais est-ce moi qui ai pris ce nom ? n'est-ce pas vous et les vôtres qui me l'avez donné? En arrivant à Alexandrie, suis-je allé demandera madame Patrino : Logezmoi dans votre maison, nourrissez-moi, habitiez-» moi? N'est-ce pas vous qui m'avez forcée quitter pour vous suivre la modeste auberge que j'avais choisie pour séjour? Lorsqu'à toutes vos sollicitations je répondais : Laissez-moi, je n'ai pas de mère I ne m'avez-vous pas improvisé une famille? — Mais lu passeport. Monsieur ! s'écria Stéphanaki, mais l'ar* gent escroqué au correspondant de ma tante à Marseille ! mais cette somme de cinq mille talaris pour laquelle vous venez de commettre un faux! — Pour cela, j'en conviens, j'ai eu des torts. — Vous appelez cela des torts, répéta en ricanant le capitaine Nicophoros : vous allez apprendre que la justice leur donne un autre nom.
. Le capitaine flt entendre un coup de sifQet. Au
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même instant, deux matelots vigoureux se précipité* rent dans la chambre, et saisissant le k)andit au collet, ils le conduisirent à la prison d'Alexandrie. Stépfaanaki fit entre les mains du magistrat une déposition circonstanciée des faits, puis il se rendit chez sa tante, qui s'évanouit deux fois au récit de ce qui venait de se passer. Odoxia et Pésouna s'enfermèrent en pleurs dans leur chambre et refusèrent obstinément de descendre pour le repas du soir. Dindrinos affirma qu'il s'était toujours douté de quelque chose. Les juges turcs sontexpéditifs, comme l'on sait. Deux heures après son écrou, le prisonnier avait reçu cent coups de bâton sur la plante des pieds. Gomme le châtiment menaçait de ne pas s'arrêter là, l'aventurier réclama l'intervention du consul de Sardaigne, qui envoya son chancelier pour recevoir sa déclaration. L'étranger tira de la doublure de son habit un passeport de six ans de date, dont le signalement se rapportait exactement à lui, dans lequel il était désigné sous les nom et prénom de Pippo Ronciglio, sans profission. Le chancelier le mit sous la garde de deux khavass et l'expédia avec une lettre d'envoi , ainsi que le veut l'usage en pareil cas, à un capitaine de sa nation qui devait mettre à la voile pour Gênes le lendemain. Les Ar/taroM allumèrent leurs tchibouks et traversèrent lentement la ville avec leur prisonnier, qui, au milieu des cris de la populace, semblait résigné à son sort. Ses gardiens lui firent monter devant eux l'échelle du navire sarde et ils montèrent après lui, quelque peu empêchés dans leur ascension par leurs culottes flottantes et par les armes embar-
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rassaiites donl leur ceinture était garnie, ils appelé* reai le capitaine, qui vint à leur rencontre et qui ouvrit nonchalamment la lettre de cachet de son consul; puis ils demandèrent un reçu de la personne du prisonnier.
— C'est trop juste, répondit le capitaine en parcourant des yeux le pont de son navire ; mais où diable avez- vous caché votre marchandise?
Les khavass poussèrent des hurlemens désespérés en n'apercevant plus leur victime , qu'ils croyaient résolument assise au pied d'un mât en les attendant. Ils pensèrent que le malfaiteur pouvait s'étrë cache dans l'intérieur du navire. Ils sondèrent de leurs yataghans tous les coins et recoins de l'entrepont et de la cale. Peines inutiles : après une heure d'impatience et de fatigues, le patron d'une barque qui traversait le port apprit au capitaine sarde qu'on avait vu un homme faire le plongeon du haut de son bord et gagner à la nage un chebek turc qui sortait en ce moment du port d'Alexandrie, en destination pour Gonstantinople.
Un an s'était écoulé depuis la brusque disparition du voyageur qui avait causé tant d'émotion dans le quartier franc d'Alexandrie. Madame Patrino, en mourant, avait laissé ses deux filles sous la tutelle de leur oncle Dindrinos, qui s'occupait à réaliser la for-
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tune de ses jeunes papilles. Uoe grande partie de l'héritage de leur mère demeurant sous le séquestre provisoire du gouvernement turc, un voyage à Conslantinople devint nécessaire. Le lieutenant de frégate du vice-roi d*£gypte se munit de lettres de recommandation pour Les ridjals les plus influens de Stamboul, et il partit avec ses deux nièces pour obtenir à tout prix une prompte et lucrative justice.
La traversée fut heureuse; on n'eut que trois cas de peste à bord; deux mâts seulement furent rompus par la tempête, et on ne relâcha que dans quatre ports pour réparer les avaries du bâtiment. Odoxia et Pésouna ne s'ennuyèrent pas excessivement, car, d'abord, leur gracieux oncle, atfairé qu'il était par le besoin de critiquer toutes les manœuvres de l'équipage, ne leur imposa pus plus d'une heure par jour de sa filandreuse et vide conversation, et puisensuile elles purent s'entretenir à leur aise de leurs pensées déjeunes filles, pensées singulières, plus multipliée» et plus mystérieuses que les étoiles qui brodent le manteau bleu du ciel. Le sujet de leurs entreliens de la nuit pendant ce long voyage n'était pas moins bizarre que les rêves éclos dans leur imagination orientale. N'allez pas croire pourtant que les deux sœurs passassent les heures précieuses à se débiter mutuellement de belles tirades romantiques sur les pittoresques tableaux de la nature qui venaient chaque jour enchanter leurs regards dans cet archipel grec qu'on prendrait popr des corbeilles de (leurs flottantes. Le cœur d'une jeune fille n'est pas aussi vaste que celui
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d*un poète, il résamc d*ordînaire ses affections sur un seul point, et ce point c'est un-amant, lequel, grâce à la prévoyance des mères et des tuteurs, prend le plus tôt possible, par égard pour la morale, le nom de mari.
Odoxia et Pésouna voulaient donc toutes deux un mari. La première, peu touchée des vertus commerciales de son cousin Stéphanaki, avait refusé nettement de trôner dans un comptoir, et le pauvre diable était allé, de désespoir, fonder une banque maritime à Marseille. I/élégante Odoxia souhaitait un mari fait aux bonnes manières de l'Europe; la sentimentale Pésouna, se trouvant assez riche de la succession de sa mère, désirait faire le bonheur d'un jeune et beau cavalier blond ou châtain , assez pâle pour qu'on pût raisonnablement supposer qu'il avait connu les amertumes de la vie. En mariage comme en littérature, les jeunes filles, comme on sait, affectionnent les antithèses. Cette figure de réthorique règne assez communément sur les générations de quinze à vingt-cinq ans. Pésouna avait donc trouvé son anlilhèse, comme sa sœur Odoxia avait entrevu son cavalier blond ou châtain à la tournure élégante. Malheureusement, elles reconnurent aux premiers mots échappés que toutes deux, sans se consulter, s'étaient arrêtées secrètement sur le même choix. No sachant plus où reporter la tendresse qu'avait fait naître en elles celui qu'on leur avait présenté comme leur frère Sévastos, elles continuaient, par habitude, de le chérir. Il n'est pas besoin d'ajouter qu'elles ne croyaient pas un mot des histoires que l'cm racou-
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lait sur la conduite et sur le départ du voyagenr étranger, et que chacune d'elles attribuait à une passion romanesque son introduction et son séjour dans la maison de madame Patrino leur mère.
L'oncle Dindrinos, à peine débarqué à Péra, s'informa tout d'abord des moyens de faire réussir ses sollicitations pour la levée du séquestre. On le conduisit chez un pacha en demi-solde qui attendait en fumant sa pipe qu'il plût à Mahomet de joindre à son titre un emploi. Le lieutenant de frégate parla si bien et appuya ses argumens de si riches cadeaux, que le pacha permit qu'on traitât Taffaire avec son médecin. Un médecin en Turquie est un homme universel ; la science de guérir est le dernier des talens qu'on lui demande; il faut avant tout qu'il sache mener à bien par tous les moyens possibles les affaires de son maître. S'il faut lier une intrigue amoureuse ou politique, on pousse en avant le médecin; si Ton a besoin de connaître la pensée d'un individu qui puisse influer sur quoi que ce soit, en bien ou en mal, le médecin entre en campagne; quand on veut se débarrasser d'un rival ou d'un ennemi, on a recours encore à la science d'un médecin. La profession est, comme on voit, très élastique : aussi est-elle très accessible, et le premier venu, pour peu qu'il se sente à la hauteur de la tâche, peut l'exercer sans diplôme ni brevet.
L'oncle Dindrinos eut une idée magniGque pour assurer les intérêts de ses nièces. Il imagina d'en marier une au médecin du pacha. Celle de ses pupilles qu'il destinait à celte union pouvait bien , il
est vrai, trouver mauvais qu'on renfermât et qu'on lui voilât le visage; mais, d'après les renseignemens qu'il recueillit sur la philosophie de Méhémed* Effendi (c'était le nom du docteur) en matière do religion , Dindrinos se flatta de convertir une âme musulmane au christianisme, en lui donnant, pour l'indemniser de la damnation, une femme charmante et une dot assez ronde en bon or de ducats. Le lieutenant de marine alla donc visiter le médecin turc dans son divan.
Méhémed-Effendi était occupé à dévorer un perdreau rôti pour déjeuner, qu'il arrosait d'une série très multipliée de verres de vin de Champagne. Son Koran, du reste, était ouvert à côté de lui, et un chapelet d'ambre pendait à une boutonnière de sa redingote; une haute calotte de drap rouge lui descendait sur les yeux, et l'aurait fait ressembler à un malade en bonnet de nuit si son visage n'eût témoigné qu'il se portait à ravir. L'arrivée de Dindrinos parut cependant contrarier quelque peu Méhémed-Ëffendi. Le lieutenant du vice-roi attribua le froncement de sourcil du docteur au regret qu'il éprouvait de se voir surpris en contradiction formelle avec les défenses du prophète. Cette observation cadrait merveilleusement avec ses projets. Quand il se fut assuré que Méhémed-Ëffendi était garçon et qu'il n'avait pas pris absolument le mariage en horreur: Mou cher ami, lui dit-il, en lui frappant familièrement sur le ventre, vous êtes médecin d'un pacha, c'est bien ; vous avez assez d'intelligence pour rendre très variable le chiffre des appointemens ûxes qu*on vous
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donne, c*esl encore bien ; mais le diable m'emporte si au cours où est la piastre aujourd'hui vous parvenez à mettre vingt mille talaris de cùté. Et puis, voyezvous, vos pachas sont plus capricieux que les jolies femmes. Ce sont des animaux, passez-moi l'expression, qu'on n'apprivoise jamais qu'à moitié; aujourd'hui ils vous lèchent, demain ils vous mangeront. Ecoutez , j'aborde franchement la chose avec vous, faites réussir promptement notre affaire, et il y a pour vous au bout de cela quatre-vingt mille talaris de dot avec la main de ma nièce Pésouna, si mes deux propositions vous arrangent.
Méhémed-EfTendi ne se fit pas longuement prier pour se rendre aux vœux de Dindrinos. Après une heure de pourparlers, ils étaient d'accord sur tous les points et le lieutenant de frégate recevait l'autorisation d'annoncer à Pésouna qu'on n'attendait plus que ses beaux yeux pour achever la conversion d'un mécréant h la foi chrétienne. Dindrinos, enchanté de sa diplomatie, promit de revenir le lendemain avec sa nièce. En retournant à Fera, il sonda sa mémoire pour découvrir quel était le visage que lui rappelaient les traits de Méhémed-EfTendi. Il n'y put parvenir; mais, à coup sûr, se dit-il à lui-même, cet aimable et spirituel garçon ressemble à quelque galant homme que j'ai connu durant mes longs voyages.
Les deux sœurs, qui attendaient leur oncle à l'hôtel de l'Europe , situé dans la grande rue de Péra , accueillirent la proposition avec des éclats de rire. Udoxia déclara que les Turcs avaient encore bien des
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progrès à faire dans la science des beUes manières et de la civilisation avant qu'elle songeât à prendre un mari parmi eux. Pésouna avait juré de ne jamais épouser qu'un cavalier blond ou châtain, et dont la physionomie indiquerait quelque instinct de la vie idéale et contemplative.
— Bon I bon ! c'est cela I à merveille ! répétait Dindrinos en se frottant les mains. C'est tout le portrait de mon docteur. Quand il sera chrétien, et costumé d'une façon plus présentable, vous en serez enchantées comme moi. Au reste, chère Pésouna, je ne te demande une décision que quand tu l'auras vu. Je compte d'ailleurs sur tes beaux yeux pour réchauffer le zèle de notre protecteur.
Le lendemain, Dindrinos et sa nièce se faisaient annoncer chez Méhémed-Effendi. Un domestique arabe portant dans ses bras un immense bocal les pria d'attendre que son maître eût fini de composer un médicament merveilleux qui devait rendre la santé au pacha son seigneur, indisposé depuis quelques jours. Quand le domestique eut fermé la porte du cabinet de Méhémed-Ëffendi : Je ne t'ai pas parlé , dit Dindrinos à sa nièce , de l'avantage que nous trouverons tous à posséder un aussi savant médecin dans notre famille. Je suis physionomiste, tu le sais.
Ck)mme il achevait de parler, on entendit la voix du docteur dans la chambre voisine.
— - Rhadaman , disait-il à son domestique , il faudra porter des pilules chez cet employé du sérail qui ressentait hier de si violentes coliques. — Il n'en 9
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pHis besoin , Effendi. — Guéri? j'en étais sûr; il faol que le diable s'en mêle. — Non pas, Effendi; il est mort. — C'est absolument la même chose, Rhadaman. Porte toujours des pilules : elles serviront pour sa femme et ses enfans, s'il en a. A propos, une boite de pilules chez ce capitaine de la garde du sultan qui me demandait hier... — Effendi , on l'a enterré ce matin. — Dieu est grand, Rhadaman! Tiens, voici la liste de mes malades ; porte à chacun d'eux une petite boile cachetée. — Avec quoi rempli rai-je ces boites, Effendi? — Imbécile I toujours avec les pilules du bocal. — J'oubliais de vous dire, Effendi, que le pacha notre seigneur souffre aujourd'hui comme un damné. Il se plaint d'être ce matin plus mal qu'hier. Il a recommandé à ses Gis de vous noyer dans le Bosphore s'il ne guérissait pas de sa maladie. Entre nous , vous devriez songer à mettre vos affaires en règle, car je crains bien qu'il ne voie pas la prochaine lune.
Dindrinos toussa fortement pour indiquer au docteur qu'il eût à ménager ses confidences. Rhadaman s'éloigna avec son bocal , et Méhémed-Effendi introduisit Dindrinos et sa nièce dans son divan. Pendant leur entretien, le lieotûoaDt de marine eut le loisir de remarquer toutes les ressources et toutes les richesses qu'offrait l'esprit de son futur neveu. Il ne fut pas peu satisfait de l'impression queMéhémed-Effcndi paraissait produire sur Pésouna. Il crut même distinguer dans la voix de la jeune fille une émotion qui augmentait visiblement quand Pésouna avait à répondre à quelques flatteries délicates, à quelques
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gracieux compUmens qae lui adressait son prétendu. Qaand la visite prit fin, Dindrinos offrit son bras à sa nièce. Il sentit que la main de la jeune fille tremblait d'une manière étrange en s*y appuyant. En retournant à son logis, à peine répondit-elle par quelques mots aux vives et curieuses questions dont son oncle la pressait. Elle était pensive , elle soupirait en regardant le ciel ; le nom seul de Méhémed-Effendi la faisait tressaillir, et Dindrinos ne douta pas que les choses n'allassent au gré de ses souhaits.
Pésouna ne fut pas plutôt demeurée seule avec sa sœur qu'elle lui jeta les deux bras autour du cou en lui disant : Ma chère Odoxia, je l'ai retrouvé! Dieu a voulu qu'il me fût destiné pour époux. Tu ne seras pas jalouse de mon bonheur ; tu ne m'en voudras pas, n'est-il pas vrai? — Eh! pourquoi t'en voudrais-je, bonne sœur? -— Il est si cruel de renoncer au plus doux rêve de sa vie! Quand on aime, il est si cruel de se dire : Une autre que moi est aimée! — En vérité , je ne te comprends plus , Pésouna , et de qui donc parles-tu? Ne viens-tu pas de voir Méhémed- Effendi, ton prétendu? — Oui, bonne sœur. Mais ce qui va bien t'étonner, c'est que ce Méhémed n'est autre que notre paie et malheureux jeune homme d'Alexandrie , Pippo Ronciglio.
Odoxia s'éloigna vivement de sa sœur et son visage se colora d'une subite rougeur. Mais sa gaieté reprit bientôt le dessus. Elle offrit en souriant sa main à Pésouna.
— Ecoute, lui dit-elle, puisque tu es franche avec moi , je veux en user de même à ton égard. Tu
S^ BOmSRT MAGAIBE
nsété abusée par qudqae hallucination. Ton esprit préoccupé aura confondu la réalité -avec une apparence menteuse : quel rapport Yeux4u qu'il existe entre ce Turc et le jeune homme d'Alexandrie? Je -n'ai pas attendu quetu vinsses m'en informer pour apprendre que Pippo Ronciglio est h Gonstantinople. Avant hier, ma sœur, je l'ai vu passer sous nos fenè^ très dans la grande rue de Péra. La nuit commençait à tomber. Je croyais me tromper d'abord , mais je l'ai bien reconnu , car il m'avait aperçue au même instant, et s'appuyant d'un air mélancolique contre l'angle d'une maison , il s'est mis à me contempler avec cet air gracieux et fin que tu lui connais. Ce même soir, comme je me promenais au Champ-des- Morts avec mon oncle, qui m'avait devancée de quelques pas, je l'ai revu encore, et cette fois il m'a parlé, Pésouna. Que son air était touchant 1 Comme sa manière de s'exprimer rappelait la distinction de son origine ! car ce nom de Pippo Ronciglio n'est sans doute pas plus . le sien que celui de Sévastos, qu'il avait pris pour s'introduire auprès de nous h Alexandrie. Vois-tu, ma sœur, ce jeune homme est quelque personnage^'importance qui voyage incognito pour ses plaisirs. Une passion véritable et ir-^ résistible l'enchaine malgré lui sur mes pas. ËnGn , pour achever de tout t'apprendre, ma bonne Pésouna, ce gentilhomme me propose de m'épouser à l'insu de mon oncle, car il importe, dit^il, que sa famille ignore notre union pendant quelque temps. Lorsque nos deux mariages seront accomplis, Pésouna, nous verrons laquelle de nous a le véritable Pippo Ronciglio pour époux.
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Quekfoes jours encore, et Ton allait célébrer les noces de Pésouna avec Méhémed-Ëffendi. La dot dé la jeune fitle était prête, et Ton n'attendait plm que rissue de l'affaire du séquestre pour la verser entre les mains' do docteur au comble de ses vœux; de son côté, Odoxia avait revu Pippo Ronciglio au Champ** des-Morts , et le lendemain du mariage de Pésouna avec Méhémed-Ëffendi , elle devait donner secrètement sa main à son mystérieux amant , lorsqu'un incident inattendu vint déranger tous ces beaux projets.
Le pacha de Méhémed-Ëffendi devint teUemeni malade, malgré ses pilules ou plutôt peut-être » cause des pilules, que le docteur jugea prudent- do se soustraire par avance à la vengeance ^des héri^ tiers. Sans rien avouer de ses projets à personne y il renferma dans un coffre tout ce qu'il possédait d^ar** gent, et son domestique Rhadaman, par son ordre f embarqua de nuit les effets transportables sur un navire marchand qui devait partir dans la journée du lendemain pour la Grèce. Une heure avant le dé-* part du- navire, Méhémed-Ëffendi pria Dindrinos de vouloir bien passer à son logis pour une affaire urgente.
— Mon cher oncle , lui dit-il ( permettez-moi dès aujourd'hui de vous donner ce nom), il se présente une spéculation magnifique, pour laquelle j'ai songé à vous. — Je vous reconnais bien là, mon neveu, répondit Dindrinos en l'embrassant; voyons,de quoi s'agit-il? — Un de mes amis , reprit le docteur, vient de recevoir en paiement du gouvememeat de sa Uau-;
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tesse trente vieilles pièces de canan qui garnissent Tarsenal de Top-Haiia ; il va partir pour un long voyage, il a besoin d'argent, soixante mille piastres d*à-reDipte ledécideraientè vous céder à très bas prix sa propriété. ~ Bon, s'écria Dindrinos en se frottant les mains, j'ai justement la somme; mais il faut voir la marchandise; Méhémed, vous m'accompagnerez à l'arsenal. •- Volontiers, mon cher oncle, répondit le docteur.
Ils arrivèrent à l'arsenal impérial de Top-Uana , où les sentinelles turques montaient la garde auprès des canons de bronze que Dindrinos caressait de l'œii avec un attendrissement tout particulier. Le docteur prît à part l'officier du poste, auquel il remit un billet du commandant de l'arsenal, il était dit dans ce billet que Méhémed-£ffendi avait la permission d'examiner» de faire démonter et remonter les pièces d'artillerie sur leurs affûts, pour l'instruction d'un officier étranger qui l'accompagnait. Dindrinos mesura la longueur et supputa le poids des pièces; il en fit placer quelques-unes dans les balances, afin d'agir en parfaite connaissance de cause. Après un iong et mûr examen, il se retira enfin, et il n'eut de cesse que Méhémed-Effendi n'eût reçu les soixante mille piastres qui devaient assurer la conclusion du marché, dont Dindrinos fixa le chiffre luimême.
Le lendemain, dès qu'il fit jour, Dindrinos rassembla toutes les charrettes qu'il put trouver dans Péra , et à la tète de ce bizarre cortège qui ameutait tous les curieipx de Galata , il se présenta à l'arsenal
pour prendre livraison de ses pièces d'artillerie. Les soldats de garde , croyant qu'il continuait ses expériences de la Veille, autorisées par leur commandant, lui prêtèrent la main pour Taider à démonter une superbe pièce de bronze de 48 ; mais quand ils le virent se disposer à la charger sur l'une de ses .charrettes, ils lui demandèrent ce qu'il en voulait faire. Dindrinos répondit que son intention étdit de fondre tout ce métal.
— Fondre nos canons tout neufs I s'écrièrent à la fois les toptchis de l'arsenal en le repoussant rudement. Ce chien ! cet infidèle, qui veut fondre nos canons I — Mais je les ai achetés , vos canons , répon* dît Dindrinos. — Acheté nos canons, misérablel fit l'officier en lui brisant sur l'épaule une longue pipe de cerisier.
Un immense éclat de rire accueillit là retraite précipitée de Dindrinos, qui, tout étourdi de cette aventure, s'enfuit heureusement et regagna son logis , sain et sauf, au milieu des huées du peuple et des soldats. H courut chez Mébémed-Ëflendi pour se plaindre du malentendu qui avait donné lieu à cette algarade dont, il était victime. Les voisins lui apprirent que le docteur s'était évadé pendant la nuit, emportant tout ce qu'il avait pu réaliser. Par une singulière coïncidence , Pippo Ronciglio ne reparut plus à compter du même instant, et les deux nièces de Dindrinos n'eurent d'autre ressource que de pleurer leur veuvage anticipé, priant le Ciel de leur expliquer un jour le mot de cette cruelle énigme.
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Quelques mois après l'escroquerie dont il portait la peine, la nécessité de liquider la succession de madame Palrino sa sœur, amena en Grèce M. INndrinos. II avait laissé dans leur maison d'Alexandrie ses deux nièces désolées, qui, par un reste de faiblesse bienveillante pour l'auteur de tous leurs chagrins, avaient obtenu de leur oncle qu'il ne donnât pas de suite à cette affaire si le hasard lui faisait rencontrer Pippo Ronciglio sur quelque point du globe. Le lieutenant de frégate du vice*roi d'Egypte n'en conservait pas moins, à part lui, l'espoir et la résolution bien arrêtée de se venger du misérable qui avait osé le prendre personnellement pour dupe, et il jurait chaque matin, en se levant, de le forcera rendre bon compte des 60,000 piastres que lui coûtait l'avanie de Tarsenal de Top-Hana. La cruelle leçon qu'il venait de recevoir le mettait en garde du moins contre toute nouvelle tentative de ce genre. Le personnage qui, sous le double masque deSévastos et de Méhéraed^ffendi, avait exploité avec tant de succès sa bonhomie et sa crédulité, était un de ces industriels habiles dont l'Orient abonde plus que tout autre pays.
L'illustre et interminable famille des Robert Macaire, ces modernes Atrides récemment introfiisés parmi nous, est, à coup sûr, originaire du Levant,
oomme toute idée de civilisation^ Ses quartiers de noblesse remontent bien au-delà de Tinvention de ces sociétés à prospectus de toutes couleurs qui mendient les millions comme un aveugle les gros sous, dégénérescence abâtardie de la science de s'approprier le bien des autres. En Orient, outre le ciel in* spirateur, les professeurs et les adeptes de cette doctrine trouvent un soi merveilleusement préparé pour la moisson qu'ils lui demandent : une société exempte de préventions, toujours disposée à croire au mérite de ceux qu'elle ne connaît pas; des fortunes capitalisées qui cherchent incessamment à s'arrondir par tous les moyens possibles; une justice indolente, igaomnt, dans la candeur de son âme, la nomenclatune des commissaires de police, des officiers de paix, des sergens de ville, des municipaux à pied et à chevalf sans parler des juges d*instruction« des procureurs du. roi et autres épouvantails juridiques qui rendent le crime plus intelligent et plus quintescencié, sinon phis rare et plus timide. Le Robert Macaire levantain a sur le nôtre l'avantage que lui prêtent la couscience de sa force et la liberté d'agir. Les conceptions les plus audacieuses, il les exécute sans avoir à se préoccuper des moyens d'éluder tel ou tel article du code au moyen d'un subterfuge quasi-légal. 11 sait que s'il est pris en fiiute, les arguties d'un avocat ne le sauveront pas : il joue donc sa vie sur chaque coup, et la seule pensée qui le préoccupe est de savoir, non pas quds dangers il court. Biais par quel chiffre peut s'évaluer son succès. Le lendemain de son débarquement à Napoli de
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Romanie, M. Ditidrinois passait la soirée chec on négociant de la ville. Le lieutenant de frégate annonça tout haut à son correspondant que desaffairesurgen tes Tobligeaient de se rendre sous quelques jours à Athènes. 11 ajouta qu'une somme de dix mille talaris qu'il venait de recevoir en argent rembarrassatt con* sidcrablemcut pour le trajet qu'il avait à faire, et que pour cela il désirait , disait-il, changer cette .somme en or. L'or était rare en ce moment à NapoU ; ies prétentions des négocians auxquels il s'adressa révoltèrent Dindrinos, qui, dans un accès de mauvaise humeur, s'approcha d'une table de jeu, où il risqua quelques pièces qu'il perdit. Un monsieur d'un extérieur très affable et très distingué tenait la banque du pharaon , dont il faisait les honneurs avec une grâce toute particulière.
— Faites votre jeu, Messieurs, disait aux joueurs avec un sourire plein d'aménité te banquier du pharaon. Rien ne va plus. Yadol
La chance servait miraculeusement le banquier, qui, toujours aimable, même dans le triomphe, consolait ses adversaires- désappointés par une série non interrompue de coroplimens et de spirituelles reparties. Dindrinos s'approcha du maître de la maison, et le tirant à lui : Quel est ce monsieur? demandat-il en.désignant le banquier du pharaon. — Il s'appelle le baron de Qeaumanoir, répondit celui-ci.—- Ah I fit Dindrinos en roulant dans ses doigts la clef de sa montre.
Et il retourna vers la table de jeu où , pour examiner l'étranger plus ^ son aise, il riscpia quelques
BK OIIIBNT.
nouveaux talaris, qit'il perdit eaicore. Quand la ban*, que do pharaon prit fin, Dindrinos avait vidé sa poche, par distraction, des cent talaris environ qu'elle contenait. Le baron de Beaumanoir Toccupait pourtant lieaucoup plus que sa perte. Le baron paraissait avoir quarante ans; sa chevelure noire commençait à grisonner; ses petits yeux bleus pétillaient d*esprit et de malice. Un r^iban bariolé de diverses couleurs était noué à la boutonnière de son habit.. Dindrinos se hasarda enôn à Taborder seul dans un coin dv salon.
— Pardon, Monsieur, lui dit-il d*un air embarrassé, vous aHet trouver ma question bien indiscrète» N'avez»vous pas connu un jeune homme nommé PippoRônciglio?
Le tKiron serra la main de Dindrinos d'un air mystérieux, et, levant les yeux au ciel : Ah 1 Monsieur^ répliqua-t-il, vous rouvrez en ce moment toutes les plaies de mon âme. Si j'ai connu Pippo Ronciglio? Un jeune homme aussi bien élevé que doué de qualités sans nombre! — Non pas, Monsieur, s'il vous plait^ interrompit Dindrinos, un bandit qui m'a volé 60,000 piastres à Constantinople, il y a six moisi ^^ Ah! Monsieur, reprit le baron, un peu de pitié pour cet infortuné qui était mon frère. — Yolre frère! j'avais donc bien jugé, car j'ai reconnu au premier coup d'œil un air de famille «ntre vous et lui , malgré la différence de l'âge, de la chevelure et des manières, oh ! je suis physionomiste. Pouvez-vous, monsieur le baron, me donner des nouvelles de ce brig...de votre frère, veaxrje dire? -— Hélas! Monsieur, soupira le
W ROH»T ItàOIRR
Uafon de Bétuimanoir, il est mart.-**!! est mort, répéta Dindrinos. Et mon argent, qui me le rendra? — Rassurez- vous, Monsieur, quoique j'aie bien le droit de renier ce malheureux qui m'a coûté tant de larmes, je paierai encore cette dette^ — Vous êtes ua boqnéte homme, Monsieur, balbutia Dindrinos. Vous me rembourserez cela à votre aise, un de ces jours, demain, par exemple. Demain puis-je avoir l'honneur de passer citez vous? -^ Demain, Monsieur, répondit le baron en faisant un gracieux salut de la tète; de* maiii je vous attendrai pour déjeuner si vous le trouves bon. — Je le trouve excellent, monsieur.le baron, dit Fonde Dindrinos, en saluant jusqu'à ierre«
Le jour suivant il était chez le baron de Bcauma*noir. Un domestique en grande livrée l'introduisit dans le salon en attendant que le m^tre du logis fût levé. Dindrinos examina l'une après Tautre toutes les charmantes futilités parisiennes qui décoraient le salon du baron. Le propriétaire de ce boudoir de petite maîtresse avait tiré tout le parti possible de la ehétive maison grecque qu'il avait louée pour y faire un séjour de quelques mois. Tout chez lui , jusqu'à ht moindre pièce de l^meublement, respirait le luxe et le goût le plus exquis.
Yoilà un homme comme il faut, se dit Dindrinos à lui-même; sa richesse est assurément la moifidre de ses qualités. Quel cœur! quelle générosité! Enfin, je ne lui demandais rien, et c'est lui qui, par respect pour la mémoire de son garnement de frère, exige que j'accepte la restitution de mes 60,000 piastres,
qui foQt bien l^QOO francs de France en bon ar4
gent.
m onieirr. 41
Gfiffbmell achevait ce dialogue, le baron entra, et le d^eftner le saivit. Poor la première fois de sa vie, Dindh*nios mangea dans de la vaisselle plate armoriée. Le brave homme ne savait ce qu*il devait le pins admirer, oa <te la succulence des mets, ou de la recherche de la vaisselle et du service. Quand les con- -. vives eurent dégusté les meilleurs vins de France, le baron se leva et dît à son héte : Je n'aurai pas, Mon- Meur, rindiscrétion d'abuser plus long-temps de votre complaisance. Quelque plaisir que j*éprouve en votre compagnie, j'ai hâte d'acquitter envers vous là dette de mon malheureux frère, à qui f ai du moins cette obligation qu'il a quitté le nom de sa fiaranille pour ne le point déshonorer.
— Monsieur le baron, répliqua Dindrinos qui ne voulait pas rester en arrière de tant de courtoisie, une famille qui compte dans son sein des hommes de votre distinction, est toujours assurée de l'estime et do respect des honnêtes gens.
Le baron de Beaumanoir salua Dindrino^, et donna ordre à son valet de chambre d'apporter 1 S,000 francs en or. L'oncle de Pésouna dressa les oreilles à ce mot. Le valet de chambre revint au bout de quelques mi-* nvies, i^n large portefeuille ^ la main.
— Monsieur le baron, dit-il, comme votre intention est dé quitter bientôt cette ville pour voyager dans les autres parties de la Grèce, je n'ai pas osé prendre sur moi d'envoyer changer les billetB de votre banquier de Paris. Je vous apporte votre portefeuille. Les roules ne sont pas sûres. Monsieur pré« Are piNii^tre une lettre de change è< des saiss d'ar-
48 BOBMT XAGAIBB
gent. — CertainèmeiH, repartit DindriDos: Unelettre de change me suffit, pour pea qu'elle soit tirée et acceptée par deuic capitalistes connus. — Pour cela, reprit le baron en ouvrant son portefeuille, V0O8 pouvez demeurer en rq)os. J'ai pris mes précautions moi-même*
Dindrînos, qui croyait rêver, saisit avidement un papier que le baron lui offrit. C'était une lettre de change sur un des premiers banquiers d'Athènes. 11 allait sortir, lorsqu'il lui vint une idée subite; il s'arrêta et se gratta l'oreille pour réfléchir, comme il faisait toujours quand il allait commettre quelque lourde sottise; puis, s'approchant de son hôte :
— Monsieur le baron, dit-il, si vous aviez encore quinze autres miHe francs de papier sur Athènes,, je le prendrais pour vous obliger sans vous demander plus de 4 pour cent d'escompte, et vos banquiers de Napoli exigeraient de vous À pour le moins, vous lo savez. — £h bien ! monsieur Dindrinos, répondit en souriant le baron de Beaumanoir, je vous donna la préférence parce que vous me plaisez singulièrement. Nous allons bientôt nous quitter pour ne plus noua revoir peut^tre; j'aère que vous vous souviendreic long-temps de moi, coxnme de mon côté je vyus jove de ne pas vous oublier de long-temps.
Dindrinos emporta la nouvelle tmitede 1 5,000 fn,* et le valet de chambre du baron l'aceompagna jusqu'à son logis, d'où il revint un quart d'heuro après, chargé de talaris d'fispagoe pour pareille somme.
- Dès que le baran de Beaumanoir eut compté el
KN oftitirr. 4^
serré Vai^ent dans son coffre-fort, il se laissa tomber h la renverse sar son fauteuil, et il lui prit un de ces' rires inextinguibles dont il est parié dans Homère. Sa perruque noir semée de poils grisonnans glissa de sa tête sur le lapis, et le véritable Pippo Ronciglio se refléta dans (a glace de la cheminée avec sa chevelure brune, tel enfin qu'on Favait vu débarquer sur le port d'Alexandrie, et tel aussi qu'il était apparu h Odoxia sous les fenêtres de Thôtel à Gonstantinople.
— L'exceHent homme! s'écria-t4l, quel malheurqu'il me quitte si tôt ! Va» sublime IMndrinos; crèoae superGne des oncles, élixir réconfortant des bourses vides I Gâgnie au plus vite Athènes, présente tes lettres de change chez les banquiers de la ville : tu ver* ras de quel crédit jouit la signature de rimaginairo et fantastique baron de Beaumanoir I Ma parole d'honneur, si cet homme-là se ruine, je lut ferai une pension alimentaire pour Tencouragement de ses successeurs. Quant à moi , voici ma pelotte faite pour quelque temps. Grèce héroïque ^ terre classique du malheur et de la fidélité, je t'abaoïdanne pour des contrées' plus divertissantes mais moins ho9pilalières assurément I
. Cependant Dindrinos faisait ses préparatifs de départ, et Pippo Ronciglio, qu'il avait mis danslacon^ fidehoe des sommes qu'il emportait, se désespéraii de ne pouvoir en soustraire quelque nouvelle partie. L'aventurier se tenait prêt à quitter la ville de Napoli en même temps que sa dupe, parce qu'il comptait signaler ses adieux par oo nouveau coup de son iadustrieux génie.
f 4 B0B8KT MAOAIRB
Lepréteiidti baron congédia tousses gens. Il comptait emmener avec lai le senl Rbadamait, ce domcs^tique arabe qui le servait depuis son arrivée k Gon^ stantinople, d'abord parce que la simplicité de cet homme lui garanltssaît sa discrétion, ensuite parce que le maître devait au serviteur non-seulement ses gages écbus jusqu'alors, mais aussi le fruit de ses petites économies, que le pauvre diable avait placées cbeB son patron. Rhadaman vint un jour trouver le baron de Beaumanoir et lui déclara que son intention était de retourner en Egypte, et qu'à cet effet il le priait de lui solder son compte. Pippo Eonciglio, à qui cette détermination déplaisait doublement, ne fit aucune remontrance à son serviteur; il l'engagea seulement à différer sa demande jusqu'au lende« main.
Pendant la nuit, Rhadaman fut réveillé par une voix sombre et grave qui lui parlait du milieu de l'obscurité de la chambre et qui l'appelait par son nom. Le pauvre Arabe prêta l'oreille. La voix renouvela ses exclamations, et d'un timbre plus effroyable encore elle lui dit : Je suis Mahomet, ton prophète, Rbadamaii, est«41 vrai que tu veuilles quitter ton maître, qui te traite si généreusement? — Seigneur, répondit Rhadaman troublé jusqu'au fond de l'âme; seigneur, cela est vrai. •>-> Est-il vrafi aussi, Rhadaman, que tu lui demandes de te solder tes gages et de te rendre l'argent que tu lui as confié? **• Je ne le nierai pas, sublime prophète, répliqua Rhadaman au comble de l'effroi; je ne le nierai pas, puisqtie voua savez tout. -^ Rhadaman, reprit la voix, écoute bien
BM OBISHV. . M
ce que je vais t^annoncer. Le jour où lu quitteras ton mailre, )e jour où il te paiera ce qu'il te doit^ tu mourrasv Songe à ce que tu dois faire ; adieu.
Tout bouleversé de cette terrible apparition noc* tume, Rhadaman se présenta le lendemain devant son maître, qui l'avait fait appeler.
— Mon bon Rhadaman, lui dit Pippo Rondglio d'un air contrit, quelque chagrin que me cause ton départ, je dois céder à tes désirs. Retourne dans ta patrie ; tu es libre. Y(Âei le compte de ce qui t'est dû; je vais te payer.
Rhadaman, au comble de la terreur, se précipita aux pieds du baron.
— Maître I maître^ balbntia-t-il, que vous ai-je lait pour me traiter ainsi ? -* Rhadaman, reprit le baron, ne m^as-tu pas dit hier que tu voulais revoir ton pays natal, et n'est-il pas convenu que je te rembourserai aujourd'hui ce que je te dois. -^ Maître, s'écria Rhadaman, je ne veux plus vous quitter. — Fort bien^ Rhadaman, je t'en remercie de grand cœur. Je vais du moins te payer tes gages. — Maître, je ne veux pas être payé. — Homme estimable, poursuivit le baron, qui rejeta précipitamment dans son coffre les talaris empilés sur sa table; va I ta confiance en moi ne sera pas vaine ! Je te garde à mon service, Rha-> daman, et je ne te paierai pas. Relève- toi, sois trao» quille et vis en paix. Je ne t'affligerai plus à l'avenir par de pareilles propositions.
Rbacbman baisa en sanglotant les mains de son
maître. 11 était triomphant. . >
M. Dindrinos vint prendre congé du baron dç
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Beaftmafioir. Comme' il partait le s<Mr même pour jllbènes, il supplia \e baron de vouloir bien accepter chez lui un diner d'adi^x sans façons. Pippo Aonciglio fat exact au rendez-vous. Pendant le repa$v le lieutenant de marine parla beaucoup de la diffîcuUé de transporter une somme de six mille francs en argent qui lui restait encore et qu*il avait refusé de changer en or chez son correspondant, à cause du haut prix que celui-ci mettait à sa complaisance dans un moment où Tor était fort cher sur la place.
' ^ Que ne m'avez-rous dit cela plutôt I interrompit le baron. Je n*ai pas beaucoup d'or chez moi, mais un comte italien, un proscrit napolitain de mes. amis, qui demeure non- loin d*ici^ vous donnera de For pour votre argent sans exiger aucune rétribuiion.
Dindrinos serra affectueusement la main du baron, qui appela Rbadainan, sur les bras duquel le lieutenant Zyphhier plaça lui-même ses sacs de talaris. La nuit commençait à venir. Le baron prit son chapeau et promit d'être de retour dans peu d*instans. Din- ' dcinos chai^;ea sa pipe et aUuma, un bol ^e punch en attendant le retour du baron. Aussttét que celuici eut mis le pied dans la rue il ordonna à son domestique d'aller rattendrç chez lui avec les sacs d'argent; puis il gagna en se promenant les remparts de la ville.
Au bout d'une demi-heure, Dindrinos vit rentrer le baron de Beaumanoir pâle et défait, ses vêtemens en désordre.
BN OHim'r. 47
— Qu'avez^TOiM, monsieur le baron? loi demandat-il avec anxiété. — Un verre d'eau, uq< verre d'éau, s*il vous platty balbutia celui*ci en feignant de se trouver mal. — Grand Dieu! que vous est-il arrivé, monsieur le baron? — Les nâlsérables I les scélérats ! les brigands I s'écria Pippo Ronciglio. Ils étaient quatre, armés jusqu'aux dents. Impossible de me défendre. -^ Ciel ! fit Dindrinos, vous avez été attaqué. — Et dépouillé, mon cher Monsieur, au moment où je vous rapportais votre or. Mon infortuné domestique n'en reviendra pas. 11 a reçu un coup de poignard à la poitrine. Pour moi, grâce au Ciel, je ne suis pas blessé; mais ne craignez rien, monsieur Dindrinos^ je vous tiendrai compte de cette somme. Rédigez bien vite une plainte au gouverneur, où vous raconterez les faits. Moi, je vais mettre sur pied la garde du château; il est impossible que nos voleurs nous échappent. Donnez-moi seulement deux ou trois cents francs pour que je puisse encourager les efforts des soldats, car les infâmes ne m'ont pas laissé uii para dans ma bourse.
Dindrinos s'empressa de remettre cinquante talaris à son officieux ami, qui s'écria ^n sortant : Avant une heure, Monsieur, vous aurez de mes nouvelles.
Au bout d*une heure en effet le lieutenant de marine recevait un paquet bien ficelé contenant une perruque et une lettre. L'une servit de commentaire à l'autre. « Brave cV digne homme, était-il dit dans la lettre, je vous renvoie la perruque du baron de fieaumanoir, lequel vous souhaite un bon voyage et
4S RQMMTV MAjCàlSK
va rejoindre) grâce à votre argent, votre neveu Sévastos et le prétendu Méhémed-Ëffendi. Nous vous saluons tous quatre avec le même chapeau, ft Votre affectionné, Pippo Rokgiolio. »
Dîndrinos s*évanouit sur son fauteuil en froissant dans ses mains les lettres de change sur Athènes contre lesquelles il avait eu la sottise d'échanger ses pauvres taîaris. Quelque diligence qu'il put faire, il ne découvrit pas dans la ville la trace, du hardi filou qui Tavait de nouveau si indignement dépouillé. Force lui fut de différer encore sa vengeance.
11 faudrait désespérer de la justice de DSeu suff la terre si le crime et le vice étaient assurés de vivra impunément aux dépens de la vertu. J'ai trouvé cette phrase dans le livre d'un moraliste, et j'avoue que j'ai fait des efforts inouïs pour inculquer en moi la consolante pensée qu'elle renferme. Cette vérité dont l'eiamen entraine nécessairement un cours appron fondi de l'histoire universelle, a été, comme toutes les vérités, établie et réfutée avec un égal succès par les philosophes de tous les pays et de tous les temps, ce qui prouve le progrès incessant des lumières et-la certitude de la science humaine. Sans rompre une nouvelle lance contre ces moulins à vent académiques, je me bornerai à rassurer mes lecteurs sur le
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reproche d'immoFftlîlé que pourrait m'attirer le récit véridiqae dont ce chapitre va clore les invraisemblables événemens. Je ne suis ici que narrateur et biographe ; je n'invente pas, je raconte.Pourtant la vérité me permet d'annoncer aux consciences timorées que le triomphe de mon héros n'était que transitoire, et qn*à l'instar de tous les scélérate couronnés par la poétique de TAmbigu-Gomique et du Théâtre-Français, il est destiné à expier ses torts d'une manière convenable et tout-à-fait rassurante.
Nous sauterons encore une année, pour reprendre rhistoire de Pippo Roncigliô à une époque où elle se lie parfaitement avec ce qu'on en sait déjà. Au commencement du printemps dernier, le paquebot de Malte le débarqua sur le quai de Givita* Vecchia. Là il fit accord avec un voiturier, lequel lui donna pour cinq francs une place qui restait vacante dans sa calèche en partance pour Rome. Arrivé dans la ville étemelle, il s'alla loger au fond d'une petite rue triste et déserte, où le maître de l'auberge l'accueillit le verbe haut et le chapeau sur la tête, comme on accueille un voyageur sans argent.
Hélas i ce n'était plus le somptueux baron de Beaumanoir, si éblouissant d'insolence et de décorations. Plus de vaisselle plate, plus de gens à livrée, plus de colifichets él^ns, plus de sourire sur les lèvres! Une pauvre redingote brune, évidemment achetée de première main par un homme de six pieds, un chapeau rond au poil rougeàtre dont les orages avaient singulièrement creusé la coiffe et déprimé les bords; des bottes montagneuses qui semblaient avoir lutté
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péniblement contre les Gailloux des grands chèiMnSt tel était l'aspect que présentait Pippo Aonciglio. Quelle funeste tramontane avait donc soufflé sur sa vie naguère si insouciante et si joyeuse? A quelle circonstance devait-il cette métamorphose, et quelle pensée le conduisait vers la ville sainte? Etait-ce le repentir qui ramenait ce pèlerin imprévu, ou bien espérait-il trouver è Rome de nouvelles dupes? C'est ce qu'il se gardait bien de dire à personne.
' Huit jours environ après son arrivée, un carrosse s'arrêta à la porte delà petite hôtellerie qu'il habitait. Un valet de pied aborda le maître de Tauberge et lui demanda si ce n'était pas chez lui que logeait un Turc appelé Méhémed. L'aubergiste répondit affirmativement , car c'était sous ce nom que Pippo s'était in- . scrit sur le registre des voyageurs. Presque aussitôt entra sur les pas du laquais un personnage en bas de soie rouges et vêtu d'un habit noir sur le dos duquel pendait un long collet de soie de même couleur. L'aubergiste , tout pâle d'étonnement , salua jusqu'à terre, car il parlait à un cardinal. Il conduisit luimême l'éminencedans la petite chambre occupée par l'étranger et il se retira lentement, non sans prêter de loin l'oreille, pour tâcher de saisir à travers les fentes de la porte quelques mots d'une conversation qu'il jugea devoir être du plus haut iqtérêt. Le cardinal resta une heure entière en tête-à-tête avec le voyageur qui, dès ce moment, devint l'objet des attentions toutes particulières du maître de l'hôtellerie. Le soir même, au lieu du morceau de chèvre desséché qu'on lui servait habituellement pour son unique
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refies^ 8011 hôte lai prodigua les blancs de poulet et les râbles de lapin les plus authentiques. Un flacon empaillé de vieux vin de Montefiascône parut même sur la table , qui s*était parée d'une nappe blanche pour la première fois. Au dessert, composé de caccia-* cavallo et de galette, aux pommes, la femme du maître de Thôtel le supplia de lui faire obtenir par son protecteur le cardinal, un fragment du tibia ou seulement de Thumérus de sainte Gunégonde, sa pa* trône. Le mari, plus modeste en ses vœux, ne sollicita de lui que la remise d'une amende de âOO pauls qu'il avait encourue pour avoir une nuit laissé tuer trois hommes dans son cabaret.
Les gens du cardinal revinrent le lendemain apporter à l'étranger un paquet assez volumineux qu'ils montèrent eux-mêmes dans sa chambre. Bientôt Mébémed descendit gravement l'escalier, suivi par les deux laquais de l'éminence. Méhémed-Effendi était vétn d'une superbe redingote bleue de drap de France. Sur sa tête, au lieu de son sale chapeau, se balançait un haut bonnet de drap rouge surmonté d^Qoe touffe de soie bleu-clair; autour de son cou se nouait une cravate blanche à rosette ; il avait un pantalon gris, des bas de soie noirs, des souliers de castor jaune, et à ses mains des gants d'agneau d'un éblouissant vert-perroquet. L'étranger monta délibérément dans le carrosse de l'éminence, et les cher vaux romains et apostoliques l'entraînèrent bride abattue dans la rue élégante de la ville appelée, comme on sait, le Corso. Les gens du cardinal introduisirent Méhémed dans un appartement situé au
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premier étage d'un soperbe palaczo. Un chasseor, très beau garçon, orné d'un uniforme de lieutenantgénéral , annonça le signor Méhémed en ouvrant la porte du salon, et il ajouta pour explication, en montrant à l'étranger une femme qui se tenait à demi renversée dans une dormeuse : Voici madame la comtesse de ScarsaOor. La comtesse se leva et fit asseoir le nouveau venu, qu'elle contempla de haut en bas et de bas en haut à l'aide de son binocle, ainsi que l'on considère un cheval de race dont on vient de faire emplette. Méhémed, à son tour, examina la comtesse avec une attention non moins grande. La femme qu'il avait devant les yeux pouvait avoir quarante ans environ, belle tête, profil romain, c'est tout dire; taille un peu épaisse, embonpoint à l'avenant, œil noir et vif, la main et le pied fort bien. C'était une beauté fière et monumentale comme le Golysée, mais aussi comme leColysée un peu vieille et récrér pie. Sans le rouge et le blanc qu'elle avait pris grande peine sans doute à étaler sur sa figure, la comtesse eût paru avoir cinq ans de moins au lieu de cinq ans de plus que ces agrémens lui donnaient. Quand elle eut bien regardé Pippo, elle approcha sa dormeuse à roulettes du fauteuil que celui-ci occiïpaiit.
— Vous êtes Turc? lui demanda-t-elle en souriant du bout des lèvres. — Oui, Madame, répondit Pippo ^ui se crut obligé de baisser les yeux. — - Fort bien, reprit la dame; je fais grand cas des gens de votre .nation. Si vous êtes docile à mes avis, Méhémed, vous serez satisfait, je vous jure. Il ne tiendra pas k moi que vous ne fassiez promptemenl fortune. Je
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sais gré au cardinal de vons avoir accueilli. Ah Çc'i ! vous avez sans doute lu le catéchisme? — Je le sais par cœur, Madame. — Avec Tintelligence que vous semblez avoir, Méhcmed, et si vous voulez bien aussi m'acccpter pour votre institutrice, on parlera dans Rome de votre conversion. Je suis décidée à vous servir de marraine. Sa sainteté vous verra. Nous aurons un succès fou le jour du baptême. Mais, ditesmoi, vous n*étes pas marié à plusieurs femmes , au moins? — Avant d'entrer chez vous, Madame, répondit Pippo, je m'inquiétais peu de plaire à aucune femme.
La comtesse essaya de rougir et elle regarda tendrement le jeune homme à travers son éventail. La conversation se serait probablement prolongée, si le chasseur n'eût annoncé à haute voix la visite de monseigneur le camerlingue. Pippo se leva en homme qui sait les usages. La comtesse de Scarsafior le congédia en lui frappant légèrement la joue de sa main.'
Pippo Ronciglio allait donc exploiter une dernière ressource de son génie i/iventif. 11 allait renier la foi mahométane comme il avait renié la foi chrétienne. Plusieurs de ses pareils font habituellement à Rome, tous les deux ou trois ans, ce métier très lucratif. Le caractère et les dispositions de sa marraine lui annonçaient que l'exploitation de ce patronage ne s'arrêterait pas au catéchisme et au baptême. 11 espérait que la comtesse allait remplacer pour lui l'oncle Dindrinos, dont il pleurait l'absence tous les jours. Pippo ne manqua pas une seule occasion de venir entendre les sermons de sa marraine, qui prit
IS4 BODBRT MACAIBB
si bien sa conversion à cœur qae les mauvaises langues du Corso Jasèrent de plus d'une façon sur leur intimité. Pour ne pas mentir, ils en avaient bien (quelque droit , car la comtesse ne rêvait plus que Turc, ne parlait plus que de Turcs; elle avait même fait acheter un de ces horribles chiens dépouillés qu'on appelle chiens turcs à Rome comme à Paris; mais elle le chassa bien vite aussit<)t que son filleul Feut averti que cette espèce hideuse d'animaux était totalement inconnue en Turquie.
Ce qui surprenait le plus la comtesse, c'était l'excessive retenue de Mébémed lorsqu'il se trouvait avec elle en tête-à-lête. Les Turcs sont-ils ainsi? se demandait-elle. Elle aimait mieux attribuer la froideur du jeune homme k sa timidité que de chercher h l'expliquer par de bien plus simples motifs. Mais une femme se rend-elle jamais justice la première? Les adorateurs de ses dîners étaient parvenus à lui persuadcV qu'elle n'avait pas trente ans.
Un jour (la chaleur était accablante, et toutes les dames romaines faisaient leur méridienne sur leur lit de repos) Pippo Ronciglio , ou plutôt Mébémed, qui avait ses grandes entrées dans le palazzo, s'aventura jusque dans la chambre de sa marraine. Â peine vêtue d'une robe de gaze y elle dormait ou paraissait dormir; un jour mystérieux filtrait à travers les rideaux de soie; des rosiers en fleur secouaient leurs parfums dans l'air.
Les longs cheveux noirs de la comtesse pendaient en tresses flottantes sur le satin bleuâtre du sofa où elle reposait* Les valets et les femmcs-de-cbambre
BN OBIENT. ^^
étaient éloignés. Tout semblait disposé pour un rende^vous, qaoiqu*à tout prendre il n'y eût pas eu de rendez- vous donné. L'iieureux Pippo s'approclia doucement du sofa et ii eut soin de retenir son souffle, de peur qu'on ne le surprit dans son aventureuse visite. La comtesse, qui ne dormait pas, comme on le devine sans peine, remarqua du coin de l'œil Thésitation du jeune liomme, appuyé sur le dos d'un fauteuil, et qui semblait combattre un désir violemment comprimé. Sa compassion, qui était grande, lui faisait prendre en pitié la tentation bien involontaire dont elle était la cause innocente; mais la bienséance l'empêchait d'y mettre fin, car si le jeune étranger eût pu soupçonner un instant qu'elle était éveillée, il fallait qu'elle se fâchât , et dans ce moment, soit humeur, soit caprice, elle n'avait pas envie de se fâcher. Le jeune Turc fit un pas en avant, puis un autre. La circonstance devenait de plus en plus critique. La comtesse sentit un visage se pencher sur le sien ; elle espéra que le jeune Turc se contenterait, dans sa passion platonique, de déposer sur son front un rcs* pectueux baiser. Quel fut son étonnement de sentir une main détacher le beau collier de diamans qui rehaussait la blancheur de son cou 1 Puis, Méhémed enferma soigneusement le précieux joyau dans une vignette du journal des modes, qu'il trouva près de lui sur un guéridon, et il disparut sur la pointe du pied, laissant la comtesse ébahie, moins étonnée toutefois du vol qu'il avait commis que de celui qu'il avait dédaigné de commettre.
Qtund elle eut repris ses sens, la comtesse de Scar-
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safior sonna violemment. Ses femmes entretint; die n'osa révéler tout haut ce qu'elle avait vu. Powr se donner une contenance, la comtesse dit à ses femmes qu'elle attendait quelqu'un pour une affaire importante. Il lui fut répondu qu'un homme assis dans l'antichambre depuis une heure environ insistait fortement pour qu'on l'introduisit chez elle. 11 voulait, disait-il, lui révéler quelque chose de secret touchant le jeune Turc que son éminence lui avait recommandé. La comtesse fît renouer ses cheveux dérangés par le sommeil, et elle ordonna que le visiteur inconnu fût introduit sur l'heure en sa présence.
Lorsque Pippo Ronciglio se présenta de nouveati au palazzo de la comtesse de Scarsafior, la porte lui en fut refusée. 11 jugea que, par son imprudente conduite, il avait compromis tous ses projets d^avenir. Craignant quelque démêlé avec la police de la ville, il s'empressa d'aller retenir une place à la diligence d'Ancône, et il entra au café Greco pour décider ses plans ultérieurs de campagne. Un secret pressentiment lui disait que ce pays lui devait être fatal; la semelle de ses bottes neuves lui brûlait; il avait hâte de réaliser le prix du superbe collier de diamans qu'il portait sur lui. Chargé d'un aussi précieux fardeau, Pippo voulut regagner son hôtellerie avant que les réverbères des rues fussent éteints, redoutant quelque mauvaise rencontre. Il allait monter le grand escalier de la place d'Espagne, quand deux hommes vigoureux fondirent sur lui à l'improviste. 11 fît mine de crier, on le bâillonna. Son habit fut mis en km-
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betnx et le collier de la comtesse lui fat arraché violemment. 11 espérait au moins que les voleurs, contons de leur butin , lui laisseraient la liberté de s'enfuir. Il n'en fut pas ainsi.
— Il faut nous suivre, lui dit une voix lugubre. — Où voulez- vous me conduire? — Marche toujours, lyoota le second des assaillans en lui assénant un violent coup de poing sur la tète.
Forcé d'obéir, Pippo arriva, bâillonné et maintenu en respect , dans une rue déserte où une porte s'ouvrit et se referma sur ses pas. On l'introduisit dans une salle basse dont les fenêtres étaient grillées. A la clarté d'une lampe qui brûlait sur une table vermou» lue, il se vit en présence de trois hommes masqués. L*un de ces hommes prit une plume, sans doute pour dresser un procès- verbal de tout ce qui allait se passer ; les deux autres se mirent en devoir de le questionner, toutefois après lui avoir lié les mains derrière le dos avec un mouchoir.
Pippo Ronciglio soupçonna qu*il était victime de quelque vengeance; il était assuré toujours de ne pas se trouver entre les mains de la justice, qui aurait procédé à son égard d'une tout autre façon ; il loi resta donc une lueur d'espoir. Sa première pensée fut que la comtesse de Scarsalior avait aposté des bravi pour reprendre son collier et se défaire du ravisseur secrètement, de peur que ses indiscrétions ne la compromissent ; mais lorsqu'il hasarda un mot à ce sujet, on loi répondit : Ce n'est pas pour un collier que nous t'avons amené ici. Sonde ta con-
S8 RON»T MACAIBB
science et fiiis toi*mème Taveu qae nous altendons
de toi.
Dans lin dédale aussi compliqué que celui où ou rinvilait à descendre , Pippo devait nécessairement s'égarer.
— Messieurs, s'écria-t-H d'une votx dolente, je de* mande grâce pour les mille thalers que j'escroquai à Vienne, il y a six mois, à cet honnête banquier souabe, à qui je donnai en échange des valeurs fausses. Quand il vint, avant ma fuite, me demander si les bruits qui couraient sur le vide absolu de mes superbes caisses d'acajou avaient quelque fondement, je le tins une journée entière derrière les rideaux de mon cabinet, où il m'entendit compter soixante mille francs en écus, ce qui le rassura sur les médisances dont j'étais l'objet. Hélas 1 Messieurs, je l'avoue, les soixante mille francs que le banquier souable entendit sonner chez moi se réduisaient à vingt pièces de cinq francs que j'empilai six cent fois de suite sur ma table avec grand fracas. Je ne possédais pas au<tre chose. — Il ne s'agit pas de cela, interrompit une voix tremblante de colère, avoue ton crime, misérable, ou je te poignarde sur la place.
L'homme masqué courut, en effet, sur lui avec un de ces couteaux si terribles que les brigands de la campagne de Rome portent toujours à leur ceinture.
-— Miséricorde 1 balbutia le prisonnier en cherchant à se débarrasser de ses liens. Grâce! grâce ! je vais parler. Quelqu'un de vous, Signori, n'est-ii pas parent, allié ou ami de cet infortuné boyard valaque
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cpie je vendis Fan passé en Russie au marché de Nijnî- Novogorod? J'avais besoin d'argent, Messieurs. Je me trouvais à Boukarest; un de ces seigneurs à barbe qni sont si flers et si durs me propose de lui servir de guide jusqu'à la célèbre foire de Nijni, qu'il désirait voir par pure curiosité. Ck>mme il ne parlait pas le russe, que je possède fort bien, j'acceptai son offre, n'ayant rien de mieux à faire pour le moment. Mais voyez la fatalité ; je perds au jeu le peu de roubles que je possédais : mon boyard intraitable refuse de m'ouvrir sa bourse, Alors, ma foi 1 je profite de son Innocence, de son long costume et de sa barbe vénérable qui lui donnaient tout l'air d'un moujick oU d'an esclave; et comme il ne comprenait rien de ma conversation, je le vends à un marchand de TOurat pour 500 malheureux roubles. Le seigneur valaque a travaillé six mois aux mines, et quand la connais^ sance de la langue du pays lui a permis de se faire entendre, on l'a remis en liberté. — Ce n'est pas encore cela, mécréant, cria de nouveau d'une voix ter^ rible l'homme masqué qui tenait un couteau à la main. — Voulez-vous donc parler de ce gentilhomme anglais que j'accompagnai dans un voyage par terre de Tunis à Alger, et que je fis dévaliser par les Arabes, sous la condition que les voleurs me réserveraient une part dans le butin? — Point encore, coquin 1 repartit la voix courroucée. Rappelle-toi tes fredaines de Constantinople et de Napoli de Romanie. — Pour cela« Messieurs, la main sur la conscience, interrompit le prisonnier en relevant la tète, je n'ai pas le plus \é*
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ger reproche h me faire, à moins que vous ne traitiez de crime le grotesque et amusant subterfuge qui me servit à soutirer soixante et quelques mille piastres à une espèce d'imbécileappelé, jecrois, Dindrinos.
Le masque au couteau bondit trois pas en arrière. Son camarade, plus calme, essaya vainement de mo* dérer son ardeur; tout ce qu'il put faire, ce fut de lui arracher des mains son arme, après quoi il le laissa se précipiter à son aise sur Pippo Ronciglio, que le masque courroucé se mit à battre avec une ardeur sans pareille.
— Ah ! tu te moques encore des victimes que tu as dépouillées I s'écria- t-il ; tiens, voilà pour ta peine. Apprends, malheureux , que monsieur Dindrinos n'est point un imbécile, quoique je convienne qu'il a quelque peu joué ce sot rôle avec toi. Mais c'est son tour aujourd'hui de prendre sa revanche. Le rcconnais-tu, brigand? poursuivit l'homme en arrachant son masque.
Les deux autres mystérieux personnages se démasquèrent également.
Pippo, abattu et terriOé, reconnut Dindrinos et Stéphanaki. L'homme qui s'occupait à écrire ses déclarations était le greffier du directeur de la police. La comtesse de Scarsafior , éclairée par les révélations de Stéphanaki , avait secondé son zèle , et au lieu des dragées du baptême, le prétendu musulman reçut le lendemain matin une belle paire de menottes toutes neuves que deux carabiniers du pape vinrent lui passer autour des poignets.
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Huit jours après, il était condamné aux galères et envoyé à GÎTita-Vecchîa. Stépbanaki et ses deux cousines, dont l'une était enfin devenue sa femme, louèrent une croisée dans le Gorso pour voir passer la charrette qui conduisait Pippo Ronciglio à son dernier pèlerinage.
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