FAVORI DU ROI D'ESPAGNE
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Quoique le couvre-feu fût sonné depuis longtemps et que la nuit enveloppât la ville de Tolède dans un épais réseau d'ombre, une troupe d'hommes couverts de manteaux s'acheminait par les rues silencieuses et désertes vers la partie haute de cette royale cité. Les promeneurs nocturnes, armés de guitares et d'épées, paraissaient tellement déterminés à braver les réglemens de police, que les archers de garde , peu soucieux d'engager une rixe avec eux » jugèrent plus prudent de les laisser passer. Ils virent
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(f ailleurs qu'ils, avaient .afîaire à des gentilsbommes de la cour du roi don Henri 111 de Castille, leur souverain ; et en Tannée de grâce 1459 il était souvent dangereux d'avoir raison contre des délinquans de celte espèce.
Les archers ne se trompaient pas. La bande était conduite par don Diègue Lopez Pacheco , ûls de don JuanPacheco, marquis deVillcna, le plus puissant des favoris du roi. Ce jeune écervelé, fort de l'autorité et de la protection de son père , traînait à sa suite ses plus intimes compagnons de folies, parmi lesquels se distinguaient son cousin don AÎfonso Tellez Giron , fils aine du grand^maitre de Calatrava, le comte de Transtamare, issu du sang royal, et quelques autres des meilleurs noms de la noblesse espagnole.
Ils s'arrêtèrent bientôt près du château du roi , construction massive et carrée qui datait du règne d'Alphonse YI à la fin du onzième siècle. Quatre grosses tours, par-dessus lesquelles pointaient les flèches d'un nombre infini de petites tourelles, flanquaient le mur d'enceinte de ce sombre palais, dont les deux façades se dessinaient avec une grâce par* faite en trois rangs superposés d'arcades à plein cintre. Ce château s'élevait à l'extrémité orientale de I9 ville, sur une colline escarpée au pied de laquelle coulait leTage, et dont l'œil ravi embrassait dansson ensemble le magnifique amphithéâtre coupé de jardins et de maisons qui composait la capitale du royaume de Tolède.
— C'est ici, dit à voix basse le Jeune Pacheco eu
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jetant bas le manteau qui le couvrait. — Ce balcon » poursuivit don Alfonso Tellez, qui indiquait du doigl une petite fenêtre à mailles de plomb, derrière laquelle vacillait la flamme d'une lampe; ce balcon n'estai pas celui de la belle? — Justement.— En ce cas, maroufles, continua don Sanche en s'adressani aux musiciens qu'ils avaient amenés avec eux» ac-> cordez vos mandolines et tâchez d'avoir la voix fraîche, si c'est possible. — Ah çà I Messieurs, hasarda l'un des gentilshommes de la troupe , vous êtes bien sûrs , n'est-ce pas, que le roi n'est pas rentré ce soir au château? — Sans doute, puisqu'il couche depuis deux jours à sa maison de chasse dans la montagne. — C'est que peut-être, ajouta quelqu'un , s'aviseraitil de trouver mauvais que Ton fit ainsi les doux yeux à sa maîtresse. — Pardieu I je voudrais bien voir qu'il s'en fâchât, interrompit don Sanche. C'est une représaille que nous exerçons, Messieurs, au nom de ma bien-aimée sœur la reine de Castille, qui rira , je vous le promets , de cette mésaventure de son infidèle époux. — Tenez, Messieurs, regardez là-bas, dit don Alfonso en montrant une autre fenêtre du palais, il y a de la lumière aussi dans la chambre de madame la reine. Peut-être est-ce le chagrin que lui cause son abandon qui l'oblige à veiUer ainsi.— Pauvre reine! si jeune et si bellel murmura le prince don
Sanche; se voir ainsi sacrifiée à — Tout beau,
s'il vous plait. Altesse, interrompit don Diègue Lopez Pacheco; songez qu'en parlant de la maîtresse du roi votre beau-frère, vous parlez d'une dame que j'aime et qui me veut aussi quelque bien. Dona Ine-
siila Guioroar n*est pas coupable de la préférence qné lui accorde notre roi. En respectueuse vassale et sujette, elle subit un amour qu'elle n'a ni désiré ni recherché. D'ailleurs la bienveillante amitié dont la reine sa maîtresse ne cesse de la couvrir, en dépit des médisances de cour, qu'elle n'ignore pas sans doute , nous prouve assez en quelle estime elle la lient. ^ Don Dièguel interrompit le frère de la reine , si vous commencez les éloges de dona Inesilla Guiomar, nous risquons de passer la nuit au sermon. Çàl oubliez-vous pourquoi nous sommes ici? £n avant donc les mandolines et les chanleursl et , les yeux cloués à cette vitrine, rassasiez-vous une bonne fois de votre soleil de beauté , qui va se lever sans doute et nous éblouir de tous ses rayons.
Sur un geste de Pacheco, les musiciens se mirent en- devoir de commencer la sérénade; mais tout-àcoup un bruit de cors et de clairons qui retentit de Tautre côté du château les fit trembler, puis disparaître comme une troupe d'oiseaux , sans que les memaces du jeune gentilhomme qui les avait payés d*avance pussent les arrêter un instant.
— Voici le roi qui rentre au château , dit don Sanche. Sa chasse est terminée ; la vôtre l'est aussi , Pacheco. Il nous faut faire retraite, et au plus vite, car si nous étions surpris... — Chère Inesilla , murmura Pacheco les bras amoureusement tendus vers la fenêtre de sa maîtresse, je reviendrai bientôt. Va 1 dors en paix I et que le souvenir de ton amant iidèle et dévoué tienne à ton chevet la place de sa personne.
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Le fils du marquis de Villena rejeta son manteau sur son épaule et se mit à suivre, la tête baissée, ses compagnons qui s*enfuyaient déjà par les rues tortueuses (te la haute ville.
— Silence! s'écria don Sanche, la main sur Té-* paule de Pacbeco , qui s'arrêta tout court. — Qu'y a-t-il? •— Voyez là-bas î
L'amant de dona Inesilla Guiomar bondit soudain sur lui-même en étouffant un cri de rage. Il tira son épée et courut dans la direction du château. Le seul don Sanche le suivit.
Ce n'était pas sans quelque motif que le jeune homme passait ainsi de ce calme profond dans lequel il s'endormait tout à l'heure a cet état de fureur et d'indignation. La fenêtre de dona Inesilla Guiomar était ouverte. La blanche jeune femme, penchée sur son balcon , auquel pendait une ceinture de soie qui traînait jusqu'à terre le long du mur du château, faisait évader un homme que le retour inopiné du roi de Gaslille venait sans doute d'arracher à quelque doux entretien.
— Gontenez-vons, Pacheeo, dit le prince don Sanche à son ami en l'entraînant dans l'ombre que projetait l'une des tours. Laissez se refermer la fené* tre de l'infidèle et venir à nous le galant qui parait vous avoir supplanté; nous aurons ainsi le cœur net de cette aventure. Ge fut à grand'peine qu'il obtint cet effort de Pacheeo. L'homme long- temps sus* pendii entre le ciel et la terre toucha enfin le sol; t'écharpe de soie fut dénouée et retirée du balcon. La fenêtre se referma. L'inconnu longea les mura ,
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le nei dans sa cape, et H tint se heurter contre ion riva).
— Vous n'irez pas plus loin I lui cria Pacbeco. L'homme fil un soubresaut en arrière et arma ses
deux mains d'une dague et d'une épée. Ce fut seulement alors que don Sanche et son ami s'aperçurent qu'il avait un masque sur le visage. G était du reste un cavalier de haute taille et bien découplé. A la façon dont il maniait ses armes, on devinait qu'il en faisait usage d'habitude. Son costume sombre mais élégant annonçait un gentilhomme. La partie était égale des deux côtés, l'occasion excellente. La lune h demi voilée laissa tomber tout juste assez de lumière pour que deux hommes pussent porter et parer un coup d'épée.
— Tu me reconnais, dit Pacheco, ejt tu sais de quelle offense j'ai à te demander raison , puisque à ma seule vue tu te mets en garde. C'est bien. Mais toi, qui es-tu? — Gela t'importe peu, pourvu que je sois gentilhomme. Je te jure que je le suis autant que toi. Cela le suffit-il? — Non. — J'en suis fâché, car je ne suis pas d'humeur à t'en apprendre davantage. — C'est ce que nous verrons , murmura Pacheco eu pliant de colère dans sa main gauche la lame de son épée. Ah ! vous descendez la nuit par le balcon de ma maîtresse, mon gentilhomme, et vous ne voulez pas que je m'enquière de votre nom ? — Je ne connais pas votre maîtresse, murmura l'homme masqué. — Fort bien I tu sors peut-être de la chambre de dona Inesilla Guiomar sans savoir comment elle .se nomme? — Je vous jure pourtant que c'est la vé*
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rite. -* L'intrigue se complique , interrompit don Sanche en riant aux éclats. — A d'autres I poursuivit Pacheco« Moi je suis son amant, et vous avez beau dire, j*ai tous les droits du monde de vous prendre et trailer comme un rival préféré. Allons! en gardel — Je vous jure pourtant qu'il n'en est rien , ajouta Fhomme en baissant la pointe de son épée.— Auraistu peur? demanda Paclicco.
Pour toute réponse , son antagoniste lui porta un coup de pointe qui l'aurait traversé d'outre en outre s'il ne se fût penché en arrière, de façon que la lame glissa légèrement entre sa chemise et le velours de son justaucorps. Don Dièguc Lopez Pacheco rompit de deux pas, et son adversaire eut la générosité de ne pas proGter de son avantage pour le charger.
— Oh I oh I tu fais le magnanime i s'écria le jeune homme. Tu as tort, car moi je ne te ménagerai pas.
En disant ces mots, Pacheco fondit sur son rival , qui Tattendit de pied ferme et le força bientôt de reculer. Il était perdu si don Sanche ^ résolu à sauver son ami, même au prix d'une lâcheté, n'avait alors attaqué à l'improviste le terrible adversaire. Celui-ci, frappé d'un coupd'épée dans le visage, tomba au milieu d'un flot de sang en criant d'une voix défaillante : Trahison! trahison !— Qu'avez-vous fait? murmura Pacheco. — Qu'importe! Vite! vite! levons son masque , et nous saurons... — Mais il n'est pas mort, balbutia Pacheco, l'oreille collée contre la poitrine du blessé. Nous pourrons le sauver, peutôtre...
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Don Sanche, ne pouvant dénouer les cordons du masque, lirait sa dague pour les couper, lorsqu*une petit» porte basse du château vint à s'ouvrir, et plusieurs hommes armés de flambeaux accoururent vers le lieu du combat. Don Sanche et Pacheco s'évadèrent avant qu'on put les atteindre.
Cependant les nouveaux venus se groupèrent k Tentour du malheureux blessé, qui perdait du sang et demeurait étendu sur la terre sans donner signe de vie.
— Alerte! dit un de ces hommes en promenant son flambeau sur le corps qu'ils venaient de rencontrer. Messiredon Cbristoval nous a ordonné, mort ou vif, d'apporter ce cadavre au château. Tout bon physicien qu'il soit, je doute fort qu'il en tire autre chose que de l'engrais pour la terre. N'importe, il faut obéir.
IjC blessé fut relevé et porté sur les bras de deux serviteurs jusqu'à une salle basse qui s'ouvrait au niveau du sol dans Tune des tours du château royal de Tolède. Là, auprès d'une table sur laquelle brillaient divers instrumens de chirurgie, éclairée par une petite lampe fumeuse, dont la lueur rougeâtre donnait à sa figure hâve et osseuse un caractère plus terrible que rassurant, un homme à la chevelure noire et crépue, aux lèvres épaisses, aux yeux brillans, à demi voilés par d'épais sourcils, se tenait debout, silencieux et pensif. Les gens qui avaient apporté le corps se retirèrent respectueusement après l'avoir déposé sur la table. Dès qu'il fut seul, don Ghristoval (c'était e nom de l'étrange personnage que nous venons de