LES SARRASINS
répliqua la Mauresque. Je n*ai qu'un but, t*arracher au harem du khalife. — Quand partiras-tu? — A i'instant même. La nuit me protège, et les soldats de notre avant-garde ont signalé tout à l'heure rapproche de l'armée chrétienne, qui campe dans la direction du Nord, à peu de dislance d'ici. Un esclave fidèle me suivra et te rapportera ma réponse. Si j'arrive vivante au camp de ton père, Lampégie, tu recevras ce voile de mousseline que je porte et qui fut détaché par moi du turban d'Othman, le jour où Ghédi-ben- Zian... — Assez! Ne me rappelle pas cette horrible aventure, si lu ne veux pas que je te maudisse encore.
Cheminant dans les ténèbres, à travers les mille dangers qui l'environnaient, accompagnée d'un seul esclave dévoué, Aïcha gagna saine et sauve les limites du camp des Austrasiens. Sur sa demande on la conduisit vers la tente de Gharles-Marlel.
Le maire du palais d'Auslrasie, vêtu de mailles de fer comme ses sauvages guerriers, était couché sur des peaux de bêles et entouré de ses principaux leades, au milieu desquels on remarquait un vieillard chauve et amaigri par les chagrins : ce vieillard était le duc d'Aquitaine. Dans un coin de la tente, un enfant pâle et énervé dormait sans que personne semblât s'inquiéter de sa présence : c'était le roi d'Austrasie et diis Neustrie, le jeune Thierry de Ghelles, que Charles avait couronné après la mort de Chilpéric II, et sous le nom duquel il régnait avec tant de gloire et d'éclat.
Prosternée aux pieds de Charles-Martel, Aïcha fit
connaître le sujet de son voyage et sollicita vivement le maire du palais et le due Eudes d'arracher la veuve d'Othman à Thorrible sort qui l'attendait. Mais le duc d'Aquitaine, frémissant au son de cette voix, qui ne lui était que trop connue, se leva transporté de colère et s'écria : Charles, cette femme nous tend un piège. C'est elle qui a livré Othman aux soldats d'Âbd-£rrahman, qui a fait tomber la tète de mon gendre. Ma fille Lampégie, pour qui elle vient réclamer notro aide, est morte aussi, sans doute, victime de sa méchanceté. Je demande qu'on livre cette femme à ma justice. — Je n'ai rien à te refuser, duc, répondit le maire du palais d'Austrasie. Punis cette infidèle ainsi que tu le trouveras bon, et que son sang soit un heureux augure pour la victoire que nous remporterons demain. — Seigneur duc, interrompit Aïcha, ne te venge pas sans m'en tendre, si tu ne veux te préparer de nouveaux chagrins. Je fus bien coupable, mais mon repentir est sincère. Ëcoute-moi, et tu comprendras que ce n'est pas à toi à tremper tes mains dans mon sang. — Qu'elle meure ! s'écria le vieillard en étendant le bras vers les soldais aquitains qui avaient amené la Mauresque.
Aïcha, frappée au front d'un coup de hache, tomba sans pousser un seul cri.
— Dieu est juste, dit-elle en étanchant avec son voile le sang qui sortait à flots de sa blessure. Eudes I ajoula-t-elle, infortuné père ! quand tu feras ensevelir mon corps, tu trouveras sur mon épaule l'empreinte du sceau khalifal, dont je fus marquée au siège de Narbonne. Adieu. Sauve ta dernière fille , s'il en est
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temps encore. Elle attend , elle réclame le secours que je lui ai promis. Pour moi, je ne t'adresse qu'une prière, c'est de laisser retourner auprès de Lampégie l'esclave qui m'a conduite au camp chrétien. Remetslui ce voile trempé de mon sang; elle saura du moins que j'ai rempli Gdèlement ma promesse.
Abd-Errahman, vaincu et tué par Charles-Martel, malgré ses efforts héroïques, abandonna son camp aux troupes chrétiennes , après la fameuse bataille de Tours, qui arracha le pays des Francs aux Sarrasins; mais le duc d'Aquitaine chercha vainement sa 611e dans les tentes désertes des musulmans. En portant à Damas la nouvelle de cette défaite irréparable, Ghédi-Ben-Zian, selon le vœu de son général, offrit la captive en présent au khalife.