‹ Robert Owen, 1771-1858Chapitre 106 sur 113 · i85G-i858. Ajouter aussi deux séries de brochures sur la · texte numérisé non relu

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chures, discours et conférences, apparaît l'inspiration clnétiennc qui anime l'homme et la doc- Irinc. Onen annonce le règne de Dieu sur la terre, l'avènement d'une ère de vertu et de bonheur, un millénaire laïque tout imprégné de christianisme.

Cette dernière partie de la vie d'Owen est marquée par l'apparition du socialisme en Angleterre sous une double forme : le socialisme de paix sociale et le socialisme de lutte de classe, lowenisme et le chartisme.

Le mot de socialisme date, en France, de i834 : il est (( inventé » par Pierre Leroux qui l'emploie, dans un article de la Revue Encyclopédique, intitulé (( de 1 Individualisme et du Socialisme )) pour désigner les doctrines saint-simonicnnes. Il n'est pas sans intérêt de rappeler ici les termes mêmes de la défmition que Pierre Leroux donne de l'individualisme et du socialisme. L'expression d'individualisme était déjà de langage courant : mais il est curieux de connaître

venue du Millénaire, celle sur l'iuauj|uration du Millénaire, publiées en i855 (^ oir Bibliographie).

Edouard Dolléans. 20

avec précision le sens ou plutôt les deux sens successifs que son inventeur français attribuait au mot socialisme et qu'on pourra rapprocher ainsi de la signification anglaise : « Nous sommes aujourd'hui, dit Pierre Leroux, la proie de ces deux systèmes exclusifs de l'individualisme et du socialisme...

(( Les uns ont posé en principe que tout gouvernement devait un jour disparaître et en ont conclu que tout gouvernement devait, dès à présent, être restreint aux plus étroites dimensions ; ils ont fait du gouvernement un simple gendarme chargé d'obéir aux réclamations des citoyens. Du reste, ils ont déclaré la loi athée de toute manière, et l'ont bornée à régler les différends des individus, quant aux choses matérielles et à la distribution des biens d'après la constitution actuelle de la propriété et de l'héritage. La propriété ainsi faite est devenue la base de ce qui est resté de société entre les hommes. Chacun retiré sur sa motte de terre devenait souverain absolu et indépendant ; et toute l'action sociale se réduisait à faire que chacun restât maître de la motte de terre que l'héritage, le travail, le hasard ou le crime lui avait procurée : Chacun chez soi, chacun pour soi. Malheureusement, le résultat d'un tel abandon de toute providence sociale est que chacun n'a pas sa motte de terre, et que la part des uns tend toujours

à augmenter, celle des autres à diminuer; le résultat bien démontre est resclavage absurde et honteux de 25 millions d'hommes sur trente.

(( Les autres, au retour, voyant le mal ont voulu le guérir par un procédé tout différent. Le gouvernement, ce nain imperceptible dans le premier système, devient dans celui-ci une hydre géante qui embrasse de ses replis la société tout entière. L'individu, au contraire, ce souverain absolu et sans contrôle des premiers, n'est plus qu'un sujet humble et soumis : il était indépendant tout à l'heure, il pouvait penser et vivre selon les aspirations de sa nature ; le voilà devenu fonctionnaire et uniquement fonctionnaire ; il est enrégimenté, il a une doctrine officielle à croire et l'inquisition à sa porte. L'homme n'est plus un être libre et spontané, c est un instrument qui obéit malgré lui ou qui, fasciné, répond mécaniquement à l'action sociale, comme l'ombre suit le corps.

(( Tandis que les partisans de l'individualisme se réjouissent ou se consolent sur les ruines de la société, les partisans du socialisme, marchant bravement à ce qu'ils nomment une époque organique, s'évertuent à trouver comment ils enterreront toute liberté, toute spontanéité sous ce qu'ils nomment 1 organisation.

« Les uns, tout entiers au présent et sans avenir,

sont arrivés aussi à n'avoir aucune tradition, aucun passé. Pour eux, la vie antérieure de l'Humanité n'est qu'un rêve sans conséquence. Les autres, transportant dans l'étude du passé leurs idées d'avenir, ont repris avec orgueil la ligne de l'orthodoxie catholique du moyen âge et ils ont dit anathème à toute l'ère moderne, au protestantisme et à la philosophie. »

On le voit, c'est aux Saint-Simoniens que Pierre Leroux pensait en inventant l'expression sociahsme, comme il le dit du reste dans une note de 18/I7:

(( Il est évident que, dans tout cet écrit, il faut entendre ^ar Socialisme, le socialisme tel que nous le définissons dans cet écrit même, c'est-à-dire l'exagération de l'idée d'association ou de société. Depuis quelques années, on s'est hahitué à appeler socialistes tous les penseurs qui s'occupent de réformes sociales, tous ceux qui critiquent et réprouvent l'individualisme, toux ceux qui parlent sous des termes différents de la providence sociale et de la solidarité qui unit ensemble non seulement les membres d'un état, mais 1 Espèce humaine tout entière ; et, à ce titre nous-mêmes, qui avons toujours combattu le socialisme absolu, nous sommes aujourd'hui désigné comme socialiste. Nous sommes socialiste sans doute, si l'on veut entendre par socialisme la doctrine qui

ne sacrifie aucun des Icrmes de la formule : Liberté, Fraternité, Egalité, Unité, mais qui les conciliera tous (18/17). — Je ne puis que répéter ici, (ajoute-t-il en i85o), à propos de l'emploi du mot Socialisme dans tout ce morceau, que ce (pic j'ai dit précédemment (p. 121 et lOo de ce volume). Quand j'inventai le terme de Socialisme pour l'opposer au terme Individualisme, je ne m'attendais pas que, vingt ans plus tard, ce terme serait employé pour exprimer, d'une façon générale, la doctrine religieuse. Ge que j'attaquais sous ce nom, c'étaient les faux systèmes mis en avant par de prétendus disciples de Saint- Simon et par de prétendus disciples de Rousseau égarés à la suite de Robespierre et de Babeuf, sans parler de ceux qui amalgamaient à la fois Saint-Simon et Robespierre, avec de Maistre et Bonald. Je renvoie le lecteur à VHisloire du Socialisme (qu'il trouvera dans un des volumes suivants de cette édition), me contentant de protester contre ceux qui ont pris occasion de là pour me trouver en contradiction avec moi-

même'. ))

Un an auparavant, en Angleterre, le mol de socialisme apparaît pour la première fois dans un

I. OEiivres coniplcles de Pierre Lernii.r. i. l. Louis Métré, i85i, p. 376.

310 LES TEMPS SONT PHdGMES

article du Poor Mans Guardian^ signé a un socialiste ». Le mol reparaît ensuite dans le New moral World et, à partir de i836. les partisans d'Owen sont connus sous le nom de socialistes. En Angleterre le socialisme naissant c'est l'owenisme ; la conception socialiste repose toute sur l'antithèse entre le Vieux Monde d'ignorance et de pauvreté et le Nouveau Monde moral, entre le système irrationnel de société et le système rationnel ; au système individualiste où régnent la concurrence et l'argent, va se substituer le système d'harmonie et de coopération mutuelle qu'Owen appelle le « Social System "» : c'est de ce mot qu'est né celui de socialisme.

Socialisme et owenisme se confondent si étroitement'dans l'opinion publique qu'en i84o, lorsque l'évêque d'Exeter dénonce à la Chambre des lords

1. Poor Mun's Guardian, a/j août i833, publié par II. Hetlierington, puis Bronterre O'Brien, afin de donner au peuple des inPormations politiques à bon marebé ; c'est le mouvement de la presse sans timbre (Lovett, op, cit., p. 69). Ce périodique dura du 20 décembre i83o au 20 décembre i835. — Il est peu probable qu'il y ait entre les deux mots ang-lais et français un lien de filiation. Ce sont deux créations indépendantes.

2. The New moral World, 20 février i836. L'éditorial dit que les socialistes du New moral World ne sont pas des liommes de parti, mais des liommes à la rechercbe de la vérité... et un article signé « un socialiste » reproduit les idées d'Owen sur l'irresponsabilité et les peines.

3. Dans l'index du tome I\ de la collection du New moral World, le mot socialisme est suivi de : alias owenisme.

M-: NOIIVKAU MONDK .M(»I{AI. 311

les progrès cl les (langcis du socialisme, c est la seule docLiuiccrOwen qu'il criliquc et c'est Oweii qu'il accuse des maux menaçant la société ' . Owen est amené à défendre le socialisme contre ceux qui l'attaquent, et il le définit dans des discours prononcés en 18/I0-/41 et réunis en brochures. Le titre de la première publication est significatif : le socialisme ou le système rationnel de société (trois conférences faites à l'Institut des Artisans de Londres en réponse aux fausses définitions qui ont été données dans les deux Chambres du Parlement, i8/io). Dans la seconde : (( Qu'est-ce que le socialisme ? Quels seront ses ejjets sur la société ^ ? » Owen dit : « A cette question : qu'est-ce que le socialisme, je réponds : C'est le système social ou, comme je l'ai toujours appelé, le système rationnel de Société fondé sur la Nature. »

Pour dessinei' la physionomie du socialisme à son origine, il n'est pas nécessaire de reprendre en détail tous les caractères de la doctrine oweniste, mais il est utile, à l'aide des

i. Parliamenlary Speeches duriiKj Ihe session i84o. London, William Edward Paniser-Strand (p. O1-77, 2^ janvier-4 février i8,',o).

1. What is socialism et What would be ils practical effects apon Society ? Reproduisant la discussion publique qui eut lieu à Bristol entre Robert Owen et John Brindiev, les 5, 0 et 7 janvier i8'|i. London, Home Colonisation Societv, 18''.

publications owenistes de l'époque, de résumer les traits essentiels de ce qu'on appelait alors le socialisme. Cette esquisse permettra de rapprocher et d'opposer Towenisme et le chartisme : ces deux formes contemporaines de socialisme se différencient par leur conception de l'action politique et de l'action économique.

Tandis que l'action politique est au premier rang des préoccupations chartistes, Owen et ses disciples les plus fidèles méprisent l'action politique : dans leurs écrits, ils séparent nettement démocratie et socialisme et tiennent les réformes politiques pour inefficaces et illusoires. Dans de nombreux articles The New moral WorlcV cherche à poser la ligne de démarcation entre le socialisme économique et le radicalisme politique : <( C'est une vérité évidente que le bonheur d'un peuple dépend autant de son organisation sociale ([ue de ses institutions politiques, et, aussi longtemps que nos efforts ne visent uniquement qu'au perfectionnement de ces dernières seules, ils sont nécessairement défectueux et incapables d'atteindre le but de toute transformation raisonnable. Nous concédons volontiers que l'affranchissement

I. New moral World, t. T, p. 896. Radicah prlnciples contrasied v;ilh those of the social System, vol. IV. Radicals and Sociallsls, p. 38i et 1 1 août i838, p. 829: Is the universal suffrage necessary ta the establisment or perpetuity of communities?

des masses, avec tous les privilèges politiques pour lesquels luttent les réformateurs politiques, est une revendication également juste et raisonnable, mais il ne s'ensuit pas que la condition matérielle du peuple en sera pour cela améliorée. On a prétendu que les privilèges politiques impliquent l'amélioration et la régénération de notre organisation sociale, mais nous ne pouvons l'admettre. Contre la vérité de cette affirmation nous avons à opposer la saisissante anomalie que présente l'Amérique oii une constitution politique, fondée sur les principes du radicalisme politique, coexiste avec des crises économiques, avec une classe ouvrière misérable, avec une lutte continuelle entre les classes riches et les pauvres. Au contraire, en Allemagne, des institutions politiques, bien moins démocratiques, s'unissent à une organisation sociale et à une éducation destinées à assurer dans une large mesure le bien-être physique, la culture intellectuelle et l'élévation morale du peuple. Le mot de radicalisme serait bien

plus justement applicable à un système qui

concentrerait toutes les puissances de production, de consommation, de distribution et d'éducation de manière à assurer à tous une félicité permanente. Le parti des réformistes objecte que l'obtention du suffrage universel doit précéder l'établissement de communautés, qu'autrement les

membres de ces communautés n'auraient aucune sécurité, ni quant au respect de la propriété commune créé par eux ni quant à la perpétuité de leur entreprise : ils resteraient sous le joug de la classe capitaliste qui, ayant le pouvoir de faire les lois, fondrait, comme un oiseau de proie, sur ces communautés pour les détruire. Tout ceci n'est (|ue pure supposition ; nous nions que la formation de communautés de travail dépende le moins du monde de la conquête du suffrage ou d'autres

droits politiques Les radicaux commettent

une autre erreur quand ils supposent que la classe capitaliste aurait le pouvoir de mettre en danger l'existence de ces petites sociétés : car la possession de la propriété par la communauté de travail conférera à ses membres toute la puissance politique et économique que donne aujourd'hui aux autres individus la propriété. Elle les placera sur le même pied que les autres possesseurs de la richesse'. » Le suffrage universel et les droits politiques sont inutiles à la fondation de villages communistes : Owen engage ses disciples à ne pas se mêler à l'agitation politique. Cependant tous les partisans des idées sociales d'Owen ne partageaient pas son mépris pour l'action politi-

I. Neiij moral Worlil. t. IV, p. 87, a 5 novembre 1887, Polilical Reformer s.

LE NOUVEAU MONDE MORAL Mh

(jue, et, avant de se mêler au mouvement chaiiiste dont quelques-uns furent même les initiateurs, ces owenistes dissidents avaient mené, en i83i-32, une vigoureuse campagne en faveur du suffrage universel ' .

La grève est, dans le chartisme, un grand instrument d'agitation économique et politique ; elle se prolonge même en insurrection à main armée ; la lutte de classe paraît être un des caractères de ce mouvement complexe, qui présente des aspects si variés : les cliarlistes font appel à la force. Au contraire, après avoir pendant deux ans pris une part active à la violente lutte économique menée par les Trades-Unions, OAAen revient à son idéal de paix sociale, et aux éphémères victoires de la force il oppose les conquêtes durables de la raison.

Tout comme les réformes politiques, la grève est un leurre dangereux pour la classe ouvrière ; Owen cherche à en dissuader les Trades-Unions et propose d'autres objets à leur activité : celles-ci doivent employer leur influence et leurs fonds à la fondation de villages communistes " : « Les

',. Wallas, 0[j. cit., p. 269-270. L'analyse des liens qui rattaclient les origines du cliartisnie à l'owenisnie sera reprise avec plus de détail dans une étude, où nous essaierons de marquer, après le caractère reliijieux du socialisme, sou caractère militarislc.

■->.. Neiv moral World, 17 mars i838. Trades-Unions, 2 4 mars et 7 avril.

Trades-Uiiions onl eu recours aux grèves comme à la méthode la plus efficace pour l'accomplissement de leurs fins. Mais c'est là un remède illusoire, car la source de tous les maux est la surabondance de main-d'œuvre par rapport au travail dont la société actuelle a besoin. Les Trades- Unions doivent changer leur tactique. Loin d'avoir aucune efficacité, les grèves ne font qu'aggraver les maux dont les Unions se plaignent, car elles excitent le capitaliste à avoir recours aux nouvelles machines afin de pouvoir se passer entièrement de travail manuel. La main-d'œuvre en excédent n'en reste pas moins sur le marché et la nécessité pour les travailleurs de boire, de manger et de se A êtir, les amène peu après à accepter de plus bas salaires que ceux qui ont pris leur place. C'est jouer là un jeu ruineux. » Parlant, la semaine suivante, de « l'emploi rationnel et efficace de leurs fonds », le New moral \\orld recommande aux Trades-Unions l'émigration et les villages communistes ; il cite à l'appui de cette politique des extraits d'un rapport des délégués des ouvriers unis de Grande-Bretagne : « Nous avons vu que c'est la surabondance de main-d'œuvre comparée à la demande de travail qui est la cause de la baisse des salaires. Le véritable et seul objet des Trades-Unions est de neutraliser et de détruire les souffrances qui naissent de là et elles

ne peuvent y parvenir quen réduisant le nombre des traA'ailleurs sur le marché. » Les Trades- Unions consacreront leurs fonds à l'achat de maisons et de terres sur lesquelles travailleront les ouvriers en chômage ; à la description de ces petites sociétés qui devront se suffire à ellesmêmes et pourvoir à tous leurs besoins, on reconnaît facilement les villages communistes qu'Owen. dès iSi'y, proposait comme solution au problème du chômage. Grâce à ces communautés de travail, on préviendra les grèves, car on maintiendra sur le marché l'égalité entre l'ofire et la demande de main-d'œuvre et, par ces exercices communistes, la classe ouvrière s'acheminera peu à peu vers la communauté d'égalité parfaite.

C'esten effet vers des fins communistes qu'Owen et ses disciples, les premiers socialistes de nom, tendent tous leurs efforts et Aeulenl diriger les associations ouvrières. Le 8 janvier iSSy, âVAssociation ouvrière en vue du progrès politique, moral et social des classes productrices on discute cette question : le libre-échange aura-t-il pour effet de réduire les salaires ? Owen répond par ces mots : (( Nous perdons notre temps à discuter de pareilles questions. Le problème qui se pose est celui de savoir si la classe ouvrière possède une science suffisante pour mettre fin à toutes nos institutions ; jusque-là l'égalité ne peut être éta-

hlie. l'égalité est plus aisée que toute autre réforme ' . )) La fondation d'une communauté modèle à donner en exemple au monde entier est la principale préoccupation des jDremiers congrès socialistes, l'objet de pétitions adressées au Parlement^. Aussi ces premiers socialistes auraient-ils été bien plus justement dénommés communistes : c'est pour cette raison que nous avons appelé la doctrine d'Owen communisme agraire et non socialisme. Dans la pétition adressée en mai i838 au Parlement, les socialistes font appel au gouvernement : (( Les pétitionnaires sont convaincus qu'au lieu de laisser la société se former au hasard, sans prévoyance aucune et abandonnée à toute espèce de désordres, le gouvernement devrait prendre les mesures nécessaires pour placer tout individu au milieu des circonstances les mieux adaptées au développement de ses puissances et facultés. G race à une nouvelle organisation, on devrait trouver moyen, dans chaque département de la société, de substituer l'ordre au présent désordre qui règne universellement dans tous les actes de l'existence. Chaque cellule sociale devrait être dotée du quantum de travail et de capital le mieux adapté à la production de la

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