‹ Robert Owen, 1771-1858Chapitre 2 sur 113 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

léans : i" Socialisme sentimental, 2" Socialisme scientifique, 3" Socialisme juritlique ; ou que l'on en adopte une autre (|uelle qu'elle soit, il restera toujours que Robert Owen est le fondateur du Socialisme moderne. On sait qu'il a même donné son nom au Socialisme pendant un assez long temps et qu avant que le mot Socialisme eut été créé par Pierre Leroux, le Socialisme existait sous 1 unique nom d'Owcnisme et préoccupait extrêmement Saint- Simon, les premiers Saint-Simonienset, même en dehors de ce cénacle, les principaux penseurs français entre les dates de 1820 et i83o.

Porté vers lidée d'une grande et radicale réforme économic|ue par la grande bonté de son cœur et par le souvenir de ses misères et souflVances de jeunesse, Owen ne pouvait pas être taxé ou incriminé d'incompétence puisque il était grand industriel, génie créateur, même, en industrie et puisqu'il s était acquis dans linduslrie une colossale fortune.

Ses idées, qui pour moi sont toutes fausses,

AVANT-PROPOS Ml

sont cxtrèmcinciil Inlércssaiiles, curieuses à analyser et à tliseulcr ; ses tenlalives pratiques — car 11 a lait le seul essai vraiment sérieux (le (( cité collectiviste » que je coiniaisse — ont 1" intérêt puissant d'un roman qui serait vrai et d un roman (|ui laisse cette idée que le dénouement aurait pu en être heureux quoicfu'il ait été un désastre ; sa personnalité enlin, nK'Iange ires curieux de ténacité anglosaxonne, d'audace américaine et même de jactance méridionale, est mlinmient divertissante et passionnante pour le psychologue.

Cet aholitioniste de la propriété, de la religion et du mariage, qui a été un homme très pur. très vertueux et très dévoué à ses semblables et très capable de sacrifice, est une des plus curieuses figures que 1 on puisse étudier.

M. Edouard Dolléaiis, qui du reste n'est pas plus oivénisfc que moi, l'a étudiée sous tous ses aspects avec une grande richesse d'informations, un grand labeur, une intelligence très aiguisée des questions économiques et sociales

Mil AVANT-l'HOPOS

et une très remarquable ])éiiél ration psvcliologique. Son ouvrage est en soi excellent et iJ est la promesse de plusieurs autres, où l'histou'e (lu Socialisme au xiV siècle sera suivie et exposée avec méthode, avec sûreté et avec rinslrument critique le plus solide et le plus fin. Je souhaite grand succès à ce volume et ?i ceux qui doivent venu- après lui.

Emile Faguet.

Édouap.d Dollûans.

« f-a rialuro liuiiiainc n'est pas uuo inarhiiic (pi'oii puisse construire iV»près un luotlMc pour en lairc exaclenient un ouvrajçe désigné, (j'est un arbre «pi! veut croître et se développer de tous côtés, suivant la tendance de ses forces intérieures qui en tait une chose vivante. »

Sti ART Mii.L, De la liberté, p, 31 'i.

Il est aujourd'lmi de mode d'être socialiste comme il était de mode au xviii'' siècle d'être homme sensible. Mais le mot socialisme est une expression imprécise sous laquelle se heurtent des conceptions très variées et souvent même contradictoires. Lorsqu'on interroge ceux qui se disent socialistes comme lorsqu'on étudie les ouvrages traitant du socialisme, on est étonné de se trouver non en présence d'une doctrine aux contours nettement arrêtés, mais en face d'un arc-en-ciel très nuancé de théories et d'affirmations divergentes. Les uns parlent d'un socialisme d'Etat faisant appel à l'autorité du pouvoir central ; les autres d'un socialisme libertaire, faisant appel à la liberté ouvrière ; les uns se disent socialistes réformistes

et les autres socialistes révolutionnaires. Il y a un socialisme de lutte de classes, comme il y a un socialisme de paix sociale, un socialisme petit bourgeois comme un socialisme ouvrier : on prononce même le nom de socialisme libéral et, aux élections, tel candidat Ji'a pas craint de se présenter avec l'étiquette « socialiste individualiste », sans croire le moins du monde que ces deux mots juraient d'être réunis fraternellement.

Tout est dans tout, a dit Jules Laforgue, et tout est dans le socialisme. Si les dilTérents mots dont on complète l'expression de socialiste évoquent des idées très différentes, la psychologie de ceux qui font profession de foi socialiste nous découvre des tempéraments qui ne sont pas moins dissemblables : le socialisme comprend dans ses rangs tout à la fois des dominateurs, des égalitaires et des mystiques.

Les dominateurs, ce sont ceux dont l'ambition, le besoin d'activité, le désir de conduire et de commander se trouvent à l'étroit dans une démocratie. Dans une société militaire, théocratique ou aristocratique, ils auraientété des conquérants, des prêtres, des cliefs. L'influence que leur donne leur personnalité, leur valeur ou leur astuce, ils l'exercent non plus au gouvernement de la cité, mais à l'organisation des groupes qu'ils dirigent et dont la pression fait trembler les gouverne-

meiils. Les dominateurs, en i83o, c'étaient les Saint-Siinoniens qui aspiraient à être les prelres d une théocratie nouvelle : aujourd'hui ce sont, parmi les socialistes réformistes, les légistes, parmi les révolutionnaires, les agitateurs, — légistes et agitateurs dont l'esprit d'autorité et de commandement se dépense en action parlementaire ou en action directe.

A côté d'eux, il y a le socialisme de l'envie qui est celui des égalitaires, des impuissants dont la médiocrité est jalouse de toute supériorité plus que de toute égalité.

Mais, plus nombreux que les dominateurs et les égalitaires, il y a les mystiques du socialisme, les âmes qui ont besoin d'une foi, d'un Credo, les esprits qui croient posséder la Vérité sociale comme à une autre époque ils auraient cru posséder la Vérité religieuse'. Le socialisme est la

I. « Le sentiment reli{jieux a des caractéristiques très simples: adoration d'un être supposé supérieur, crainte de la puissance magique qu'on lui suppose, soumission aveugle à ses commandements, impossibilité de discuter ses dogmes, désir de les répandre, tendance à considérer comme ennemis tous ceux qui ne les admettent pas... (Ju'un tel sentiment s'applique à un dieu invisible, à une idole de pierre et de bois, à un héros ou à une idée politique, du moment qu'il présente les caractéristiques précédentes, il reste toujours d'essence religieuse. Le surnaturel et le miraculeux s'y retrouvent au même degré. Inconsciemment les foules revêtent d'une puissance religieuse la formule politique ou le chef victorieux qui pour le moment les fanatise. On n'est pas religieux seulement

forme qu'à prise au kix* siècle la religiosité latente en la Jiatureliumaine, laformesous laquelle se manifeste aujourd'hui le mysticisme de certains tempéraments. Le socialisme, c est la foi nouvelle qui groupe autour délie les âmes insatisfaites et assoiffées d'idéal. C'est justement parce que le socialisme est avant tout une aspiration sentimentale que, sous cette appellation, se réunissent toutes les idées diverses et divergentes que nous énumérions tout à l'heure. Lorsque l'on veut ramener à l'unité les variantes du socialisme, on peut dire qu elles présentent avant tout un caractère religieux.

Mais n'est-il pas paradoxal de parler du caractère religieux du socialisme ? Cette doctrine aime à se parer d'anticléricalisme ; ses adeptes voient dans la religiosité la marque d'un état d'âme quelque peu arriéré et dans tout Credo un préjugé indigne de libres esprits. Cependant, malgré celte attitude, l'hostilité qui oppose le

quand on adore une divinité, mais quand on met toutes les ressources de )'es|)i-it, toutes les soumissions de la volonté, toutes les ardeurs du fanatisme au servii-e d'une cause ou d'un être qui tlevient le but et le {juide des |)eiisées et des actions. L'intolérance et le l'analisme CDUStitiieiil raccompajjnement nécessaire d'un sentiment religieux. Ils sont inévitables ciiez ceux qui ci'oient posséder le secret du l)iHiiieur terrestre ou éternel. » Lebon, Psycliolorjie des fmiles. ]>. ()i ''Alcan).

socialisme anticlérical au chrislianisme social vient peut-être moins d'un antagonisme réel que d'une secrète et inconsciente concurrence entre deux conceptions qui aspirent à l'hégémonie, entre deux Credos qui se disputent des fidèles. Il existe une étroite jiarenté et comme une communauté d'essence entre les modernes formes du socialisme et le socialisme avant la lettre des premiers chrétiens, des Pères de l'Eglise et des canonistes du moyen âge. Ces doctrines reposent, les unes et les autres, sur une conception idéaliste et statique de l'ordre social le plus favorable au genre humain, ordre auquel doit se (conformer l'humanité pour obéir à la volonté de Dieu ou aux lois de la nature humaine et pour atteindre à la a ertu et au bonheur. Il importe peu (|ue cet ordre social soit, pour les uns, voulu par Dieu, pour les autres, par la. Justice qu'incarne la raison illuminée des bons pasteurs du peuple ou la volonté collective du prolétariat. Le contenu de la doctrine peut être sensiblement différent, sa forme reste identique ; et, sous son apparente originalité, le socialisme n'est qu'une résurrection de formes anciennes de philosophie et d'art sociaux.

Si l'on se place au point de vue strictement économique, le socialisme et le catholicisme social impliquent la confusion de l'éthique et de

8 INTHODUCTIOM

l économie politique, coiiime ils iinpliqueul uit credo et un acte de loi. Malgré les sens divers que prend l'expression de socialisme et les définitions souvent opposées qu'on donne de ce mot, les doctrines socialistes ont une unité réelle : elles sont toutes essentiellement a une éthique sociale illustrée de considérations économiques ' » ; et, si l'on prélere des formules qui mettent plus nettement en relief le caractère religieux du socialisme, on peut dire de cette doctrine qu'elle est la religion de l'humanité ou encore la religion du prolétariat déifié ^

Lorsqu'on soumet à l'analyse les idées des penseurs socialistes, on rencontre, comme élément fondamental de leurs théories, une double croyance qu'on peut résumer en quelques lignes. Les institutions sociales sont seules responsables de la malfaçon des caractères humains, car, si la société est mauvaise, l'homme est bon. Comme les lois sont la cause des vices, des misères et des souffrances de l'individu, il est facile de mettre

I. Dans un compte rendu critique de la Revue sociaUstc, enjuiK let 1905, .M. Fournlère a reconnu l'exactitude de cette forniule : « L'owenisme, dit DoUéans dans sa conclusion, est moins une doctrine économique qu'une éthique sociale, illustrée de considérations économiques. Soit : mais, fondamenlaJement, le socialisme est-il autre chose ? »

3. Ces deux définitions sont empruntées à Pierre Leroux et à M. (leorjjes Clemenceau.

un terme à ceux-ci en cliangeant celles-là. Il suffit d'une rélection de la machine sociale pour rendre les hommes meilleurs, plus heureux et plus justes. C'est qu'en effet la nature humaine est une matière première malléable, aisée a façonner pour les fabricants de bonheur social '. Cette croyance à la transformation possible et facile de la nature humaine sous l'influence d'une organisation sociale nouvelle charme notre imagination et notre sensibilité. Comme toute doctrine religieuse, le socialisme fait plus appel au cœur qu'à la raison et la puissance du socialisme est justement dans cette séduction du cœur, dans celle croyance à un avenir meilleur.

On prétend souvent que ce caractère sentimental et religeux n'appartient qu'au socialisme, tel qu il se révéla tout d'abord à des hommes comme Robert Owen et Pierre Leroux, qui étaient des chrétiens sans le savoir, ou comme les Saint-Simoniens, ces pieux ajusteurs de l'Eglise catholique aux besoins de la philosophie nouvelle.

1. llelvetiiis, De l'esprit, eliHp. xvii, discours 21 : « La science

de \a morale n'est autre chose que la science de la législation

La léjjlslation est un art dont les |)rincipes sont aussi certains que ceux de la géométrie. » C'est llelvetius qui a donné les formules les plus rigoureuses de la philosophie socialiste, les Ibrmules qu'on rencontre chez les premiers socialistes, chez Godwin et Owen par exemple, comme on les retrouve encore aujourd'hui chez les socialistes modernes.

10 INTKODUCTION

Le socialisme senlimenlaldcs premières heures ne diffère pas essentiellement, selon nous, du socialisme le plus moderne, soit qu'il se présente sous forme de socialisme aimable à la Fournière ou de socialisme pompeux à la Jaurès ou de socialisme renfrogné à la Guesde, soit qu'il revête son idéal d'une armature scientifique ou fasse appel aux plus savantes constructions juridiques.

Pour mettre en relief l'unité des doctrines socialistes, il ne suffit pas de dire que toutes elles présentent un caractère religieux et qu'elles sont une éthique sociale illustrée de considérations économiques : il en faut encore tracer la physionomie générale par des caractères jdIus précis ; il faut les rapprocher des doctrines sociales chrétiennes el les opposer à 1 individualisme (jui forme une antithèse avec les différentes variétés de socialisme.

On peut ramener à deux ces caractères distinclifs : le socialisme est tout à la fois une doctrine idéaliste et statique et une doctrine égalitaire et autoritaire.

La doctrine socialiste est idéaliste : elle oppose à la société présente d'injustice et de misère une société idéale de justice et de bonheur — elle oppose l'homme tel qu'il est dans notre société à l'homme tel qu'il serait dans une société plus juste et plus harmonieusement construite; elle

INTRODUCTION il

est idéaliste aussi parce qu'elle croit à la transformation certaine de la société mauvaise en une ^ociété meilleure et à la métamorphose de l'homme mauvais en homme hon — parce qu'elle conçoit l'humanité future sous des traits sensihlement différents de ceux que celle-ci présente aujourd'hui — parce qu'elle croit enfin h Texistence possible d'une humanité sublimisée ayant perdu toute l'âcreté de ses vices et avant conservé toute la douceur de ses vertus.

Et. parce qu'idéaliste, le socialisme est aussi une doctrine statique. Le seul fait de concevoir un idéal social rigoureusement déterminé et les moyens précis de le réaliser limitent le mouvement de la société au terme oii sera atteint le millénaire laïque rêvé. Malgré l'idée du progrès indéfini dont le socialisme se revendique, on peut, en adaptant les paroles de Stuart Mill, dire que, par une inévitable nécessité, le fleuve du progrès humain, s'il suit le cours que lui assigne le socialisme, aboutira à une mer stagnante. Une fois conquis, l'état idéal que se représentent les réformateurs sociaux sera comme un état stationnaire où les pouvoirs publics mettront à la raison ceux qui montreront quelque mécontentement du paradis retrouvé'.

I. Owcn, Tlic Heroliillnii, rN'|i). i>. fi--!!?)-. « Tous les indi-

Le caractère idéaliste et statique du socialisme en fait une conception généralisatrice et biocarde. Les socialistes se refusent à voir l'irréductible complexité de la réalité et veulent unifier celle-ci sur lin modèle préconçu. Ils pensent que la réalité se laissera aisément simplifier et ramener à la formule de leur idéal social. Ils convient toutes les personnalités à se fondre dans VUnité socialiste : tout comme Fourier avait mis au sommet de la hiérarchie harmonique un Empereur d'Unité, rOmniarque, les socialistes français ont mis à la tête de leur parti un Conseil d'Unité, le conseil national dont les ordres doivent être obéis sous peine d'excommunication.

Le socialisme tend à réduire la société à l'unité non seulement au point de vue matériel de l'organisation de la production, mais au point de vue spirituel de la formation des consciences et des impersonnalités. L'UnUé morale est la fin der-

vidus élevés coiiforinément aux loisdela nature doivent nécessairement à tout moment sentir, penser et ag-ir rationnellement, à moins qu'ils ne deviennent physiquement, moralement ou intellectuellement des malades. En ce cas, le Conseil général aura-lc droit de les interner dans un hôpital destiné à recevoir les invalides de corps, d'esprit ou d'âme jusqu'à ce qu'ils soient rétablis.

La meilleure façon de mettre fin aux innomhrables maladies

physiques, mentales et morales créées par les lois irrationnelles sera de {jouverner ou plutôt de traiter toute la société comme les médecins les plus éclairés traitent leurs malades dans*les maisons d'aliénés les mieux orjfanisées. m

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nièrc que se 2)roposcnt les réformateurs sociaux. Les théories socialistes, pour arriver à une coordination exacte des activités matérielles, à une organisation rationnelle du travail, sont conduites à 1 unification des activités spirituelles', elles tendent logi([ucment à supprimer le centre de résistance de l'individualisme, la famille, à donner aux enfants une éducation commune. L'Etat n'est pas seulement un fabricant de produits, mais c'est aussi un fabricant de caractères". Pour inspirer la production d'une âme collective, ne faut-il pas, comme le dit M. Jaurès, « insuffler à l'argile humaine une âme communiste»!*

Cette recherche de l'unité morale, cette préoccupation de façonner les existences humaines dès leur plus tendre enfance suivant le moule de pensée nécessaire au fonctionnement régulier de la machine sociale, nous fait découvrir le principe sur lequel reposent les organisations socialistes : le principe auquel doivent faire appel, consciemment ou non, tous les systèmes est l'automatisme social et l'organisation de l'action réflexe : « Il faut prévenir le mal et non le réprimer. Pour le prévenir, il faut organiser une machine dans la-

1. Comme l'a démontré Proudlion, Conlradiclioiis économiques, /jii,ss(//ï et principalement II, p. 208, 275, 280.

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