I. Espinas, op. cit., p. 87 et suiv
mérant ses caractères et en la rapprochant des doctrines semblables, mais en l'opposant à celles qui forment antithèse avec elle. Aussi, pour bien définir le socialisme, est-il nécessaire d'indiquer en raccourci les traits principaux de l'individualisme. Tandis que le socialisme est une doctrine idéaliste et statisqne, l'individualisme est une conception réaliste et une doctrine de mouvement — conception réaliste parce qu'il a son point de départ dans la psychologie de l'individu tel qu'il est et qu'il ne se fonde point sur l'espérance d'une transfiguration radicale et incertaine delà nature humaine — doctrine de mouvement parce que, n'ayant point un idéal préconçu de société, n'étant point dominé par une conception unitaire, il attend du libre jeu des activités individuelles, de l'association comme de l'antagonisme des différentes forces, la formation d'organisations sociales sans cesse variables. Tandis que les réformateurs socialistes conçoivent la société à l'état de repos et que leurs regards sont fixés sur un état stationnaire idéal, les individualistes imaginent la société à 1 état incessamment mobile.
Le principe interne du socialisme est l'automatisme social et l'organisation de l'action réllexe : celui de 1 individualisme : la spontanéité sociale et l'organisation de l'initiative individuelle. Tandis que les doctrines socialistes sont autori-
INTHUDUCTION al
liilres, les doctrines individualistes sont libcrlaircs' parce qu'elles croient qu'une organisation autoritaire de la production paralyserait la productivité sociale surexcitée par le heurt comme [)ar l'association des iritérets individuels ; elles sont libertaires, aussi parce qu'elles pensent qu'une organisation autoritaire de l'éducation étoufferait la personnalité, source de toute originalité artistique comme de toute énergie productive. Enfin les doctrines individualistes sont inégalitaires parce qu'elles pensent que tout essai d'égalisation se ferait au détriment des forts et sans avantage pour les faibles et que le socialisme ne réaliserait l'unité qu'à la manière de Tarquin le Superbe abattant avec sa baguette dans un champ de pavots ceux qui s'élevaient au-dessus des autres ".
1. Le mot. libertaire est employé ici non dans le sens aiiarcliiste, mais dans celui de libéral (mot aujourd'hui détourné de son acception normale et étymologique) et par opposition à autolilaire.
2. Stuart Mill déclare que l'égalité se réaliserait non en élevant les vallées, mais en nivelant les collines. M. Albert Scbatz dit : « Si l'on tente de maintenir des coureurs sur une même ligne, on ne pourra le l'aire qu'en modérant les plus agiles et non pas en accélérant l'allure des plus faibles. » L'œuvre économique de David Hume, p. 107. Rousseau, 1902. — Les articles de Stuart Mill sur le so- <ialisme (parus en 1879 dans la Revue philosophique) mettent evoellerament en relief les dangers du socialisme au double point de vue de la productivité sociale et de la personnalité individuelle.
Les caractères qui définissent le socialisme se rencontrent aux trois étapes f[u'il a parcourues en son évolution. Cette doctrine s'est présentée successivement sous forme de socialisme senti-mental et utopique : puis, sous forme de socialisme scientifique ; enfin, à l'heure présente, sous forme de socialisme juridique.
A sa première étape, le socialisme se fonde sur la critique des injustices sociales et fait appel tant à la pitié qu'à l'instinct de justice pour substituer à la vieille société individualiste d'injustice et de concurrence un monde nouveau. C'est l'Association universelle Saint-Simonienne par et pour l'amélioration toujours progressive de la condition morale, physique et intellectuelle du genre humain ; c'est le Nouveau Monde industriel et sociétaire dont Fourier nous dit que « s'il nous était donné de l'entrevoir seulement dans toute sa gloire, il est hors de doute que beaucoup de personnes tomberaient frappées de mort par la violence de leur extase et beaucoup d'autres tomberaient malades de saisissement et de regret en voyant subitement tout le bonheur dont elles auraient pu jouir et dont elles n'ont pas joui » : c'est encore le Nouveau Monde moral de Robert
Owen : « Un monde où le mensonge sous aucune forme n'aura plus de raison d'être, un monde où l'argent n'aura plus aucune influence, où la pauvreté et l'inhumanité seront inconnues ; un monde où tous les biens seront produits en abondance et où tous pourront jouir de cette abondance ; un monde où l'esclavage et la servitude n'existeront plus, mais où la plus grande liberté se conciliera avec l'union la plus étroite, union tissée par les liens puissants de l'intérêt et les fils de soie de l'amour. )>
Cette première forme sentimentale du socialisme est celle des inventeurs de systèmes : un bon patron, Robert Gavcu ; un employé de commerce, Foùrier : des savants, des intellectuels, les Saint-Simoniens ; un doux illuminé, Pierre Leroux, éclairés par la raison, ont découvert la A érité Sociale qu'ils prétendent communiquer de gré ou de force au monde pour le rendre plus juste. La \érité devrait s'imposer d'ellemême à l'humanité, sans faire appel à l'autorité un peu rude de la contrainte. Sans doute, si les hommes étaient raisonnables, il faudrait s'adresser à leur raison ; mais l'état irrationnel de la société les a rendus déraisonnables, aussi faut-il faire leur bonheur malgré eux : à cette fin, les réformateurs sociaux font appel au grand distributeur de bonheur, à l'Etal, seule puissance
2i INTRODUCTION
capable de réaliser inlégralement leurs systèmes '.
Il n'est pas d'iioinme qui représente mieux celle forme de socialisme attendri que Pierre Leroux, ce délicieux innocent, comme l'appelle M. Faguet. Il n'est personne qui montre mieux le mysticisme humanitaire du socialisme et sa filiation chrétienne. Ecoutez plutôt ses paroles :
« ... Nous devons, par les efforts de notre pensée et l'énergie de notre âme, transformer la terre de telle sorte que la justice du ciel y règne, afin de trouver un jour ce ciel si promis à nos vœux. Par le christianisme a été élaborée et prêchée à tous les hommes l'idée d'un monde meilleur que celui qui existait alors, d'un monde sans despotes et sans esclaves. Le chiistianisme a relevé riiumanité par l'espérance ; il lui a annoncé mystiquement sa destinée : il a relié aux souvenirs de son berceau, à sa liberté primitive et naturelle, à ses traditions d'un âge d'or passé, de TEdeneldu Pa-
I. Cela est vrai mc'nie de Fourier et son système n'est libéral qu'en apparence. M. Andler, dans un article du Mouvement socialiste, a parlé de l'anarchie de l'^ourier, et, sans aller si loin, M. Gide
dit que « nul n'est plus libéral que ce socialiste-là » (Fonrier,
Petite Collection Gtiillaumin.) Oc nest pas de r.uiiucliie de I''ourier qu'il convient de ()arlcr, mais de son oiniiiarrhic, c'est-à-dire d'un régime où l'autoiùlé est partout. Non seulement dans la phase transitoire du ijnrantisine Fouiier fait appel à des mesures coercitives; mais l'organisation harmonique elle-mèiiie ne pourrait subsister que par un constant appel à la contrainte : en réalité, sous les preniières apparences d'un régime où tout est liberté, on se trouve eu présence d'un régime où tout est autorité.
INTIJODUCTIOX 25
radis natal le sentiment ferme et assuré d'un âge d'or à venir, d'un Paradis sur la Icrre, où le bien régnerait après la défaite du mal et où l'homme racheté par la parole divine, retrouverait le honhour et jouiiait d'une inaltérable félicité... « ... La terre est donc promise à la justice et à l'égalité'... »
« Celui qui continue vraiment le Christ ne dit pas : Le royaume de Dieu n'est pas sur la terre ; Jésus ne dit pas : « Mon royaume n'est (( pas de ce monde w, mais littéralement : (( Ma « royauté n'est pas encore de ce temps », et, comme sa royauté, ainsi qu'il l'explique, est le règne de la justice et de la vérité, il ajoute que
cette royauté viendra sur la terre Il n'y a pas
do paradis, il n'y a pas de purgatoire, il n'y a pas d enfer hors du monde, hors de la nature, hors de la vie : il n'y a pas de dualisme entre le ciel et la terre. Le ciel, c'est la terre de demain. Dieu n'est pas hors du monde et la terre n'est pas hors du ciel. Le ciel existe doublement. Invisible, il est l'infini, il est Dieu. Visible, il est le fini, il est la vie par Dieu au sein de chaque créature. H y a donc deux ciels : un ciel permanent, embrassant le monde tout entier et dans le sein duquel tout vit, et un ciel progressif, qui est la manifestation du
I. Pierre Leroux, De l'individualisme cl </« socialisme, (ïluvres, t. I, i83i, !>. 3-0.
premier dans le temps et dans l'espace \ » C'est Pierre Leroux qui a, en France", mis à la mode le mot de socialisme et c'est lui qui a donné du socialisme une des meilleures définitions en l'appelant la religion de 1 humanité et la religion de l'égalité. Déjà les Saint-Simoniens avaient essayé de présenter la réalisation de leur système comme la résultante nécessaire de l'évolution sociale ; mais il était donné à un puissant penseur de fonder une forme nouvelle de socialisme sur cette idée que la société socialiste devait être le jJioduit naturel du développement des conditions économiques et historiques de la société actuelle. Marx a cherché à dépouiller le socialisme de toutappareil sentimental et à lui donner un fondement scientifique. Une analyse pénétrante des relations liistoriques des classes sociales et de l'évolution du régime capitaliste l'a conduit à affirmer que, par un processus logique et les lois mêmes de son développement inteine. la société capitaliste enfanterait la société socialiste : la concentration et la prolétarisation croissantes, des crises économiques de plus en
1. Pierre Leroux, De l'hnmainlé, t. I, p. i8i (i'''' édit. i8'(o). M. Faguet a pu dire « ce que le christianisme a voli^ d'idées à
Pierre Leroux, c'est inimag-inable ».
2. En i834, dans un article delà Revue cncyrJopcdifjur intitule : <( De l'individualisme et du socialisme. » En iS33, en Anyleterre, dans le Neir Moral World, le mot socialisnie apparaît pour la première fois comme svnnnxuio d'Owenisme.
plus violcnles. amèneraient le régime capitaliste à une catastrophe finale, tandis que, à l'intérieur des institutions actuelles, se formeraient tous les éléments nécessaires à l'édification d'un régime nouveau'. Dans cette nouvelle conception, le rôle assigné, pendant la période sentimentale du socialisme, aux inventeurs de système et aux directeurs de conscience sociale est rempli par le déterminisme économique : l'idée de justice parait remplacée par le processus logique des rapports de production. Pour quelque dilTérente qu'en soit la tcchni([ue, le socialisme dit scientifique se rapproche, malgré ses apparences, du socialisme sentimental : il oppose et sépare par une solution de continuité — la catastrophe finale — la société capitaliste, que Marx condamne par un jugement tacite d'injustice, et la société socialiste vers laquelle, malgré son refus de la définir, le même penseur tourne les regards comme vers un repoussoir pour juger et comhattre le régime actuel".
I. Les néoinar\istes prétendent que c'est là une interprétation inexiicte et incomplète de la pensée de Marx et qu'à côté de l'élément (léterininisle, Marx considérait comme l'élément essentiel de la révolution sociale, élément de liberté, la volonté et la conscience collectives de la classe ouvrière.
3. M. Benedetto Croce (Matérialisme histori<]iic et économie marxiste, p. 226) a montré que la difficulté de l'œuvre de Marx, c'est le parallèle fait constamment entre deux types différents de société, l'un idéal et l'autre réel, la société capitaliste, pour expliquer cette dernière : k Le système idéal envisagé par Marx
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Mais la crllique du marxisme, entreprise et par des socialistes et par des penseurs indépendants, a montré que les lois d'évolution affirmées par Marx étaient contredites par les faits; des cendres du socialisme scientifique est née une nouvelle forme de socialisme : le socialisme juridique. Tout comme le marxisme, le socialisme juridique se dit scientifique et cache son essence sentimentale et religieuse sous l'apparence de raisonnements savamment construits et de revendications rigoureusement déduites. Il n'entreprend pas seulement la critique de la société actuelle en partant de formules juridiques ; il prétend élaborer, d'une manière rationnelle, une déclaration des droits socialiste et le code de la cité luture. Le socialisme juridique a déjà ses légistes et même ses casuistes' qui cherchent à donner une entorse aux formes actuelles du droit afin d'interpréter dans un sens nouveau des for-
|);iraît être précisément celui de la société coiniiiuniste idéale. Et, dès lors, il y a bien là une idée latente de justice puisque la condition du travail dans la société capitaliste est dénoucée comnic injuste par rapport à cette société idéale conçue comme plus jusio
et comme plus désirable l'ourquoi Mar.v s'efForçait-il de hâter
la révolution qui devait faire passer de la société capitaliste à la société communiste, si celle-ci ne lui paraissait pas devoir mieux satisfaire la soif de justice qui tourmente les hommes :* « Léon l'olier, op. cit., p. 874.
I. M. Mater. Revue aorinUtttr, igo.'i, i<jo4, <9o5 et Hcvur (Vcmiiilc politique. KjoS.
INTHÔDUCTION -20
mules anciennes, afin de faire sortir du contenu l)()urgeois de ces formules des décisions el des sentences socialistes, afin d'amener ainsi, insensiblement, les institutions bourgeoises à muor en institutions socialistes.
Malgré tous ses elForls pour se dilîérencier du socialisme sentimental, le socialisme juridique paraît être un retour au vieux socialisme français. Il présente l'exemple d'un effort considérable, fait par des théoriciens distingués, pour n'aboutir qu'à un retour au droit naturel. En acceptant la critique du fondement économique que Marx avait donné au socialisme, les juristes socialistes ne s'aperçoivent pas que le socialisme a perdu toute assise scientifique. Remplacer sa base économique par une base juridique, c'est enlever au socialisme son fondement. Les constructions juridiques ne sont qu'un moyen, elles ne peuvent servir de base au socialisme. Le socialisme juridique n'a eu pour résultat que de ressusciter l'idée du droit naturel et de mettre en relief le caractère sentimental de la doctrine. Au lieu d'élaborer une déclaration des droits, on pourrait plus justement rédiger un catéchisme socialiste comme celui du Nouveau monde Moral de Robert 0^^en '. Lorsqu'on a le courage de sup-
I. Tlie Colechism of The Xew Moral World. M;inc-liester, Loiitlon, i838, dont nous donnons en annexe la traduction.
porter la monotonie du style et les répétitions du réformateur anglais, le catéchisme du Nouveau Monde moral est une lecture intéressante, non seulement parce qu'il contient les idées essentielles de la philosopliie socialiste, mais parce que sa forme même est une imitation curieuse des formulaires de la pensée religieuse. Le catéchisme du Nouveau Monde moral pourrait être écrit aujourd'hui par un des littérateurs du socialisme, par M. Jaurès, en langage plus fastueux sans doute, mais sans modifications sensihlesdefond'.
Une idée de justice sociale, une croyance à la transfiguration de la nature humaine dans un monde nouveau, tel est le résidu que découvre l'analyse des doctrines socialistes. L'illusion sentimentale qui vous avait pris tout d'abord et conquis à ces doctrines disparaît peu à peu : si le socialisme séduit le cœur, il laisse l'esprit insatisfait.
Le vice fondamental des doctrines socialistes est de reposer sur une psychologie erronée de la.
I. C'est ainsi que, comme le Cathéchisme du Nouveau Monde moral, le discours de AI. .laurès î» la Chambre, le i4 juin ir)o6, a pour base unique, mais fragile, réternelle opposition entre le A ieux Monde qu'il coiivieiit d'abolir et le Nouveau Monde qu'il convient d'instaurer.
nature Inimaine ; pour léaliscr leurs promesses, les syslèmes socialistes iinpli(|uent une humanité très diflerentedecequelle est'. La transformation radicale de la nature humaine, l'existence d'une humanité sublimisée à laquelle la révolution sociale aurait communiqué une vertu inconnue de nous est un postulat indémontré et indémontrable. Ce postulat fait l'infirmité des doctrines socialistes, infirmité que, malgré leurs efforts d'ingéniosité et leur souplesse d'esprit casuiste, les réformateurs sociauv n ont pu éliminer de leur systèmes.
En présence de cette faiblesse théorique du socialisme, comment s'expliquent le rayonnement de ses doctrines, la force du mouvement qu'il a fait naître ?
L'expression « socialisme » recouvre une confusion de mots. On l'emploie pour désigner des choses essentiellement distinctes : un mouvement idéologique issu de toutes pièces de la philosophie sociale du xviii" siècle, un mouvement ouvrier né des transformations économiques et de la misère qui ont accompagné la révolution industrielle de la fin du même siècle.
I. Toul aiicontraire, l'iiidividiialisme a, pour point de départ, la psychologie de l'individu réel et, pour fin dernière, la défense de l'individualité : ces deux raisons justifient le mot individualisme, plus expressif et plus précis que celui de libéralisme.
Aussi voit-on dans le socialisme le produit de deux causes : un état de fait et un état de pensée, une révolution industrielle et une philosophie sociale. Mais c est abusivement que l'on confond ces deux phénomènes et les deux mouvements auxquels ils ont donné naissance : en réalité le socialisme est un mouvement idéologique qui s'est appuyé sur un mouvement économique, le mouvement ouvrier, et a emprunté à celui-ci sa puissance. Bien qu'ils se mêlent, ces deux mouvements sont nettement distincts et même opposés en certains points. Les séparer est non seulement nécessaire à la rigueur de l'analyse scientifique, mais utile aux conclusions de l'art social.
La philosophie, mère du socialisme, est née avant que se soit accomplie la révolution industrielle qui a été marquée par la décadence du petit mçtier indépendant, le développement du machinisme et de la grande industrie. Les idées qu'on retrouve dans toutes les doctrines socialistes, bonté et malléabilité de la nature humaine, croyance à la transformation facile de Thomme par le changement des institutions, opposition enfin entre la société présente d'injustice el la société future de bonheur, toutes ces conceptions sont antérieures à la contemplation de la misère ouvrière et des transformations économiques qui
sont venues depuis illustrer les rêves des penseurs socialistes. Empruntée à la doctrine chrétienne, l'éthique sociale a précédé les faits économiques qui devait lui servir d'illustrations, les taits destinés à frapper l'imagination comme les promesses d'une harmonie future l'étaient à séduire le cœur.
Le socialisme est une conception qui eût pu rester à l'état de doctrine, limitée dans son intluence à un petit nombre d adeptes. Mais il s'est su[)erposé à un mouvement de révolte spontanée et collective contre les conditions économiques et la misère ; il est devenu le parasite du mouvement de croissance d'une classe nouvelle : c'est ce qui explique sa force de rayonnement.
La révolution industrielle qui a marqué la fin du xvni* siècle avait substitué dans de nombreuses industries à l'atelier de famille la manufacture, à l'atelier domestique le grand atelier collectif ; elle avait remplacé l'ancien antagonisme des maîtres et des compagnons par l'antagonisme des capitalistes et des travailleurs, des prolétaires et des bourgeois. En concentrant sur un espace limité et dans les villes manufacturières un grand nombre de familles ouvrières, elle avait fait
I. P;iiil M:inUiux, Ln révolution induslrielle au .wrii^ siècle: Hssiii sur Il's comutenccmcnls de la ijraiiJe iiiJuslrie moderne en Angleterre. Cornely, 1906.
Edouard Dolléans. 3
naître, dans les masses travailleuses, autrefois amorphes et inorganisées, l'éveil d'une conscience collective, d une « conscience de classe ».
Sans doute auparavant, à l'intérieur des métiers, les conditions du travail n'étaient pas excellentes : il ne faut pas croire que l'enfer social qu'on se figura d'après les enquêtes, oit été créé par ces transformations industrielles et précédé d'une vie idyllique dans l'atelier familial : le surtravail existait déjà dans le métier et les parents exploitaient leurs enfants, comme ils s'exploitaient eux-mêmes, en les faisant travailler et en travaillant jusqu'à i6 et 17 heures par jour V Lorsque la grande industrie s'est développée, ce n'est pas dans les grandes filatures, mais dans les petits métiers des tisseurs que se rencontrent les pires conditions de travail. Mais on peut dire que la révolution industrielle et le développement de la grande industrie ont mis comme à nu les plaies du travail et ont présenté en un relief saisissant la misère des classes laborieuses. Son agglomération dans les villes et dans les districts industriels a donné à la classe ouvrière conscience des conditions misérables de son existence et lui a inspiré un sentiment de révolte collective en élargissant, comme on l'a dit, la misère de l'in-
I. V. clinp. II, •2'^ partie, et MHntoux, op. cit.. 5i et suiv.
(lividu jusqu à être la soufTrance d'une classe. Des misères, qui eussent été supportées sans mot (lire si elles étaient restées individuelles, apparurent un mal intolérable, mal collectif, appelant une intervention de la collectivité ; les ouvriers furent amenés à prêter l'oreille aux aspirations des théoriciens et à la nouvelle chanson destinée non plus à bercer, mais à réveiller la misère humaine. C'est ainsi que les socialistes prirent la direction du mouvement ouvrier et que celui-ci, incapable encore de se donner une ligne de conduite propre, emprunta un programme tout formulé aux hommes qui se présentaient comme des directeurs de conscience sociale. L'idéal d'une société égalitaire, prêché jiar le socialisme, a trouvé, dans les conditions économiques et les sentiments de révolte que ces conditions engendraient, un terrain de culture tout préparé.
Ainsi les réformateurs sociaux ont trouvé dans les masses ouvrières des troupes sans lesquelles ils eussent été des chefs sans armée. La notoriété et la vogue dont ils ont joui Aient de là beaucoup plus que de leur talent. Fourier est souvent illisible. Owen inlassablement ennuyeux par ses répétitions ; deux ou trois idées reviennent sans cesse sous sa plume et dans ses discours, deux ou trois idées qui, leit niotw invariable, reparaissent sans môme changer de forme. Marx lui-même,
penseur profond et analyste subtil, expose ses idées d'une façon abstruse et compacte '.
Mais les critiques de l'ordre social et les prédictions d'avenir des socialistes répondaient aux sentiments et aux aspirations des classes laborieuses. Celles-ci crurent y voir l'expression consciente de l'obscur instinct de révolte qui les animait et c'est pourquoi en Angleterre les ouvriers furent à un moment Owenistes ou Ghartistcs ; pourquoi, en France et en Allemagne, ils furent mutuellistes ou marxistes ^ Ainsi, tandis que le caractère pratique du mouvement ouvrier donnait aux doctrines socialistes une force de rayonnement qu'elles n'anraient pas eue sans lui, les théories socialistes offraient au mouvement ouvrier une idéologie toute prête et un programme qui paraissait vouloir orienter ce mouvement vers des directions socialistes.
Du fait que les doctrines socialistes et le mouvement ouvrier se sont mêlés et se sont fait des emprunts réciproques, doit-on confondre le mouvement socialiste et le mouvement ouvrier, le mouvement idéologique et le mouvement d'ac-
I. Nous ne parlons pas de Proudhon, qui est, selon nous, un individualiste hanté par l'idée de l'ég-alité, mais qui se refuse obstinément à sacrifier à celle-ci la liberté.
3. Marxistes, mais d'un marxisme singulièrement simpliste et sim|)lifié.
lion pratique ? Nous ne le pensons pas et nous croyons même qu il y a danger à considérer comme indissoluble l'union des deux mouvements et comnic définitive la mise de la force ouvrière au service des idées socialistes.
Cependant cette confusion existe et elle explique l'incertitude que l'acception du mot socialisme prend dans les esprits de ceux qui, se prétendant socialistes, sont à des pôles opposés de la pensée. C est elle qui explique, par exemple, la coexistence des socialistes réformistes et des socialistes révolutionnaires.
De cette confusion, nous ne voulons donner ici que deux exemples qui la mettront mieux en relief: l'un est emprunté à l'Angleterre et l'autre à la France. Ce sont deux moments tout à la fois de l'histoire de la classe ouvrière et de l'évolution des doctrines socialistes : le Chartisme qui se développe en Angleterre entre i832 et i848 et le Syndicalisme révolutionnaire qui s'oppose aujourd'hui en France au parti socialiste comme un mouvement ouvrier à un mouvement idéologique.
Le chartisme fut un mouvement à la fois théorique et pratique. Il est né au moment de la réforme de i8S'2 qui sanctionna en Angleterre la défaite de l'aristocratie foncière et le triomphe de la bourgeoisie industrielle et commerciale. Cette réforme fut suivie de quelques années de misère
profonde qui provoquèrent dans la classe ouvrière une révolte instinctive et spontanée contre les conditions économiques. Cette révolte fut mise à profit par des agitateurs et des théoriciens qui la transformèrent en un mouvement systématique de lutte de classe et de revendications politiques et sociales. Les initiateurs du chartisme étaient des disciples dissidents d'Owen qui, tout en acceptant ses idées de communisme agraire et d'organisation de banques d'échange de travail, considéraient l'action politique comme indispensable à la réalisation du communisme oweniste. Aussi réclamaient-ils la promulgation de la Charte du peuple ' reposant sur le principe du suffrage universel et destinée à substituer au parlement bourgeois un parlement vraiment populaire. Ce programme politique ne doit pas faire illusion ni masquer les fins sociahstes du mouvement qui apparaissent dès qu'on lit les discours et publications chartistes". Le théoricien du chartisme fut un penseur peu original, Bronterre O'Brien, qui mêlait aux théories owenistes les idées de Robespierre et de Babeuf. Au point de vue doctrinal,