DÉDIÉ
La surprise de Ludovic en arrivant à Paris — ce ne devait pas être la dernière, — fut de voir que son ami Pierre Mosel, dans cette ville de toutes les fêtes, au lieu de se livrer aux folles équipées et aux distractions de son âge, ne perdait pas une minute et travaillait comme un beau diable. Plus justement faudrait-il dire « comme un ange », tant ce bon Pierre Mosel semblait trouver de douceur divine et de plaisir à l'étude.
Ludovic s'était fait de Paris une idée singulière. On y vivait dans un décor féerique, d'une vie romanesque, accidentée, comme sur un prestigieux théâtre. Et chacun y avait son rôle. Tous les personnages étaient beaux, de laideur du moins caractéristique, artistique si l'on peut dire, tous bien vêtus, à la mode, ou parés de guenilles pittoresques. Ce qu'ils disaient, ce qu'ils faisaient,
les péripéties de la pièce qui se jouait, il ne le distinguait pas très bien. Mais, du reste, pour remploi qu'il y comptait tenir, il s'était libéralement octroyé un grand premier rôle. Devant cette scène unique et magnifique, illuminée de mille chandelles, le reste du monde, la terre entière était groupée et attentive, regardant, écoutant, applaudissant. Et, dans tout cela, il ne voyait pas la figure que pouvait faire son pauvre ami Mosel.
Il l'aperçut, debout sur le trottoir, au seuil d'une haute maison, quand, dans les premières ombres d'un soir de novembre et le léger brouillard de pluie qui éparpillait sa brume dans Fair, le fiacre s'arrêta rue Royer-Collard, dans la partie qui s'en va en impasse.
Ils se jetèrent au cou l'un de l'autre, s'embrassèrent avec une cordialité vive et chaude; puis Pierre, se dégageant, s'écria :
« Dépêchons ! voici ma séance de travail coupée. Ce n'est pas ta faute, je ne t'en veux pas. C'est la faute de ces chemins de fer, que le diable emporte! et qui pourraient mieux choisir leur heure... Allons! faisons vite. »
Il saisit par un bout la malle de Ludovic, l'aida à la transporter. Ils longèrent un corridor, traversèrent une cour obscure, grimpèrent quatre étages. Dans le petit salon qui s'ouvrait en face du vestibule, ils ne s'arrêtèrent pas. La malle fut déposée dans la chambre de gauche, qu'une lampe toute
préparée et posée sur un guéridon éclairait d'une lueur paisible.
Toujours fiévreux, un peu fâché et maugréant d'être dérangé, Pierre dit :
« Maintenant je te laisse. Arrange-toi, organisetoi. Moi, pendant ce temps... Mais quelle bonne mine tu as! l'air de bonheur, de contentement! ça fait plaisir... »
Il lui serra encore les deux mains, l'examina d'un regard joyeux, attendri.
« Il semble que tu apportes avec toi un peu de ce bon air, de ce bon soleil... A propos, tout va bien là-bas?
— Tout va bien.
— Ton oncle Rembaud?
— L'oncle Rembaud est tout à son moulin. Il se porte comme un charme. Il s'est, tu le vois, décidé à me laisser venir.
— Et M"'' Jeanne? demanda Pierre d'un ton plus timide.
— Ma sœur était un peu triste au départ. Des larmes... Il fallait s'y attendre. Mais d'ailleurs elle comprenait bien que, pour mon avenir, ce départ était nécessaire. Il n'y avait rien à faire pour moi à Saint-Romain. Paris, mon cher ami, Paris... Enfin, j'y suis! J'espère qu'à cette heure, elle est consolée, que ses larmes ont cessé de couler. »
Là-dessus, Pierre réfléchit une seconde, sem-
blant avoir quelque velléité de pousser plus loin ses interrogations; mais il se ravisa, et brusquement :
« A tout à l'heure. Tiens-toi prêt pour le dîner. Nous n'aurons pas du reste à aller loin. »
Et il sortit, retraversa le salon, entra dans la chambre de droite. Elle était assez grande, en tout pareille à celle de gauche, et c'était la salle à manger qu'il avait transformée en cabinet de travail. Quelques livres sur des rayons en faisaient le plus bel ornement. Une couchette de fer, basse et proprette, emplissait le fond de la pièce, du côté opposé à la fenêtre. Enfin, sur une table, un fouillis de paperasses, des livres, de gros livres, les uns entassés, montant en pyramides, d'autres virant sur eux-mêmes et s'élevant par assises comme la spirale d'un escalier se perdant dans le vide, d'autres encore entr'ouverts et se chevauchant l'un l'autre; un vieux code à tranches multicolores, aux angles écornés, aux feuillets amollis, fatigués, couverts d'une patine brune et de toutes les traces d'une manipulation incessante; et des papiers encore, des cartons, des carnets de notes : c'était le méthodique, le savant et précieux désordre des travailleurs, oii eux seuls peuvent se reconnaître et à quoi ils défendent qu'on touche. Il tourna la clef de la lampe qu'il avait baissée pour aller attendre l'arrivée de Ludovic. Il reprit place dans son fauteuil de bureau, s'y installa
carrément, et, attirant à lui un respectable inoctavo, il laissa errer quelque temps ses regards sur le texte pour ressaisir le fil de ses pensées; puis, l'ayant renoué sans doute, il s'accouda, le front dans ses mains, et se replongea dans sa lecture.
Ce bon dos, ces larges épaules, cette belle et forte carrure, tout cet être penché sur un livre et s'y absorbant, cette grosse tête obstinée, volontaire, s'initiant patiemment, passionnément, aux finesses, roueries et arguties, aux traîtrises et aux mystères de la science juridique; cet homme jeune encore et que l'acharnement à l'étude voûtait déjà légèrement; cette pensée qui veillait solitaire, continuant à tracer son sillon, dans ce silence, dans ce recueillement, pendant que Paris, — le Paris joyeux, — bourdonnait et s'agitait autour de lui, c'était quelque chose de bel à voir!
Dans le môme moment, Ludovic, demeuré seul, examinait curieusement la chambre où on l'avait laissé. Il en fit lentement le tour, les pas étouffés par le lapis qui la recouvrait. Un lit aussi, mais confortable et vaste, enveloppé de rideaux à fleurs, jtrécédé d'une moelleuse carpette, s'allongeait dans le fond. Et si, dès cet instant, Ludovic eût conim la simplicité qui régnait dans la partie opposée de la demeure, l'austérité où les goûts ou la modestie de Pierre s'en étaient tenus pour son gîte particulier, il eût compris que, dans cet appar-
b ROBERTE
tement qu'ils devaient se partager d'un commun accord, son ami lui avait sacrifié toutes les commodités, le luxe et les agréments.
Il eût senti qu'il y avait là, par suite sans doute de certaines différences sociales qui existaient entre leurs deux familles, une sorte de vague et inconsciente vassalité de la part de son compatriote, celui-ci se pliant sans réflexion ni révolte à la suzeraineté et suprématie qui lui échéaient, à lui, Ludovic, de droit légitime et naturel.
Deux chauffeuses capitonnées, de formes trapues et enveloppantes, se faisaient vis-à-vis aux coins de la cheminée et y conversaient en silence. Plus loin, se dressait le bureau, massif et lustré, avec ses casiers, ses tiroirs, le carré de maroquinerie tendu et lisse où la main s'appuierait doucement pour écrire, le fauteuil à dossier bas et de courbure engageante. Il passa outre. Il vint à la fenêtre, dont il souleva le rideau.
La nuit était devenue complète. Il n'entrevit que des formes vagues, estompées dans l'ombre, quelques parterres d'où montaient des silhouettes d'arbres dépouillés, que de hautes bâtisses enclavaient. Mais, à toutes les fenêtres, à travers les tentures et le treillis des volets clos, des lumières brillaient, et cela lui signalait la vie latente, intense et multipliée, qui grouillait autour de lui. La vitre même, près de laquelle il était debout, frémissait par instants, au passage des lourds véhicules qu'il
entendait et ne voyait pas. Et un sourd grondement lui venait de ces lointains, clameur indistincte, énorme, qui semblait s'exhaler parfois comme une plainte, que des cris stridents, le cornet des tramways, traversaient, et qui était la grande voix de Paris.
Alors son cœur s'oppressa de joie. Il eut la sensation du bonheur complet. Il touchait au but de tous ses rêves! Il venait à Paris pour faire son droit, — comme Pierre Mosel qui, de quelques années plus âgé que lui, avait déjà conquis la plupart de ses grades, — mais il y venait aussi, il y venait surtout pour connaître, pour goûter tout ce que la vie réserve d'enchantements et de capiteuses ivresses à un cœur de vingt ans, à un jeune homme de son âge. Ses lectures romanesques l'avaient exactement renseigné sur ce point. Délicieusement il se mit à rêver...
Puis, comme si du fond de cette songerie une belle ardeur, un besoin d'activité lui étaient venus, il se retourna vivement. Il avisa sa malle, et, l'âme légère, content, chantonnant, agenouillé sur le tapis, il s'occupa à la décorder, en souleva le couvercle.
La première chose qu'il aperçut, ce fut la photographie de Jeanne, — de sa sœur, — que celleci, par-dessus les vêtements et le linge de l'étudiant soigneusement empilés par ses mains et classés par ordre, avait glissée au dernier moment.
Il la prit, il la contempla. Et voici que, dans cet esprit si docile aux impressions du moment et qui y cédait sans résistance, chez lequel les ardeurs et les nonchalances se succédaient par phases rapides, une nouvelle rêverie se développa, l'entraîna à travers les espaces.
Il était venu s'asseoir sur le bord de son lit, et là, en regardant l'image, soudain les lieux et le décor, la vie, les choses et les êtres, tout ce qu'il avait quitté depuis la veille s'évoqua. Cela n'allait pas sans un peu de tristesse, cette sensation de vide et de déchirement dans la brusque rupture des habitudes et l'éloignement de ce qui nous est cher.
A cette heure, Jeanne, là-bas, dressait les trois couverts dans la salle à manger. Trois? hélas! non. Ils n'allaient plus être que deux à table, l'oncle Rembaud et elle. Et, en songeant à la peine qu'ils devaient éprouver de son absence, il ne fut pas loin de se sentir quelques regrets et quelques remords. Mais, peu à peu, son imagination s'abandonnant sur cette pente où il se laissait glisser, il se vit là-bas lui-même, participant à l'existence commune et y menant sa vie de tous les jours.
Il descendait de la chambre haute qu'il occupait dans le moulin, et dont il avait fait le sanctuaire de ses méditations, de ses travaux, de ses lectures. Ou bien il revenait d'une de ces courses qu'il
faisait si souvent dans les environs, arpentant la plaine en tous sens, escaladant les collines qui l'enserrent, à travers les bois de pins, les taillis de chônes, embrassant du regard au loin les premières rampes bleuâtres des Alpes dauphinoises, mais les yeux le plus souvent tournés vers le nord, vers ce Paris fantastique et fascinateur où s'envolaient toutes ses pensées. Que de pas! que de vagabondages ! Et pourquoi? en quête de quoi? dans quel but? Il ne savait. Par un besoin de se déplacer, de se dépenser au dehors; par un instinct irrésistible qui veut que les cerveaux, les jambes de vingt ans, trottent, galopent, aillent à l'aventure, ne soient bien que là où ils ne sont pas...
Et, las de sa course, ou fatigué de ses lectures, mais tenant encore à la main le livre entamé, il venait s'asseoir en un coin de la pièce, pendant que, vive, alerte, avec cette légèreté de cœur que donne la conscience du devoir accompli, Jeanne, tout en causant et babillant, s'agitait autour de lui. Puis, le couvert mis, elle volait à la cuisine, rejoignait Mariette, — l'antique servante du logis, — et veillait avec elle à tous les apprêts, au repas du valet. Car tout le service intérieur de la maison se réglait par elle, l'oncle Rembaud ne se reposait que sur elle de tous ces soins.
Et voici qu'au loin, sur la route, dans les premières ombres, un bruit de grelots se faisait entendre, un cahotement de roues gémissantes
pesant sur l'essieu de tout le poids de leur charge. C'était le garçon du moulin qui rentrait, ayant fait sa tournée chez les clients, rapportant les sacs de blé à moudre.
Jeanne s'avançait sur le pas de la porte, et pendant que la lourde charrette tournait dans la cour et s'enfonçait sous la remise, elle s'informait du nom des clients, du nombre des sacs, notant tout dans sa mémoire pour le transcrire sur les livres du moulin. Elle s'attardait là quelques minutes, dans une détente et un repos, un juste soulagement de sa journée bien remplie, les yeux tendus sur le chemin dans la direction de la ville, pour voir si l'oncle Rembaud ne revenait pas du marché où il se rendait fréquemment pour ses affaires.
A cette heure, en ces parages, les passants étaient rares. L'ombre noyait tout confusément. En rideaux sombres se profilaient les longues lignes de peupliers, les saules chevelus et retombants qui suivaient, en y trempant l'extrémité de leurs branches, le cours du ruisseau. Celui-ci, — tout de suite après sa chute et les éclaboussures de la grande roue dont on entendait le sourd ahanement, toute la puissante musculature en travail, — se relevant des profondeurs du gouffre où il tournoyait en bouillons d'écume, s'étalait en une belle mare. On y voyait, toute la journée, voguer des flottilles de canards, plongeant à mi-
corps, les pattes et la queue en l'air, et cancanant, s'ébattant, ou douillettement enfoncés au creux (lu sol, sur le sable, dans les gazons du bord, se chauffant paresseusement au soleil. Et le jardin s'étendait au delà, ayant par le choix entêté de l'oncle Rembaud plus de légumes et d'arbres à fruits que de fleurs et d'essences exotiques, que d'inutiles et beaux ombrages, tels que les aurait désirés Ludovic. Mais celui ci n'était pas le maître. Puis venaient les champs; puis, à quelque distance, les premiers toits de Saint-Romain, les hautes cheminées des usines, la flèche mince de l'horloge publique, la tour gothique de sa vieille collégiale; et enfin, fermant l'horizon, au delà des méandres de l'Isère, la barre légère et aérienne des montagnes, aux versants rapides, aux crêtes déchiquetées, se teintant tout le long du jour de mille nuances changeantes.
Tout à coup, dans la nuit, une flamme loinlaine, deux yeux rouges brillaient, avec une trépidation sourde qui se rapprochait, qui grandissait subitement. Et, en ébranlant le sol, un train passait, filant à la lisière du jardin, près de la charmille en tonnelle qui longeait de ce côté la voie ferrée. Il était sept heures.
Et presque aussitôt un pas sonnait sur la route, un pas pesant, un peu traîné, d'homme que l'Age commence à atteindre, et que Jeanne reconnaissait.
Elle se précipitait dans la salle à manger.
« Le voilà! le voilà!... Vite! ferme ton livre, Ludovic. Tu sais que l'oncle n'aime pas à attendre. »
Et l'on se mettait à table. Gomme tous ceux dont l'estomac fonctionne bien, le meunier Rembaud avait une excellente nature, un heureux caractère. Et cela lui portait bonheur : ses affaires, le moulin, prospéraient. Même quand tout ne réussissait pas au gré de ses vœux, que de plus malins, de plus madrés que lui, l'avaient « roulé » dans quelque marché, son humeur ni son appétit n'en étaient pas altérés. Mais il se promettait in petto de ne plus s'y laisser prendre. Gela lui servirait de leçon. Aller prudemment, lentement, avec toutes les meilleures chances pour lui, était son système. Et il n'avait pas de grandes ambitions.
Il n'était pas comme avait été son frère, — le père de Ludovic et de Jeanne, — l'homme à projets, à vastes entreprises, qui s'était voulu lancer dans le grand; qui, là-bas, de l'autre côté de la ville, avait établi naguère, sur des bases grandioses, une scierie mécanique, et qui s'y était ruiné. Il était mort à la peine et de la douleur de ce désastre. Et sa femme l'avait suivi d'assez près, brisée, elle aussi, de cette chute brusque et inattendue dans la médiocrité et la gêne, après de nombreuses années de prospérité et d'abondance
qui les avaient éleyés dans les hautes sphères <le la bourgeoisie de Saint-Romain, et qui leur avaient inspiré de faire donner à leurs enfants une éducation conforme à leur rang. Il y avait cinq à six ans que ces malheurs s'étaient succédé. Maintenant l'usine était démolie, les terrains vendus, et, avec les menues ressources réalisées par cette vente, les deux orphelins, dont il avait été nommé le tuteur, lui étaient retombés sur les bras. Il ne s'était jamais marié, et il se trouvait ainsi avoir une famille. Mais, si avisé qu'il fût et ennemi de la gloriole, il n'en avait pas moins voulu, pour se conformer aux vœux du père et de la mère, que l'instruction des enfants, — de Ludovic surtout, — fût poussée jusqu'au bout. Il l'avait laissé au lycée, lui avait fait terminer ses classes. C'avait été son idée, à cet homme, que rien ne leur manquât de ce qu'ils étaient en droit d'attendre si leurs parents eussent vécu et qu'ils fussent demeurés riches. Et s'il y était un peu du sien, cela évidemment ne regardait personne.
Sans perdre un morceau ni un coup de dent, il regardait gaiement son neveu assis en face de lui.
« Eh bien! monsieur le bachelier (c'était le titre dont il aimait à le taquiner dans ses moments d'expansion), qu'avons-nous fait aujourd'hui?
— Mais rien, mon oncle.
— Rien? c'est peu... A ta place, moi, j'aurais
déjà choisi un métier, et je m'y mettrais de tout mon cœur.
— Mais le choix est fait, mon oncle!
— Oui, le droit, la chicane, les paperasseries. Le drôle de goût qui t'est venu là?.. Bon pour le fils de Mosel, de ce jardinier rageur et têtu! Le brave homme a eu un procès pour un bout de pré qui joignait son champ, il s'est fait gruger par les hommes d'affaires. Alors il s'est juré de se venger. Son fils, ce brave garçon de Pierre avait les plus heureuses dispositions pour le jardinage. A quatorze ans, il piochait, bêchait, trimait du matin au soir, il fallait voir! et il ne demandait qu'à continuer. Il ne l'en a pas moins arraché à sa bêche et à sa pelle, et il l'a fourré à l'école, il l'a expédié là-bas, à Paris. Enfin, il avait son idée, celui-là... Où on l'a ruiné, il veut que son fils s'enrichisse. Mais toi, qu'est-ce qui te prend? Qui est-ce qui t'y pousse? Ah! ah! mon gaillard, je vois ton affaire, je devine! c'est un prétexte pour nous quitter, pour aller faire là-bas la belle jambe...
— Oh! mon oncle, intervenait Jeanne, Ludovic est sérieux.
— Ta, ta, ta... Ecoutez, mes enfants! c'est pour vous que je travaille. Si vous mangez mon blé en herbe, c'est autant de moins que vous aurez après moi. Je ne veux contrarier les goûts de personne, mais je voudrais être sûr, quand on me parle d'une
profession, que la bonne volonté y est, et les dispositions, et la persévérance, et qu'après beaucoup d'argent dépensé, cela ne tournera pas sans aboutir, qu'une autre fantaisie ne viendra pas après celle-ci. »
Il s'arrêtait, paraissant réfléchir, puis reprenait, le sourire aux lèvres :
« Pour les affaires, môme pour le bavardage et la chicane, il faut savoir se remuer. Mon cher neveu, tu aimes trop ta tranquillité, je te vois toujours le nez sur un livre... Moi, cela me ferait éclater la tête!... ou quelqu'autre marotte te vient, tu cours, d'ici, de là. . . Encore un nouveau caprice ! Ce sont ces lectures qui te font bouillir la cervelle... Tu m'as tout l'air d'avoir hérité de ton père, de mon pauvre aîné. Ah ! le mâtin, en avait-il, lui aussi, de ces fantaisies ! de ces idées ! jamais les mêmes! et de ces projets! de ces moyens sûrs de faire fortune! Vous savez à quoi cela l'a mené... »
Et la discussion se poursuivait.
La nappe enlevée, l'oncle Rembaud allait s'asseoir au coin du feu, — les soirs d'été, sur le banc de pierre, auprès de la porte, — où il fumait sa dernière pipe et faisait son premier somme. Ludovic s'accoudait sur la table et rouvrait son livre. Jeanne, à côté de lui, à la lueur de la môme lampe, reprenait quelque travail de couture. De temps à autre, elle levait les yeux sur son frère et, interrompant son ouvrage, l'aiguille appuyée à la
lèvre, elle le considérait longuement d'un air méditatif et tendre, comme si, pendant qu'il s'isolait dans sa lecture, sa pensée, à elle, ne le quittait pas, et continuait à plaider en sa faveur auprès de leur oncle.
Le tic-tac du moulin, qui continuait son travail méthodique, les bruits de Mariette occupée aux derniers arrangements de la cuisine, berçaient la soirée silencieuse. Toute la maison et ses hôtes s'en allaient dans ce rythme uniforme. Jeanne penchait sur sa couture un front jeune et pur, coupé de bandeaux bruns, un petit nez aquilin, un visage d'un joli ovale, aux pommettes effacées, un petit menton rond, avec le teint pâle et chaud des brunes du Midi. En petit, étant d'ailleurs sa cadette, elle ressemblait à son frère. Mais, comme il arrive chez la femme, la pensée, en proportion des âges, était chez elle beaucoup plus mûre et plus grave, plus expérimentée, semblait-il, et plus pratique. Aussi Ludovic, en dépit des quelques poils de barbe qui commençaient à noircir sa lèvre supérieure et dont il retroussait la pointe avec soin, en dépit de sa taille plus haute, de sa cambrure plus forte, d'un développement plus riche enfin de tout l'être physique, était-il loin peut-être d'envisager la vie, les devoirs de la vie, et les diverses façons de s'en acquitter, avec le sérieux, la raison calme et réfléchie de sa bonne petite sœur...
La porte de la chambre s'ouvrit. Pierre Mosel, apparaissant, regarda la malle, d'où pas un objet n'avait encore été tiré.
« Eh bien! c'est ainsi que tu es prêt? c'est tout ce que tu as fait? »
Ludovic, au bord de sa couchette, le portrait au bout des doigts, eut un soubresaut comme s'il se réveillait.
« C'est singulier! Imagine-toi que j'étais là-bas, à Saint-Romain, j'entendais le tic-tac du moulin... C'est cette magicienne qui a produit le charme! ajouta-t-il en brandissant le carton qu'il alla poser sur la cheminée.
— Oui, murmura Pierre, ce n'est pas d'aujourd'hui que je te sais des dispositions au somnambulisme, ou tout au moins à la rêverie. Seulement, à l'heure qu'il est... »
Il s'approcha de la pendule comme pour s'assurer de l'heure, mais, en réalité, pour avoir l'occasion de donner un coup d'œil à la photographie.
« Mais je suis prêt! » s'écria Ludovic, qui prit son chapeau et jeta son pardessus sur son bras.
Ils n'eurent qu'à descendre un peu le boulevard et à s'engager dans une rue transversale pour atteindre le restaurant établi au premier étage d'une vieille maison. Les dîneurs y étaient nombreux, disséminés dans plusieurs salles, la plupart jeunes, quelques-uns plus âgés, mais tous avec un air de gravité ou de sérénité tranquille empreint
nOBERTK.
sur leurs traits. Point de tapage, de conversation bruyante ni générale. Des propos s'échangeaient entre voisins, ou sautaient au plus par-dessus la table pour s'adresser aux convives d'en face. Ludovic avait espéré autre chose, quelque chose de plus coloré, de plus truculent. Où étaient les folles orgies?...
Son ami s'était casé, et l'avait casé à côté de lui, à la longue table qui emplissait le fond d'une pièce, et dont les couverts plus serrés s'entouraient de jeunes visages. De là, il lui désigna, aux tables voisines, quelques-unes des célébrités du lieu : des hommes qui ayant pris là, autrefois, leurs repas d'étudiant, continuaient à y vivre, bien que leur situation fût grandement changée, quelques députés, sénateurs, des peintres notables, des écrivains assez connus... Et Ludovic eut une petite déception. Quoi ! là, tout à coup, si proches ! et mangeant ce qu'il mangeait! C'était comme si le Napoléon de bronze (qu'il devait voir le lendemain) était descendu de sa colonne, et qu'il l'eût aperçu de plain-pied dans la rue, pouvant le toiser, le dévisager, le regarder dans les yeux, à sa hauteur.
Pierre ne se pressa pas. Ses heures de repas étaient un délassement, sa seule récréation, à la façon des paysans qui, par toute une journée de sueurs, ont gagné leur soupe du soir. Il mangeait posément, sérieusement, comme tout ce qu'il fai-
sait. Mais d'ailleurs, dès que le café fut pris, de son pas lent, assuré, et qui allait toujours tout droit, sans baguenauder, il reprit le chemin de son appartement et réintégra Ludovic dans sa chambre; Comme il se disposait à retourner à ses livres, celui-ci l'interrogea :
« Connais-tu la rue de Messine?... Jeanne m'a bien recommandé d'aller voir M""' Solignac. C'était une amie de notre mère, qui habite Paris, qu'elle n'avait pas revue depuis le couvent.
— La rue de Messine?... dit Mosel, la tête baissée et réfléchissant. Diable! je ne vois pas cela aux environs... Ce doit être au bout du monde! »
Il semblait qu'on lui parlât d'une contrée inconnue, de la Chine ou du Japon. Et Ludovic, à qui il avait suffi des quelques heures qu'ils venaient de passer ensemble et où ils avaient réveillé leurs souvenirs communs, pour commencer à savoir par cœur son Mosel, le regardait d'un air amusé.
«t C'est ainsi que tu connais ton Paris!...
— Oh! Paris... » dit le brave garçon.
Il avait redressé sa haute taille, et, les sourcils froncés, les regards tendus vers la fenêtre, dans la direction où s'étendait ce vaste Paris ignoré :
« Paris, mon cher, c'est énorme... Il y a là-bas • les espaces, des maisons, des rues interminables. Si tu crois que je m'y aventure souvent! Depuis quatre ans, je n'y suis pas allé quatre fois... Et
qu'irais-je y faire? qu'irais-je y voir? Tout cela ne m'intéresse pas... Mon cher, je n'ai pas de temps à perdre, si je veux décrocher cette année mon doctorat. Pour ta rue de Messine, tu n'as qu'à t'adresser à un sergent de ville, ou qu'à consulter un plan de Paris. Et voilà. Je ne t'importune pas plus longtemps. Tu dois être fatigué du voyage, et il te reste pas mal d'arrangements à faire ici (il désignait la malle toujours intacte, au milieu de la pièce). Moi, jusqu'à minuit, je vais me battre avec Y action Paulienne... Bonsoir! bonne nuit! »
Et vivement il s'esquiva.
Ludovic tira les tiroirs de sa commode et s'occupa à déménager sa malle. Il en vida tout le contenu sur le plancher, éparpillé au hasard. Puis, il prenait chaque catégorie d'objets, les portait dans leur compartiment particulier. Dans ces allées et venues une somnolence commençait à l'envahir. Deux ou trois fois il bailla, son front, s'abandonnant, heurta l'angle d'un tiroir. Pierre avait raison : le voyage avait épuisé ses forces, le besoin de dormir s'imposait impérieusement.
Laissant donc tout en place, au milieu du champ de bataille de ses habits culbutés sur le tapis, il se dépouilla rapidement, se glissa entre ses draps et souffla sa bougie.
Des visions, sur la toile de fond de ses yeux clos, se détachèrent une minute : des champs qui
fuyaient en contournant leurs parallélogrammes, des fils de télégraphe recourbés en berceau qui s'abaissaient et se relevaient sans discontinuer; et des forêts, des rivières, un canal où glissait une barque qui semblait se tenir immobile; puis des villes, des maisons aux faîtes aigus, aux toitures d'ardoises , qui avaient une toute autre physionomie que les tuiles rouges et les toits plats du pays natal.
Et le train filait toujours, avec des cahots, des secousses qui le berçaient et l'emportaient à toute vapeur, des bruits terribles, où il reconnaissait peu à peu la voix et la chanson du moulin, et au tic-tac familier duquel il finit par s'endormir.
Le lendemain, en entrant, le bon Pierre Mosel eut un nouvel ébahissement : ce bouleversement général, tous les objets de la malle traînant à l'abandon, étaient quelque chose d'incompréhensible et d'insoutenable pour cet esprit ordonné et méthodique.
Pourtant il sourit. Il sourit plus encore en voyant Ludovic qui, pelotonné dans ses couvertures et le visage tourné vers la ruelle, dormait à poings fermés.
Il lui frappa doucement l'épaule.
« Comment, paresseux! tu dors encore?... »
Ludovic se retourna et ouvrit des yeux effarés.
« Quelle heure est-il?
— Midi!... Ah! mon cher, je n'ai pas le temps d'attendre, je file déjeuner. D'ailleurs, tu connais le chemin.
— Oui, dit Ludovic... Ya! et ne te dérange pas de tes habitudes, fais comme si je n'étais pas là,
que ce soit dit une fois pour toutes. Du reste, je vais être prêt en un tour de main. »
Et il laissa partir son ami.
Midi! il était midi! Depuis plus de dix-huit heures il se trouvait à Paris, et il n'avait encore rien vu, il perdait son temps à dormir! Il s'élança hors de son lit.
Il fut vite habillé. Il laissa, en descendant, sa clef à la concierge, en la priant de mettre un peu d'ordre dans sa chambre, ce soin lui incombant d'ailleurs, puisqu'elle allait être chargée de son ménage. Et il entra dans Paris.
Il prit au hasard des rues. Il ne rejoignit pas Mosel à sa pension, mais s'arrêta pour déjeuner au premier restaurant de bonne mine qui s'offrit sur son passage et où du reste il se fit étriller. Puis, il continua sa course, observant, examinant.
Les personnes qu'il rencontrait n'avaient rien de très particulier. Quelques-unes même étaient laides, d'une laideur piteuse, prosaïque et banale, que ne relevait pas leur ajustement. Les maisons étaient hautes sans doute : elles avaient des portes et des fenêtres, — quelques-unes des enseignes, — comme en ont toutes les maisons. Et il connaissait la plupart des monuments : il les avait vus si souvent reproduits aux pages de ses livres, aux prospectus des réclames qui s'insinuent partout» s'éparpillent sur le monde entier. Il eut de plusieurs une impression moins saisissante et impo-
santé que celle qu'il avait éprouvée à la contemplation de la seule gravure.
« M"° de Solignac? lui répondit le suisse du fond de sa loge. Ce n'est pas son jour, je ne pense pas que madame reçoive. Vous pouvez vous en assurer, monsieur. Au premier, la porte à droite. »
Il monta Fescalier de marbre, foulant l'épais tapis, de couleur tendre, où ses pieds s'enfonçaient comme en une toison chaude, et qui recouvrait le milieu des marches. Une porte majestueuse, dont les hauts battants d'ébène s'encastraient dans le stuc, portait sur une plaque de cuivre l'inscription : Bureau. 11 sonna à la porte en face.
Le valet de chambre auquel il se nomma, l'introduisit dans un salon, où il attendit quelque temps.
Tout s'y baignait de la lumière douce, tamisée par les grands rideaux de mousseline brodée qui se tendaient aux fenêtres, et d'où, relevés sur leurs embrasses, d'autres rideaux de soie lourde retombaient en un écartement solennel. Les bruits du dehors, le roulement des voitures sur la chaussée, n'arrivaient là qu'assourdis, amortis, feutrés et diminués comme par respect pour ceux qui y vivaient et pour ne pas troubler les jouissances de leur luxe. Les sièges dorés, les laques des meubles, les mille précieux bibelots qui les chargeaient, tout s'étouffait comme sous le poids
(le ce luxe, et, pressé, étalé, dégageait une atmosphère chaude, irrespirable, d'abondance et de richesses. C'était presque trop beau, trop riche. Pas un objet, pas un détail, qui n'eût son prix, sa recherche d'art, sa valeur authentique et marchande; et pas un coin, pas un pouce d'espace dans cet immense salon où ils ne fussent entassés à profusion. Ludovic regardait tout cela sans beaucoup admirer, sans comprendre. Tout cela lui semblait naturel, et, loin de s'y sentir dépaysé, la chose qui lui semblait plus naturelle encore était de s'y voir. Ce jeune provincial ne s'étonnait, ne s'était encore étonné de rien.
Et une dame entra, qui vint vivement à lui, lui tendit la main.
« Asseyez-vous, monsieur Rembaud. Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre. Votre nom, d'abord, ne me disait pas... Il y a si longtemps ! Vous êtes le fils de mon amie, de cette pauvre et chère Hélène?... »
Elle pouvait avoir de quarante à quarante-cinq ans. Et sa mise était simple, son langage, ses manières aussi, et par là distingués, mais d'une distinction de nuance un peu bourgeoise et comme qui dirait moyenne, que Ludovic ne pouvait discerner, étant encore trop peu habile et trop peu au fait des choses du monde pour la classer. Un air de bonté, d'extrême bienveillance, et de modestie, d'humilité même, se lisait sur ses
traits délicats et réguliers. Cette femme devait avoir une nature douce et malléable, qui se pliait à tout, qui se laissait facilement dominer. Et il y avait comme un désaccord entre sa personne, sa tenue discrète, et la lourdeur fastueuse des richesses qui Tenveloppaient. Le cadre écrasait le portrait.
Elle prit un sincère intérêt à tous les détails que lui donnait Ludovic sur sa mère, et sur la fin brusque de celle-ci, après le désastre de leur fortune.
« N'importe! elle a été heureuse, heureuse quand même... Ne croyez pas, monsieur Rembaud, que le bonheur soit dans une grande situation, ni à Paris plus qu'ailleurs, ni dans le luxe des objets qui vous entourent... »
Elle jeta autour d'elle un regard désillusionné.
« J'ai bien des fois envié Hélène dans sa situation, dans sa petite ville de Saint-Romain, où je devais l'aller visiter. Le sort en a décidé autrement. Après notre sortie du couvent, où nous avions fait un pacte d'amitié solennel, où nous nous étions promis de nous écrire régulièrement... Nous l'avons fait quelque temps, pendant quelques années; puis cela s'est rompu, on ne sait pourquoi ni comment... Tout de suite après, j'épousai M. Solignac... Il n'est pas là... Les affaires! les affaires!... je vous présenterai une autre fois... Et jamais dans ce torrent d'af-
faires qui renlraînait, qui nous retenait à Paris, où nous étions venus nous fixer, je n'ai pu donner suite à mon projet. Je le reg^rette. J'aurais été si heureuse d'embrasser ma bonne Hélène. Et aujourd'hui que je le pourrais, que les entreprises de M. Solignac, que l'éducation de Roberte... »
La porte s'ouvrit de nouveau, et une apparition coupa la phrase.
C'était le printemps, la jeunesse et la joie qui entraient. Il y eut par toute la pièce un épanouissement de clarté vive, un flot de gais rayons, pareils à ces soleils d'avril qui , dans l'aube mouillée, sur les branches humides, font scintiller la chair tendre, si blanche, si délicatement rose, toute la floraison miraculeuse des pêchers, qui s'est entr'ouverte à la nuit.
Cette blancheur, ces nuances rosées, défaillantes, mourantes, si émouvantes, la jeune fille les portait sur ses joues. Elles s'y fondaient suavement, comme si tout son être en était pétri, fait, lui aussi, de sève printanière, de quelque divin et mystérieux amalgame de matières subtiles et de frais rayons. Mais elle ne recevait pas la lumière, c'est elle qui la renvoyait de ses grands yeux bleus, d'où elle s'épanchait en une irradiation si intense, que Ludovic en fut ébloui.
Un peu troublé, il s'était levé.
La jeune fille ne faisait que traverser la pièce,
suivie d'une femme de chambre qui tenait à la main une grande boîte de couleurs. Elle se penchait pour baiser au passage le front de M""" Solignac. Mais celle-ci, désignant Ludovic :
« Monsieur Rembaud, dit-elle, le fils d'une amie de ta mère... »
Et elle ajouta :
« Ma fille, Roberte... ^>
D'un seul coup d'oeil, la jeune fille enveloppa Ludovic Rembaud, et elle sourit. Elle sourit, et parut hésiter, avec un petit balancement à droite, un petit balancement à gauche, comme si elle se demandait si elle resterait ou si elle rejoindrait la femme de chambre, qui attendait debout à la porte de sortie. Enfin, elle se décida, et, faisant signe à cette dernière de s'éloigner, elle s'assit entre sa mère et Ludovic.
L'entretien reprit.
Elle ne dit rien, elle écoutait. Et, quand le jeune homme parlait, c'est vers lui que son regard se tournait, ce regard dont la flamme troublait. Il était d'autant plus troublant, qu'il continuait à s'accompagner d'un petit sourire où Ludovic ne pouvait démêler s'il y avait plus de sympathie que d'ironie, ou de la critique, de l'approbation, de la surprise, de l'amusement, de la bonté, de la malice.
Il y avait de tout cela probablement, et aussi de la curiosité piquée et intéressée. Certainement,
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parmi tous les jeunes gens qui fréquentaient la maison Solignac, elle n'avait jamais rencontré encore un Ludovic Rembaud. Celui-ci, dans son accoutrement provincial, une redingote taillée à la diable, ses gants trop justes, ses chaussures trop larges, des cheveux poussés librement et qui pleuvaient au hasard sur le front, avait sa saveur particulière. Et, en dépit de ces disgrâces, par le privilège de ceux qui ignorent en quoi ils pèchent contre les règles et manquent aux usages reçus, il ne se montrait ni intimidé ni embarrassé. En toute liberté d'esprit, il répondait fort clairement, et même un peu trop longuement, aux questions qu'on lui posait.
« Trois ou quatre ans, oui, madame, il ne faut pas moins que ce temps pour être reçu licencié et docteur. Ma thèse passée, j'ignore si j'abandonnerai Paris, si je ne me ferai pas inscrire au barreau. Cela dépendra, je verrai. »
Là-dessus, Roberte se leva, de ce mouvement décidé, dégagé, qu'elle avait toujours, une fois ses résolutions prises.
« Je crains de manquer l'heure... Le maître ne serait pas content... »
Elle se pencha de nouveau sur le front de sa mère, lui murmura quelque chose à l'oreille. Puis, avec un petit salut à Ludovic, vive et preste, elle se dirigea vers la sortie. Sa taille svclte, cambrée et jeune dans sa jolie robe de drap fin dont
les longs tuyaux ondulaient autour d'elle, le petit collet agrémenté de joailleries et qui multipliait ses plis sur les épaules, et ses yeux bleus, — ses cheveux blonds qui encadraient son charmant visage, se contournaient sur la nuque en épaisses torsades dorées et flambantes, où un grand chapeau à fleurs éclatantes mettait son envolée, — tout disparut en un clin d'œli. Et voilà. L'oiseau du paradis s'était posé une minute et il s'évanouissait aussitôt.
Ludovic, en se retrouvant seul avec M™® Solignac, eut la sensation d'une diminution de lumière, comme si quelque nuage sombre avait passé sur le soleil et que sa gloire eût été éclipsée. Mais il y avait trop d'excellence de cœur chez la femme avec laquelle il demeurait, pour que cette impression ne fût pas fugitive et qu'il ne se sentît pas tout de suite réchaufl*é.
« Elle prend des leçons de peinture, lui disaitelle. Une fantaisie qui lui est venue... Il ne faut pas trop contrarier les enfants », murmura- t-elle d'un air de bonté.
Et, brusquement, changeant d'idée :
« Dans quelques jours, une quinzaine... la date n'est pas encore fixée, mais vous recevrez une invitation... nous réunissons quelques amis. Ma fille vient de me le rappeler. Vous nous ferez, je pense, monsieur Rembaud, l'amitié de venir? »
Il remercia. Ils causèrent encore quelque temps, puis il prit congé.
Il sortit de là transformé, tout autre qu'il n'y était entré. Ses yeux s'étaient dessillés. Il voyait, il comprenait enfin ce qu'il n'avait ni compris ni vu auparavant. Ce que Paris et ses monuments, l'innombrable bousculade des passants, l'incessant roulement de ses voitures, l'agitation de tant d'êtres lancés à leurs affaires, à leurs plaisirs, et l'installation luxueuse de ^1"°° Solignac, tant de ricbesses amoncelées, les tapis, les tentures, les portes d'ébène, l'escalier de marbre, ce que tout cela n'avait pu produire, et le sens qu'il fallait donner à tout cela, une jeune fille, par sa seule présence et apparition, venait de le lui expliquer, de le lui révéler. Il eut conscience de quelque chose de nouveau, par quoi tout ce luxe, par quoi tous ces objets, inertes, indifférents, sans valeur jusque-là, prenaient à ses yeux leur signification, avaient leur but et leur prix. Et lui, qui ne s'était encore ému de rien, il fallut bien qu'à ce coup il s'étonnât.
Paris venait de lui montrer un échantillon de ce qu'il sait faire, une de ses plus gracieuses et étonnantes créations. A cette merveille, il s'était appliqué : il l'avait ornée et dorée, tournée, attifée à la rendre irréprochable. Il en avait fait son chef-d'œuvre.
Et néanmoins, tout en cheminant pour rega-
gner son logis, comme il cherchait à se la représenter, avec ses traits, sa physionomie exacte, Ludovic n'y parvenait pas très bien. C'était trop compliqué, d'une mobilité trop extraordinaire pour se laisser saisir au premier coup d'œil. On n'arrive pas ainsi du premier coup, en débarquant de Saint-Romain, à comprendre dans son ensemble une jeune Parisienne.
Il voyait bien quelques détails, les larges paupières, le nez droit et fin, l'opulence des cheveux blonds, les gestes si souples, si élégants, les belles lignes de tout ce corps ondulant avec grâce; mais cela était très loin, un peu vague, échappait à sa prise. Entre l'image et lui, mille faisceaux lumineux et roses, — les rayons mêmes qui tombaient de ces yeux bleus, — s'interposaient, formaient une barrière infranchissable. Peu à peu sa vue se brouillait, il sentait une brûlure, l'opacité qui se tend sur la rétine et aveugle ceux qui s'obstinent à regarder fixement le soleil. Telle était la vision éblouissante, un peu confuse, douloureuse aussi, inquiétante, par la distance, l'incommensurable éloignement, qu'il emportait de la jeune fille.
Il la sentait surtout fuyante, insaisissable, en son allure capricieuse et qui déroutait. Un oiseau du paradis? non. Quelque chose de plus vif encore, au plumage plus riche et plus bariolé, — diamant, étincelle vivante. Il se voyait avançant la main... Et, frrout! l'oiseau s'envolait.
Puis, comme il continuait de marcher, absorbé dans cette rêverie, les hasards, les rencontres de la route, des rassemblements autour d'un accident, les singularités de Paris dont il ne s'était pas encore avisé, vinrent l'en distraire. Car c'était un des phénomènes les plus curieux de sa nature, que la fantaisie y était maîtresse et que ses impressions les plus vives et qui devaient le mieux persévérer en lui, renaître à la moindre occasion et revivre dans toute leur intensité, n'allaient pas sans de nombreuses échappées, de longs et lointains vagabondages d'imagination, où il semblait les avoir complètement oubliées.
Pourtant, avant de rentrer, il se souvint de la soirée où il était invité, où il reverrait la jeune Roberte, — et il se commanda un habit.
Les quelques semaines qui s'écoulèrent, avant qu'il se rendît à l'invitation de M'"^ Solignac, Ludovic les passa à épuiser les curiosités de Paris et ses merveilles. Il visita les musées, les bibliothèques... Il était toute la journée en courses. Il alla aussi à l'Ecole de droit, et s'y fît inscrire. Et même, par désœuvrement, il assista à quelques cours ou portions de cours. Il n'était pas fâché de connaître la figure de ses professeurs.
Le soir où il se trouva prêt à partir pour la rue de Messine, il ne put, en dépit de la règle qu'il s'était imposée de ne jamais troubler son ami dans son travail, résister à l'envie de frapper à sa porte.
Relevant lentement son front du livre oii il le tenait penché, et se retournant sur son siège, Pierre resta une minute béant dans la surprise du nouveau Ludovic qui se dressait devant lui. En frac élégant qui moulait sa taille mince, le
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plastron rigidement lendu dans Téchancrure du gilet, le menton frais rasé sur le nœud de cravate blanche épanoui comme une tendre corolle, les cheveux relevés d'un coup de fer coquet, le claque appuyé sur la hanche, à peine pouvait-il le reconnaître.
« Oh! oh! est-ce que tu te maries?
— Pas ce soir! » dit Ludovic en riant. Et sautant sur cette idée :
« Mais précisément, je voudrais ton avis. S'il ne s'agit pas de cela, tous ces frais, ce galant équipage ne vont pas sans quelques intentions secrètes et qui s'en rapprochent. Je tiendrais, je ne m'en cache pas, à produire une impression favorable... A ton avis, qu'en pensera la jeune personne?
— La jeune personne? murmura le bon Mosel. Ma foi! je n'ai aucune idée sur ce point. Si tu me demandais mon opinion sur quelque difficulté juridique... »
Et brusquement :
« Puisque je te tiens, puisque ta visite me procure quelques instants d'agréable distraction (il jeta à son livre un regard désolé dans le regret d'en être séparé), laisse-moi profiter de l'occasion pour te morigéner un peu. Mon Age m'y autorise, et ces espoirs d'heureuse influence que ton oncle et les tiens fondaient sur moi, dont ils se croyaient assurés par notre vie commune. »
Il se renversa sur son dossier, éleva la voix :
« Mon cher, depuis que tu es ici, tu mènes une vie de polichinelle... Polichinelle! c'est le mot. Du matin au soir, tu cours, tu gambades. A peine si je te vois. Dans tout cela, que devient le droit? Tu viens à Paris pour faire ton droit. »
Il pouvait parler. Ludovic, pendant que se dévidait la harangue, était fort occupé à se considérer dans la glace, redressant le col de chemise, faisant bouffer une boucle, passant en revue tous les détails de sa toilette. Sa pensée était là-bas, dans les salons brillamment illuminés, où il allait faire son entrée. Il jeta un coup d'œil à la pendule. C'était l'heure. Il se retourna vivement.
« Oui, mon bon Mosel, tu as raison, tu as mille fois raison. Mais il y a temps pour tout : temps pour se distraire, pour s'amuser... Il faut bien que je m'initie à la vie parisienne!... et temps pour l'étude. Le jour où je m'y mettrai, tu verras! On ne pourra plus m'arrêter. Toi, mon cher, tu n'as pas les mêmes goûts, les mêmes besoins que moi. Pourvu que tu bûches, tu es content... Allons! au travail! au travail! Il s'agit de rattraper ce quart d'heure que je viens de te faire perdre... Et vite! vite! plus vite que cela! »
Il le bouscula amicalement, le fît virer sur son siège, lui prit la tête à deux mains et la courba sur l'in-octavo, l'y secouant par petites saccades.
« Là... y sommes-nous î ne bougeons plus... Adieu ! à demain ! »
Et il iila vers la porte.
Il craignait d'arriver en avance. Mais le fiacre qu'il prit, par cette claire soirée de décembre où un léger verglas avait subitement saisi le sol, eut tant de peine à gagner les hauteurs de la rue de Messine, que les salons étaient déjà pleins quand il entra. Deux à trois cents invités s'y pressaient. Et, avec les toilettes des femmes, la soie, les bijoux, les épaules nues, cela faisait un étrange papillotement sous les lumières. Ludovic, dès les premiers pas, sentit un vague étourdissement comme s'il pénétrait dans le royaume des féeries. Tous les êtres rassemblés là allaient un peu lui apparaître comme des personnages de songe.
Et d'abord, M"* Solignac, debout au seuil, souriante et décolletée, sous son harnachement de maîtresse de maison, lui sembla changée. Ce n'était plus cette femme toute simple, un peu triste même, avec laquelle, deux ou trois semaines auparavant, dans ce même salon, il avait causé. Elle s'était commandé cet air d'affal)ilité heureuse, de contentement dans le luxe qui est de rigueur quand on invite les autres à le venir partager.
Un petit homme, très gros, très brun, les yeux vifs, les bras sans cesse en mouvement, se tenait près d'elle. C'était le père de Roberte. Il serra
la main de Ludovic, lui sourit comme s'ils étaient de vieilles connaissances : « Très heureux, mon cher monsieur, très heureux... » puis passa à un autre arrivant, avec la même poignée de main, le même salut.
Tout ce manège se déployait au son de l'orchestre qui déjà égrenait ses danses. Roberte n'était pas là. Le flot du bal l'avait saisie et l'emportait en ses remous. Ludovic se mit à sa recherche.
Il l'aperçut, valsant et tourbillonnant au bras d'un cavalier, adorablement belle, souple et gracieuse, en sa toilette bleu pâle piquée de nœuds roses, le visage rayonnant, transfiguré par l'animation, sous l'auréole de ses blonds cheveux. Puis, dès que la danse eut cessé, il la vit très entourée par d'autres cavaliers qui réclamaient leur tour. Il ne put la joindre. Il dut, pour quelque temps encore, réprimer son impatience, le vif désir de connaître l'impression qu'il produirait sur elle.
Dans la foule, parmi tous ces visages inconnus, frôlant les habits, évitant les traînes, se glissant et se contournant, assez ennuyé déjà de cet isolement en pleine mêlée, il commença à errer mélancoliquement de place en place, d'une salle à l'autre, pendant que les danses reprenaient et se succédaient. Toutes les pièces avaient été transformées et livrées à la foule pour les
besoins de la réception. Et ainsi il se trouva dans cette partie de l'appartement qui devait correspondre à la majestueuse porte du palier, celle où se lisait Tinscription : Bureau.
Cette pièce, à la limite du g-rand salon où le bal tournoyait, était assez vaste et peu remplie, peuplée de quelques habits noirs, personnes d'âjre qui s'étaient repliées dans ce coin à Tabri de la bousculade. L'ameublement en était sévère. Quelques sièges de cuir; une lourde table au milieu, recouverte d'un tapis vert; des cartonniers dans leurs casiers qui tapissaient tous les murs; et, isolé, monumental, se détachant en face de l'entrée, un coffre-fort montrait ses panneaux de fer, ses ferrures d'acier, la riche complication de ses serrures, et, triomphant, bien en évidence, semblait l'autel, le Saint des Saints de ce temple de la richesse. Un respect pieux s'en dégageait comme de tout ce qui est puissant, mystérieux. Ludovic, en pénétrant dans ce sanctuaire, en avisant ce tabernacle où le dieu devait résider, se sentit envahi d'une sorte de terreur sacrée.
Et il était là, quand, vif, frétillant, toujours les mains tendues, dans la préoccupation de com- |)laire à tous, d'obliger tout le monde, de se faire de nouveaux amis, de nouveaux clients, M. Solignac, qui venait de recevoir son dernier invité, accourut vers Ludovic avec son bon sourire et sa verve de Gascon.
« Mon cher ami (déjà!), quel plaisir de vous avoir!... Il faut que je vous présente à quelques personnes... »
Il chercha autour de lui, avisa un personnage de mine assez piètre et assez éteinte, qui faisait le pied de g"rue à l'écart.
« M. Lalouvier, mon secrétaire... »
Et, la présentation faite, vif, frétillant, la main tendue, il vola à un autre invité.
De taille moyenne, entre deux âges, légèrement chauve, la figure grasse, embroussaillée d'une barbe mal taillée, M. Lalouvier souriait d'un air heureux et regardait Ludovic avec une attention sournoise. Il ne dit rien, il attendait que celui-ci parlât. Ludovic ne savait comment entamer l'entretien. Il se jeta à la première parole qui lui vint.
« M. Solignac a beaucoup d'employés?... »
M. Lalouvier prit son temps, sourit un peu plus, regarda un peu plus attentivement Ludovic, puis, se haussant et tapant des talons comme pour se grandir :
« M. Solignac, dit-il, n'a pas d'autre... employé que moi! »
Et il jouit un moment de la surprise qu'il crut démêler sur les traits du jeune homme.
Puis il continua.
« Vous ne semblez pas vous douter, monsieur, de ce que sont nos affaires, les affaires de
M. Solignac. Le nombre des employés n'y fait rien. Moi seul, — M. Solignac et moi, — nous suffisons à la besogne. Vous voyez ce bureau? »
Il leva le bras, embrassa la pièce d'un geste et d'un regard circulaires :
« Dans ce petit espace, dans ces cartons que vous voyez là, vous ne soupçonnez pas ce qui est contenu. Ce sont, mon cher monsieur, des myriamètres, et des myriamètres de voies ferrées, des canalisations de gaz, d'électricité! et des mines!... Ah! les mines!... (il réfléchit une seconde). Les galeries s'en vont sous le sol, s'y croisent, s'y ramifient en tous sens, par centaines de lieues, franchissent la plaine, percent les montagnes.... »
Il s'espaçait, amplifiait et développait, content de l'aubaine de cet inconnu qui tombait dans son isolement et qui lui donnait un prétexte à causer.
Ludovic avait la fièvre. Ses préoccupations étaient ailleurs, dans cette salle de bal où Hoberte continuait à tourbillonner et dont il tachait de se rapprocher insensiblement, se demandant avec angoisse comment il se débarrasserait de ce raseur. Mais celui-ci ne le lâchait pas, le retenait par le parement de son habit.
« Eh bien! monsieur, rails et conduits, canaux et galeries, ces vastes espaces, ces couloirs sans fin cheminant dans la nuit, tout cela, condensé,
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ramassé, est ici! Et en effet, mon cher monsieur, pour chaque affaire, pour chaque entreprise que je lance, que M. Solignac et moi nous lançons, c'est nous qui groupons, centralisons capitaux et capitalistes. Nous en brassons comme cela, M. Solignac en brasse, des centaines par an. Ces cartonniers, je le répète, sont pleins de ces milliers d'affaires, de ce qui les représente et constitue, projets, plans, devis, rapports, actes notariés, statuts de sociétés, et cœtera, et cietera... Et le meuble que vous voyez là (il fit face au coffre-forf , le front légèrement fléchi, dans l'attitude du sacristain saluant le Saint-Sacrement), ce meuble est rembourré de ces titres, de ces actions, qui haussent, dégringolent, se relèvent, tombent encore, qui font des fortunes, en défont d'autres.... Mais vous ne m'écoutez pas, mon cher monsieur. Que regardez-vous? »
Ludovic demanda :
« Pourriez-vous me dire le nom du jeune homme qui en ce moment fait danser M"° Solignac? »
Lalouvier eut un vague haussement d'épaules.
« Le nom du jeune homme?... qui fait danser?... Cela vous intéresse? »
11 jeta un regard dédaigneux au salon.
« Ce petit jeune homme est le jeune marquis de l'Anglade. Ohl marquis véritable, marquis authentique! Il ne faut pas lui enlever la seule chose qui soit bien à lui. Attaché, commis, employé, je ne
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sais quoi, au ministère des Affaires étrangères, en attendant qu'un riche mariage le mette en passe d'être désigné comme secrétaire d'ambassade. C'est un prétendant de Roberte (il dit Roberte tout court, familièrement). Mais croyez-moi, mon cher monsieur (il prit cet air qu'on a pour appuyer une expression cynique, pendant que les plis de sa bouche s'écartaient, comme de quelqu'un qui rit en dedans), croyez-moi, il peut se fouiller! Beau, je ne dis pas, distingué, aimable, c'est possible, mais panne! voilà... Et l'autre qui s'avance maintenant vers Roberte, l'officier de dragons, qui lui donne la main, qui fait la chaîne des dames, c'est le jeune vicomte de Castel-Jugan, autre prétendant. Celui-là non plus n'a pas le sou et vise les millions de la petite. Vous savez ce (|u'est la misère d'un officier de cavalerie qui n'a que sa solde! Pour vivre, pour tenir son rang, il est obligé de s'endetter. S'il compte pour payer ses dettes et se remettre à flot, que nous lui donnerons Roberte, et nos millions avec, il se trompe, le joli sous-lieutenant... Et tenez! là-bas, à droite, ce petit homme replet, et réjoui, épanoui, qui couve des yeux la chère enfant... encore un! encore un prétendant! C'est le baron Planet. Vous savez bien, Planet des courses! Planet du turf et du sport?... Un grand train, une écurie... Mais vous savez, entre nous (il baissa la voix), plus d'expédients, plus de tours et de manigances
que de rentes solides, que de biens au bon soleil. S'il s'imag^ine que c'est nous qui allons le refaire... Et en voilà encore un! Dans ce coin, à gauche, cette figure poupine, cette grande raie qui lui coupe le front et qui lui descend dans la nuque, ces jeunes favoris blonds, que la main, d'un geste fébrile, fourrage et tracasse, tire, caresse, allonge et rebrousse, pendant que ses yeux ne perdent pas un mouvement de la chère mignonne... Valmaury, cher monsieur, attaché au parquet du procureur, en attendant d'être magistrat, procureur lui-même... Savant docteur au dire de chacun, mais le gousset vide, j'en suis plus certain... Encore un, cher monsieur, encore un! Ah! ah! ils pullulent ici, les prétendants!... Moi, vous pensez, cela me fait rire... Et Bloc, que j'oubliais? Bloc, là, tout près de nous, à trois pas... ce grand garçon dégingandé, mal bâti, mal peigné... qui, lui aussi, aspire et soupire... plein d'esprit, mauvais comme la gale... un peu avocat, un peu journaliste... »
Ludovic leva les yeux. Journaliste? Diable! ceci l'intéressait. Il dit à Lalouvier :
« Auriez-vous l'extrême obligeance de me présenter à M. Bloc? »
L'homme parut surpris, dépité, comme s'il lui fâchait de lâcher si tôt sa victime. Il balança la tête de gauche et de droite :
« Vous y tenez?... Y tenez-vous vraiment?...
— J'y tiens beaucoup, monsieur Lalouvier, dit Ludovic.
— Soit! Allons! »
Et il se décida, fit trois pas vers Bloc, dans l'intérieur du salon, et lui présenta M. Rembaud; puis, il les laissa ensemble, et, avec sa mine éteinte et falote, ses cheveux rares, son frac élimé, flottant sur l'épaule, son pantalon gondolant sur les pieds, il se replongea dans le sanctuaire, reprit sa garde auprès du tabernacle.
Quand il ne fut plus là. Bloc demanda : « Vous connaissez donc cette chenille de Lalouvier?
— Depuis une heure environ, dit Ludovic. C'est un terrible bavard! »
Les deux jeunes gens se regardèrent, ils devinèrent qu'ils allaient s'entendre.
« Il a dû vous dire beaucoup de bien de toutes les personnes qui sont ici?
— Le fait est qu'il n'a pas mal arrangé tous ceux dont il m'a parlé, particulièrement ceux qui peuvent prétendre à la main de M"*" Solignac.
— 4^h! ah! dit Bloc en riant. Je comprends, je comprends...
— Quoi?
— C'est que lui-même...
— Lui-même? s'écria Ludovic, comment? il aurait la prétention?... Avec cette mine basse,
*o KOBEUTE
cette physionomie qui sent la crasse, la froide humidité des bureaux?.. . »
Il s'insurgeait, jetait des regards irrités vers le bonhomme en faction dans l'arrière-pièce, et continuait à s'indigner. Bloc l'arrêta.
« Monsieur Rembaud, écoutez-moi! et retenez bien ce que je vous dis. Nous sommes ici dix à douze, tous sur les rangs, tous beaux, jeunes et fringants. Eh bien ! de nous tous, j'en ai peur, c'est encore cet animal de Lalouvier, ce pauvre diable funèbre et triste, qui sent la crasse, comme vous dites, c'est lui qui a le plus de chances de l'emporter! Songez qu'il est au cœur de la place, qu'il se rend indispensable, qu'il travaille à toute heure avec le patron, que c'est avec lui qu'il manipule, brasse et rebrasse leur besogne inconnue. Lentement, souterrainement, il creuse sa mine, se rapproche... M"" Solignac aura beau faire, si son père le veut, si Lalouvier l'exige... Que peut-on refuser à un complice? Vous verrez ! vous verrez ! . . . Pardon! un mot à dire... »
Il se détacha pour courir à l'Anglade qui passait.
Alors, abandonné de nouveau à lui-même, Ludovic réfléchit à tout ce qu'il venait d'entendre. Mais, à demeurer en place, il eut peur d'être happé encore par Lalouvier, et il s'éloigna du bureau, se replongea dans la foule. Porté par le courant qui le pressait de tous côtés, il se trouva,
dans rintervalle d'une danse, face à face avec M"® Solignac.
Elle lui dit, sans le regarder :
« Vous ne dansez donc pas, monsieur Rembaud? Vous ne connaissez personne... Venez! que je vous présente... »
Elle marcha devant lui et le mena successivement à toutes ses jeunes amies, qui étaient là, s'agitant, babillant et riant, frémissantes, trépidantes, surexcitées et parées. Renée, Régine, Paule, Edmonde, et d'autres, et d'autres... Puis, la tournée faite, sans rien de plus, sans lever les yeux, elle le planta là. Il n'avait qu'à se débrouiller.
Après avoir beaucoup hésité, Ludovic se décida pour M"" Régine d'Amblavert. Il vint se pencher vers la jeune fille.
« Mademoiselle, me ferez-vous l'honneur...
— Ah! monsieur, vous venez un peu tard. »
Elle consulta son carnet en riant.
« Voyons!... C'est qu'il est plein! plein jusqu'au bord... Mais il ne coûte rien de vous inscrire.... »
Elle l'inscrivit pour le dix-septième quadrille.
Ludovic remercia, salua.
Et il se mit à compter les quadrilles. On n'en (tait qu'au dixième. Les heures ainsi s'écoulèrent. Et, tout à coup, vers une heure du matin, quand il était encore loin de compte, les danses s'inter-
rompirent. Tout le monde se dirigea vers le bufîet. Puis, aussitôt après, le cotillon commença. Là, chaque danseuse avait son cavalier définitif, tous deux ayant pris place dans cette large corbeille de sièges qui s'arrondissait autour du salon. Et Ludovic dut renoncer à faire danser M"® d'Amblavert, laquelle était installée au loin, à côté du petit baron Planet, l'homme du sport.
il se tenait debout, avec les personnes graves, celles qui ne dansaient pas, en arrière de cette barrière de fauteuils et de chaises qui défendaient les évolutions du cotillon. C'est Roberte elle-même qui le conduisait, avec le jeune vicomte de Castel- Jugan. Celui-ci, dans son dolman sombre relevé d'un col blanc, de boutons d'argent, un flot de rubans à l'épaule, un tambour de basque à la main qui lui servait à régler tous les pas, faisait manœuvrer tout son jeune monde avec une précision mathématique, menait tout cela rigoureusement, militairement.
Pendant que les figures se déroulaient, Roberte aperçut par hasard, dans le cercle ennuyé des spectateurs plantés sur leurs jambes, le pauvre Ludovic qui s'y morfondait bénévolement. Et, ainsi qu'elle en avait le droit, elle le choisit pour son cavalier d'un moment. Elle vint à lui, lui tendait la main. Le cercle des sièges s'entr'ouvrit pour livrer passage à notre ami. Tremblant de bonheur, palpitant d'espoir, déjà il allongeait le
bras pour enserrer la taille de la jeune fille, faire un tour (le valse enivrant... Pan! pan! le tambour (le basque sonna la fin de la figure. Il demeura les bras en Tair... pendant que, vive et preste, Roberte retournait à l'heureux vicomte de Castel-Jugan.
Enfin, elle y avait mis de la bonne volonté...
Il s'arracha l'un des derniers aux délices mélangées de cette fête, lorsque, peu à peu, les rangs des invités s'étaient éclaircis autour de lui. Dans le fiacre qui le ramenait chez lui, avec des cahots lents, au pas d'un cheval à moitié endormi, sa rêverie se berçait de tout ce qu'il venait de voir et d'entendre.
Il était assez évident — il s'en rendait tristement compte — que, dans cette foule élégante et brillante, il avait passé à peu près inaperçu. A peine si Roberte l'avait vu, s'était avisée de sa présence. Même en lui parlant, en le présentant à ses amies, en l'invitant à danser, sa pensée était ailleurs, ses yeux, au lieu de s'arrêter sur lui, flottaient perpétuellement sur tout ce monde d'habitués, de danseurs accoutumés, qu'elle traînait à sa suite, et de prétendants, de soupirants, qu'il s'agissait pour elle de ménager et de contenter. On se doit à ses vieux amis.
S'il avait espéré que, dans cette soirée, gracieusement invité, chaudement accueilli par les siens, il allait se rapprocher un peu plus d'elle, faire une
plus intime connaissance, il se trouvait singulièrement déçu. Elle s'envolait plus haut que jamais, échappait à sa prise. Et il voyait mieux les profonds abîmes, les insurmontables obstacles qui s'amoncelaient entre eux.
Ces obstacles, on venait de les lui faire toucher du doigt : c'était le vicomte de Castel-Jugan, le baron Planet, le marquis de FAnglade, — tout l'armoriai, — et Bloc encore, et Yalmaury aussi; sans oublier celui-là même qui les lui avait signalés, cet absurde et lamentable Lalouvier. Quelle armée ! quel bataillon carré ! comment en percer les lignes, pénétrer jusqu'à Roberte?...
Après avoir gravi ses quatre étages, comme il se sentait peu disposé au sommeil, il essaya d'ouvrir la porte du bon Mosel. Elle était fermée. Il frappa.
« Qu'est-ce que c'est!...
— Ouvre!... J'en ai de drôles à te raconter... Ce bal, ah! mon cher... Le marquis de l'Anglade, le vicomte de Castel-Jugan, M*''' d'Amblavert... Lalouvier, Yalmaury, le bon petit baron Planet, et Bloc... et bric et broc... Ce que tout ce monde-là s'arrange, ce qu'ils se déchirent! Tu vas rire...
— Bon! cria Pierre, ça ne presse pas, je rirai demain... Pour le moment j'ai envie de dormir... Bonsoir!
— Tu as tort.... Ouvre donc!... Je t'assure que c'est drôle... »
Pierre ne répondit plus. Ludovic dut regagner sa chambre et s'entretenir seul des événements de la soirée, jusqu'à ce qu'il se décidât à se coucher et qu'il s'endormît.
Il ne manqua pas — le jour de M"® Solignac, et qui était le jeudi — d'aller rendre la visite qu'il lui devait pour cette invitation. Il tombait mal.
Comme c'était le premier jour de réception après le bal, il y eut, dans le salon où elle avait repris sa place à l'angle de la cheminée, foule continuelle, un va-et-vient d'entrées et de sorties. Chaque visiteur s'asseyait une minute en face de la maîtresse de la maison, échangeait quelques mots sur la splendeur de la fête, et disparaissait.
Roberte était là, debout, à l'écart, dans l'encadrement d'une fenêtre, au milieu d'un groupe de jeunes filles où il reconnut M''*" d'Amblavert, Renée, Edmonde, toutes babillant avec vivacité, la voilette relevée, les mains perdues dans le manchon, en attendant que la mère de chacune d'elles, qui causait avec M'"^ Solignac, se levât et donnât le signal du départ.
A l'entrée de Ludovic, Roberte, comme elle
le faisait pour chaque visiteur, s'était détachée (lu groupe. Elle lui avait tendu la main, simplement, familièrement, l'accueillant comme une connaissance déjà ancienne, mais sans qu'il pût découvrir dans ce mouvement, accompli avec une aisance automatique et comme fonctionnelle, la moindre nuance de particulière attention. Et, sans rien dire, sans que ses yeux ni sa bouche eussent rien perdu de leur expression indifférente, tout de suite elle s'était replongée dans le groupe des jeunes filles, où le petit et secret conciliabule avait repris.
Sa visite ne fut pas longue. Les arrivées se succédaient, les sièges manquaient. Il dut partir, céder sa place. Et il reçut encore, au seuil du salon, où Roberte l'accompagna, la même poignée de main, molle, banale, distraite, mécanique. Tout cela n'était pas encourageant.
Pendant les semaines et les jeudis qui suivirent, il se demanda maintes fois s'il renouvellerait sa visite. En dépit de toutes les amabilités et du bon accueil que lui faisait M"® Solignac, il avait peur d'être indiscret, de se jeter dans cette relation avec un empressement qui serait contraire aux convenances et qui sentirait son homme naïf, peu au fait des usages et de ce que la politesse mondaine renferme au fond d'indifférence. Il n'avait pu, bien entendu, au moulin de Saint-Romain-sur- Isère, acquérir cette science du monde; mais il
avait une finesse naturelle qui la lui suggérait en quelque sorte, qui lui en faisait deviner les règles, les délicates conventions et les scrupules, et qui les lui exagérait peut-être un peu.
Après quelques semaines écoulées, il se décida néanmoins, il retourna rue de Messine. Mais, cette fois, il ne vit pas Roberte. Elle était sortie, elle s'était rendue à sa leçon de peinture. Une autre fois, quand il se présenta (car, le premier pas fait, il ne connut plus d'hésitation, il avait pris toutes les audaces), la jeune fille avait accompagné ses amies à une séance du vélodrome, ou au Palais de glace, etc. Roberte n'aurait pas été Roberte, et la Parisienne qu'elle était, si elle ne s'était montrée enthousiaste de tous les sports à la mode.
« Comprenez-vous cela, monsieur Rembaud, qui me paraissez une personne sage, un esprit sérieux?... Mais d'abord, que je vous remercie de ne pas m'oublier, et de consentir à venir vous ennuyer avec moi... »
M™® Solignac le regardait en souriant, d'un petit air de malice qui pétillait à travers sa bonté habituelle, en voyant combien le pauvre garçon était déçu de la trouver seule.
« Comprenez-vous qu'une jeune fille bien élevée se travestisse en garçon, qu'elle coure sur une bicyclette?... Et comprenez- vous que sous une rotonde couverte, à la lueur des quinquets, sur de la glace artificielle, elle s'exerce au patinage?
ROBERTE o")
Passe encore au Bois, sur le lac, s'il gelait... Mais il ne gèlera pas, espérons-le. A quoi est-ce que tout cela rime? Ce sont là jeux de garçons. De mon temps, on ne nous élevait pas ainsi. Hélène, votre mère, ma très chère amie, ni moi, nous n'avons pas été élevées ainsi. Que pensez-vous de tout cela, monsieur Rembaud? Je voudrais bien savoir votre avis. »
Elle le retenait, prolongeait à dessein l'entretien, n'étant pas fâchée sans doute d'avoir un interlocuteur dans ce salon, vide aujourd'hui, et où la loi qu'elle s'était imposée l'obligeait à se tenir le jeudi, et peut-être aussi goûtant quelque plaisir à causer avec ce jeune homme qu'elle sentait un peu léger, désorienté, désemparé dans cette existence toute nouvelle pour lui de Paris, mais honnête au fond et plein de bonne volonté, et enfin, dans un but qu'on ne démêlail pas, qu'elle ne démêlait peut-être pas encore elle-même, désirant le bien connaître.
Et lui, avec un sérieux au-dessus de son âge, un machiavélisme qui tendait à se faire bien venir de la dame, à conquérir les bonnes grâces de la mère de Roberte, s'appliquait à abonder dans son sens.
« Mais je suis de votre avis, madame. C'est absurde ! Ce sont là des importations américaines anglaises, saxonnes, Scandinaves... on nous gâte la jeune fille française ! on nous la gâte, madame,
ob UOBERTE
voilà mon avis. Ce type si délicieux, ces airs modestes, réservés, cette timidité touchante, tout cela a disparu. Aujourd'hui nous ne voyons plus cela. »
Et, s'oubliant au cours de sa réponse, s'exaltant, il ajouta :
et Aujourd'hui, que voyons-nous? Nous voyons la jeune fille émancipée, d'allure décidée, ni gauche ni empruntée, toute franche, bon camarade. Ce qu'elle est, ce qu'elle pense, ses goûts, ses idées, son humeur, son caractère, les jeunes gens qui la recherchent peuvent s'en rendre compte tout de suite. A se fréquenter les uns les autres, en toute honnêteté et sincérité de rapports, ils se connaissent mieux. Et s'ils doivent s'unir par la suite, le mariage ne leur réserve pas la désagréable surprise de ces incompatibilités d'humeur...
— Allons! allons! disait M"'*' Solignac en souriant, je vois que vous n'êtes pas si ennemi des mœurs nouvelles! Vous savez très bien en découvrir, en faire valoir les avantages. Et cela vaut mieux, je vous félicite, c'est de votre âge. Il faut être de sa génération, monsieur Rembaud. »
Un peu penaud de s'être trahi, Ludovic répondait :
« Ma génération doit tout à la vôtre, madame. Elle serait ingrate de l'oublier.
— Vous ne l'oubliez pas, c'est possible, mais
VOUS n'en faites qu'à votre tète, et vous faites tout le contraire. C'est une façon commode d'allier le respect que vous nous devez, au respect de vos propres goûts que vous ne laissez pas de satisfaire. Voilà qui va bien. Mais du reste je ne me plains pas. M. Solignac, qui n'a pas mes idées là-dessus, ne se plaint pas non plus. Il est partisan de ce nouveau genre d'éducation. C'est un homme de progrès, M. Solignac! fanatique de toutes les nouveautés... même en affaires, ce qui est plus dangereux peut-être. 11 laisse à Roberte la bride sur le cou. Et tant mieux pour elle, si elle y trouve son plaisir, la chère enfant! Moi, je veux bien, je consens à tout... Mais, entre nous, monsieur Rembaud, à la place de Roberte, je préférerais une vie plus calme, moins agitée, comme celle que moimême, et qu'Hélène, votre chère mère, nous avons toutes deux menée... »
Et la conversation se poursuivait jusqu'à ce que Ludovic prît congé.
« Revenez, monsieur Rembaud, revenez souvent. J'ai du plaisir à causer avec vous. Cela me rappelle nos bons bavardages avec Hélène... A bientôt! »
Mais, ayant vu le peu de succès de toutes ses démarches pour joindre la jeune fille, Ludovic espaça ses visites à la rue de Messine et résolut de changer ses batteries. H pensa qu'il aurait plus de chance de la rencontrer dans les endroits
mêmes qu'elle avait l'habitude de fréquenter, les Vélodrome, Palais de Glace, Pôle Nord, etc., à l'heure où la bonne compagnie s'y donne rendezvous.
Et il l'y vit, entourée de son état-major de prétendants, le marquis de l'Anglade, le vicomte de Castel-Jugan, les autres, tous évoluant à sa suite et l'enveloppant de leurs rangs pressés.
En apercevant Ludovic, elle fendait cette barrière, marchait droit à lui, lui tendait la main. Et c'était tout. Il était libre, s'il voulait, de grossir le cortège.
Mais c'était autre chose qu'il aurait désiré, quelque chose de plus personnel, une marque de plus particulière sympathie. Elle ne lui témoignait rien de pareil.
Quelquefois, quand ce n'était pas le jeudi qu'il se trouvait là, il avisait M'"^ Solignac qui avait accompagné sa fille. Elle s'était réfugiée au fond d'une loge, ou bien dans quelque recoin de l'immense hall, au milieu d'un cercle de dames où elle présidait, et qu'il aurait fallu déranger pour arriver jusqu'à elle. Il n'avait pas ce courage. Il la saluait de loin, respectueusement. Et elle lui rendait son salut, d'un petit signe de tête, amical et bon enfant, agréant cet hommage avec le contentement évident, mais un peu usé et sans saveur des choses passées en habitude.
Et des semaines s'écoulèrent encore. Cepen-
(lant, cette année-là^ et contrairement aux prévisions de la dame, le lac du Bois gela. Le jeune Paris des sports, toutes les élégances et la fashion, saisissant cette rare aubaine, s'y portèrent avec empressement. Ludovic ne manqua pas de s'y rendre.
Il y retrouva M"^ Solignac. Ensevelie sous ses fourrures, les pieds tendus vers le grand brasero qui faisait flamber en plein air l'incandescence de ses braises, près du baraquement en planches où se débitaient des tasses de thé et de café brûlant, elle accomplissait là, avec sa docilité et sa soumission accoutumées, sa corvée de mère de grande jeune fille à marier.
Elle était seule par grand hasard, les mères d'Edmonde, de Renée, de Régine, s'étant refusées à l'héroïsme d'escorter leurs filles par dix ou douze degrés de froid et à s'immobiliser sur les talus gelés pendant que ces intrépides demoiselles, avec leurs compagnons fidèles, couraient et se [)Oursuivaient sur l'étendue du lac, rayant de leurs patins le miroir dépoli. Elles s'étaient exonérées de cette garde, que M'"^ Solignac acceptait de monter pour elles.
Tout à l'entour le givre pendait, de jolies stalactites descendaient des branches des arbres. Une couche de neige d'un pied de haut recouvrait le sol, encapuchonnait les sapins et les huttes qui se profilaient nettement au-dessus de l'île voisine.
Le temps était vif et clair, le ciel d'un bleu pâle; le soleil, qui s'abaissait à l'horizon, traversait sans les réchauffer les vastes étendues de l'air âpre. Et, dans ce paysage polaire, M'"^ Solignac se tenait assise, résignée et souriante. Deux petites buées blanches, à temps égaux, s'exhalaient de ses narines rosées par le froid.
« Asseyez-vous, monsieur Rembaud. Non!
croyez-vous que je sois bonne? Et me met-on à de rudes épreuves?... Vous êtes gentil de venir me tenir compagnie. Je vais recommencer, si vous le permettez, mes commérages de vieille femme... Là, près de moi, approchez-vous du feu. C'est assez de s'enrhumer, sans y perdre un de ses membres. Tout à l'heure je ne sentais plus mes pieds.
— Et M"' Solignac? demanda Ludovic.
— Elle est là, par là... parmi cette foule voltigeante, volante, glissante. Elle passe de temps à autre avec Régine d'Amblavert, toutes deux se tenant par la main... Vous les verrez passer comme moi... et puis, elles disparaissent dans ce tourbillonnement de gens éperdus. Moi, rien que de les regarder, cela me donne le vertige. Je les regarde le moins possible... Je vous loue, monsieur Rembaud, d'avoir des goûts plus sérieux, de ne pas donner dans toutes ces toquades, ces fantaisies de la mode... »
Ludovic se serait passé du compliment. Il n'eût
pas mieux demandé que de se lancer avec Roberte dans toutes les folies nouvelles. Mais il croyait de son intérêt de faire le bon apôtre et de ne pas détruire la bonne opinion que M""** Solignac avait de lui. Il ['écoutait en toute patience, pendant que, les regards tendus vers la piste oii patineurs et patineuses se démenaient, il tâchait d'y découvrir la seule personne qui l'intéressât et vers laquelle son cœur volait.
M"* Solignac en revenait aux commentaires qu'ils avaient déjà abordés ensemble.
ce Quelles inventions! Est-ce assez saugrenu? Et qu'imaginera-t-on encore?... Et tout cela, dans quel but? Pourquoi toutes ces jeunes filles, et Roberte comme les autres, s'agitent-elles, se donnent-elles tant de mal?... Monsieur Rembaud, je vais trahir pour vous le grand secret, vous révéler le grand mystère. Vous êtes un homme en qui l'on peut se fier... Tout cela, toute la peine qu'elles prennent, c'est dans l'unique but de se marier! Croyez-vous qu'une jeune fille soit à plaindre aujourd'hui ! On ne se mariait pas ainsi autrefois. On se mariait sans tant courir, sans tant s'essouffler, sans patiner... Hélène ni moi, nous n'avons jamais patiné. Cela ne nous a pas empêchées de trouver notre afl*aire... Mais aujourd'hui c'est autre chose, les mœurs ont changé. Est-ce un bien? est-ce un mal?... Bon! vous n'avez pas besoin de répondre, je connais votre opinion, monsieur
Rembaud... Aujourd'hui une jeune fille, même avec une dot, une grosse dot, n'est pas si facile à marier. Les jeunes gens savent calculer. Ils font leur bilan. Pour la vie qu'ils veulent mener, le rang qu'ils désirent occuper, il faut tant. Avec telle jeune fille qui a des goûts exagérés de toilette, qui voudra son coupé, ses chevaux, le total ne va plus, il n'y faut plus songer. Mais d'un autre côté... M'écoutez-vous, monsieur Rembaud? vous semblez distrait. Qu'est-ce qui vous occupe là-bas?... D'un autre côté, dis-je, si la jeune fille s'efface, ne fait aucuns frais, on ne viendra pas la chercher chez elle. Il faut qu'elle se montre, et se montre à son avantage. Nous tombons dans un cercle vicieux... Si on la voit, elle épouvante; si on ne la voit pas, on la dédaigne, on l'ignore. Comment se tirer de là? Je voudrais que vous m'expliquiez cela, monsieur Rembaud... »
Et, Ludovic se taisant, elle continuait ses doléances. Elle avait, comme toutes les mères, quand l'âge approche pour leur enfant, la terrible préoccupation du mariage, qui est le baccalauréat des jeunes filles. Jusque-là, elles vivent, les pauvres, dans l'attente, dans l'inquiétude, dans l'espérance, quelques-unes dans l'insouciance, dans les plus éblouissantes chimères, — et c'était le cas de Roberte, — toutes dans une secrète angoisse. Et avec cette même fièvre intense qui s'empare des parents à l'heure du redoutable
examen de leur fils, M*"^ Solignac, que cette fièvre commençait à saisir, se souciait de l'avenir et de rétablissement de sa fille. Sur un tel sujet, tourné en idée fixe, elle était intarissable.
« Je sais bien que j'ai du temps pour Roberte... Dix-buit ans! il y a de la marge... Mais pourtant il est bon d'y songer de bonne beure, d'y penser dès maintenant, n'est-il pas vrai, monsieur Rembaud? Qu'en dites-vous? »
Ludovic n'était pas en humeur de répondre. Son attention était concentrée sur un groupe de patineurs que la foule entourait et qui, par des prodiges de science et de haute école, semblaient émerveiller les curieux. Dans son absorption, il ne s'apercevait même pas, lui qui mettait tant de soin à se ménager les bonnes dispositions de M"" Solignac, combien celle-ci, parmi ce flot de soupirants qui circonvenaient Roberte, était peu éblouie par les grands noms, les beaux titres, les plus ou moins belles situations, et qiie ses inclinations de mère allaient peut-être de préférence à lui, Ludovic, au fils de son amie Hélène. Enflammé de l'ardent désir de plaire à la jeune fille et contrit du peu de succès qu'il avait obtenu jusque-là, il ne songeait qu'<à elle, ne voulait rien devoir qu'à elle.
« Ah! la voilà! » s'écria-t-il.
Lo groupe des patineurs se rapprochait, entraînant la foule sur ses pas. Et Roberte volait en tète.
Légère, aérienne, ailée, les joues animées de plaisir comme si des flammes roses s'en dégageaient, les yeux brillants, elle arborait coquettement un petit bonnet rond fourré dont le doux pelage se confondait sauvagement avec ses fins cheveux blonds dorés; sa jolie casaque de velours, toute bordée au col, aux manches, sur le pourtour des basques, d'une large bande de zibeline, pressait suavement sa taille mince, pendant que le court jupon flottait derrière elle. Elle semblait, dans ce costume pittoresque et la grâce qu'elle lui donnait, une de ces figures exquises, idéales, invraisemblables, où, au dernier siècle, dans leurs trumeaux, le galant pinceau d'un Watteau ou d'un Lancret a personnifié les saisons. Avec le même art raffiné, la même élégance aristocratiquement maniérée, elle était là, détachée de son cadre, symbolisant les plaisirs et les jeux de l'hiver.
A quelque distance de Ludovic et de M™^ Solignac, le quadrille se reforma. Le marquis de l'Anglade recevait Roberte au bout de la main, faisait quelques tours avec elle, puis la renvoyait, d'un mouvement souple et distingué, au vicomte de Castel-Jugan qui lui faisait vis-à-vis. Elle allait en pirouettant et décrivant des arabesques, tantôt gracieusement penchée, puis se redressant, le poing sur la hanche, le bonnet sur l'oreille, la jupe ondulant autour d'elle, les deux pieds joints, puis brusquement l'un se détachant et la lançant
dans une courbe, et enfin rejoignait le sous-lieutenant, qui, à son tour, l'entraînait dans une ronde. Et, avec les mêmes manèges, les mêmes grâces et jolies fioritures d'art, abandonnée par celui-ci, elle se dirigeait vers Yalmaury. Le teint allumé dans ses favoris fauves, que sa main ne tracassait plus et où perlaient quelques glaçons, le jeune magistrat, avec une courtoisie empressée et compassée, la recevait, et, la jeune fille au bout des doigts, virait superbement sur lui-même, puis consciencieusement il la relançait au bon petit baron Planet, lequel, tout heureux sur ses hauts patins qui le grandissaient, l'attendait avec impatience. Et celui-ci de virevolter. Il semblait, dans toute sa grosse petite personne ronde, une toupie hollandaise lancée à toute vitesse, en train de ronfler sur un parquet et de se butter aux obstacles. Et ainsi le spectacle se prolongeait; Roberte, avec mille surprises et coquetteries d'allures, caprices et espiègleries ineflables, ondulations et serpenteinents, ne cessait d'aller des uns aux autres, effleurant parfois celui-ci pour l'esquiver et courir à un autre, s'échappant quand on croyait la tenir...
Tout à coup, un grand rire s'éleva. Le vicomte de Castel-Jugan, ayant saisi Roberte, ne la lâchait plus. Il s'enfuyait au loin avec elle. C'était un lapt, un enlèvement... Tous aussitôt, l'Anglade, Planet, Yalmaury, et Renée, et Edmonde, déta-
lèrent, se lancèrent à leur poursuite. Les badauds, en patinant, suivirent. La piste resta vide.
« Ah bien! dit M'"^ Solignac, on ne s'attendait pas à cela. M. de Castel-Jugan triche. Ce n'est pas bien de la part d'un dragon. »
Ludovic, le front soucieux, que toute cette comédie n'avait rien moins qu'amusé, ne jugea pas à propos de faire connaître son sentiment.
Mais déjà toute la bande revenait, avec des rires, des exclamations, un entrain admirable. Roberte, délivrée du sous-lieutenant, tenait Renée de la main droite et Régine de la main gauche, et de chaque côté à la suite, se donnant aussi la main, se succédaient Edmonde et l'Anglade, et Paule, et Castel-Jugan, et Valmaury, et le petit baron Planet. Toute la chaîne volait avec ensemble, sur une seule ligne. A quelques pas de M"*^ Solignac, en formant un demi-cercle dont Roberte occupait le milieu, elle s'arrêta net et salua, puis se rompit.
Roberte vint tendre la main à Ludovic. Tout son petit être gracieux et souple, vibrant encore de l'animation du jeu, électrisé, éblouissant, ces yeux fous, ce visage enflammé, cette fine rosée de sueur perlant aux joues, à l'entour des lèvres, et enveloppant son front, en s'évaporant, d'une sorte de nimbe délicat, tout cela dégageait des effluves extraordinaires. Le jeune homme en fut vivement impressionné. C'était comme si le brasero, près duquel il était demeuré, avait soudain centuplé ses
feux et fait crépiter toutes ses braises. Il eut un instinctif mouvement de recul, comme s'il brûlait.
Elle sourit et lui demanda :
« Vous ne patinez pas, monsieur Rembaud?
— Pas aujourd'hui, mademoiselle.
— Je le vois bien. »
Elle se retourna pour accepter la tasse de thé que lui tendait le marquis de l'Anglade.
«c Mille grâces, cher monsieur. »
Et, tout aussitôt, la muraille des prétendants se referma autour d'elle. Les propos jaillirent, chacun lança son mot, sa plaisanterie, sur les divers incidents de la partie.
Au printemps, dans l'un des cercles de ces messieurs, une exposition s'ouvrit. Ludovic sut que M"® Solignac y faisait ses débuts d'artiste. Elle peig^nait agréablement, et, sur le pied d'intimité où elle était avec quelques membres de ce cercle, il ne lui avait pas fallu beaucoup d'intrigue pour y faire admettre son œuvre.
Ludovic n'eut garde de manquer le jour du vernissage. Il y avait foule, — foule triée, des plus élégantes et des mieux parées, la cohue d'élite dont Paris ne peut se passer pour la pompe et la célébration de ses éphémérides mondaines. Et il rn fut là pour lui comme il en avait été auparavant, comme il en avait été toujours.
Roberte allait de salle en salle, escortée à l'ordinaire de son état-major, qui s'était grossi ce jour-là
de quelques recrues nouvelles. Et, causant avec l'un, causant avec l'autre, elle s'arrêtait çà et là devant une toile, écliang-eait ses impressions avec ses plus proches voisins, puis passait à une autre toile. Et aussitôt, d'un seul mouvement, tout le bataillon, un moment immobile, se remettait en marche. Cela allait, d'une poussée irrésistible, coupant les flots, les rejetant de gauche et de droite, sur la bordure de son sillage.
Dès qu'elle aperçut Ludovic égaré dans la foule, comme d'habitude elle se détacha, vint à lui, lui serra la main. Elle était comme Napoléon : elle connaissait, des plus grands maréchaux au dernier de ses grenadiers, tous les hommes de son armée ; et, comme lui, elle n'était pas avare de ces démonstrations amicales, familières et bon enfant, qui du reste ne tirent pas à conséquence, si elles sont un moyen infaillible de prendre les cœurs et de se les attacher. Puis vivement elle se remit à la tête du cortège.
Cette fois, Ludovic se résigna. Il sentit que pour avoir son rang auprès d'elle, il était de toute nécessité de s'enrôler, de se fondre dans les cadres de cette armée, qu'il n'avancerait pas sans cela. Et il se joignit à sa suite. Il formait à lui seul l'arrière-garde.
La promenade continua. Il y eut de nouveaux arrêts, quelques incidents, d'autres prétendants cueillis au passage, qui vaguaient là, écartés des
rangs, et qu'on ramenait au gros de la troupe. Mais, quant à l'ovation, à l'enthousiasme, aux contorsions d'admiration qui soudain éclatèrent et où chacun s'abandonna, quand on arriva devant la toile — c'était une pochade large comme les deux mains, — que M''° Solignac elle-même avait exposée, il faut renoncer à le décrire.
Puis l'été vint, les premières chaleurs. Ludovic ne revit plus Roberte. Elle était allée, avec sa mère, passer la saison à Trouville. M. Solignac, que ses affaires retenaient toute la semaine à Paris, prenait le train du samedi soir et ne revenait que le lundi matin. Ludovic eut le déplaisir d'apprendre que tous les habitués du salon Solignac qu'aucune chaîne — profession, fonction — ne liait sur place s'étaient empressés vers la plage élégante.
Un jour, il rencontra Bloc.
« Comment! vous n'êtes pas parti? lui dit-il. Que faites-vous ici, au lieu d'être à Trouville?
— J'en reviens, dit le journaliste, j'y ai passé quarante-huit heures, douze heures de plus que M. Solignac n'y passe chaque semaine... Moi, je ne suis pas libre, j'ai mon carcan, mon boulet... je ne suis pas comme les autres!
— Et les autres... ils y sont tous?
— A peu près... Voyons! »
Bloc se mit à compter sur ses doigts.
« Primo, le baron Planet. Il n'y pouvait man-
quer, puisqu'il fait courir. Il compte même sur ces courses de Trouville pour se refaire... TAnglade! ce ne sont pas ses hautes fonctions qui lui seraient un empêchement : rien de plus lâche et de moins attachant que ses attaches aux Affaires étrangères... Tertio, Yalmaury. Les tribunaux chôment. 11 y va naturellement passer ses vacances... Castel-Jug-an, en garnison à Versailles, obtient facilement des congés ; on n'est pas pour rien le neveu du général commandant la subdivision... Et les autres, et les autres... Il y a même notre bon ami Lalouvier, qui ne manque pas d'accompagner le patron à chacun de ses voyages. En somme, je ne vois que vous et moi qui n'ayons pas répondu à l'appel. Et encore vous, si vous vouliez...
— Moi? s'écria Ludovic avec une impétuosité rageuse et piteuse, mais je ne le puis pas plus que vous, moins que vous, mon cher monsieur! »
Ils se séparèrent.
Paris était devenu un désert pour Ludovic. Ainsi délaissé et rendu à lui-même, il songea à ses études de droit, qu'il avait singulièrement négligées jusqu'à ce moment, et dont le premier examen approchait.
Et, réellement, Ludovic travailla son droit.
D'abord cette étude lui apparut comme un amas de formules insipides, tirées au hasard, souvent contradictoires. 11 se révolta, il s'exclama. Il fallut que Mosel lui fit comprendre, en quelques phrases qui sentaient un peu le cours et beaucoup l'enthousiasme, de quel point de vue élevé on peut considérer la vieille science de justice. Et, quand il l'eut amené au respect, Mosel, à l'occasion, se fit son répétiteur.
« Fais-moi la grâce, lui disait Ludovic, de m'expliquer ce chapitre, où je n'entends goutte. C'est un fouillis inextricable que ces hypothèques! »
Complaisamment Mosel prenait le livre des mains du jeune homme. Et, avec une lucidité parfaite, des classements, des divisions qui mettaient l'ordre dans la matière, une logique de déductions, un enchaînement de raisonnements
qui en faisaient sentir toute la sagesse et l'admirable agencement, il débrouillait, aux yeux de l'étudiant, ce fameux titre des hypothèques.
Il lui arriva, un jour, de s'interrompre dans ses explications :
« Tu es toujours dans l'intention de te présenter le mois prochain?
— Toujours ! dit Ludovic.
— C'est fou ! un mois pour préparer un examen ! Ça ne s'est jamais vu!
— Bah! ça se verra... En travaillant ferme! » Et, de fait, depuis quelques jours il travaillait
d'arrache-pied, d'une patience, d'une continuité d'efforts, d'une assiduité à l'ouvrage, dont s'étonnait Mosel lui-même. Dès l'aube, il était debout, — on était aux grands jours de juillet, — et, dans cette chambre qui l'avait vu si peu fidèle, où il ne campait qu'en passant, à la nuit, il s'asseyait devant sa table, piochait son code, son Demolombe, prenait des notes, se bourrait la mémoire d'articles, de commentaires et de développements juridiques.
Les portes restaient ouvertes de l'une à l'autre chambre, et, à travers le salon qui séparait les deux pièces, des bribes de conversation s'échangeaient quand les difficultés ne demandaient que quelque brève explication. Pierre, avec un empressement généreux et la joie d'être utile à son ami, était toujours à sa disposition. Il était heureux
du changement survenu dans la conduite de Ludovic. Pendant les longs mois où celui-ci avait gaspillé son temps au dehors, hantant les centres mondains, courant de vélodromes en expositions, à la recherche de M''" Solignac, il n'avait pas été sans quelque ennui, sans scrupules et sans inquiétude. Il se sentait charge d'àme, le devoir de tenir la hride à ce jeune poulain émancipé qui s'échappait sans cesse et caracolait dans Paris, y Mais conseils, admonestatations et prières, observations et remontrances, rien n'y faisait, tout glissait. L'ami n'en avait fait qu'à sa tête.
Dans le silence et le recueillement de l'étude, la voix de Ludovic s'élevait tout à coup; il lui criait de loin :
« Pierre, il est quatre heures! Quatre heures, mon bel ami!
— Eh bien?
— Eh bien ! en ce moment, elle descend sur la plage. Elle a mis une jolie robe; de son pied mignon elle foule le sable, où elle laisse une très petite empreinte. Le flot rit, le soleil brille... L'ombrelle jette à son front un reflet rose. Les torsades de ses cheveux d'or flambent sur sa nuque... Elle va indolemment, nonchalamment, d'une jeune sérénité, d'une majesté tranquille, incessu paluil dea... Et la foule s'entr'ouvre sur son passage, respectueuse, admirative, saluant la reine de beauté. Castel-Jugan marche à sa droite,
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et l'Ang-lade à sa gauche, Yalmaury, le baron Planet suivent. Le bon petit baron Planet est vêtu d'un complet quadrillé anglais qui moule sa rotondité, un parasol de tissu gris, doublé de soie verte, protège son teint : Planet a un teint de lys et de rose, un teint de lait...
— Eh! qu'est-ce que cela nous fait? s'écriait Pierre... On n'a pas idée de pareilles sornettes! et de vous déranger pour les débiter, pour vous forcer à les entendre! Allons! travaillons! taisonsnous!
— Gela ne te fait rien à toi, mais, à moi, cela me fait beaucoup... »
Et, souriant, les yeux aiguisés de malice dans la direction de Pierre qui ne pouvait apercevoir ces jeux de physionomie, il continuait sur un ton où perçait quelque ironie :
« Toi, mon cher, tu n'aimes pas! Tu n'as pas de cœur, ton cœur s'est desséché sur les livres. Toutes tes ardeurs et tes tendresses ont remonté dans ton cerveau. Tu n'as qu'une passion au monde : l'auguste, la froide Jurisprudence! voilà la dame de tes pensées... C'est à elle que tu t'es lié par serment, à qui tu as juré amour et féauté, et que tu chéris, et que tu adores... Celle-là, non pas une autre... N'est ce pas, n'est-ce pas, ami Mosel?... »
Pierre répondait d'un ton brusque :
« Tais-toi! tu es insupportable... Je ne t'écoute plus. »
Ludovic se taisait, et, riant sous cape, se remettait à ses livres, heureux de cette pointe décochée au bon Pierre Mosel.
Souvent, en rentrant brusquement au logis, il l'avait surpris en arrêt devant la photographie de Jeanne, qu'il tetiait à la main. Et le brave Pierre s'était troublé dans le flagrant délit de sa contemplation indiscrète et mystérieuse. Cette photographie était passée de la chambre de Ludovic sur la cheminée du salon, où elle trônait dans un petit cadre de })eluche. Et même c'était lui, Pierre Mosel, qui avait fait l'acquisition de ce cadre, sous prétexte d'ajouter au luxe de la pièce commune. Maintenant elle y éclatait; elle tirait l'œil, faisait le plus bel ornement du salon qui ne brillait pas par la richesse du mobilier, ne présentant qu'un canapé et quelques sièges d'un reps fané rangés le long des murs, une table ronde au milieu, où s'éparpillaient quelques livres et revues, deux candélabres en simili-bronze, de chaque côté d'un pseudo-Papinien en plâtre, qui chargeaient la tablette de la cheminée. Et vides, nus, sans autre décoration, les quatre murs tendaient leur rectangle autour de ces somptuosités un peu éteintes.
Mais le soleil de la jeunesse illuminait pour eux l'humble retraite et ces menus objets qui la paraient. La gaîté de leur ûge s'y épanouissait, y jaillissait en fusées; et, de ces feux d'artifice qu'ils se tiraient à eux-mêmes, tout prenait un
air riant. Ils se croyaient dans un palais; ils n'avaient pas tort de s'y croire si les choses ne sont rien par elles-mêmes et n'ont, en définitive, que les qualités qu'on leur prête.
C'est là qu'ils se réunissaient dans les intervalles de leur travail ; là qu'en causant et fumant quelques cigarettes, absorbant quelques légers rafraîchissements que nécessitait l'ardeur de la canicule, ils se donnaient un peu de répit et reprenaient des forces pour un nouveau labeur.
c( A propos, je ne t'ai pas dit! s'écriait Ludovic. J'ai reçu une lettre de Jeanne... »
Pierre rougissait jusqu'aux oreilles.
L'autre s'amusait une minute de sa confusion.
« Et même, continuait-il, il y a un passage qui te concerne... comme toujours d'ailleurs. Ah! en voilà une qui aurait fait un fameux professeur de morale! Certes, les détails ne manquent point sur l'oncle Rembaud, sur le moulin, et sur les poules et les canards, sur Mariette... Mais c'est à dauber sur son frère que la bonne petite sœur s'entend le mieux. »
11 tirait la lettre de sa poche, en lisait des fragments : « Tout va bien ici. L'oncle est content... Il est content surtout depuis qu'il sait que tu travailles. Il le sait parce qu'il s'en doute, et il s'en doute parce que tu nous écris plus souvent. Plus on a à faire, plus on fait, et moins on a de temps à soi, plus on en trouve, c'est sa devise. Et quand
ROBERTE il
on n'a pas une minute pour prendre la plume, comme cela t'arrivait naguère, c'est signe que décidément on ne fait rien... » Que dis-tu de la malice? crois-tu qu'ils ont du flair à Saint- Romain? »
11 poursuivait : « Je n'ai pas besoin de te rappeler tous les sacrifices que le cher oncle a déjà faits pour nous, qu'il continue à faire pour toi. Gela dépasse de beaucoup ses moyens, et, sans te le reprocher, il me charge de te le dire. Que cela doive durer trois ans, puisqu'il le faut, il y consent. Mais tout de suite après, dès que ton Droit sera fini, il faudra que tu trouves une carrière, une carrière qui te fasse vivre. Songe, mon cher Ludovic, combien tu serais impardonnable et peu digne de ces bienfaits si, au lieu d'y répondre par le travail et l'application, tu te laissais aller à la légèreté, à l'insouciance, à une vie dissipée, déréglée... » Tu connais l'antienne. Passons... a La patte du Iloudan s'est recollée... Nous avons une nouvelle couvée... » Bon! bon!... Ah! voici : « Présente nos remerciements à M. Mosel. Il est bien aimable de t'aider dans tes études, de te faire part de sa science. Car c'est un savant, tout le monde le sait, et nous n'attendions pas moins de lui, de son bon cœur. Écoute-le bien, mon cher Ludovic, suis ses conseils, fais tout ce qu'il te dira. Je suis sûre que tu t'en trouveras bien. Encore une fois, dis-lui combien nous sommes
touchés de tout ce qu'il fait pour toi, combien nous lui en avons de la reconnaissance... » Hein! est-ce tapé? »
Pierre, ému, balbutiait :
« Il faudra répondre à M^''' Rembaud combien je suis touché moi-même, combien je suis pénétré du prix qu'elle met, du prix exagéré qu'elle attache à un service tout naturel et qui d'ailleurs m'est profitable. Toutes ces matières que tu me forces à repasser, cela me les grave dans la tête. C'est moi qui suis ton obligé... Ah çà! l'heure passe, c'est assez flâner... Si nous nous remettions à l'ouvrage? »
Ils regagnaient leur chambre et reprenaient le travail.
Ludovic, à la surprise de son ami, passa assez brillamment son examen. Le bon Mosel n'avait aucune idée de cette nature, si différente de la sienne, qui, en quelques semaines de fiévreuse ardeur, regagnait tout le temps perdu et emportait le succès de haute lutte. Lui, allait d'une allure plus lente et n'avait jamais de fièvre. Il est vrai aussi que son activité ne s'interrompait jamais; tandis que, pour Ludovic, après cette merveille d'activité, il n'allait pas être rare de le voir retomber dans son apathie et ses langueurs paresseuses, déserter la tâche sérieuse et s'abandonner à toutes les chimères qui viendraient le tenter .
ROBEHTE 79
A quelques jours d'intervalle, tous deux prirent leurs vacances et partirent pour Saint-Romain.
Ce fut un beau jour que l'arrivée de Ludovic au moulin. L'oncle Rembaud était absent, il s'était rendu au marché de la ville. Mais Jeanne, gardienne du logis et fidèle à son poste, se trouvait là pour le recevoir. Elle tomba dans les bras de son frère.
Elle ne se lassait pas de le contempler. Il lui semblait grandi, plus beau, plus affiné aussi, et plus soigné de sa personne, montrant jusque dans sa toilette, — ce veston de drap fin qui cambrait sa taille et l'habillait correctement, le nœud de cravate savamment négligé, la coupe des cheveux et de la barbe, — une élégance toute nouvelle. Il souriait et se laissait admirer, heureux .lussi de retrouver sa sœur et de toute cette joie qu'il lui donnait et qui doublait la sienne.
Celle-ci, exaltée, ravie, l'entraîna au fond du jardin, sous la tonnelle qui joignait la voie ferrée et d'où, par une éclaircie de feuillage, elle pouvait surveiller la maison. Et jusqu'au soir, ils y causèrent, se laissant aller à tous les souvenirs de ces longs mois de séparation, effleurant mille sujets qu'ils abandonnaient pour sauter à d'autres.
Elle était curieuse surtout des rapports de Ludovic avec M"" Solignac, l'amie de leur mère. C'est à elle qu'elle revenait toujours.
« Et sa fille? parle-moi de sa fille! Roberle est de mon âge?
— De ton âge, à quelques mois près.
— Belle?
— Très belle, souverainement belle!
— Brune?
— Non, blonde.
— Alors elle ne me ressemble pas?
— Si! un peu... dans un autre genre.
— Tu la vois souvent?
— Assez souvent, le plus souvent que je puis.
— Et elle te plaît? Moi, il me semble que je l'aimerais!
— Elle me plaît beaucoup.
— Et toi, lui plais-tu?
— Ça, par exemple, je l'ignore.
— Mais son humeur, son caractère? ses goûts, ses idées? Est-elle bonne? est-elle franche? Estelle aimable, est-elle aimante?... Parle donc! Il faut t'arracher les paroles.
— Ah! ma chère, tu m'en demandes trop... Si tu crois qu'une Parisienne se laisse approcher de façon qu'on puisse savoir ce qu'il y a dedans! Mais Roberte est insaisissable, ma chère ! c'est du vif-argent! toujours en mouvement, toujours en danse! plus agitée, décrivant plus de cercles et de volte-face que les libellules là sur la mare!... Et puis, tu n'as pas idée, pas la moindre idée de ce qu'est Paris, la vie que mènent certaines femmes
;i Paris, le tourbillon qui les^emporte : bals, vélodromes. Palais de Glace, où Ton roule dans une cohue, les expositions où Ton s'écrase... Que veux-tu que fasse, au milieu de tout cela, ton malheureux frère? Qu'il prenne le temps d'étudier Koberte?... Ses idées? son caractère? Je te dirai la couleur de ses yeux. Ils sont bleus, d'un bleu profond; son nez? il est droit et fin, il n'a pas cette petite cambrure du tien... Mais pour l'être moral... Je l'ai vue vingt fois, cent fois peut-être; je pourrais répéter toutes nos paroles : cela ne ferait pas beaucoup de phrases. Et c'est tout ce que je puis dire deM"® Solignac. »
Jeanne réfléchissait.
« Moi, à ta place, il me semble, j'aurais trouvé le joint. Il ne m'en faudrait pas tant pour la connaître. »
Et, changeant d'idée :
« M. Mosel sera ici bientôt? Le temps me dure de le voir! »
Ludovic sourit et regarda sa sœur avec une attention maligne.
« Je crois, dit-il, que le temps lui dure encore plus qu'à toi... »
Sous le regard qui l'observait, la jeune fille se sentit gênée. A travers ses joues, sous le brun de la peau, une petite vapeur rose courut. Mais elle se remit promptement.
Elle dit d'un ton paisible :
HOBKHTE. 6
« Qu'as-tu à me regarder? Entre M. Mosel et moi, il n'y a rien de particulier. Je ne le connais pas, je l'ai vu à peine une ou deux fois quand il est venu ici, pour s'entretenir de toi précisément. Nous n'avons pas échangé trois paroles.
— Alors pourquoi rougissez-vous, petite fille?
— Je rougis parce que tu me regardes d'un air singulier.
— Et pourquoi lui... Monsieur Mosel, comme tu l'appelles... rougit-il quand je lui lis tes lettres? »
Elle dit vivement : « Ah! il... il rougit?
— Certainement. Gela t'intéresse, je vois!... Yous voilà prise au piège, mademoiselle ! Niez encore l'évidence. »
Alors, sans protester davantage, elle eut une sorte d'acquiescement gracieux et silencieux. Puis, elle reprit :
« Mon Dieu! si je tiens à le voir, c'est moins pour lui encore que pour toi, pour savoir ce que tu ne me dis pas, les détails que tu me caches, et son opinion sur Roberte. »
Ludovic se leva et, éclatant de rire, fît quelques pas en se tordant; puis il revint à sa sœur.
« Pauvre, pauvre petite Jeanne, tu ne connais pas ton Mosel! Tu ne te doutes pas à quel original, à quel triste animal tu as affaire... Lui! te parler de M"^ Solignac? Mais il ne l'a jamais vue!
Et OÙ Taurait-il vue, s'il te plaît? Il ne sort jamais, ne quitte pas ses livres... Il n'est pas allé trois fois dans Paris, dans cette partie de Paris où le monde élégant mène son sabbat! Ah! tu peux l'interroger, il est juste aussi renseigné que tu peux l'être à Saint-Romain.
— Est-il besoin de voir les choses? Il suffit de connaître les gens qui les connaissent... et l'on devine avec un peu de sens », dit finement la jeune fille.
Là-dessus, et comme le soir approchait, l'oncle Rembaud revint de la ville. Ludovic courut à sa rencontre.
« Mille sorts! quel est ce monsieur? Et à qui en a-t-il avec ses embrassades?... Ludovic! Tu crois ({ue c'est Ludovic, Jeanne? Avec tous ces affùliaux, du diable si je l'aurais reconnu!... Excusez (lu peu, mon neveu... Allons! embrasse encore ton oncle, mon enfant. Tu as été reçu, je suis content... Et allons nous mettre à table. La soupe est-elle prête? »
Sous ce ton de plaisanterie, on sentait tout de même qu'il était attendri, et que toute cette verve l)onhomme dissimulait un peu d'émotion. Ce grand uarçon qui lui revenait si embelli, si assoupli, et de tournure si distinguée, le flattait secrètement.
Il répéta encore à table et au cours de la soirée :
« Tu fais le fier, tu te crois superbe! Mon cher, à ton âge, ton père, — à qui d'ailleurs lu res-
semblés, — mon frère, mon grand, était mille fois mieux que toi ! »
Le train de vie d'autrefois recommença au moulin. Ludovic, dans la joie qu'il éprouvait à reprendre ses anciennes habitudes, à retrouver autour de lui, comme autant d'amis fidèles, tous les objets au milieu desquels s'était écoulée son enfance, — le vieux mobilier de la salle à manger, son petit lit et la table boiteuse de sa chambre des combles, — ne pouvait s'empêcher de les comparer avec les splendeurs de la rue de Messine. Dans ce cadre modeste, vaguement il se sentait diminué et comme déchu, ramené à ses humbles origines, avec le dégrisement de ces illusions de grandeur, de confraternité et égalité aristocratiques, où il se complaisait à Paris parmi les belles fréquentations et les galas du grand monde. Et il se demandait ce qu'en penserait M^'" Solignac, ce qu'en penseraient le marquis de FAnglade, le vicomte de Gastel-Jugan, le baron Planet, s'il leur était donné de le voir dans ce milieu rapetissé, gîtant dans ce pauvre moulin. Mais heureusement qu'ils ne l'y verraient pas.
Quelques jours après, Mosel, arrivé à son tour à Saint-Romain, vint dîner chez l'oncle Rembaud. Et il se passa là quelque chose de bizarre.
Ludovic, avec une malice sournoise, avait attendu impatiemment ce moment pour confronter Pierre et sa sœur. Durant le repas, les conversa-
lions sur les souvenirs parisiens reprirent, et elles se continuèrent quand on se fut dispersé au jardin. En présence de Ludovic, le jeune homme, la jeune fille causaient avec entrain. Mais, dès que celui-ci s'éloignait, — et il le faisait souvent pour se donner l'amusement de leur embarras, — dès qu'ils se trouvaient seuls, ils étaient gênés, ils restaient muets. Et vite, Jeanne ou Pierre de s'écrier :
« Ludovic! viens ici, écoute donc... Te souviens-tu?... »
Et la vivacité du dialogue se ranimait à sa venue.
Il y eut un échange de dîners entre l'oncle Rembaud et le père Mosel. Le jardinier reçut à son tour les hôtes du moulin et leur rendit leur politesse. Et toujours ce fut le même manège, les deux jeunes gens accaparant Ludovic et ne le lâchant pas, comme s'il fût devenu leur Providence.
Puis, pour occuper leurs vacances, les deux amis projetèrent une grande excursion dans la montagne. Elle était là, sans cesse sous leurs yeux, tendant au loin son rideau bleuâtre, y dérobant ses merveilles, l'enchantement de ses vallées, ses torrents et ses cascades, le vertige de ses longs tunnels au-dessus des profonds abîmes, et ses mille féeries ensorcelantes. Ils partirent, ils passèrent quelques jours en courses et en escalades.
Au sommet des pics, le visage tourné vers le
nord, dans la vaste étendue qui s'enfuyait dans la direction de Paris, Ludovic se dressait :
« Plus qu'un mois! plus que quelques semaines, ami Pierre! et nous allons le revoir... Chambres closes, vieux canapé, buste austère de Papinien, compagnons de nos veilles studieuses qui vous désolez de notre absence, qui vous dites avec inquiétude : « Que font-ils? que deviennent-ils? ne vont-ils pas bientôt revenir?... » nous reviendrons dans quelques semaines ! »
Et s'exaltant, les cheveux au vent, son chapeau de paille au bout des doigts :
« Ailes des brises, messagères légères, portez-lui mes souvenirs! l'hommage d'un cœur qui s'est fait son esclave, qui bénit son servage, qui baise ses fers!... J'espère qu'elle est de retour et qu'elle ne m'aura pas oublié. Ah! Roberte, Roberte! dans tout Paris il n'y a que toi ! Toi seule me presses de retourner là-bas!... »
Ils revinrent dans les premiers jours de novembre et se réinstallèrent rue Royer-Gollard.
YI
Quelques semaines après son retour, Ludovic fut invité à dîner par M. et M"*" Solignac. Il avait, comme bien Ton pense, repris ses fugues dans Paris et ses interminables évolutions à la poursuite de Roberte.
Il fut placé, à table, assez loin de la jeune fille ainsi que des maîtres de la maison. Le marquis (le TAnglade, le vicomte de Castel-Jugan se trouvaient, par droit d'ancienneté et aussi par l'importance du nom et du titre, occuper les places d'honneur. Il n'était là qu'un nouveau venu, un petit garçon, pour qui rien n'oblige à se mettre en grands frais de politesse. Et, comme il avait le caractère bien fait, que la vanité et la présomption n'étaient pas au nombre de ses défauts, il n'en fut pas offensé. Trop heureux était-il de se sentir là, d'avoir fait un pas de plus dans l'intimité de la famille de Roberte, de pouvoir, à travers les surtouts garnis de fleurs et la cristallerie étincelante,
la contempler, fût-ce d'un peu loin. Il lui sembla même que, tout en causant avec ses voisins, elle avait, à plusieurs reprises, jeté les yeux de son côté et lui souriait à travers l'espace. Une joie inconnue oppressa son cœur, son imagination se mit en campagne...
Tous les messieurs, après le repas, envahirent le cabinet de M. Solignac. Celui-ci leur offrit des cigares, et les conversations se renouèrent. Ludovic ne manqua pas l'occasion de faire sa cour au père de Roberte. Et celui-ci, avec cette exubérance méridionale qui ne demandait qu'à se dépenser en gestes et en paroles, ayant épuisé peut-être son répertoire avec ses hôtes plus anciens et moins empressés à l'écouter, parut ravi de cet auditeur bénévole qui se montrait tout oreilles.
Il le tenait dans un coin, il s'informait avec intérêt de l'oncle Rembaud, de son moulin. Et l'on sentait que ce moulin ne pouvait échapper à cet homme dont les petits bras sans cesse en mouvement auraient voulu embrasser l'universalité du monde des affaires.
« Qu'est-ce que ce moulin? comment est-il fait? y avons-nous appliqué les nouvelles méthodes? Gommea-t se meut-il? qui le met en branle? l'électricité?
— Non, monsieur, c'est une chute.
— Une chute! vous êtes en retard à Saint-
Romain. On ne se sert plus directement d'une chute. On la capte, on l'approprie à un système électrique, et toute sa force, ainsi ramassée et centuplée, peut se transmettre à ving^t, trente autres industries, qui viennent se grouper sur le même point. Ah! si j'étais là-bas, comme je vous bousculerais tout ça! comme je vous secourais cette vieille routine!... Et, dites-moi, ce jardin... il est grand?
— Deux, trois hectares... et une quarantaine d'autres à l'entour, plantés en vignes, en céréales.
— A l'ouest de la ville?
— A l'ouest.
— Et à un demi-kilomètre des faubourgs? juste à la distance convenable, dans la direction voulue! Toutes les villes, mon cher monsieur, s'étendent vers l'ouest, c'est connu. Et votre oncle, ce brave M. Rembaud, fait pousser là du blé, de l'avoine? J'y ferais pousser, moi, des millions!... Et que faudrait-il pour cela? Le savez-vous? vous en doutez-vous?... Il faudrait y créer un centre d'attraction, que sais-je? y ménager des promenades, des ombrages. J'ouvrirais de larges avenues, je diviserais toute la superficie en parcelles... parcelles à bâtir, à vendre... Je bâtirais moi-môme pour donner l'exemple... un vaste hôtel d'abord... Et j'y amènerais l'eau, le gaz... l'eau est tout près... »
Il ne s'arrêtait plus, les maisons s'élevaient, le quartier se peuplait
Ludovic commençait à se repentir de sa trop grande complaisance. Un à un, en jetant leur cigare, le vicomte, le marquis, et Planet, et Valmaury, désertaient le bureau de M. Solignac et se glissaient vers le salon. Il ne restait plus là que Lalouvier, qui, en face du patron, perdait un peu de ses airs d'arrogance et d'importance et faisait mine de l'écouter avec une attention admirative.
L'homme d'affaires continuait :
« Je ne voudrais qu'un an, deux ans... quelques millions, pour changer la face de Saint-Romain Nous verrions, après, la mine de l'oncle Rembaud! »
Ludovic dit d'un ton de flatterie :
« L'oncle Rembaud en manquerait pas d'être étonné. Je crois pourtant qu'il serait un peu désorienté, un peu fâché d'être dérangé dans ses habitudes. C'est un homme des anciens temps, des vieilles idées; prudent, traditionnel, aimant sa tranquillité avant tout. Vous, monsieur Solignac, vous avez le génie des affaires, des bonnes affaires... mais qui, si sûres qu'elles soient, ne laissent pas de tenir en souci.
— Il n'y a pas de bonnes affaires, déclara Solignac. Toutes les affaires sont bonnes qui réussissent. Et elles réussissent on ne sait pourquoi, parce qu'on a le don, le flair, le tact, la chance... Tenez! vous êtes du Dauphiné... La
première affaire que j'ai entreprise... Et, pour celle-là, ne voulant pas d'échecs à mes débuts, vous pensez si je la voulais sûre, comme vous dites, bien étudiée, si je m'étais entouré de tous les renseignements , de toutes les précautions désirables... Votre cigare, mon ami, est mal allumé, vous n'en ferez rien... Lalouvier! donnez donc des allumettes... »
En chien couchant, Lalouvier se précipita, fit craquer une allumette et la présenta à Ludovic qui ralluma son cigare.
M. Solignac poursuivait :
« Enfin, que vous dirais-je? une affaire magnifique, dont vous avez sans doute entendu parler... La Gardetteî les mines d'or de la Gardetteî là-bas, dans vos Alpes dauphinoises, du côté de Gap et d'Embrun... L'or y est, je l'ai tenu, je l'ai eu dans mes mains, et je l'ai fait analyser. Nous avions acheté quatre ou cinq montagnes, oui, monsieur, des montagnes, tout un fief, un royaume, vingt kilomètres carrés de territoire, sol et sous-sol, le tout pour un morceau de pain... Ce pain dont n'abondent pas vos compatriotes de ces régions, sur leurs rochers nus et pelés... Des millions en barre, quoi! une fortune toute faite, qu'il n'y avait qu'à se baisser pour ramasser! Du moins, c'était ma conviction... Et, ma foi! ça l'est encore... oui, encore, en dépit du piteux résultat. Les chantiers s'ouvrirent, les travaux commencèrent; tout de
suite nos actions montèrent. De trois cent trentecinq francs, taux de l'émission, en moins de rien elles atteignirent le pair, cinq cents francs. Mais voilà! je fus trop gourmand, j'espérais mieux, je manquai le bon moment. J'en ai là des paquets, des liasses (il désignait le coffre-fort au fond du bureau), je vous en céderai autant que vous voudrez, à cent sous, à quarante sous pièce... à dix centimes, le prix du papier et de l'image !
— Merci, dit Ludovic.
— Et vous avez raison. C'est le diable pour relever une affaire, même une bonne affaire. Au surplus, encore une fois, il n'y a pas de bonnes affaires, il y a celles qui réussissent. Souvenezvous de cela, jeune homme. »
Ils causèrent encore quelque temps, puis rejoignirent les dames.
Une réception suivait le dîner, et, pendant l'absence de Ludovic, un grand nombre de visiteurs et des amies de Roberte, Régine, Renée, Paule et leurs mères, étaient venus se joindre aux convives et emplissaient le salon. Il n'y avait pourtant point foule; on ne dansait pas, on causait.
Du premier coup d'œil, en cherchant Roberte, il s'aperçut que, ce soir-là, par exception, ses cavaliers habituels l'avaient laissée un instant seule. Elle s'entretenait avec Edmonde en un coin du salon. Comme, après s'être approché, il passait lentement devant elle en tâchant d'attirer
son attention, elle bva les yeux, sourit, puis (lit:
« De grâce, arrêtez-vous, monsieur Rembaud! Ne vous dérobez pas avec cette promptitude, cette vitesse de train emporté, qui vous est habituelle...
— Mais, mademoiselle...
— On ne peut échanger une parole avec vous. Mon Dieu! que vous êtes sauvage! ou timide... ou fier peut-être... Vous venez, vous disparaissez; on vous voit, on ne vous voit plus ; quand on vous cherche, vous avez fui; vous êtes certainement rhomme le plus insaisissable...
— Mais, mademoiselle...
— Voyons! une bonne fois, asseyez-vous... » Elle lui désignait le fauteuil vide à côté d'elle,
qu'il s'empressa d'occuper.
« Et faites-nous l'honneur de nous accorder une minute d'entretien. J'ai du reste quelque chose à vous demander...
— Je serais trop heureux, mademoiselle... Je vous écoute.
— Tout à l'heure. Permettez-moi de finir... » Elle revint à Edmonde, la conversation reprit
sur la peinture. Les deux jeunes filles s'occupaient d'art et fréquentaient le même atelier, et toutes deux, on le soupçonne, en dépit des sévères principes du maître, avaient, comme tous les jeunes esprits, un goût de révolte et d'émancipation, l'horreur du vieux style, de la sagesse, l'ambi-
tion enfin, dans les manifestations de leur propre talent, de se mettre au pas avec les écoles les plus récentes. Tout en s'y perdant peut-être un peu, Impressionnistes, Pointillistes, partisans du plein air, défilèrent, et les Primitifs, les Préraphaélites, etc. Il s'agissait pour elles de savoir oii l'on pouvait le mieux se rendre compte de tous ces genres.
Roberte se tourna tout à coup vers Ludovic : « Là-bas, au bout du monde... sur cette Rive Gauche où vous habitez, vous avez le musée du Luxembourg : le connaissez-vous, monsieur Rembaud?
— Si je le connais! c'est-à-dire, mademoiselle, qu'en flâneries, en rêveries, dans le vide des jours inoccupés, quand je ne savais oii aller, j'y ai passé plus d'heures que chez moi ou à l'École. Je vous en citerais toutes les toiles, et le sujet et le peintre, et la place et le cadre, la dimension, la largeur...
— Il y a là un échantillon de tous nos maîtres vivants?
— A peu près, mademoiselle.
— Et le Panthéon n'est pas loin, oii se voit la légende de sainte Geneviève?
— A deux pas.
— Vous pourriez donc nous conduire?...
— Les yeux fermés, mademoiselle! Disposez de moi, je suis à vos ordres... Je ne suis certes
pas grand clerc en peinture et le cicérone laissera à désirer; mais pour vous guider sûrement, vous mener droit au tableau, à chaque tableau que vous désirez étudier... »
Roberte, comme se parlant à elle-même, murmurait :
« Il faudra pourtant que je me décide, que je me décide à ce voyage... et que je me concerte avec ma mère. Es-tu comme moi, Edmonde? cette Rive Gauche, il semble que ce soit toute une expédition, une terre inexplorée, lointaine, tout un pays inconnu à découvrir... Y es-tu jamais allée?
— Jamais! s'écria la jeune Parisienne avec une sorte de suffocation. La belle question! Est-ce qu'on connaît la Rive Gauche!...
— Mais pourtant, ma chère, si Ton veut voir, étudier, s'instruire... »
En ce moment un invité passait. Elle se leva vivement.
a Ah! monsieur Bloc! vous aussi, vous pouvez nous renseigner : le journalisme, les arts, cela se tient...
— Ohl si peu...
— Mais que vous êtes rare! que devenezvous?... »
Elle s'éloigna au bras du journaliste.
De toute la soirée, Ludovic ne put la rejoindre. Au moment du départ, elle vint cependant à lui. « Monsieur Rembaud, je viens de m'entendre
avec ma mère... Samedi prochain, à deux heures. Yous aurez l'ohligeance de nous attendre au musée, à Feutrée. C'est convenu, n'est-ce pas? Merci d'avance! »
Et elle lui donna une honne poignée de main.
Il s'en alla fou de joie, exalté, ne touchant pas terre.
Vainement, le samedi suivant, il l'attendit. Impatient, nerveux, sentant son espoir diminuer, tout son bonheur s'enfuir à mesure que les minutes s'écoulaient, que l'aiguille inexorablement tournait sur le cadran de la façade, il fit les cent pas devant la grille, jusqu'à l'heure où les portes du musée se fermèrent.
Quand il la revit, quelques jours après, dans une de ces réunions du Tout-Paris où il était sûr de la rencontrer et où il ne manquait jamais de se rendre, elle fut pleine de confusion et d'excuses. Elle allégua un contretemps. Sa mère voulait écrire à Ludovic pour le prévenir, mais elle avait égaré son adresse...
« Il faudra nous redonner votre adresse, monsieur Rembaud. Et puis, nous allons convenir d'un nouveau jour, si vous ne nous en voulez pas trop, si vous ne nous gardez pas trop rancune de notre impolitesse, bien involontaire, soyez-en persuade... »
Mais, sous tous ces prétextes, on sentait fort bien que M""^ Solignac et sa fille avaient parfai-
tement oublié le rendez-vous fixé. C'était chose pour elles de si peu d'importance, et tant d'autres occupations, — courses, visites chez les fournisseurs, chez le couturier, chez la modiste, — d'une utilité plus immédiate, étaient venues se mettre à la traverse !
Pour arrêter une nouvelle date, cela devint plus difficile. Ces dames, pour de longues semaines, avaient tous leurs jours pris. On entrait au cœur de la saison d'hiver, où les bals, les réceptions, les fêtes, les après-midi de concerts, les ventes de charité, etc., se succédaient sans interruption. Or, — dans ce but mystérieux que M"* Solignac elle-même, dans sa causerie au bord du lac, lors de la séance de patinage, avait dévoilé à Ludovic, — les jeunes filles et leur mère n'ont garde de manquer à ces réunions. Néanmoins, on tomba d'accord sur un jour, à un mois de là.
Mais dans l'intervalle, à une autre rencontre de Ludovic et de Roberte, cette date fut repoussée, et une troisième fois, une quatrième fois, elle fut repoussée encore. Cela les mena jusqu'au printemps.
Enfin, par un beau jour de la fin d'avril, comme Ludovic, en sentinelle sur le trottoir, commençait de nouveau à désespérer, une voiture s'arrêta tout à coup près de lui, qui contenait Roberte et sa mère.
M"* Solignac descendit la première.
« Y a-t-il des sièges? pourra-t-on s'asseoir? gémit-elle en prenant le bras de Ludovic. Vous êtes mille fois bon, monsieur Rembaud, de vous prêter à toutes les fantaisies de Roberte. J'espère que nous ne vous avons pas fait trop attendre?
— Pas du tout, madame! il est trois heures à peine.
— Et nous devions être là à deux : vous êtes accommodant. Ah! mon cher monsieur, avec la vie que je mène, que je suis bien obligée de mener, pour Roberte, — vous savez pourquoi, — je commence, je vous l'avouerai, à me sentir un peu lasse. Et cela ne s'arrête pas! aujourd'hui une galerie de tableaux, demain... vous me permettrez de m'asseoir. Il y a bien des canapés, des banquettes?...
— Hélas! non, madame.
— Pas de sièges ! soupira-t-elle en gravissant le perron. Cela est fait pour moi. »
Elle se retourna dans l'intention sans doute de reprendre place dans la voiture et de les y attendre. Mais Roberte venait de la renvoyer.
« Allons! maman, un peu de courage. Et puis, tu as le bras de M. Rembaud! Et puis, songe aux merveilles que tu vas contempler! cela vaut bien un peu de fatigue...
— La merveille pour moi serait une chaise ou un banc. »
Ils défilèrent de salle en salle, sans en manquer
une. Ludovic remarqua avec plaisir que la jeune fille s'arrêtait de préférence, — les contemplant longuement, — aux tableaux pour lesquels il avait toujours eu une secrète sympathie, ceux qui avaient quelque chose de hardi et d'osé, et de hors des règles, et même de bizarre. Ils communiaient dans la même religion d'art. Mais, — pendant qu'elle courait en avant, tombant en arrêt çà et là, — lui, doucement sollicité par le bras qui s'appuyait sur le sien, était bien obligé de s'attarder aux petits tableaux de genre, aux scènes sentimentales.
« Monsieur Rembaud, je vois que nous avons les mêmes goûts, et je suis heureuse que nos goûts se rencontrent. Cela me réhabilite, me remet en bonne estime avec moi-même. J'aime la peinture qui dit quelque chose, qui raconte une histoire. Sinon, à quoi servirait-elle, je vous prie?
— Mon Dieu! madame, j'ai peur que ce ne soit pas là le but de l'art, et je crains que M'*" Solignac, si nous lui demandions son avis...
— Bah! laissez Roberte... Les jeunes filles à son âge suivent la mode, se font des idées; elles se toquent pour des extravagances, elles se figurent que ça les amuse, que ça les intéresse! Regardez-moi ce manche à balai devant lequel elle est en extase... Mon Dieu! mais il y a encore des salles de ce côté! nous n'en finirons pas.
— Du courage! maman. Tout à l'heure tu te reposeras. »
Ils achevèrent consciencieusement leur visite. Puis Ludovic les accompagna à la sortie, quand elles entrèrent sous les ombrages du Luxembourg. Il leur fît les honneurs du jardin, les guida, les installa sur de larges sièges en face des prairies.
Elles déroulaient devant eux leurs petites houles de verdure tendre, entre les touffes d'arbres exotiques qui ondulaient de gauche et de droite et dont le semis irrégulier prolongeait la perspective jusqu'au lion de bronze qui se découpait au loin. Des statues aux bras mutilés, quelques blancheurs de marbre se trahissaient dans l'épaisseur des ombrages; des bandes de moineaux s'en échappaient et venaient, effrontés et pillards, sautiller jusque sous les pieds des personnes assises, y butiner les miettes tombées du goûter des enfants. Les babies étaient là, tout autour, mêlés aux nourrices, accroupis à terre et tapant leur fromage, les plus grands chassant à grands coups leur sabot. Parfois, au loin, sur le velours de la pelouse, un merle venait s'abattre, picorait quelque temps, puis, d'un brusque essor, s'envolait, passant comme une tache noire sur le bleu du ciel qui se déployait largement au-dessus. Quelques petits nuages blancs y flottaient, dont la candeur soyeuse s'avivait de la limpidité de l'azur. Et tout était gai,
verdoyant, frais, reposant, d'une douceur, d'une animation délicieuse. M"^" Solignac eut là un moment d'aise et de détente.
« Ah! mes enfants, qu'on est bien ici! N'en bougeons plus... Moi, monsieur Rembaud, à votre place, je m'installerais à demeure dans ce jardin, avec mes livres, mes papiers, je n'aurais pas d'autre cabinet de travail... »
Roberte intervint :
« C'est que peut-être, pour étudier le droit, il faut plus de recueillement et de silence. M. Rembaud aurait trop de distractions, ici.
— Oui, mademoiselle. »
Ils s'entendaient à merveille, on sentait que, sur toutes choses, ils étaient disposés à se faire toutes les concessions du monde. Et la jeune fille semblait y mettre autant de bonne volonté que le jeune homme. Dans sa toilette printanière, d'une coupe si élégante, l'immense chapeau où tout un parterre fleurissait parmi des panaches, assise à deux pas, et jouant à piquer le sable du bout de l'ombrelle, ses yeux se reportaient sans cesse sur lui, et elle le regardait, l'étudiait avec un sourire aimable, une attention excitée et persévérante qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. On eût dit qu'elle ne lavait jamais vu et qu'il lui paraissait changé.
Sans doute Ludovic gagnait à être vu dans son milieu, dans ce coin de Paris qui était comme une
enclave provinciale, et où, renseigné sur tout, dégagé, manœuvrant à l'aise et guidant les autres, il se montrait à son avantage et en beauté. Elle en oubliait ses rivaux, ceux qui, sur un autre terrain qui leur était propice et où se rencontraient les mêmes affinités de convenances réciproques, ne manquaient pas de l'emporter sur lui, les Castel-Jugan, les l'Anglade, etc. Certainement, à cette heure, elle les oubliait.
Mais lui, pouvait-il oublier tout ce qui le séparait de Roberte? Sa pauvreté, et les millions de dot de la jeune fille? C'étaient ces millions surtout, qui le décourageaient. Il était, lui, la misère même; il n'avait ni fortune, ni position, ni espoir d'en avoir une de longtemps. Quelle folie de supposer que rien pût combler cet abîme !
Même dans ses entretiens si intimes avec M"" Solignac, dans cet abandon familier, la bonhomie avec laquelle l'excellente femme l'initiait à ses pensées les plus secrètes, lui disait ses préoccupations pour l'établissement de sa fille, il y avait, qui sait? quelque chose à quoi il n'avait pas songé, dont il ne s'était pas assez défié. Peutêtre ne l'avait-on admis au rôle de confident que parce que, précisément, jamais l'idée n'était venue qu'il songeât à la main de Roberte. Il était d'un rang trop infime, perdu en de basses régions où l'œil ne le distinguait pas. On pouvait donc tout lui dire. Cela n'avait pas plus de portée, ne tirait
pas plus à conséquence que les propos, môme importants, que, par occasion, expansion involontaire, on échange parfois avec des inférieurs; que les bouts de causerie que, dans la démangeaison de parler, M'"° Solignac pouvait avoir avec sa femme de chambre.
Sur un mouvement de Roberte, elle s'exclama : « Ah! non! ne bougeons pas... Nous ne trouverons pas mieux ailleurs.
— Mais, maman, tu n'y songes pas ! Nous avons encore le Panthéon à voir.
— Le Panthéon!
— C'est tout près, madame, à quelques minutes... derrière ces arbres. A travers les branches on pourrait même...
— Mais non! je ne vois rien... Et c'est le plus haut monument, qui s'aperçoit à dix lieues à la ronde ! Si c'était si près on le verrait. Je n'aurai jamais la force...
— Ne te tourmente donc pas d'avance! Jouis de ton plaisir, de ton repos... Nous ne partons pas encore. »
On concéda à M"^ Solignac tout le temps qu'elle voulut pour reprendre haleine. Mais enfin, il fallut se décider. A pas lents, ils retraversèrent la largeur du jardin et s'acheminèrent vers le Panthéon.
« Au moins là j'aurai une chaise, dit M"' Solignac.
— Mon Dieu! madame, pas davantage.
— Comment! pas de chaises? Pas de chaises dans une église... qui n'est d'ailleurs plus une église. Quand je vous dis que c'est fait pour moi. »
Dès leur entrée, il y eut un autre grave inconvénient. Un froid intense tombait des voûtes, de l'immensité de la coupole, et que l'épaisseur des murs, percés de rares ouvertures, condensait, solidifiait en quelque sorte. M""^ Solignac que la course avait mise en transpiration, commença de grelotter, envahie de frissons. Elle n'eut plus que la préoccupation de ne pas trop s'arrêter, de ne pas stationner, ce qui lui gâta un peu la vue des belles fresques qui se déroulaient au long des murailles.
Un gardien vint leur proposer de descendre dans la crypte pour visiter les tombeaux de Voltaire et de Rousseau, de Victor Hugo et de Garnot.
« Ah bien! vous m'y laisseriez, mes enfants! Vous n'auriez qu'à m'étendre à côté des grands hommes... Il fait suffisamment froid ici, je claque des dents. Dépêchons! »
Elle accéléra le pas. Et la course à Fentour de l'édifice s'acheva, à la satisfaction de M™® Solignac — et de sa fille qui avait vu ce qu'elle voulait voir.
Ils furent heureux, en sortant, de revoir le soleil et de sentir un peu de chaleur. La jeune
fille en ce moment éprouva quelques scrupules à l'égard de sa mère.
« Vraiment, j'ai été bien exigeante et peu raisonnable. J'ai peur que tu ne te sois refroidie... Pour te remettre, si nous entrions quelque part, ici? Tu pourrais prendre quelque chose de chaud, une tasse de thé?... »
Ludovic eut une inspiration de génie.
« Tous ces cafés, mademoiselle, ne sont pas très bien fréquentés. Je suis à deux pas de chez moi. Si madame votre mère consentait à accepter mon hospitalité, je me ferais un plaisir de lui offrir... »
M"' Solignac hésitait. Mais Roberte, qu'une curiosité venait de saisir, se jeta vivement sur cette idée.
< Eh! oui, maman, c'est tout naturel, M. Rembaud est trop aimable... Je le veux d'ailleurs pour toi, tu en as besoin ! »
M"" Solignac finit par se rendre. On se dirigea vers la rue Royer-Collard, on gravit les quatre étages, on entra dans le salon.
Un rayon du soleil couchant, qui en ce moment le prenait en écharpe, en faisait étinceler tout le modeste arrangement. La pièce en paraissait gaie et ruisselante de richesses. Tout de suite M™* Solignac se dirigea vers le canapé, pendant que Roberle faisait le tour des murs, furetant, inventoriant chaque objet.
« Vous allez me permettre, madame, de vous présenter mon ami Mosel dont je vous ai parlé...
— Et que je serais enchantée de connaître, dit M"" Solignac.
— Il est là, dans son cabinet de travail, toujours au travail... Il ne se doute pas que je lui amène des personnes... dont je l'ai souvent entretenu. Ce qu'il va être surpris! »
Il frappa à la porte de Pierre, n'obtint pas de réponse, ouvrit et ne vit personne. Par le plus grand des hasards, Pierre était sorti.
« Ah! c'est extraordinaire. Mais nous le verrons, il va rentrer... »
Et, par le fait, comme si le seul énoncé de son nom l'avait évoqué de l'ombre, Pierre, presque aussitôt, entra, n'étant allé faire qu'une course à deux pas. Il resta pétrifié sur le seuil en voyant son logement envahi, deux dames installées au salon. Mais, dès que les présentations eurent été faites, il se remit, témoigna tout son plaisir de l'honneur de cette rencontre, et, assez curieux, lui aussi, de connaître des femmes dont on lui avait tant de fois rebattu les oreilles, il prit place à côté de M™^ Solignac.
« Monsieur Mosel, tels que vous nous voyez, nous venons de faire la course la plus intéressante... un peu fatigante, qu'il soit possible d'imaginer. Laissez-moi vous conter ça. Nous avons commencé par le musée du Luxembourg... »
Et, avec cette faconde intarissable des femmes qui, sur chaque incident de la vie, et des moindres, ont un mot, une réflexion, M°'*' Solignac entama son récit.
Cependant Roberte avait disparu. D'un coup d'oeil, elle s'était rendu compte des êtres du logis, et, d'un flair infaillible, s'était dirigée vers ce qui tenait lieu d'office, à côté du vestibule. Le collet rejeté sur l'épaule, le bout des manches relevées, c'est là que Ludovic la retrouva, ayant déjà allumé le fourneau à gaz, posé la bouillotte sur la flamme.
« Mais, mademoiselle, je ne soufl'rirai pas...
— Laissez-moi, monsieur Rembaud, vous me gônez. Je m'en tirerai toute seule... Si vous voulez vous rendre utile, préparez les tasses, le sucrier. »
Elle les lui mit dans les mains.
« Allez, allez... »
Il y avait un tel contraste entre son élégance, sa tournure aristocratique, le souvenir de tout le luxe qui l'entourait rue de Messine, le confort, le peuple de domestiques à ses ordres, ses fantaisies toutes servies, le nécessaire de la vie s'accomplissant autour d'elle sans qu'elle eût à bouger un doigt, et, d'un autre côté, ce misérable réduit où il la voyait, la pénurie de toutes choses, les seuls ustensiles indispensables, et, au milieu de tout cela, la divine créature se débrouillant et se démenant à l'aise, ses mains dégantées touchant à tout.
et se tirant de sa besogne avec un art, une aisance, une facilité admirables, comme si elle n'eût jamais fait que cela! On eût dit une princesse des contes de fées, tombée au rang de Cendrillon, mais y gardant quelque chose de son royal prestige, et, de sa seule présence, de son seul contact avec les objets, relevant, ennoblissant toutes choses autour d'elle.
Ludovic, le plateau en mains, restait cloué sur place. Il la contemplait avec plus d'émotion, plus de ravissement attendri encore que de surprise.
« Vous croyiez donc, monsieur Rembaud, qu'on ne savait rien faire? que, parce qu'on est une Parisienne, qu'on a le bonheur de ne manquer de rien et d'avoir des vassaux à son commandement, on n'est propre à rien? Mais je vous ferais un dîner! J'ai suivi des cours pour cela, mon cher monsieur. Mon éducation est complète, si vous l'ignorez... Je vous ferais le dîner que vous voudriez. Je voudrais tomber dans la misère, au dernier degré de la misère, je suffirais à tout, je me chargerais de me faire vivre, de faire vivre les autres... L'aimez-vous chargé? Non, n'est-ce pas? comme moi... (Elle jeta quelques pincées de feuilles dans la théière.) Et maintenant, marchons! c'est prêt... Qu'avez-vous à me regarder?
— Vous êtes admirable, mademoiselle! admirable...
— Il ne vous en faut pas beaucoup, vous avez l'admiration facile. »
Ils revinrent au salon, où M"*^ Solignac achevait sa narration.
Le thé pris, Roberte, continuant à fureter par la pièce, avisa le portrait de Jeanne. Elle l'examinait, le retournait avec une curiosité un peu suspecte.
« Quelle est cette jolie photographie?
— Cette jolie photographie est ma sœur, mademoiselle. »
Elle sourit avec bonheur, comme débarrassée d'une inquiétude, et s'écria :
« Ah! M"' Jeanne Rembaud! Très heureuse de faire sa connaissance, très heureuse... Elle est très bien, elle a un gentil petit air de bonté, de simplicité, et de finesse, et d'intelligence. Je me sens tout à fait son amie... Sait-elle seulement que j'existe?
— Oh! mademoiselle, pouvez-vous croire...
— Si elle me connaît, faites-lui mes compliments, tous mes compliments... Elle est charmante. »
Ludovic, avec un peu de sournoiserie, provoqua Mosel.
« Et toi, Pierre, qu'en penses-tu?... Il est bon de connaître son avis, mademoiselle.
— Oh! ne put-il s'empêcher de dire, elle est mieux encore quand on la voit!
— Je VOUS crois sans peine, monsieur », dit Roberte avec un sourire et un regard appuyé qui montrait qu'elle avait compris l'allusion de Ludovic.
Le pauvre Mosel, dans tout le cours de l'entretien, ne laissa presque échapper que cette parole, et ce fut pour trahir ce qu'il aurait voulu cacher.
« Voyons cette jolie personne, dit à son tour M""® Solignac, et si elle ressemble à sa mère. Sa mère, mon amie Hélène, ne manquait pas d'un certain piquant. »
Il se faisait tard. Ces dames voulurent rentrer. Ludovic s'empressa d'aller chercher un fiacre où il embarqua les deux visiteuses.
Leur passage avait à jamais consacré ces lieux. Ludovic ne devait plus considérer, sans un sentiment de reconnaissance, ce parquet que Roberte avait foulé, tous ces objets qu'elle avait daigné toucher, ce cadre de peluche qu'elle avait tenu dans ses mains, ces meubles, ce vieux canapé que sa robe avait effleurés. Tout gardait de sa présence une ineffable et divine empreinte.
Mais pourtant, de cette longue journée passée avec elle, et de tous les propos, de toutes les impressions, qu'ils avaient échangés, il ne retira pas tout le profit qu'il semblait en droit d'attendre. Il s'en aperçut par la suite. Le marquis de l'Anglade, le vicomte de Castel-Jugan défendaient
vigoureusement leur position et continuaient d'occuper le premier rang-. Ludovic était seulement monté en grade. Il marchait maintenant sur la même ligne que Valmaury, Bloc, le baron Planet...
ft Mon cher, j'ai trouvé un moyen... le moyen de combler l'abîme, de rapprocher les distances! Elle est riche, elle a des millions, et je n'ai rien. Qu'est-ce qui peut nous mettre de niveau, me permettre d'aspirer à elle sans prétentions trop ridicules? la gloire!.. Et qu'est-ce qui peut me donner la gloire? une gloire subite, immédiate, éclatante, démesurée? la littérature!... Je vais m'adonner à la poésie.
— A la poésie! » s'écria Pierre.
Il ajouta, consterné :
« Mais le Droit!
— Je n'abandonne pas le Droit, je mène tout de front. J'ai deux cordes à mon arc, je poursuis un double but, et, si l'un m'échappe, j'ai la ressource de l'autre. Et puis, mon cher, tu ne connais pas ça, toi... Quand je pense à elle, je sens là des choses (il tapait du doigt le creux de sa poitrine...), des choses qui s'agitent, qui bouil-
lonnent, qui me gonflent le cœur, et qui veulent absolument sortir. Cela chante comme une musique, s'épanche comme un flot. C'est une exaltation, des mots, des phrases, des images qui se déroulent, qui se coordonnent toutes seules et comme malgré moi, de la poésie enfin! Evidemment elle m'a fait poète. Elle a été la flamme qui communique le don du verbe aux prophètes ! . . .
— Prends garde, mon ami, de devenir fou! dit Mosel... et puis, de lâcher la proie pour l'ombre, le certain pour l'incertain, et de courir après des chimères... »
Ludovic secoua la tète dans l'impatience de telles objections, et continuant :
« La seule chose qui m'inquiète, c'est que je connais mal les règles. L'art des vers a ses règles, il y faut un apprentissage. Celui qui m'initierait à ces mystères me rendrait un fameux service. Le maître, l'initiateur, voilà ce que je voudrais trouver!
— Oui... Et, en attendant, si tu veux un bon conseil : n'oublie pas ton prochain examen, tu n'as plus que quelques semaines.
— Mais j'y travaille, je ne fais que cela du matin au soir! Tu vois bien que je ne sors plus. »
En l'absence de M"" Solignac qui, comme chaque année, à la fin de juin, s'était rendue sur quelque plage, — accompagnée de sa mère, suivie de l'escadron volant des prétendants, — les longues
journées de labeur avaient recommencé pour Ludovic. Il s'était remis à ses études juridiques. Mais, cette fois, — est-ce parce qu'il y apportait moins d'ardeur? parce que d'autres travaux s'étaient mis à la traverse et que le démon de la Poésie venait le tourmenter à travers les Pandectes, Demolombe et le Code, dont il essayait vainement de se faire un rempart? — il fut moins heureux, il échoua à son examen.
Cet échec — qu'il devait réparer d'ailleurs quelques mois plus tard — le toucha fort peu. Dans l'intervalle, une chance inespérée lui était venue, qui satisfaisait tous ses vœux, le rendait insensible à tous les mauvais coups du destin. Un jour, en traversant le Quartier latin, il avait fait la rencontre de Bloc, égaré dans ces parages. Il s'était ouvert à lui de ses projets, de ses ambitions littéraires et poétiques.
« Des poètes! des jeunes poètes! des tenants et porte-fanions de la nouvelle école? Mais, mon cher, que me demandez-vous là! Ils pullulent ici, on ne voit que ça, vous êtes sur leur propre domaine! vous en coudoyez à chaque minute! Je ne veux pas que nous fassions dix pas sans en rencontrer un. Je m'étonne que vous n'en connaissiez point.
— Yous en connaissez, vous?
— Je les connais tous! dit le journaliste. Par devoir professionnel d'abord : vous pensez bien
qu'ils m'envoient leurs œuvres... Ils sont friands de réclame, les sournois ! et puis par goût aussi : ils m'intéressent, ils m'amusent. Tenez, précisément en voici un. «
Ils l'abordèrent. Bloc lui présenta Ludovic, et par celui-ci, avec lequel il ne fut pas long à se lier, et qui, à son tour, le mit en relations avec tous ses compagnons de la lyre, notre ami ne tarda pas à connaître tous les autres.
Et dès lors, dans des coins de brasseries où ces messieurs se réunissaient et où chacun, à tour de rôle, produisait ses vers, ce furent de longues séances et des discussions interminables. Ludovic cherchait à surprendre leurs secrets, les finesses du métier, et, dans son cerveau surexcité, des formes d'œuvres vagues et grandioses commencèrent à passer. Et dès lors aussi il connut le bonheur, — un bonheur qu'il avait ignoré jusque-là. Il vécut dans une griserie perpétuelle. Sa tête se prit d'un doux vertige, d'une ivresse continue. Tout se rythma, s'harmonisa, se para à ses yeux d'aspects inattendus. Ses sens, comme sortis de leur torpeur, s'ouvrirent à des phénomènes inconnus, à des couleurs et à des voix, à des formes toutes nouvelles, à des reflets, à des nuances, à des murmures, à des chuchotements. Il entrait dans le grand mystère. Quelque chose de prestigieux l'entourait. Et, dans cet état surnaturel, il écoutait chanter la Muse, la suivait, lui
répondait en ce flot de transports lyriques qui débordaient de lui, malgré lui. C'étaient des chants alternés, des dialogues sans fin.
La muse, bien entendu, se personnifiait pour lui en une figure élégante, sortie des mains du meilleur couturier, et qui avait de gentils petits collets rebrassés d'orfèvreries, de grands chapeaux à fleurs et à plumes, et qui l'entraînait dans son sillage. Partout où elle voulait le conduire, il allait docilement, obéissant à tous ses caprices, errant à l'aventure, faisant de longues promenades sans but, et sans cesse mâchonnant quelques rimes, marchant enfin, dans ce rêve où il s'absorbait et qui n'avait plus aucun rapport avec la vie réelle, comme un somnambule.
Certes! il semblait un homme éveillé : il se levait, déjeunait, dînait comme de coutume, avait conservé toutes ses relations habituelles et les entretenait, causait avec Mosel, s'égayait avec lui, et même il travaillait, préparait ses examens, — était reçu ou échouait, — accomplissait en un mot tous les actes de la vie ordinaire. En réalité, il vivait hors de terre, dans un monde merveilleux, éclairé d'un autre soleil plus limpide et plus brillant, dans un décor, parmi des personnages fantastiques, isolé, protégé, défendu des chocs extérieurs comme par une cloche de verre épaisse et translucide, dont il était enveloppé et vêtu, et à travers laquelle, êtres et choses, tout se transfî-
gurait, tout rayonnait, s'irisait, se parait des couleurs les plus belles. Une sensibilité extraordinaire s'était développée en lui. Il traversait la vie, les yeux papillotants, le cœur palpitant, tout Fêtre vibrant. Mais, encore une fois, qui l'eût vu passer, ne se serait pas douté de cela. Il semblait un homme comme un autre.
Il avait cru pourtant, depuis qu'il était au service de la Muse, devoir modifier son costume. Et, à l'imitation de quelques-uns de ses nouveaux amis, les jeunes gens des cénacles, c'est à une mode qui rappelait celle de 1830, qu'il avait donné ses préférences. Il portait une longue redingote fermée à col de velours et dont les pans en tuyaux d'orgue lui battaient les mollets, des pantalons droits à sous-pied. Sa cravate s'enroulait plusieurs fois autour du cou, masquant presque entièrement le col de la chemise et lui haussant le menton. Il avait laissé pousser ses cheveux qui, lisses et légèrement ondulés de la pointe en une courbe concentrique, formaient, sous le chapeau et au-dessus des épaules, un rouleau parfait. Il allait ainsi, méditatif et grave, sans s'occuper de personne. Il était délicieux! On eût dit la silhouette de M. de Vigny à vingt-cinq ans.
Mais cette gravité ne tenait pas devant les naïfs effarements de Mosel. Celui-ci avait été surpris du travestissement de son ami; il Tétait bien plus
encore des produits qu'on soumettait à son appréciation.
Le poète, en rentrant de ses étranges vagabondages, les jours où l'inspiration avait été heureuse, ne résistait pas à l'envie de lui communiquer les derniers-nés de sa Muse. Si ceux qui aiment sont expansifs, ceux qui riment ne le sont pas moins, et Ludovic aimait et rimait à la fois, et même il ne rimait que parce qu'il aimait.
Le jour où, pour la première fois, Ludovic eut le plaisir de voir une de ses pièces de vers imprimée dans la Gazette des Jeunes, fut une date mémorable de sa vie. N'était-ce pas la notoriété qui venait, le premier baiser de la gloire? Précisément, à cette époque, la famille Solignac était de retour delà mer. Il s'empressa d'expédier un exemplaire rue de Messine; on ne le rencontrait plus d'ailleurs sans quelques numéros de la gazette dans sa poche, qu'il distribuait libéralement.
Le chef-d'œuvre était enveloppé d'assez de symbolisme et d'obscurités pour qu'on ne pût deviner quelle était l'inspiratrice. Seule peut-être, Roberte, qui lui en fît des compliments, et qui était trop de son temps et « dans le mouvement », comme on dit, pour ne pas admettre toutes les audaces et y applaudir, — les appliquant pour sa part et s'y conformant en ce qui touchait la peinture, — seule, dis-je, la jeune fille ne s'y trompa pas et
comprit que, de cette poésie passionnée, tout l'hommage lui revenait. Mais elle n'en fit rien paraître et garda ses réflexions pour elle. Elle était prise dans l'étau du marquis de TAnglade, du vicomte de Castel-Jugan, et ne s'en pouvait dégager aussi aisément ni n'en avait l'envie peut-être.
Tout ce qu'elle put faire pour lui, ce fut, en reconnaissant son talent, de l'accepter pour poète, pour son poète. Cela créait à Ludovic une charge, celle, en quelque sorte, qu'au moyen âge, les jeunes jongleurs et trouvères remplissaient auprès des belles châtelaines. Sans lui gagner un pouce de terrain sur le vicomte ou le marquis, ces fonctions honorifiques l'avançaient cependant un peu, le mettaient à bonne distance des Yalmaury, Planet, etc., laissés en arrière. Puis aussi, il y avait acquis, dans la famille Solignac et son entourage, un certain lustre, qui n'allait peut-être pas sans quelque ironie.
Quand il rencontrait le banquier, celui-ci, en lui frappant familièrement sur l'épaule, s'écriait :
« Eh bien ! mon ami, faisons-nous toujours des vers? »
Et de l'examiner avec cette surprise amusée des gens de négoce et de labeur positif en face des artistes et des abstracteurs de quintessence, — et de poursuivre :
« Que vous êtes heureux de faire des vers! Je
voudrais bien en faire, moi. Mais les affaires, l'horrible prose des affaires... Ah! mon cher, vous ne savez pas ce que c'est! Etes-vous heureux de faire des vers ! »
On sentait qu'il n'en pensait pas un mot, et que, de ce bonheur qu'il enviait, il n'eût pas donné un centime. Ce qui ne l'empêchait pas, à chaque rencontre, de répéter, machinalement et en rêvant d'autre chose, son éternel :
« Que vous êtes heureux de faire des vers! » Heureux? Eh oui! Ludovic l'était. Il l'était pleinement, absolument. Et iJ le devait tout uniment à ces mirages poétiques, à cette atmosphère magique qui l'entourait, où il vivait, et qui se déplaçait, qu'il emportait partout avec lui. Cela durait depuis près d'une année. Cela allait durer une année ou deux encore. Il faisait comme il avait dit, il menait de front la littérature et le droit, composait des vers, en semait les petits recueils, et passait ses examens, et en fin de compte, presque à l'époque voulue, obtenait son diplôme de licencié. Pendant ce temps, Mosel, à côté de lui, poussait ses études jusqu'à l'agrégation, dans l'intention d'entrer dans le professorat. Et, au milieu de tout cela, les jours coulaient, les mois, les années. Roberte allait à la mer, à ïrouville ou à Étretat, et en revenait. Ludovic passait ses vacances à Saint-Romain. Ils se revoyaient, aux mêmes époques, dans les mêmes
circonstances, et, si sing^ulier que le fait paraisse, dans une situation réciproque à peu près pareille.
Mais pourtant, en y regardant d'un peu près, on eût pu découvrir que Tétat de leurs sentiments vis-à-vis Tun de l'autre n'était plus tout à fait semblable. Il se passait chez Ludovic un phénomène bizarre et qui, chez les poètes, n'est point si rare : c'est que, depuis qu'il lui était permis de mettre ses peines en phrases cadencées et de les muer en poésie, il souffrait beaucoup moins, il était beaucoup moins sensible à l'indifférence de Robcrte. Qu'elle lui préférât l'Anglade ou Castel- Jugan, qu'elle ne dansât le cotillon qu'avec eux, qu'il la vît marcher sans cesse appuyée à leur bras dans toutes les réunions, ne patiner que guidée, soutenue par ces mains aristocratiques, toujours tendues vers elle et qui ne la lâchaient pas, et que le cœur du jeune homme en saignât, qu'il en éprouvât toutes les blessures, déchirures, affres et supplices de la jalousie, c'était là une excellente matière à mettre en vers. Sa poésie achevée, avec toute la peine, les efforts où il s'était épuisé pour l'amener au point de perfection, sa douleur du même coup s*en était allée. L'amoureux était consolé. Il n'y avait qu'un chefd'œuvre de plus.
Tout cela, dont Ludovic avait à peine conscience, mais qu'il n'en fallait pas moins signaler pour la vraie connaissance de son état d'âme, explique
que sa passion, en dépit de sa vivacité, ait pu sembler, un si long- temps, rester stationnaire et pour ainsi dire inactive. Elle n'était pas inactive, elle ne restait pas au même point; elle flambait, elle grandissait. Mais, par suite de ce dédoublement dont nous avons parlé, — la jeune fille réelle se transformant pour lui en un fantôme idéal, et celui-ci devenant une sorte de Muse, terrible et douce à la fois, qui le tyrannisait, le meurtrissait et martyrisait pour le forcer à créer de belles œuvres, — Ludovic avait trouvé là de quoi prendre patience, un refuge, un dérivatif à tous ses maux. Encore une fois, il était heureux, il vivait comme dans un songe.
Elle, pendant ce temps, frappée sans doute de cette résig-nation et de cette indolence succédant à l'ardeur des sentiments qu'elle avait cru lire dans les yeux du jeune homme, était prise comme d'une envie de le provoquer, de le secouer, d'attirer des regards qui la nég'lig'eaient, qui g-lissaient sur elle en rêvant et semblaient suivre, au delà d'elle-même et à travers les espaces, on ne sait quelle autre forme insaisissable. Honteuse de n'être plus sollicitée, elle avait des velléités d'opérer des sorties vers cet assiégeant qui la pressait si mollement. De ce même sourire, de ces mêmes yeux si attentifs et si pénétrants, qu'elle avait naguère, lorsqu'ils étaient assis au bord des pelouses du Luxembourg, par la belle
journée d'avril ensoleillée, maintenant, dès qu'ils avaient l'occasion de se rencontrer et de s'entretenir, elle s'attardait encore à l'étudier, à le scruter. Est-ce que, depuis qu'il portait ces redingotes extravagantes, ces cravates en plis de turban, qu'il avait de longs cheveux s'enroulant en boucles lisses, son caractère, son humeur, — son cœur, — comme sa tenue avaient changé?...
Ou bien, était-ce elle-même qui était changée? Etait-elle moins belle, moins digne d'être aimée? Car voilà que, pour elle aussi, les mois, les années, s'étaient enfuis. Elle entrait dans ses vingt-un ans. Oh ! elle pouvait se rassurer : ses grâces, ses charmes n'avaient fait que croître et s'épanouir! Et pourtant, parfois, au milieu de son existence évaporée, en jetant les yeux autour d'elle, elle n'en était pas moins envahie d'un peu de tristesse et de détresse, dans la stupeur de cette fuite si rapide du temps, qui n'avait apporté aucune modification à sa vie, dans le sentiment de vide que lui laissaient toutes ces fêtes mondaines où elle courait, les relations frivoles, les inconsistantes amitiés qui s'y nouent, et toute la vanité de l'agitation qu'on s'y donne. C'est dans ces heures mélancoliques qu'elle pensait un peu plus à Ludovic et avec un intérêt plus tendre, qu'elle éprouvait le besoin de se rapprocher insensiblement.
Lui, s'il voyait peut-être cette progression lente, cet acheminement vers ses espérances les plus chères, perdu qu'il était clans son somnambulisme et son enchantement magique, n'en manifestait rien. Dans le palais de cristal oii il se gardait et sommeillait, il se contentait d'en jouir paisiblement. Mais pourtant ce beau songe, comme tous les songes, devait avoir un réveil. Et, tout à coup, sans le dégriser complètement encore, la réalité lui fît sentir sa main brutale.
Dans les dernières vacances passées à Saint- Romain, l'oncle Rembaud, maintenant que son neveu avait terminé ses études de droit, s'était attendu à le voir embrasser immédiatement une des carrières que son titre lui ouvrait. Il était prêt à lui fournir tous les moyens d'un établissement convenable, auprès d'un tribunal, d'une cour, dans quelque ville des environs. Il ne fut pas peu surpris, il tomba des nues quand Ludovic parla de retourner à Paris, d'y poursuivre l'aventureuse fortune des Lettres. La vérité est qu il n'y comprit rien.
Certes ! Ludovic fut bien soutenu et défendu par Jeanne. Elle avait une aveugle confiance en son frère, dans le génie de son frère. Mais cela ne convertit pas l'oncle Rembaud et ne modifia pas ses idées. Et, après de longues, de pénibles discussions, — l'un s'entêtant dans son bon sens pratique, l'autre de plus en plus envolé vers les
ROBERTE 12o
chimères, — Ludovic les avait quittés, il était revenu à Paris.
Là, il reçut une lettre de l'oncle Rembaud, qui ne prenait pas souvent la plume, mais qui, lorsqu'il s'y mettait, n'y allait pas de main morte. Tout simplement, il lui coupait les vivres. € Puisque tu n'as pas voulu être meunier comme moi, puisque tu ne veux pas ôtre avocat, mon bel ami, tire-toi d'afTaire comme tu pourras. Je n'ai pas d'argent de reste, et pour des musiquettes, des brimboriettes, qui ne me disent rien du tout. Il est inutile d'ajouter que lorsque tu voudras rentrer ici, tu as toujours ton couvert à notre table, il y aura toujours de' la soupe pour toi... "Seulement, ce qui me chagrine, c'est de le voir gaspiller ton temps là-bas, à flâner, à muser, à ne rien faire... »
A ne rien faire! Ludovic prenait Mosel à témoin :
« Je ne fais rien! je muse! je flâne!... Et, tu le vois, je passe mes jours, mes nuits à travailler, je travaille comme un nègre. Le volume grossit, il lève, il s'achève. Dans quelques jours, dans quelques semaines il sera fini. Et je le lime et je le relime, je le fignole! Je sue, je m'exténue, je me tue, je m'y épuise, je ne perds pas une minute. Et l'on me traite de paresseux! »
Le bon Mosel était très ennuyé. Il était surtout fort perplexe. Il avait beau faire, il manquait un
peu d'enthousiasme pour son jeune ami. Toute sa science du droit ne lui disait pas ce qu'il devait penser de lui, si vraiment il avait affaire à un grand poète, à un futur grand homme, ou si décidément ce n'était qu'un médiocre qui s'abusait et se dupait. Ses consolations, ses exhortations pour relever le courage de Ludovic, s'en trouvaient paralysées et glacées.
c< Mais aussi, mon cher, tu as choisi une voie si chanceuse, si hasardeuse... La poésie! cela ne mène pas à grand'chose... Et puis, es-tu sûr de réussir, de ne pas te tromper?
— Comment! si je suis sûr?... Mais l'œuvre est là, tu la connais toi-même!... »
Il frappait sur le manuscrit empilé sur sa table.
« Du jour qu'elle paraîtra, — que j'aurai quelque argent pour qu'elle paraisse, — je serai célèbre. C'est la fortune, c'est la gloire! Je suis assez intelligent, je pense, pour savoir ce que je vaux? Et je méjuge, et je me classe... Que vois-tu là de chanceux, de hasardeux? »
Pierre finissait par se laisser gagner à tant d'assurance, à une si bonne opinion de soi-même.
« Enfin, mon cher, travaille, espère! Que veuxtu que je te dise? Tu sais bien que tous les génies ont eu des commencements difficiles... Je suis d'ailleurs pour qu'on laisse à chacun la liberté de son choix. N'ai-je pas moi-même des tiraillements avec mon père, qui ne me voit pas sans peine
entrer dans le professorat! Lui aussi me voudrait avocat, grand avocat! Je préfère quelque chose de plus modeste et de plus sûr... Une chose me rassure pour toi :1a foi de Jeanne... de M"° Rembaud. Celle-là au moins ne doute pas! Cela doit te porter bonheur.
— Tu doutes, toi? demandait Ludovic.
— Moi, j'attends. »
Même ces piètres encouragements devaient finir par lui manquer. Pierre Mosel, tous ses titres conquis, avait été désigné pour une suppléance dans une chaire de province. Et il partit. Les deux amis, non sans quelques larmes et un grand serrement de cœur, se séparèrent.
Et alors commença pour Ludovic la période de la vache enragée. Il vivait de quelques broutilles que lui procurait le reportage, ayant pu, grâce à l'entremise de son ami Bloc, trouver accès dans les journaux ; puis aussi, de quelques rares subsides que lui envoyait sa sœur, rognant sur ses économies de jeune fille. Ce n'étaient là que des misères, qui, tout juste, lui permettaient de vivre, de ne pas mourir de famine.
Mais un autre plus affreux malheur, c'est que, par suite de cette existence précaire, ses relations avec M"'' Solignac se trouvaient forcément interrompues. Sa bourse était devenue trop plate pour que, même sans songer à y faire brillante figure, il pût prendre part, comme autrefois, 'aux fêtes,
aux réunions mondaines. Et sa garde-robe ne se renouvelait plus : il n'osait aller se mêler au correct et élégant entourage de Roberte avec ses redingotes fanées, ses pantalons gondolés du genou et qui s'effiloquaient du bas. Il ne la voyait que de loin en loin, quand les exigences du métier Fobligaient de pénétrer dans ces milieux. Et encore avait-il soin, le plus qu'il pouvait, de se dissimuler à sa vue, honteux de lui-même et craignant de lui faire honte.
Un jour, dans une de ces rencontres fortuites, il ne put si bien faire qu'elle ne l'aperçût. Elle alla à lui, et, sans s'inquiéter de sa gêne, d'un peu de rougeur qui lui était monté au front et qui d'ailleurs l'embellissait, elle causa, elle prit plaisir à prolonger l'entretien, laissant au loin sécher sur place la héronnée des l'Anglade, Gastel-Jugan, Yalmaury, etc.
On était aux premiers jours de juillet. Il lui dit entre autres choses :
c( Comment se peut-il, mademoiselle, que vous soyez si tard à Paris? Vous allez partir pour Dinard, Trouville?...
— Non, dit-elle, la mer ne me dit plus rien, je la sais par cœur. Je voudrais, pour changer, faire connaissance avec la montagne. Peut-être irons nous du côté de chez vous, monsieur Rembaud, là-bas, en Dauphiné, dans quelque ville d'eaux. . Et nous ferons des courses, des excursions... »
Il n y attacha pas d'importance. Elle disait cela distraitement, comme au hasard.
Elle ajouta :
a Mais vous! que faites-vous? Et quand paraissent Les Mystérieuses^,.. J'en retiens, vous savez, un exemplaire.
— Bientôt, prochainement, dit Ludovic avec aplomb, l'œil fixe et grave et redressant son buste; je suis en pourparlers avec un libraire... »
Il croyait inutile de lui révéler que le volume ne pouvait s'éditer qu'à ses frais et que c'est ce qui en reculait de mois en mois l'apparition.
« J'espère m'entendre avec ce marchand de chefsd'œuvre. Vous serez, mademoiselle, la première servie.
— J'y compte. »
Et elle s'attardait. Elle restait là, souriante, le regardant, semblant attendre quelque chose qui ne venait pas. Enfin, comme il se taisait, toujours embarrassé, elle lui tendit la main. Et ils se quittèrent.
Quelques semaines après, la noire misère chassait Ludovic de Paris et le ramenait au bercail. Il vint, comme à l'ordinaire, passer ses vacances à Saint-Romain.
YIII
Une après-midi du mois d'août, il était assis au fond du jardin, sous la tonnelle qui longeait la voie ferrée. C'est là qu'il passait son temps, dans le désœuvrement de sa vie nouvelle, qui n'avait plus de but, plus d'issue, qui lui semblait murée, et aussi dans le marasme, dans l'infécondité de sa veine poétique, qu'il sentait se tarir depuis qu'il était revenu en province. Quelques livres, des carnets de notes, s'éparpillaient devant lui, sur la grande table en menues branches de châtaignier qui s'arrondissait au centre de la salle d'ombrage* Il lisait distraitement adossé à un banc.
L'arrivée d'un train lui fit lever la tète. Il pouvait, sans être vu, le voir passer à travers les éclaircies de la charmille. Le train, en approchant de la ville, ralentissait sa marche. Et bientôt les wagons défilèrent un à un, se succédèrent.
Toutes les vitres étaient baissées à cause de la chaleur. La plupart des voyageurs se tenaient
debout clans le couloir qui s'étend au long des compartiments. Et tout à coup, — Ludovic put croire à une hallucination, il y crut une minute, — la galerie roulante lui présenta l'un de ces tableaux parisiens qui vivaient amèrement dans son souvenir. C'était complet, tous y étaient. A chaque portière s'encadrait un visage connu, la silhouette d'un des prétendants. Et, s'y détachant vivement, comme le point central et lumineux de cette apparition, il la vit elle-même, avec sa mère... Cela glissa doucement, lentement, en vision de lanterne magique, et disparut.
Ludovic s'était dressé. Il était pâle. Ce beau monde, avec ses élégances, sa correction impeccable, et ses plaisanteries aussi, ses sarcasmes et ses ironies, envahissant le moulin en bande joyeuse, — car ils venaient l'y relancer, il n'y avait pas à en douter, — le surprenant dans sa misère, dans ce décor pauvre et sans luxe, dans le secret de son humble extraction, de sa parenté rustique, et, parmi eux, — chose plus horrible! — la ravissante et adorée jeune fille, celle auprès de qui il tenait à garder son prestige, à laquelle il n'eût voulu se montrer que sous le jour le plus avantageux, tout cela le bouleversa. Il perdait la tête.
Son parti fut vite pris. D'un tour de main, il rassembla ses papiers et ses livres, franchit le jardin en courant, grimpa dans sa chambre. En
quelques minutes il eut revêtu le costume de coutil qu'il portait dans ses excursions, noué les fortes chaussures à ses pieds, bouclé les guêtres, jeté quelque linge dans son sac de voyage, dont il passa la courroie à l'épaule. Et, le bâton ferré en main, il descendit.
« Où vas-tu? Tu pars? s'écria sa sœur qu'il rencontra sur le seuil.
— Oui... à la montagne... pour quelques jours...
— Tu ne nous en avais rien dit! Quelle fantaisie te prend tout à coup?
— Une fantaisie... tu l'as dit.
— Et tu ne m'embrasses pas? Tu n'embrasses pas l'oncle? Il est là. »
Ludovic mit un baiser sur la joue de Jeanne.
c( Embrasse-le pour moi, petite sœur... Je suis pressé... à bientôt! »
Et il s'éloigna rapidement. Jeanne n'en revenait pas. Sa surprise augmenta quand elle le vit, au lieu de suivre la route et de se diriger vers la ville, couper à travers champs et disparaître au loin derrière un rideau d'arbres.
Mais, depuis quelque temps, depuis que son frère s'était voué à la poésie et au culte de la Muse, elle était bien obligée de constater qu'il avait pris des allures singulières, et qu'avec ses idées nouvelles, réflexions et propos, sautes d'humeur, frasques de caractère, tout était changé de ce qu'il
çtait auparavant. En sorte que ce brusque caprice de voyage, bien qu'assez étrange en lui-même, ne la choqua pas outre mesure.
Et du temps s'écoula. Elle entra au moulin et en ressortit, vaqua à ses occupations habituelles. En dernier lieu, elle avait rempli son tablier de grains, et, le tenant relevé par les coins, y plongeant la main, debout au milieu de Taire qui précédait la maisonnette, à grandes volées elle éparpillait la nourriture à toute la gent emplumée, accourue aussitôt autour d'elle. Et, Houdan, Crèvecœur, caquetant et se querellant, griffant des pattes, allongeant des coups de bec, tout cela se disputait à qui picorerait le plus vite, dévorerait la part du voisin.
C'est en ce moment qu'au bout de la route, la bande joyeuse surgit.
M"^ Solignac marchait en tôte, en grand chapeau, le voile au vent, le cache-poussière ondulant à la brise, manœuvrant d'une main experte la longue canne ferrée qu'une corne de chamois terminait. Le vicomte de Castel-Jugan l'escortait, en tenue civile, mais gardant, avec ses grandes bottes molles, le pantalon engagé dans les tiges, et son veston sanglé à la taille, quelque chose de militaire. Et les autres suivaient à la débandade, le marquis de l'Anglade, le baron Planet, Bloc lui-même, tous en costume de touristes, haut guêtres, l'alpinstock en main, le petit chapeau
de paille sur l'oreille où s'enroulait le voile vert. Valmaury fermait la marche, ayant offert son bras à M™^ Solignac, qui se faisait un peu traîner.
Ce n'était que rarement que des voyageurs, en si grand nombre et en si pimpant équipage, s'aventuraient dans les parages du moulin. Aussi Jeanne, tout en continuant sa gentille besogne de ménagère, se disposait-elle à s'en donner le spectacle. Mais voici que, juste en face d'elle, la jeune voyageuse qui marchait en tête, s'arrêta. Tout le groupe fît halte en même temps.
« Pardon, mon enfant... Pourriez-vous nous indiquer le moulin de M. Rembaud?
— |C'est ici, mademoiselle.
— Et vous êtes mademoiselle Jeanne Rembaud?
— Oui.
— Je suis, dit Roberte, M'^® Solignac. » Alors, sans se déconcerter, avec un élan de
surprise heureuse, Jeanne, abandonnant les pans du tablier, en lança tout le contenu au vent, vers les volatiles voraces qui, en piaillant, grimpant les uns sur les autres, se précipitèrent. Elle alla vivement à Roberte qui lui tendait la main.
« Quelle fatalité, mademoiselle! Mon frère n'est pas là... Il est parti il n'y a pas une heure, parti pour la montagne...
— C'est une déception, en effet, dit Roberte. Mais nous ne venons pas que pour lui. Je viens
aussi pour vous, mademoiselle, et pour votre oncle, M. Rembaud, Et d'abord permettez-moi... »
Elle désigna le marquis de l'Anglade et le lui présenta : celui-ci s'avança d'un pas et salua d'après le plus rare et dernier protocole, fléchissant légèrement sur la jambe droite et tremblant sur la gauche, pendant que son dos se courbait en demi-arc; puis, le vicomte de Castel-Jugan : celui-ci joignit les deux talons et, le buste droit et raide, fit, avec un déclanchement brusque du cou, un plongeon de la tête ; le baron Planet, le chapeau largement déployé au bout du bras, arrondit une révérence solennelle où il s'efforçait de mettre tout le sentiment de son importance. Bloc se découvrit courtoisement, en homme simple et bon enfant. Et pendant que chacun se mettait ainsi en frais pour elle, Jeanne, impassible et fort tranquille, rendant à chacun la môme petite inclination de tête pour ces hommages variés, avait un éclair de gaîté au fond des yeux, une pointe de malice au coin des lèvres. Roberte, qui ne la perdait pas de vue, avait la satisfaction de voir qu'en dépit de son apparence de simplicité campagnarde, le sens du ridicule et de l'outrance déplacée ne manquait pas à la jeune fille.
« Et voici ma mère », dit elle.
La bonne M"" Solignac, dès qu'elle fut là, ouvrit les bras.
« Ah! ma chère petite, quel plaisir de vous
embrasser!... Cela me rajeunit, il me semble que je vois votre mère, ma chère Hélène... »
Et elle la pressait sur son cœur, la regardait, l'embrassait de nouveau. Cela amena dans l'assistance une minute d'attendrissement, mais qui ne tarda pas à se dissiper. Le groupe, laissant discrètement les trois femmes à leurs épanchements, se débandait et s'éloignait, chacun cherchant un coin d'ombre, et s'époussetant, s'épongeanl le front.
La journée était chaude et belle. Une palpitation, une allégresse, d'éblouissants rayonnements flottaient dans l'air. Sous cette vaste coulée de lumière pure tout s'animait, riait aux yeux et cette fête se prolongeait jusqu'au bout de l'immense horizon. Il n'y avait même pas jusqu'au moulin, si modeste qu'il fût, qui, pour ces Parisiens en vacances, amateurs, comme tout Parisien, de la belle nature, ne se présentât sous une forme pittoresque et en quelque sorte poétique. La bâtisse en était vieille; le grand toit, sous sa charge de tuiles rouges, pliait par endroits, et allait, en ondulant, recouvrir les hangars et remises qui s'échelonnaient tout alentour. Quelques volets pendaient hors des gonds; l'herbe folle en paquets, des rejets d'arbustes, poussaient çà et là; mille objets, brancards rompus, outils démanchés, traînaient; un peu de désordre régnait partout, avec cette négligence qu'on a à la campagne pour
les choses de pur agrément, dans le souci d'occupations plus pressées et plus sérieuses. Mais, au rebord des croisées, sur toutes les moulures de la façade, partout où la pierre faisait saillie, de jolis petits tas de poudre de farine, envolée de la chambre du moulin, couraient en bandes minces et blanches, et y mettaieirCun délicat ornement. Puis, sous les flèches ardentes du soleil, qui en traversait les éclaboussures, irisant la poussière d'eau qui montait en buée légère, la grande roue tournait, sous les coups saccadés de la chute, avec une lenteur majestueuse et puissante. Et nos Parisiens étaient là, silencieux et béants, captivés comme des enfants, devant ce spectacle qui leur imposait.
Le vicomte de Castel-Jugan se détacha le premier et vint s'asseoir sous le grand saule-pleureur dont les longs cheveux pleuraient sur la mare. Il tira de sa poche la carte de l' État-Major, et chercha le moulin de M. Rembaud. Il y était, il l'y trouva. Il fut content. Bloc, après être allé à la cuisine et avoir obtenu de Mariette un large chanteau de pain bis, avait rejoint l'officier de dragons et il s'amusait à émietter la mie aux canards qui se pressaient goulûment au bord de la pièce d'eau. Tous deux étaient fort intéressés à ce jeu.
Pendant ce temps, le baron Planet, suivi de l'Anglade et de Valmaury, s*était dirigé vers les écuries. Il ne s'attendait sans doute pas à trouver
chez M. Rembaucl les plus purs échantillons de la race chevaline, les sujets en performance qu'il voyait et produisait lui-môme sur les champs de courses. Il n'en fut pas moins étonné des beaux percherons, robustes et luisants, qui s'alignaient devant les mangeoires. Il leur passa la main sur l'échiné, flatta le garot, les regarda à l'œil, à la bouche, empoignant la tête des deux mains et la leur soulevant d'autorité.
« Messieurs, dit-il en se tournant vers ses amis, le propriétaire de céans est un homme qui s'y connaît, et je m'y entends moi-même... Pour le service qu'il leur demande voilà de superbes bêtes, parfaitement appropriées et qui ont dû lui coûter chaud... Du reste, admirablement soignées... »
Il rebroussait le poil à. grands coups de main, d'où aucune poussière ne s'envolait. Puis, il tira du râtelier une poignée de fourrage, qu'il flaira, retourna, dont il vérifia la bonne qualité. Il plongea la main dans un sac d'avoine qui s'accotait au mur, et en fit ruisseler les grains entre ses doigts. Enfin, — pendant qu'il y était, voyant qu'à ce manège il gagnait l'admiration muette et stupéfiée de ces deux profanes qu'étaient le futur magistrat et le futur attaché d'ambassade, — il saisit une pelle-trident, écarta délicatement la litière, et constata avec plaisir qu'une pente légère était ménagée, comme il se devait, pour l'écoulement des eaux.
« Admirablement soignés, je le répète! »
Us rejoignirent Eloc et Castel-Jugan au jardin.
Et là, à bâtons rompus, les impressions partirent,
s'échangèrent.
«i Ce Ludovic est un chançard, il vit ici comme
un coq en pâte !
— Regardez-moi ces choux ! L'eau vous en vient à la bouche...
— Et ces canards! sont-ils dodus et gras!... » Enfin tous ces beaux messieurs, fatigués de la
vie parisienne, et peut-être des secrètes industries, des mille stratagèmes où ils étaient obligés de s'employer pour s'y maintenir, enviaient ce repos, cette détente, qu'ils sentaient épars autour d'eux, avec le silence, le beau soleil, ce grand et beau jardin où il épandait ses rayons et où il faisait tout pousser et verdoyer, les champs à l'entour tout blonds de moissons, les pampres des vignes succédant aux vergers, les mûriers en infinis quinconces, le doux horizon de collines boisées où la vue se reposait au loin, et plus loin encore, vers le midi, le profilement des monts bleuâtres dont l'aérienne et inconsistante architecture tremblait dans le ciel. Et de tout cela montait un apaisement, un enveloppement de caresses chaudes et maternelles, la sensation d'une existence comblée, simple et heureuse, et plantureuse, rafraîchissante pour l'esprit brûlé, calmante pour les nerfs débridés, un bain pour l'âme et pour le corps 1
Tous s'exaltaient dans le vif sentiment de ce bien-être, en arrivaient au lyrisme... Ludovic eût été bien surpris, s'il s'était trouvé là.
Cependant, sous la tonnelle où elles s'étaient réfugiées, les trois femmes causaient. L'oncle Rembaud venait de les quitter pour donner des ordres à Mariette, et d'autres ordres au garçon du moulin. Roberte ramassa un petit calepin, vierge d'ailleurs de toute écriture, qui traînait sur le sable et que, dans la précipitation de son départ, Ludovic avait laissé échapper.
c< Mais oui! dit Jeanne, mon frère était à cette place, peu de temps avant votre arrivée. C'est ici qu'il étudie, qu'il travaille... Ah! s'il avait pu se douter! »
M*'° Solignac sourit.
« Si nous avions pu nous douter nous-mêmes ! . . . Car je me souviens maintenant... Quand le train a passé, j'étais à la portière, j'ai remarqué cette tonnelle, et même le jardin, et même le moulin. Quelque chose me disait que c'était là. J'aurais crié, appelé, si j'avais pu supposer que votre frère... Mais voilà! du wagon, il est impossible de voir ceux qui se dissimulent sous cette charmille, tandis que, de la charmille, à travers les branches, il est parfaitement permis de reconnaître... »
Elle sourit encore et n'en dit pas plus. Sans confier ses soupçons à Jeanne, elle devinait que Ludovic les avait aperçus; elle comprenait aussi
l'enfantillage, cette espèce de honte qui l'avait fait s'enfuir, se dérober à l'irruption au moulin des Castel-Jugan, l'Anglade, etc. Et elle ne lui en voulait pas trop de cette fugue : elle comptait bien le rattraper.
Mariette avait dressé les gâteaux et les fruits, aligné les bouteilles de vin blanc sur la table de la tonnelle. En ce moment, l'oncle Rembaud revint, entraînant tous les voyageurs à sa suite.
«t Mesdames, messieurs, excusez-moi, dit-il, je n'ai pas de grands crus à vous ofîrir... »
Il débouchait la première bouteille.
« Mais c'est franc, c'est honnête. Je le récolte, je le fais moi-même. Vous pouvez boire, tant que le cœur vous en dira. Cela ne fait jamais mal : un peu de soleil dans les yeux, un peu de chaleur au cœur, voilà tout... Et c'est comme ces pâtisseries. Mon Dieu! elles sont de la fabrication de ma vieille Mariette. Elle a fait de son mieux... Vous les préféreriez peut-être plus légères, mieux feuilletées?... Non? allons! tant mieux... Mais il n'y a là que de la fine fleur de farine, du beurre de première qualité... Et mes pêches ont été primées! Oui, mesdames, j'ai eu cet honneur. A vingt lieues à la ronde, vous n'en trouveriez pas de plus belles, de plus juteuses et de plus parfumées... Mariette, passe-moi une autre bouteille! je vois que ces messieurs apprécient... »
Les bouteilles se vidaient comme par enchan-
tement; les fruits, les gâteaux disparaissaient. L'oncle Rembaud était ravi.
Il était admirable d'entrain, de simplicité bonhomme et de cordialité franche; et sûr de lui, comme tous ceux qui n'ont aucune prétention, pas gêné devant ce beau monde, pas intimidé pour un sou. Sa courte veste de drap gris, sa casquette d'étoffe pareille, môme ses cils et ses sourcils, et ce qu'on voyait de ses cheveux, étaient comme poudrés à frimas de cette perpétuelle poudre blanche qui s'envolait du moulin. Il portait, comme sa maison, les insignes de sa profession. L'œil perçait, par là-dessous, narquois et fin. Son sourire, sa bouche, les paroles qui s'en échappaient, tout cela était marqué d'un coin de malice matoise. Sous la gaîté un peu vulgaire des propos, et la rondeur, un peu forcée sans être affectée, dont il les débitait, se cachait un esprit éveillé et qui se garde, qui ne veut pas être dupe et qui se méfie, et qui se rit en lui-même de ceux qui se croient plus habiles : toutes les personnes qui l'entouraient en ce moment et lui prêtaient l'oreille étaient trop intelligentes pour ne pas s'en apercevoir. Enfin, il avait par-dessus tout cette tranquille assurance de l'homme qui n'attend rien ni n'a besoin de personne, fort de lui-même et de lui seul, campé, assis sur ses écus.
On en vint, il était bien impossible qu'on n'en vînt pas à parler de Ludovic. Tous alors, un peu
tournés à l'optimisme sans doute par la collation et les généreuses libations, partirent, chantèrent ses louanges. C'était certainement une des gloires, des illustrations futures de la France. Il n'avait pas encore donné toute sa mesure. Il n'avait même rien donné du tout : les fragments, çà et là publiés, n'étaient que des essais, des ébauches. Mais le jour où paraîtraient Les Mystérieuses, — ces Mystérieuses tant annoncées, depuis si longtemps attendues, — on verrait!
« Mademoiselle, dit le marquis de l'Anglade à Jeanne, votre frère est un vrai poète.
— Je le crois, dit simplement la jeune fille.
— Et on les compte! appuya le vicomte de Castel-Jugan.
— Rara avis in terris! murmura Valmaury.
— Comme un « scratch » sans défaut », opina le baron Planet.
L'oncle Rembaud les interrompit.
« Ta! ta! ta!... Moi, j'aimerais quelque chose de plus solide. Je ne bâtirais pas sur cette fumée. Il sera illustre! en êtes-vous sûr? Et quand il le serait? qu'est-ce que cela prouverait et à quoi cela lui servirait-il? Je ne suis pas assez ignorant pour ne pas savoir que beaucoup de fortes tôtes, d'inventeurs célèbres, d'hommes de génie, comme vous dites, n'en ont pas moins crevé de faim... Pardon, mesdames! cela se lit dans les livres. Et
qu'est-ce qui me dit qu'il ne sera pas du nombre? Qu'est-ce qui me dit que le malheureux ne s'escrime pas, ne s'essouffle pas, ne se bat pas les flancs, ne se baratte pas la cervelle en pure perte?... Tenez! pendant qu'il travaille sous cette tonnelle, et que je me promène tranquillement au soleil en regardant pousser mes espaliers, parfois, sans en avoir 1 air, je le surveille du coin de l'œil. Si vous saviez la comédie qu'il me donne!... Il est là, fiévreux, absorbé, le front penché sur son papier... Le ciel s'écroulerait, il ne s'en apercevrait pas... Il passe la main dans ses cheveux, les aplatit, les redresse, jette des yeux effarés autour de lui, sans voir personne ni moi qui le regarde, les lève en l'air, fronce les sourcils, écrit quelques lignes, puis les rature d'un geste de rage, donne des coups de poing, fait voler tous ses papiers, puis se calme et recommence, et s'emporte encore, se remet à gesticuler, se laboure la tête des ongles, l'enfouit dans ses deux mains en cognant des deux coudes sur la table, pour s'exaspérer encore et envoyer tout au diable... Ma parole, il me fait pitié! Voyons! franchement, sommes-nous créés et mis au monde pour nous donner tout ce mic-mac? Et qu'est-ce qui le prie de tant se fatiguer, quand il n'a qu'à se laisser vivre, qu'à faire un métier comme les autres, je ne dis pas comme le mien, mais enfin comme tout le monde?... Il y trouverait plus de douceur et de satisfaction ; il prospé-
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Ferait, il engraisserait. Et lui, et moi, tout le monde serait content. »
Là-dessus, toute Kasscmblée s'exclama de plus belle. Chacun eut son couplet. C'était ce supplice même qui faisait la beauté de l'art! La gloire s'acquérait à ce prix. Le sang, les larmes, les tortures, la faim, en étaient la rançon. La mort même ne la payait pas trop cher. Et peu importait l'incertitude du triomphe. Rien de noble ni de grand sans quelque hasard. La fortune était aux audacieux, le plus hardi ravissait la palme!
Roberte intervint en ce moment.
« Parlez donc, monsieur Bloc! Vous ne dites rien? Vous êtes pourtant un peu de la partie. Nous voudrions connaître votre opinion. »
Le journaliste hésita une minute.
a Ma foi! finit-il par dire, je suis assez de l'avis de M. Rembaud, ici présent. Notre ami Ludovic .1 sans doute beaucoup de talent. Les talents ne sont point rares, on les remue aujourd'hui à la pelle. Et il y en a d'admirables, des esprits bien doués, outillés, pourvus des qualités les plus exquises, et qui ont fait leurs preuves, qui nous ont donné de belles œuvres, que d'aileurs personne ne connaît. J'en sais comme cela des centaines. Cependant, goûtés de quelques lecteurs, ils ne sortent pas de la pénombre, ils n'en sortiront jamais. Et pourquoi? que leur manquet-il?Mon Dieu! il ne leur manque rien, ou presque
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rien... un grain de plus de quelque chose, de je ne sais quoi... peut-être de chance, ou d'entregent... peut-être d'audace seulement et de foi en eux... mais enfin ce moins que rien leur manque. Ils sont là, au plus près de la gloire, à la porte, sur le point d'entrer. De la nuit noire, des ténèbres opaques qui les noient, à l'éclatante lumière, ils n'ont plus qu'un pas, un demi-pas à faire. Ils ne le franchiront point, la fatalité est sur eux. Or, s'il en est ainsi de quelques-uns des mieux doués, qui peut affirmer, comme le disait M. Rembaud, que notre cher Ludovic, avec tout son talent... »
Ce beau discours fut interrompu par l'arrivée du grand break découvert que le garçon du moulin était allé chercher à la ville et où il avait attelé les percherons de M. Rembaud. Tout le monde se dirigea vers la voiture.
Planet était monté sur le siège et s'était emparé des guides, repoussant le domestique à côté de lui. Les autres voyageurs prirent place en arrière sur les banquettes qui se faisaient vis-à-vis. Et, pendant qu'on s'installait, l'oncle Rembaud jetait un dernier coup d'œil aux harnais, rectifiait une boucle et la mettait au point, et flattait les chevaux qui s'impatientaient aux mouches.
« Messieurs, ne vous gênez pas, gardez-les tant qu'il vous plaira. Jean me les ramènera... Nous sommes un peu dans la morte-saison, les blés se
fauchent, on les bat. Ils ne servent à rien ici, qu'à manger mon foin. »
Cependant, à la portière. M"** Solignac était en grande conférence avec Jeanne. Celle-ci lui traçait son itinéraire, tout le parcours où elle avait le plus de chance de rencontrer son frère.
« Eh! venez vous-même! Venez avec nous! vous nous servirez de guide. Ce sera bien plus simple.
— Eh! oui, s'écrièrent tous les voyageurs. Montez, mademoiselle, il y a place pour vous. »
Elle refusait, se défendait; elle avait ses occupations, le moulin ne pouvait se passer d'elle...
L'oncle Rembaud, avec son air de ne pas y toucher, dit en regardant sa nièce :
« Non, c'est inutile, elle ne peut pas, elle n'acceptera pas. Nous devons recevoir un de nos vieux amis, et le fils de ce vieil ami, M. le professeur Mosel. Il faut qu'elle soit là. Ne la pressez pas, elle n'acceptera pas. »
Alors Jeanne rougit. C'était la première fois qu'elle se montrait un peu gênée et confuse. Roberte souriait, et elle n'insista plus. Elle devinait ce qui retenait sa nouvelle amie au moulin. Les deux jeunes filles se jetèrent dans les bras Tune de l'autre et se baisèrent tendrement.
Et le break partit, avec des adieux, des remerciements, des chapeaux, des cannes brandies, des envolements de voiles verts au vent.
Le baron Planet se tourna vers Jean :
« Mon ami, si ça ne vous fait rien, tirez votre pipe de la bouche et croisez les bras. Quand nous aurons dépassé la ville, que nous roulerons en pleine campagne, vous pourrez la rallumer. »
Au premier village où ils s'arrêtèrent, ils s'informèrent. Ils donnaient le signalement du personnage : un jeune homme de vingt-cinq ans environ, l'air distingué, en habits de coutil gris, de longs cheveux, la barbe en pointe...
« Il n'y a pas dix minutes qu'il est passé, vous allez le trouver sur la route, répondit l'hôtelier. Seulement... Ah! seulement il y a deux routes. Elles bifurquent à la sortie du pont. Aura-t-il pris par le val de Chorance? a-t-il pris par le chemin des Goulets?... »
Nos voyageurs repartirent aussitôt. Au pont, les renseignements manquèrent. On s'en remit au sort sur la direction à suivre. Et le break tourna vers la droite.
Dès lors, à chaque passant que Ton croisait, la voiture s'arrêta. Les questions pleuvaient, tout le monde parlait à la fois.
« Mon brave homme, n'auriez-vous pas rencontré par hasard un jeune homme...
— Distingué !
— Yétu de coutil...
— Les cheveux...
— Gris...
— Non, noirs!
— En pointe...
— Eh non! la barbe. »
Et, ahuris sous cette grêle de paroles, décontenancés par les rires, l'un disait oui, les autres non. On se remettait en marche.
Peu à peu, cependant, cette allégresse insouciante se calma. Les plus disposés à la gaîté, aux folies et aux facéties, se sentaient ramenés au sérieux par la grandeur du spectacle qui les entourait. On en oublia un moment le but même de ce voyage, la poursuite de l'insaisissable Ludovic.
Le chemin montait en lacets, s'élevant sur le flanc de la montagne. Puis, quand on eut franchi le premier tunnel, l'immense gorge s'entr'ouvrit. Elle s'enfonçait entre deux gigantesques murailles parallèles, etla route courait en corniche à mi-hauteur de l'une de ces parois. Au-dessous, à des profondeurs effrayantes, le torrent, bondissant de roche en roche et s'y couronnant d'écume, grondait sourdement. Ce bruit continu ne troublait pas le grand silence qui, en une sorte de recueil-
lement religieux, planait sur les versants déserts. Des chênes au tronc noueux, aux longues branches contournées, rampaient et s'accrochaient à la pierre et en tapissaient tous les creux, ne semblant de loin qu'un fouillis de grêles broussailles. Les hêtres, par groupes, envahissaient les pentes moins abruptes, et une claire lumière argentée glissait à travers leurs fûts pressés. Plus haut, vers les sommets, sur la déclivité opposée du plateau cachée à la vue, la noire rangée des sapins se hérissait, formant de leurs pointes aiguës une immense dentelure de scie qui se prolongeait sur toutes les crêtes. Nulle trace d'habitation, plus de rencontre de voyageurs. A peine, à un moment, dans le brusque écartement des monts, sur un large tapis de prairie étalé au bord du gouffre, un groupe de quelques chaumières apparut, dominé par un petit clocher d'église, et le rideau se referma. Les deux murailles se rapprochaient comme pour se joindre. Une sensation d'étouffement s'ajouta à celle du vertige, augmentée encore, quand on levait la tête, par la vue d'un épervier qui, au sommet de l'air, tournoyait au-dessus de l'abîme et giboyait dans ces parages, et qui, tout à coup, tomba comme une balle et disparut.
Les voyageurs étaient descendus pour soulager les chevaux. Et, continuant la route à pied, éparpillés çà et là, ils s'arrêtaient devant quelque plus
saisissant point de vue, se penchaient au bord du goufTre, dans l'encorbellement des parapets, pour se donner, en toute sécurité, la sueur froide et l'angoissante horripilation de la chute. Seule, M"^'' Solignac était restée dans la voiture, où elle se tenait tranquille, indolemment bercée. « ïu n'es pas fatiguée, maman?
— Non, mon enfant, ça va bien. Tant qu'il ne s'agira que d'aller en voiture... Seulement, la nuit ne va pas tarder, il me semble. Est-ce que nous ne sortirons pas bientôt de ces montagnes?
— Mais nous y entrons, chère maman, nous y entrons! Il serait désolant que cela finît si vite. »
M""^ Solignac se tut, semblant faire de sérieuses réflexions. Puis, elle dit :
« C'est beau, c'est fort beau! Mais, je ne sais si vous êtes comme moi, il y en a trop. Trop de cimes et de crêtes, trop de monts, et trop de rochers en surplomb ! Cela me pèse sur la poitrine, cela m'oppresse, je respire à peine... Et puis, est-ce bien solide? on ne sait pas. Ces pierres de taille, ces blocs que j'aperçois là-bas, doivent venir de quelque part, de là-haut sans doute, et si l'on s'était trouvé au passage, quand ils ont pris fantaisie de franchir la route... Bon! encore un tunnel... Et le soleil qui nous quitte! »
On rit un peu des terreurs de M"" Solignac. Mais elle disait vrai, la nuit venait. Le fond de la
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vallée s'emplissait d'ombre; les arbres, les prairies, le torrent, s'y perdaient confusément; et cette ombre montait sur la paroi d'en face. Bientôt il n'y eut plus, sur la plus haute cime, qu'une mince bande rose qui s'évanouit à son tour. Subitement l'air fraîchit, un frisson saisit les voyageurs. Mais on était arrivé à la sortie du défilé. Maintenant, une haute vallée s'ouvrait entre les nionts de plus en plus écartés, et, au centre du val, s'y contournant mollement, à travers les prés, sous le berceau retombant des aulnes et des frênes, le torrent, redevenu un ruisseau, coulait paisible. Tout le monde remonta en voiture. Et les chevaux reprirent le trot.
On n'atteignit qu'à la nuit close la Chapelle-en- Vercors. Là, nulle trace du voyageur.
On repartit le lendemain. Il était évident qu'on s'était lancé sur une fausse piste, que Ludovic avait dû prendre par le val de Chorance et avait ainsi gagné quelque avance. Mais rien n'était perdu. Par un crochet, qui contournait la route des Goulets, on pouvait atteindre la pointe du val. Etc'est là qu'on le pincerait, juste au moment qu'il en déboucherait.
Sur cette route nouvelle, de nouveaux enchantements les arrêtèrent. A la halte du déjeuner, on s'attarda. Les chevaux étaient fatigués; le soleil, tombant d'aplomb entre ces roches dénudées qui s'en renvoyaient l'éclatant rayonnement.
faisait du chemin une fournaise intolérable. Il fallut attendre que cette ardeur se fût un peu calmée. Ces messieurs s'étaient dispersés en quête des curiosités des alentours. Roberte, à quelques pas de l'auberge, assise sous un bouquet d'arbres, ayant tiré son album et ses crayons, croquait un coin du paysage. M™" Solignac, à côté d'elle, luttait contre le sommeil et finit par s'assoupir.
Elle s'éveilla brusquement en jetant un cri.
« Est-ce drôle! je rêvais... Je rêvais que je dégringolais dans un précipice. Heureusement qu'il n'en est rien. N'importe! je ne serais pas fâchée que nous rencontrions bientôt ce M. Rembaud, et que nous sortions de tout ce chaos.
— Mais puisqu'il ne peut plus nous échapper! »
On se remit en route à la fraîcheur. Et, au soir, quand on arriva à la sortie du val, on apprit que le voyageur y avait séjourné et était reparti en se dirigeant vers le Villard-de-Lans. Décidément on jouait de malheur. Mais, du reste, comme il était trop tard pour s'engager dans les sombres détours de la Goule-Noire, on renvoya la poursuite au lendemain, on passa là la seconde nuitée.
Vers midi, le jour suivant, le Villard déroula devant eux ses interminables pâturages. Des bœufs, par troupeaux, paissaient çà et là; des sentiers, s'y découpant nettement, tranchaient sur le vert cru du gazon et allaient en rubans tlexibles se perdre dans les noires sapinières qui
s'épandaient à mi-hauteur sur la double et formidable barrière des monts où la vallée s'encaisse. Au-dessus, la montagne était chauve. Comme de grands miroirs étincelants, la neige éternelle, plaquée dans les creux, entre les dernières arêtes, scintillait, candide, au soleil. Les lointains s'enfonçaient dans le verdoiement infini des bois et des prairies. Et avec les fermes éparses, les vagues bruits de sonnailles flottant dans l'air, les senteurs d'étables et de laiterie mêlées au parfum des brises toutes chargées delà flore montagnarde, une douce impression de vie pastorale, de poésie idyllique, planait sur l'immense paysage et s'insinuait dans les cœurs.
Les renseignements de l'hôtelier furent encore précis :
« Il a couché ici, il vient même de déjeuner, et il a réglé sa note, il ne repassera pas. Il est parti pour le pic de la Moucherolle, dont il se proposait de faire l'ascension. C'est là que vous le trouverez... Et pas moyen de vous tromper! Vous n'avez qu'à suivre le sentier jusqu'au bout des prairies. Le pic est là-bas, vous le voyez... »
Eh oui! ils le connaissaient bien. Depuis le commencement du voyage, de moment en moment, ils l'avaient aperçu, dépassant de la tête toutes les autres montagnes. Roi de ces solitudes, il se dressait en pyramide géante, svelte et élégant, un peu échancré du bout, léger
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et comme diaphane dans l'éloignement; et, lorsque les autres cimes étaient déjà noyées dans l'ombre, le soleil le frappait d'un dernier rayon, lui mettant au front un éblouissant diadème.
« Il n'y a pas à hésiter, dit Roberte. Déjeunons vite et partons. S'il est grimpé sur cette cime, cette fois nous le tenons! Nous allons cerner la place. Messieurs, je mets mon amour-propre, je mets votre honneur à ce qu'il ne nous échappe pas! »
Un peu d'énervement commençait à la prendre, et de dépit aussi, à voir que Ludovic se dérobait sans cesse. Et puis l'excitation du voyage, la singularité de l'aventure, tout la jetait hors d'elle.
La route fut douloureuse pour M™^ Solignac. A un moment, on avait été obligé d'abandonner la voiture. Sur le sentier caillouteux qu'on suivait, et où elle laissait des lambeaux de ses chaussures, ses pieds délicats se meurtrissaient.
« On n'a pas idée de tant de pierres, on les a semées, je pense, et on a choisi les plus pointues. Du moins, je ne rencontre que de celles-là... »
Cependant, le pic, si svelte de loin, s'élargissait prodigieusement à la base et perdait de près sa configuration uniforme. Des fourrés l'enveloppaient, des pans de forêts montaient, pendaient, qui en cachaient toute la structure; des gorges, des ravins profonds s'y creusaient, parmi des éboulements monstrueux. Enfin, on découvrit le
sentier en échelle qu^ grimpait sur les flancs du mont.
« Cette fois, mes. enfants, j'y renonce. Je vous attendrai là...
— D'autant mieux, dit le vicomte de Castel- Jugan qui avait déplié sa carte, d'autant mieux que je relève jusqu'à deux sentiers. Pendant que nous monterons d'un côté, il pourrait fort bien s'évader de l'autre. Attention, mes amis, attention! Je suis d'avis d'être prudents...
— Eh oui! s'écria Roberte, prenez la tête de l'expédition. Nous ne nous en tirerons pas sans vous. Je vous décerne le titre de général, monsieur le lieutenant de Castel-Jugan ! Nous vous obéissons. »
L'officier parut flatté. Tout de suite ses allures changèrent. Il prit un ton de commandement.
< C'est entendu. Nous allons, pour commencer l'investissement, déployer nos forces. Un poste ici! Et c'est M"'' Solignac qui l'occupe.... Mais elle ne peut demeurer seule?.. »
Le baron Planet qui, depuis quelque temps, s'essoufflait sur ses jambes courtes, et qui n'envisageait pas sans émoi la terrible escalade qu'il restait à faire, s'empressa de s'avancer.
« Je me dévouerai volontiers... Je veux dire, corrigea-t-il galamment, que j'aurai le plus grand plaisir à tenir compagnie à M™" Solignac.
— L'œil au guet! point de distraction... Si
notre homme file par ici, empoignez-le-moi au passage, et ne le lâchez pas... Quant "a nous, messieurs, mademoiselle, en route! pas accéléré, marche!.. Et silence dans les rangs! n'éveillons pas l'attention de l'ennemi... »
Ils se dirigèrent vers l'autre sentier, qu'ils ne tardèrent pas à atteindre et qu'ils se mirent àgravir.
« Ouais! s'écria tout à coup le vicomte, j'aperçois là-bas une chaîne de montagnes qui rejoint presque le sommet du pic. Il pourrait s'enfuir de ce côté. Nous divisons donc notre armée en deux corps. L'Anglade, Yalmaury, mademoiselle, continuez par ici, sans vous débander, en peloton serré... Nous allons. Bloc et moi, faire une diversion par là et couper la retraite à l'ennemi. »
Et tous deux s'éloignèrent, ils se perdirent de l'autre côté d'un versant.
En dépit des ordres du général, le principal corps de troupe, continuant sa marche, ne se maintenait pas dans ce groupement compact qui lui avait été recommandé. Vive, légère, des ailes au talon, comme si quelque invincible attraction l'attirait, Roberte allait de l'avant. Dès qu'un raccourci se présentait, elle s'y élançait; elle grimpait, volait par les éboulis, par les cheminées toutes droites et roides dont les coulées rayaient le pic, et elle laissait bien loin derrière elle ses compagnons. Ceux-ci, suant, soufflant, ahanant, la suppliaient de s'arrêter, de les attendre.
€ Par ici! par ici! leur criait-elle des hauteurs d'où elle les dominait. C'est plus court! Vous n'en finirez pas à suivre la route. Vous gagnez une bonne demi-heure par ici... »
Mais ils avaient déjà assez de mal à cheminer par le vrai sentier. De minute en minute, ils s'arrêtaient pour reprendre haleine. Valmaury, soulevant son chapeau, secouait son front qui s'égouttait comme une pomme d'arrosoir. L'xVnglade, apoplectique, arracha d'un geste de rage le haut col gommé qui le serrait comme un carcan et qui n'était plus qu'une loque humide.
« Baste! puisqu'elle n'en fait qu'à sa tête, nous autres respirons. Il est inutile de nous tuer à cette atroce gymnastique... »
Et, pendant qu'ils se donnaient quelque répit, ils la voyaient qui montait toujours, s'enlevait comme une figure surnaturelle le long de la paroi verticale. Elle finit par disparaître...
En ce moment, sur la plate-forme que, depuis quelque temps, il avait atteint et où il s'était assis sur un débris de roc, Ludovic était en train de se féliciter de son heureuse inspiration. Sur ce pic presque inaccessible, qui dominait de si haut l'étendue environnante, dans l'air libre, au confin des nuages, il se sentait sauvé, protégé, inviolable, insaisissable, à l'abri de ceux qui étaient venus l'humilier dans sa pauvreté. Mais ce sentiment n'allait pas sans un peu de tristesse
et de regret. Il lui en avait coûté de s'éloigner, — de s'éloigner, et juste au moment où elle venait à lui, — de celle vers qui, depuis tant d'années, tout son cœur et ses désirs se précipitaient.
Il laissait ses regards flotter au loin, sur tous ces monts soulevant leurs crêtes, moutonnant jusqu'au bout de l'horizon, et qui, comme une mer pétrifiée, se hérissaient de toutes parts. Les forêts qui les drapaient, les formes bizarres qu'ils affectaient, les mille nuances dont le soleil les teignait et qui variaient à chaque minute suivant l'inclinaison des rayons et les densités de l'atmosphère, les taches blanches de quelques fermes qui marquetaient le bas des versants et les abords des prairies, tout cela occupait distraitement ses yeux pendant que sa pensée poursuivait son rêve.
Si absorbé qu'il fût, il avait bien aperçu, dans le gouffre de la vallée qui s'entr'ouvrait à ses pieds, un petit groupe de voyageurs y cheminant comme une fourmilière; mais, à la distance où ils étaient, il n'avait pu les reconnaître, et le groupe avait disparu. Le désert, autour de lui, avait repris son immobilité. Dans ce grand silence, avec le flot tumultueux de souvenirs, d'impressions et de sentiments, de réflexions et d'idées, qui se soulevaient du fond de son cœur, et que la marche avait surexcités, dont l'isolement où il se trouvait redoublait en quelque
sorte l'activité et la vivacité, Tunique pensée était revenue, le doux fantôme, l'image chère qui l'obsédait dès qu'il était seul. Toute cette solitude se peuplait d'elle; elle l'animait et l'emplissait. Avec elle, il gravissait ces pentes, s'égarait sous ces bois, s'asseyait au bord des ruisseaux, frappait à la porte des fermes, demandait à quelqu'une de ces chaumières l'abri d'une heure, — un abri qu'il eût voulu éternel! Eh oui! une chaumière et son cœur î Une chaumière pareille à celles qu'il voyait là, — et son cœur, son gentil petit cœur de Parisienne, si fin, si léger, si mobile; — et vivre là, toujours, toujours, seuls tous deux et se suffisant l'un à l'autre. Tous ses vœux eussent été comblés, tous ses désirs réalisés!... Il s'abandonnait à ce rêve.
Tout à coup, il crut vraiment rêver. Devant lui, à quelques pas, et comme se levant de terre, une vision se dressait. Roberte débouchait par un des grimpillons qui accédaient au plateau.
Il se leva, effrayé, tremblant, trop ému pour faire un pas, pour prononcer une parole. Elle s'avançait en souriant, les joues en feu, les cheveux au vent, et heureuse, victorieuse, s'applaudissant de sa capture. Elle le tenait! Elle fondait sur lui comme l'épervier sur sa proie. Tout cela, et le costume, et l'allure, avaient quelque chose de trop humain, de trop réel, pour qu'il pût croire à quelque apparition mystérieuse. Et elle parlait.
La voix divine, avec son enjouement habituel, frappa le silence de ces solitudes.
« On vous trouve enfin, monsieur Rembaudî Ce n'est pas trop tôt! Non, vraiment, ce n'est pas trop tôt! Depuis trois jours, nous courons après vous... C'est donc le monde renversé! et ce sont maintenant les jeunes filles...
— Mon Dieu!.. Mademoiselle... Pardonnezmoi... »
Il balbutiait, ne savait que dire.
« Oui, remettez-vous, dit-elle... Et moi-même, je ne suis pas fâchée... Ces sentiers ne sont pas doux, on a du mal à vous atteindre... »
Sa poitrine haletait. Elle lâcha sa canne et s'assit, jeta son chapeau près d'elle, et, la voix coupée, ne pouvant parler, elle se contenta pour un moment de le regarder et de sourire.
Lui, sur un autre bloc de rocher, avait pris place en face d'elle. Il voyait ce teint animé, ces traits qui se transfiguraient comme sous un rayonnement céleste, ces yeux embués d'une vapeur chaude dont le clair azur reflétait comme d'infinies transparences d'abîme, les cheveux pendant en désordre, ruisselant autour de ses joues, et dont les boucles d'or, traversées de soleil, l'auréolaient d'un nimbe d'archange. Et de tout cela, et du sourire, de la fixité tendre du regard, se dégageaient les mêmes effluves ardents qu'il avait ressentis naguère. Mais il n'en redoutait
plus l'atteinte; il en subissait, dans un ravissement (l'àme, avec transport, avec gratitude, avec confiance, l'impression suave et brûlante. Car il sentait bien qu'à présent une muette entente s'était faite entre eux, que, sous couleur d'une folle poursuite, de cette sorte de chasse à l'homme, dont le caprice se pouvait excuser, comme s'excusent toujours quelques fantaisies exubérantes dans le laisser-aller et l'entrain des parties de plaisir, c'était, en réalité, une manière d'avance qu'elle lui faisait et où se trahissait le secret de ses préférences. Était-il donc aimé? Aimé de Roberte!... A cette pensée, tout son cœur bondissait en lui, et s'oppressait, se noyait de délices.
Cependant, peu à peu calmée et reposée, elle avait pris la parole. Elle racontait l'arrivée au moulin, la prise d'assaut par la colonie parisienne, la joie qu'elle avait eue de faire la connaissance de Jeanne, la cordiale, la copieuse et joyeuse réception de l'oncle Rembaud ; et les impressions de vie heureuse, de sécurité, de souriante prospérité que tous ces messieurs avaient emportées de cette visite; par quels mots d'enthousiasme, en quelles formules lyriques se traduisait leur admiration.
a Mais moi-même, si je vous disais ce qui s'est [jassé en moi à la vue de ce tranquille, de ce patriarcal intérieur, et, depuis que nous sommes là, que nous errons par la montagne, les pensées qui
me sont venues. Oh! cela ne m'a pas chang"ée. Mais je me suis mieux connue, j'ai senti où allaient mes goûts, mes inclinations naturelles. Vous me croyez sans doute des goûts très raffinés, une humeur ambitieuse, le besoin du luxe, de la vie mondaine? Que vous me connaissez peu ! Je suis très simple, j'ai des goûts très humbles. Que me faudrait-il pour être heureuse? pour vivre satisfaite et comblée? Que me faudrait-il? »
Ses regards erraient au loin, sur les rampes de la vallée.
« Tenez! là-bas, à la lisière de la forêt... au bord des prairies, près de ce ruisseau où des peupliers s'alignent et que les neiges de là-haut alimentent, un petit chalet rustique. Oh ! tout petit... quelques chambres d'amis... un hall assez grand pour les heures de réunion, de loisir et de paresse... un atelier dans les combles, où j'aurais mon chevalet, mes cadres... Une charrette anglaise pour les courses... deux chevaux... quatre au plus!... un cocher, une bonne cuisinière... Je voudrais vivre là fort tranquille, dessinant, peignant, lisant, rêvant, sans rien souhaiter de plus, sans rien regretter, au sein de cette belle, de cette bonne, de cette magnifique nature...
— Eh! oui! cela suffît, s'écria Ludovic. J'ai rêvé moi-même... oui, tout à l'heure, c'est singulier! je faisais le même rêve. Cela suffit, et moins encore... une ferme, un coin de ferme, dans un
repli reculé de ces monts, à l'orée de ces bois... Des livres, une bibliothèque, une chambre claire et bien close, un bon feu flambant dans l'âtre, et le silence, la solitude à Tentour, tout ce qui porte au recueillement, aux joies de l'esprit, à l'inspiration... Puis quelques courses, des promenades, des rêveries... Et la rentrée joyeuse avec la douce lassitude gagnée au dehors... Quelle vie charmante ! Et cela coûterait si peu à réaliser!
— Bien entendu, ce serait pour l'été. L'hiver n'est guère possible ici, continua la jeune fille. Et puis, on ne peut rompre absolument avec ses semblables. L'homme est un animal sociable, ne l'oublions pas. A l'automne donc, retour à Paris... ou bien quelques mois là-bas, dans le Midi, au bord de la Méditerranée... Le temps de prendre un bain de soleil, de se refaire. Et l'on regagne ses pénates, frais, dispos, prêt à recommencer... Yous voyez que ce n'est pas très compliqué. Vous avez cru peut-être, monsieur Rembaud, qu'une Parisienne était très compliquée? Mais non, détrompez-vous, nous ne sommes pas aussi compliquées que celaî Encore une fois, nous sommes très simples. Moi, du moins... Je le vois, mon petit chalet! je le vois là-bas, sur cette pente, tout seul, tout coquet... Ah! j'oubliais... un petit théâtre, une salle de concert, pour se distraire entre amis, par les soirées un peu longues... un Erard à queue, c'est suffisant. Et rien que l'œuvre
des maîtres, des œuvres graves, solennelles, en harmonie avec cette nature grandiose... L'entendez-vous, cette musique? L'entendez- vous dans cette solitude, dans ce grand silence?...
— Je l'entends », dit Ludovic...
Il fît un effort, se commanda le courage, prononça d'un ton d'émotion, d'une voix étouffée et basse, et en s'efforçant de sourire :
« J'entends mieux qu'elle... je vous entends, c'est-à-dire que je vous comprends, que je crois vous comprendre... Et c'est bien une autre musique! »
Alors elle le regarda avec des yeux agrandis, ravis, un sourire divin aux lèvres; et elle se tut comme pour l'encourager par son silence. « Allez! allez! » semblait-elle dire.
Dans ce décor magnifique, sur ce sommet sublime où, loin des basses régions terrestres, ils touchaient au ciel et aux étoiles, et où tout ce qui les entourait était fait pour les exalter et pour les associer à la grandeur et à l'infinie beauté des choses, il fallait bien qu'à un moment les propos légers fissent trêve, que l'enthousiasme et la tendresse intervinssent, que la passion éclatât.
« Je vous comprends... Mais vous... vous, Roberte (le petit nom passa sans difficulté), pouvez-vous me comprendre, m'avez-vous compris? Cette occasion, que j'ai si longtemps cherchée, de vous parler à cœur ouvert, je l'ai enfin, elle
m'est donnée... Elle m'est donnée ici même, où j'aurais dû le moins l'attendre, ici où je vous avais fuie... Car je vous ai fuie, il faut bien que je vous l'avoue! Je vous avais reconnue, vous, et votre mère, et les autres, quand le train a passé devant la charmille... Et j'ai eu honte... honte à cause de vous, à cause de cette idée que, seule, était digne de vous recevoir une demeure royale; et j'habitais une chaumière!... que seul, méritait de vous faire accueil celui qui pourrait mettre à vos pieds une fortune, des trésors incalculables; et je suis pauvre, je n'ai rien... »
Elle souriait, pendant qu'il parlait, avec indulgence, avec bonté, semblait lui faire entendre qu'elle était assez riche pour deux.
« Je n'ai rien... rien que l'avenir! Mais cet avenir, si mes espérances ne me trompent pas, si mes efforts ne me trahissent point, sera assez beau, assez splendide et glorieux, pour que mon humilité s'enhardisse et que je puisse vous l'offrir. Ayez confiance! croyez en moi, Roberte!... »
Il s'animait. Il s'était levé; son geste déployé embrassait et se soumettait l'espace, commandait aux hommes et aux choses.
« Qui oserait vous disputer à moi? quel obstacle serait insurmontable? de quoi ne serais-je point capable, le jour où j'aurais compris que, de la bataille et des rudes élans qu'elle demande, vous êtes le prix, et que vous y consentez? Je me
sens fort, je me sens invincible! Les hommes, je les dompterai; les obstacles, je les briserai... D'ici je vois le monde à mes pieds ! »
Il s'enlevait au-dessus de l'abîme, les bras tendus, le visage impérieux, et il resta ainsi, une seconde, comme dans l'évocation de son destin futur.
« Ah! que vous dirai-je... »
Il s'était rassis. Il se rapprochait, courbé devant elle, presque agenouillé.
« Que vous dirai-je que vous ne sachiez déjà, que vous n'ayez deviné depuis longtemps? Du premier jour, dès la première rencontre, n'avezvous pas compris que j'étais à vous, que tout mon être allait à vous et vous appartenait? Et les mois, les années, se sont enfuis; l'admiration, le charme se sont accrus. Dans tout ce que j'ai fait depuis, je n'ai jamais songé qu'à vous. Tout ce que je rêve, tout ce que je projette, n'a d'autre but que vous ! Dans mes pensées, dans mon cœur et ma tête, il n'y a que vous ! Je ne vois que vous au monde, je n'aime que vous... »
Ici, les sourcils de M^'^ Solignac se froncèrent; mais ce n'était pas ce discours, qu'elle écoutait ravie, qui produisait son mécontentement. Ses yeux, par-dessus l'épaule de Ludovic, étaient frappés de quelque désagréable spectacle.
« Voilà qui est fâcheux! dit-elle. Juste au moment, monsieur Rembaud, où vous deveniez intéressant... »
Elle se levait. Elle venait de voir émerger, au niveau du plateau, les deux têtes de Valmaury et du marquis de TAnglade, et, presque au même instant, surgissait d'un autre côté le spectre du vicomte de Castel-Jugan, que Bloc, un peu en arrière, ne tardait pas à rejoindre.
Avant qu'ils fussent proches, elle eut pourtant le temps de dire :
« Nous reprendrons cet entretien, monsieur Rembaud, nous le reprendrons... Car, bien entendu, vous ne nous quittez plus ! On s'est donné assez de peine à vous avoir, pour que vous ne nous glissiez pas entre les doigts... »
Et, d'un air tendre, à voix plus basse :
a Souvenez-vous que je suis venue à vous, que je vous ai poursuivi quand vous fuyiez, que, contrairement à toutes les règles, c'est moi qui ai fait les premiers pas!... Cela doit vous en apprendre, monsieur Rembaud, plus long qu'il ne m'est permis d'en dire sur mes sentiments à votre égard. »
Et tout à coup, courant à ces messieurs, elle fît la folle.
« Nous le tenons! nous le tenons!... Grâce à vous, monsieur de Castel-Jugan, il n'a pu nous échapper. Merci, général. Je vous relève de vos fonctions. »
Tous ces messieurs s'approchaient de Ludovic et venaient lui serrer cordialement la main. Il y avait dans leurs manières, et les paroles, et le ton,
on ne sait quelle considération et estime nouvelle, comme si leur ami avait grandi à leurs yeux depuis qu'ils étaient initiés à sa vie provinciale, qu'ils avaient constaté sa confortable installation au moulin. Ces égards et cet empressement confirmaient celui-ci dans tout ce que lui avait dit Roberte, et lui imposaient de plus en plus l'idée qu'il n'avait pas à rougir d'une situation qui lui faisait des envieux.
Au bas du pic, au débouché du premier sentier, on retrouva où on les avait laissés, assis et causant tranquillement, le baron Planet et M*"^ Solignac. Et on se remit en marche.
Ludovic était venu saluer la mère de Roberte.
« M. Solignac ne vous a pas accompagnée en Dauphiné, madame?
— Non, monsieur Rembaud. Et comment l'aurait-il pu? Les affaires! les affaires! Il a bien d'autres soucis en tête. En ce moment surtout où nous traversons une crise. Même, quand nous partions et le quittions, il n'était pas tranquille. Et je ne reçois pas de lettres, point de nouvelles... Donnez-moi votre bras, mon ami, jusqu'à la voiture. Mon Dieu! quel chemin, et que de pierres! Je pense qu'on les a semées... »
Ils abandonnèrent le Villard le lendemain. Et l'excursion se poursuivit. Ils s'enfoncèrent dans les montagnes de l'Oisans, touchèrent aux glaciers de la Grave et de la Barre des Écrins. Après la
campagne verdoyante et les versants boisés et touffus, les vastes espaces du désert succédèrent, où ne poussaient que quelques mélèzes au grêle feuillage, des pins rabougris en broussailles, des buissons de genêts, des lavandes, parfois des touffes de rododendrons aux calices d'un pourpre éclatant, et, parmi l'herbe courte et rare, quelques fleurettes, l'edelweiss des touristes. Entre ces monts dépouillés, beaux d'une majesté terrible dans leur nudité farouche, ils purent, en longeant les parages de la Gardette, apercevoir les ruines de la première entreprise de M. Solignac : des hangars disloqués, abandonnés, et des terres remuées, un amoncellement de roches en éclats, près de grandes ouvertures noires, qui, çà et là, au flanc de la montagne, bâillaient dans la solitude...
« Voilà ma dot! » dit Roberte en riant.
Mais cette plaisanterie ne fut goûtée par aucun de ces messieurs, qui ne sourcillèrent pas.
Enfin, après avoir suffisamment roulé d'ici et de là, s'être fatigués à des escalades, avoir traversé des torrents, franchi un nombre incalculable de cols, ils vinrent reprendre pied dans la tranquille petite ville d'eaux où M"" Solignac et la plupart de ces messieurs s'étaient installés pour la saison. Au moment où le break repartait, avec les percherons de l'oncle Rembaud, qui avaient rendu, en toutes ces courses, d'inestimables services,
Ludovic chargea Jean de lui faire envoyer des habits convenables.
Et il vécut là, quelques semaines, en compagnie de Roberte, une vie délicieuse, parmi le désœuvrement, l'enchaînement de petites distractions, dans la douce torpeur oii cette existence sans pensée et sans efforts vous plonge. Tout n'alla pas cependant comme il l'avait espéré. Le fameux entretien ne put être repris. Il sentait encore dans la jeune fille quelque chose de fuyant, d'incomplètement acquis pour lui, mais qui ne résisterait pas sans doute aux premières explications qu'il leur serait permis d'avoir ensemble. Malheureusement, tout ce qu'elle semblait tenter dans ce sens, pour lui ménager un tête-à-tête, une causerie particulière, était sans cesse déjoué.
Et ce n'était pas la présence de M™^ Solignac qui y mettait le plus d'obstacles. C'étaient ces messieurs. Tout en rendant, nous l'avons vu, aux mérites de Ludovic, une déférence et une importance à laquelle ils ne l'avaient pas habitué, ils n'entendaient pas pour cela lui céder leur rang, abandonner la place. Ils s'étaient repris au contraire d'une belle activité de surveillance, montant plus que jamais la garde — une garde éveillée, soupçonneuse, — autour de l'idole. Et, dans ce vif mouvement de défense, il y avait une preuve manifeste que Ludovic était encore monté en grade. Il marchait à présent sur le même pied
que l'Anglade et Castel-Jugan, par conséquent au plus près de Roberte. Bien peu de chose lui restait à faire pour les dépasser, demeurer seul et vainqueur. Et même, quand il venait à penser aux dernières paroles que la jeune fille lui avait adressées au sommet de la Moucherolle, — ces mots qu'elle n'avait plus eu l'occasion de répéter, et qu'en y songeant parfois, il lui semblait qu'il avait rêvés, — il ne doutait pas, il ne pouvait plus douter qu'il n'eût distancé tous ses rivaux et franchi le petit intervalle qui le séparait encore de Roberte.
Il en douta moins encore au départ, le jour où, quittant la station balnéaire d'Uriage pour retourner au moulin, il prit congé d'elle. Elle retint longuement la main de Ludovic dans la sienne, comme si elle avait peine à la lâcher, et lui glissa un certain regard, un regard qui ne se détachait pas, qui voulait laisser en lui une impression ineffaçable.
« Ne nous oubliez plus, monsieur Rembaud! Nous serons bientôt de retour à Paris, et vous aussi sans doute... Nous avons des affaires à régler ensemble, vous savez... »
Elle eut une pression de main légère, où Ludovic se sentit défaillir.
« Nous en recauserons... A bientôt! »
Et il partit. Il partit ivre de bonheur, dans un vertige plus capiteux encore que celui qu'il connaissait depuis qu'il pratiquait la Muse et s'était
donné à la poésie. De plus en plus, autour de lui, se tendait un réseau magique, une trame à travers laquelle fulguraient tous les prismes de Farc-enciel, et où tout se transfigurait.
Il vécut dans cet enchantement les quelques jours qu'il passa encore à Saint-Romain. Tout à son idée, à son bonheur, il n'écoutait que distraitement ce que Jeanne lui racontait de son entrevue avec M^^*" Solignac. M"' Solignac, ah! oui... Il n'y avait là qu'un prétexte à s'enfoncer davantage dans son rêve. Mais d'ailleurs, en ce moment, Jeanne elle-même semblait poursuivre un rêve particulier...
Il fallut bien pourtant que Ludovic se reprît un peu à la réalité et avisât aux moyens pratiques de retourner à Paris et de rejoindre Roberte. Et ce furent encore les petites épargnes de sa sœur, — quel scrupule aurait-il eu à emprunter, quand il allait pouvoir lui rendre au centuple? — qui aidèrent à la solution de ce problème.
Quand il venait à songer qu'il allait demander la main d'une jeune fille millionnaire, — deux ou trois fois millionnaire, — et qu'elle l'agréerait, et qu'il l'épouserait, lui qui n'avait rien, la chose lui paraissait bien un peu chimérique. Il sentait aussi un peu de confusion et de honte dans un tel projet. Ces millions l'écrasaient, l'humiliaient dans son amour-propre et le rabaissaient dans son estime. Il n'est pas trop dans les règles, — il n'est
pas très convenable non plus, — qu'un homme doive tout à sa femme. Mais n'avait-il pas en lui quelque chose qui valait tous les trésors de la terre : son talent, son génie, la gloire!... La gloire n'a pas de prix. Et, avec cette gloire qui ne pouvait lui manquer, — gloire future, mais certaine^ — l'apport de Roberte et le sien, au budget du ménage, s'équilibraient exactement. Il partit.
Une horrible nouvelle l'attendait à Paris. Cela s'était passé il y avait quelques jours à peine. M. Solignac, en se débarrassant du revolver qu'il avait l'habitude de porter sur lui (ces hommes d'argent ont la précaution d'être toujours armés), s'était blessé grièvement. La balle l'avait frappé à la tempe. Et il avait expiré dans les bras des siens, sans reprendre connaissance, sans pouvoir leur adresser un dernier regard, un dernier adieu.
Et ce n'est pas tout! A cette catastrophe s'en joignait une autre, non pas plus douloureuse sans doute, mais terrible par les conséquences qu'elle aurait pour ceux qu'il laissait après lui, affreuse par le brusque changement qu'elle apportait dans cette vie d'aisance et de haut luxe dont il s'était plu à les entourer. Gomme l'avait dit M'"' Solignac, il était en ce moment, et au milieu du malaise des affaires, à la tête de grosses et multiples entreprises où toute sa fortune était engagée. La mort
le saisissant dans ces conditions, il était inévitable qu'une situation déjà aventurée, mais qu'il eût pu sauver par sa, présence et les ressources de son habileté, périclitât, et qu'une ruine complète s'ensuivît. Et c'est bien ce qui allait se produire.
Ludovic arrivait trop tard pour la cérémonie funèbre. Il se rendit rue de Messine, oii il laissa sa carte, ces dames ne recevant pas. Et il écrivit, le jour même, pour leur expliquer le malheur d'un retour tardif à Paris qui l'avait empêché de se joindre à la foule de ceux qui ne leur avaient pas manqué dans ces douloureuses circonstances.
Cependant, en faisant un retour sur lui-même, que devenaient ses projets, la démarche qu'il devait tenter, l'unique rêve de bonheur pour lequel il vécût et qui l'avait fait accourir avec tant de hâte, de fièvre et d'allégresse? Hélas! tout cela était arrêté, contrarié, indéfiniment ajourné. Il se représentait Roberte dans les larmes, obligée, sous le coup de ce malheur, de refouler en elle les sentiments tendres qui étaient près de s'épanouir, qui venaient décidément à lui. Même s'il ne s'était pas trompé sur leur manifestation, si elle les lui conservait encore, leur dernière et douce elTeuillaison était repoussée bien loin, au moins jusqu'à la fin de son deuil. C'est de ce retard, de la perspective de cette longue attente, que, tout en prenant
part à l'affliction de la jeune fille, son cœur impatient souffrait.
Mais pourtant, dans ce deuil même, et dans le désastre financier, dans ce désastre surtout, quelque chose — il ne pouvait s'empêcher d'y songer, — quelque chose d'heureux pour lui et de rassurant était survenu. Les monceaux, la montagne d'or, dont la seule idée l'oppressait, qui lui étaient comme un cauchemar et une honte, une dérision à sa pauvreté, et qui lui avaient toujours paru le principal obstacle, tout cela avait disparu. Elle lui devrait tout! D'un cœur léger, délivré, souriant, il envisageait cette situation nouvelle. Pour un peu il eût béni la destinée, qui, en la frappant si cruellement et rudement, la rapprochait de lui, les mettait de niveau. Il la sentait bien plus à lui et plus près de lui maintenant. Sans compter que, — le luxe, les fêtes, peut-être le nécessaire allant lui manquer, — elle devenait bien plus intéressante, plus touchante et plus belle... Car il est inutile de dire que, pas une minute, notre ami Ludovic ne s'était imaginé que la subite métamorphose qui s'était opérée dans la fortune de la jeune fille dût modifier sa résolution, mais qu'il y prenait au contraire des motifs de s'y affermir et d'espérer, puisque d'elle, en qui tout lui plaisait, c'est sa dot seule, sa dot énorme, qu'il avait toujours redoutée et détestée.
Il laissa s'écouler quelques semaines. Quand il se représenta, le concierge lui apprit que ces dames avaient dénvçnagé de la rue de Messine et qu'elles n'avaient pas laissé d'adresse.
« Mais pourtant, pour les cartes, les lettres qui leur arrivent?.. Elles doivent en recevoir à leur ancienne adresse. »
Le concierge le regarda une minute en silence et finit par dire :
« Une personne... que je ne connais pas, passe ici de temps à autre et prend tout ce qui est pour ces dames. Voilà, monsieur. »
Ludovic dut se contenter de ces explications. 11 était évident que M"° Solignac et sa fille avaient donné des ordres et qu'elles ne voulaient pas qu'on sût où elles demeuraient.
Alors, pour la première fois, il comprit que la destinée avait tristement tourné pour lui, et que, dans ce double malheur, contrairement à ce qu'il avait pensé, il perdait bien plus qu'il ne gagnait. Où les trouver dans Paris? Si elles avaient tenu à le voir, elles auraient répondu à sa lettre, au moins par une carte, ainsi que cela se fait d'ordinaire, et il n'avait rien reçu. Toutes les démarches qu'il fit, les informations qu'il put prendre, furent infructueuses.
Là-dessus, et comme il s'était remis pour vivre à sa besogne de journaliste et qu'il y avait là pour lui de fréquentes occasions de rencontrer
Bloc, il se trouva un jour face à face avec ce dernier.
Ils causèrent de l'épouvantable événement qui s'était abattu sur la famille Solignac, détruisant cette maison où ils avaient passé des heures si heureuses, parmi la joie et les fêtes. De tous ceux qui y fréquentaient naguère, Bloc était certainement celui dont les sentiments s'étaient le moins glacés dans les relations mondaines, qui apportait, dans ces liaisons passagères et sans véritable intimité, le plus de cordiale expansion d'âme. La simplicité, la bonhomie, l'originelle bonté de sa nature, s'étaient conservées sous le journaliste devenu homme du monde. Il parlait pourtant de tout cela avec un détachement, une insouciance, qui ne pouvaient manquer de frapper Ludovic.
« L'horrible malheur! s'exclamait celui-ci. Quel revirement soudain! Hier l'opulence, toutes les jouissances, aujourd'hui la misère, la détresse... Qui se serait attendu? qui l'aurait prévu?
— Évidemment, disait Bloc, c'est dommage... Dommage pour cette charmante Roberte, qui était faite pour la grande vie, pour toutes les belles choses, et qui avait un art, oui, un art de mettre les belles choses en valeur, de les faire plus belles encore! Et si fine, si délicate, si réellement aristocratique...
— Elle n'en est que plus à plaindre!
UOBERTE 181
— Je VOUS l'accorde... Et c'est dommage aussi pour cette excellente M*"" Solignac. Mais, que voulez-vous? c'est la^yie, cela! la vie parisienne!... Les uns montent, les autres dégringolent. Des faillites, des maisons qui croulent, de beaux châteaux qui s'effondrent, un banquier qui spécule et qui rate son affaire, et qui est acculé au coup de revolver, — lequel ne rate pas, lui, — la veuve, les enfants, précipités des sommets les plus brillants dans la plus noire indigence, cela se voit tous les jours, tous les jours vous lisez cela aux faits divers. Il faut être un peu philosophe.
— Acculé? s'écria Ludovic... Mais c'est un accident! »
Bloc le regarda comme s'il se demandait s'il devait croire à la naïve crédulité de son ami. Il reprit en souriant :
« Mettons un accident, puisque, aussi bien, la famille sans doute préfère donner créance à cette version. Cela ne change rien à ma thèse. Elles étaient riches, elles recevaient, — elles recevaient même fort bien, avec une élégance correcte, large sans ostentation ridicule, — et elles n'ont [dus rien à présent. C'est leur tour aujourd'hui, ce sera demain le tour d'un autre. Nous échappons, nous, mon cher ami, à de telles vicissitudes! Voilà l'avantage.
— Mais où sont-elles? que font-elles? Voyezvous la possibilité de savoir où elles demeurent?
— Et pourquoi faire? dit-il, quelle nécessité de vous mettre en quête de leur adresse?.. Avez-vous quelque moyen de les tirer d'embarras, de les sortir de leur misère?..
— Mais quand ce ne serait, dit Ludovic, que pour les devoirs à leur rendre.
— Yous avez bien envoyé votre carte, écrit un mot de condoléance?
— Sans doute.
— Vous êtes en règle, mon cher, cela suffît. » Cela suffisait! Et il était un des meilleurs, l'un
des moins secs et des moins durs. Que devait-ce être des autres, des Gastel-Jugan, l'Anglade, Planet?... Ludovic le quitta sans être renseigné. Et des semaines s'écoulèrent encore, les plus tristes, les plus désolées qu'il eût jamais vécues. Le but manquait à sa vie. Il s'agitait dans une activité vaine. Le travail, l'effort, n'avaient plus de charme. Il se disait à chaque instant, avec ennui, avec dégoût : « A quoi bon? à quoi sert de lutter, de me débattre? et pour qui?.. » Il sentait comme une impossibilité de vivre, de s'intéresser, de s'attacher à rien. Il s'imaginait vieilli tout à coup. Plus de beaux jours! sa jeunesse close! En jetant les yeux en arrière, le passé, en comparaison, lui apparaissait plein de sourires, d'humeur insoucieuse, légère, comblé de joies, de mille occasions de bonheur dont il n'avait pas su profiter. Il entrait dans la phase grave de la vie.
Mais c'est la solitude de son cœur qui lui pesait surtout. L'amour qui l'emplissait, retombé sur lui-même, ne savait plus de quel côté diriger ses élans, dans cet inconnu où l'image de Roberte s'était évanouie, où il l'avait peut-être perdue pour jamais!
Et cela le mena jusqu'au printemps, sans qu'il eût, dans cet intervalle, et parmi la peine qu'il se donnait pour se créer des ressources, négligé un seul jour de chercher la retraite où s'étaient réfugiées M""* Solignac et sa fille. Dans ses heures les plus découragées, il s'était dit qu'elles avaient dû quitter Paris, qu'il ne reverrait plus Roberte. Il tombait alors dans le plus morne et le plus sombre accablement. Mais ces crises de désespoir ne duraient pas. Il s'en relevait, il se secouait, quelque chose lui disait qu'elle était là, quelque part, et qu'elle l'attendait. Elle l'attendait! il le sentait aux battements de son cœur, à la chaleur subite que cette pensée y ramenait. Il finirait bien par la découvrir!
Et, en effet, cette découverte se fit tout naturellement, sans qu'il y eût aucun mérite, un jour que, par devoir professionnel, il traversait l'exposition — en avance sur celles du Champ de Mars et des Champs-Elysées — de l'Association des femmes peintres.
Il y avait là un petit tableau de Roberte. Il feuilleta fébrilement le catalogue, courut à
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l'adresse. Elle y était. Tant de joie assaillit son cœur que le livret faillit échapper à ses mains tremblantes. Il resta longuement en extase devant le petit cadre, qui lui parlait d'elle, où il y avait quelque chose d'elle, et grâce auquel il allait la revoir. Dans son délire de reconnaissance, il se retint de ne pas couvrir de baisers l'insensible et inespéré truchement.
Il rencontra Bloc dans la foule et lui demanda s'il connaissait un marchand de tableaux.
« Oui, Bluteau. Il est là. Je vais vous mettre en relations. »
Le lendemain, l'après-midi, Ludovic se dirigea vers les hauteurs de Montmartre. Dans une rue neuve, au fond d'une cour, que quadrillaient quelques jolis parterres, où des grappes de lilas commençaient à jeter dans l'air un parfum de renouveau, se dressait un corps d'ateliers, de construction assez élégante, mélange de briques rouges, de pierre blanche et de boiseries. Un de ces ateliers occupait le rez-de-chaussée, et des fragments de sculpture en décoraient l'entrée. L'autre, au-dessus, complétait la bâtisse; et celui-ci, avec son grand vitrage, les lourds rideaux qui se plissaient intérieurement, et ce que, dans leur écartement, ils laissaient deviner de luxe, avait un air d'aimable et honnête aisance qui réjouissait. Dans la cour et aux alentours, tout était propre et net, et clair et gai. Et, de ce
coin tranquille, silencieux, où les bruits de la rue expiraient, des allées, des jardinets fleuris, bordés de frêles palissades où le soleil en ce moment s'épandait en écharpe, une impression se dégageait de vie modestement heureuse, recueillie, laborieuse.
Par l'étroit escalier aux marches luisantes, il monta au premier étage, et sonna.
M"" Solignac ouvrit elle-même.
En reconnaissant Ludovic, elle ne dit rien, ses larmes jaillirent. Mais presque aussitôt elle les refoula, et enfin la parole lui fut rendue. La parole avait toujours été un besoin pour elle, la parole lui était aussi un dérivatif à ses chagrins. Et, tout en parlant, sans laisser voir le moindre embarras de la déchéance où elle était surprise, elle introduisait Ludovic dans une immense salle qui servait d'atelier et de salon. Des épaves de la rue de Messine s'y reconnaissaient, qui prenaient, du fait des hautes tentures drapées superbement, une sorte de cachet artistique et enveloppaient le visiteur d'une atmosphère douce, presque riche. Tout cela était baigné d'une belle et franche lumière, s'accrochant en scintillements aux dorures, aux bosselures des cuivres, et avivant les fleurs du tapis, où les pieds enfonçaient mollement.
« Vous êtes aimable, monsieur Rembaud, d'avoir pensé à nous... Roberte n'est pas là.
elle regrettera, elle a reçu une lettre d'un marchand de tableaux... Très aimable de venir nous voir...
— Mon Dieu! Madame, ma visite est un peu tardive, mais ce n'est pas ma faute, et ce n'est qu'au pur hasard...
— Oui, je comprends, dit M'"° Solignac, je devine. Yous ne saviez où nous prendre. Mais il n'y a que quelques semaines que nous sommes sorties de nos embarras. Nous ne pouvions recevoir... Asseyez-vous donc, mon cher enfant, et donnez-moi des nouvelles de Saint-Romain. Que d'événements depuis que nous ne nous sommes vus ! et il y a six mois à peine. . . »
Sur cette pente, on sentait que les confidences de M""^ Solig-nac allaient éclater et qu'il n'y avait qu'à la laisser faire. Ludovic qui hésitait à lui demander des renseignements qu'il brûlait de connaître, se garda de l'arrêter. Elle ne lui cacha rien, ni comment sa fortune personnelle s'était engloutie dans les malheureuses affaires de son mari, le droit qu'elle eût pu prétendre d'en sauver une partie par un procès, mais auquel procès ni elle ni Roberte n'avaient voulu consentir. Ainsi, tous les créanciers se trouvaient désintéressés; la mémoire de M. Solignac demeurait sans tache, leur honneur était sauf.
« En sorte? interrogea bravement Ludovic.
— En sorte, dit M"' Solignac d'un ton tran-
quille, qu'il ne nous reste rien, absolument rien, à part ces quelques meubles et fanfreluches que vous voyez ici, et qui ne nous donneront pas à manger quand nous aurons faim.
— Mais c'est affreux! s'écria Ludovic.
— Non! c'est heureux, dit M""* Solignac... Vous ne sauriez croire, mon cher ami, dans quel repos et sérénité d'esprit je vis, depuis que notre situation est devenue aussi limpide et aussi simple; et, au contraire, combien m'étaient insupportables l'agitation et les perpétuelles angoisses de mon existence d'autrefois... M. Solignac gagnait beaucoup d'argent, il en dépensait plus encore. Il prétendait que c'était nécessaire, qu'on ne pouvait arriver que par ce moyen à une grosse fortune. Cette grosse fortune, il la tenait, il l'a tenue plusieurs fois, il n'y avait qu'à la réaliser, mais il la voulait plus grosse encore... Vous le connaissiez, c'était un homme effrayant, insatiable, qui ne rêvait qu'entreprises extraordinaires! Mon Dieu! tout ce qu'il en faisait, ce n'était pas pour lui, c'était pour nous, pour Roberte. Il était si boni il nous aimait tant!... Mais je n'étais pas faite pour cette vie. Toujours à trembler, toujours suspendue, balancée au-dessus de l'abîme, avec ces millions en fuite, qui couraient après d'autres millions, cela me tuait, mes forces s'usaient, je mourais à petit feu. Aujourd'hui les millions sont définitivement partis. Je suis contente, je suis
fixée. J'ai enfin la vie que j'aime. Je ne m'ennuie plus, j'ai trop à faire, je ne suis même plus fatiguée, je me lève de bonne heure, j'aide à la femme de charge... »
Elle exagérait sans doute un peu, mais il devait y avoir du vrai. Cette femme, bonne et simple, n'était pas faite pour la parade, l'existence en brillante façade, soutenue par le continuel souci, le génie des apparences trompeuses, la comédie de la poudre aux yeux. Et certainement la possibilité d'avouer et de franchement afficher son humble et modeste vie, était une satisfaction pour elle.
Elle entra dans quelques détails d'intérieur, et elle y mit tant de bonne grâce, que Ludovic, qui craignait d'être indiscret, n'hésita plus à lui poser une question qui le tourmentait.
« Mais enfin, madame... Excusez-moi! veuillez croire qu'il n'y a là nulle vilaine curiosité, mais l'intérêt, une vive et respectueuse sympathie, si vous me permettez ces sentiments... Mais enfin, pour vivre?..
— Pour vivre? dit-elle... Mon Dieu! au milieu de la tranquillité, du bonheur, si je puis dire, qui me venait d'une situation si bien réglée, j'ai eu par moments, je dois l'avouer, quelque inquiétude. Mais je ne m'y suis pas arrêtée. Il faut compter sur les chances heureuses, monsieur Rembaud, ne jamais croire que tout soit désespéré. Et, tenez! ce
matin même, cette lettre qu'a reçue Roberte... Sans doute, la situation de deux femmes comme nous, perdues, isolées dans Paris, ayant rompu avec toutes leurs relations, est un peu pénible, incertaine. Mais à quoi servirait de nous en casser la tête? à quoi cela nous avancerait-il?... Laissons cela. Je ne vous entretiens que de moi, monsieur Rembaud. Parlez-moi un peu de vous et de Saint- Romain... »
Ludovic se rassura en pensant qu'elle avait sans doute, sans l'avouer, quelque petit fonds de réserve, quelques bribes encore, qui, tant qu'elles dureraient, la maintiendraient dans ce bel optimisme d'imprévoyance, et il ne voulait rien dire qui pût diminuer cet optimisme. Il laissa donc l'entretien dévier dans le sens que lui donnait M""* Solignac. Sa visite se prolongea. Il espérait toujours que Roberte rentrerait, mais enfin il dut prendre congé avant le retour de celle-ci; il demanda en partant la permission de revenir.
« Mais oui! revenez souvent... Vous n'êtes pas un ami comme les autres, monsieur Rembaud : nous serons toujours très heureuses de vous voir... »
Il aurait pu, dès ce moment, — et il y avait songé, — s'ouvrir de ses projets à M'"" Solignac. Il ne doutait pas de son agrément. Mais il préférait en entretenir d'abord la jeune fille. Il était moins sûr d'elle, il avait quelque vague appréhension
190 ROBERÏE
Elle avait toujours été, elle restait si mystérieuse !
Quand il revint, quelques jours après, c'est la domestique qui lui ouvrit et qui lui dit que ces dames étaient absentes. Mais, presque aussitôt, du fond de l'atelier, une voix se fît entendre :
« Si! si! entrez, monsieur Rembaud... »
En même temps, la haute portière se soulevait, et M""' Solignac apparut, les mains chaussées de longs gants hors d'usage, un voile de mousseline enroulé autour des cheveux. Elle semblait une mascarade.
« Vous tombez mal, un jour de grand nettoyage... Je vais vous reléguer à la salle à manger, si vous le permettez. Vous y trouverez d'ailleurs Roberte. »
Ils traversèrent le salon dans la bousculade des sièges et des meubles qu'on était en train d'épousseter, et Ludovic fut introduit dans une petite pièce contiguë, et dont M'"^ Solignac repoussa vivement la porte sur lui pour empêcher la poussière d'entrer.
Il la vit là, assise près d'une table, feuilletant des albums pour en tirer sans doute des sujets de tableaux. Ses vêtements de deuil ne faisaient que mieux ressortir sa beauté blonde; la pureté des lignes, la fine régularité des traits, s'y exagéraient en quelque sorte, comme, dans un cadre sombre, les détails et le coloris d'une toile prennent plus
de valeur. Relevé d'une jolie coupe, ce costume la laissait élégante, et toujours jeune, charmante. Même ce visage qui avait connu les larmes, où le chagrin avait passé, paraissait plus frais et plus beau. La rose est bien plus belle à l'aurore, emperlée de rosée. Elle n'était pas diminuée du modeste décor où il la revoyait, de cette salle à manger étroite, exiguë, meublée de meubles neufs, très simples, convenables, sans luxe. Et pourtant, avec ce que ces objets mêmes lui remettaient en mémoire, le haut rang d'où elle était tombée, un attendrissement lui vint. Mais une autre pensée ranimait son cœur, le gonflait de joie, — de la joie même qu'il lui apportait, de l'heureuse surprise qu'il allait lui faire. Elle se croyait abandonnée de tous, de lui comme de l'Anglade, Castel- Jugan, etc. Elle ne comptait pas qu'il songeât encore à l'épouser... Il venait dans ce seul but!
Dès son entrée, elle s'était levée, lui avait tendu la main. Dans le subit réveil des malheurs qui l'avaient frappée depuis leur séparation, une petite pluie diamantée s'était suspendue à ses cils, mais qui s'était vite fondue dans un rayonnement de plaisir, le trouble qui, à la vue du visiteur, avait fait courir sur ses joues une pourpre légère, toute une émotion heureuse qu'elle ne cherchait pas à dissimuler.
Et tout de suite, après les condoléances obligatoires, aidé en quelque sorte par elles, il avait
commencé; il avait parlé de leur rencontre, en des jours plus heureux, sur le sommet de la montagne; de l'entretien interrompu, qu'ils devaient, qu'ils n'avaient pu reprendre, qu'il trouvait enfin l'occasion de renouer... Rien n'était changé pour lui, si tout était changé pour elle : elle était toujours celle à qui toute sa vie était vouée.
« Que peut la destinée contre la volonté de deux cœurs qui s'aiment? Vos larmes, votre deuil, votre affliction, tout cela finira quand vous le voudrez. Je mets mon cœur à vos pieds, Roberte, je vous supplie de l'accepter ! »
Elle s'était rassise pour l'écouter; de temps à autre, elle hochait la tête, le regardait d'un sourire un peu triste, parfois étonné, parfois apitoyé. Quand il eut fini, elle dit :
« J'attendais cette folie, monsieur Rembaud! je l'attendais, je vous connais. Ah! comme vous voilà bien... Mais non! nous ne pouvons pas nous épouser. Que vous savez peu la vie, mon ami! Quand on n'a rien, on ne se marie pas. Or, nous sommes pauvres tous les deux. On ne se marie pas pour associer deux misères...
— Mais en travaillant! s'écria Ludovic, en travaillant l'un et l'autre, puisque, aussi bien, je vois que vous avez fait un pas dans cette voie, que vous songez à tirer parti de vos talents... Moi, de mon côté, dans les lettres... »
Elle sourit, elle regarda une seconde, avec une
attention méditative, les albums éparpillés devant elle ; puis elle prononça :
a II se peut, monsieur Rembaud, que vous vous fassiez de belles illusions sur votre talent, et peutêtre avez-vous raison de vous en faire : ce ne sont pas des illusions, vous avez certainement du talent. Moi, je ne m'en fais pas sur le mien, cela ne me mènera pas bien loin...
— Mais alors, dit-il en hésitant... pour vivre? comment ferez-vous pour vivre? »
Elle se tut, elle n'avait pas sur ce point les mêmes idées optimistes que sa mère; elle eut un geste vague et résigné, comme si elle s'en remettait à la destinée qui aviserait pour elle.
Ludovic revint aussitôt à la charge :
a A deux, mademoiselle! à deux, songez-y! on est bien plus fort... »
Elle lui coupa la parole :
« Eh non ! ce sont des phrases. Il ne faut pas se laisser duper par des phrases. A deux, on se gêne. La vie devient plus coûteuse, les charges augmentent. Seul, on attend, on espère, on vit dans l'expectative, rien n'est décidé pour jamais. Tandis que deux êtres unis sont obligés de se classer tout de suite dans la hiérarchie sociale, d'y prendre rang et de se maintenir à ce rang... Et que de peine, quels soucis, que d'ennuyeuses et mortelles tracasseries quand l'indispensable manque! Il ne faut pas se mettre dans ce cas,
monsieur Rembaud... Oh! je ne parle pas d'une grosse fortune, mais de l'indispensable, encore une fois... Vous pensiez donc vraiment qu'on peut s'embarquer ainsi, à deux, pour la vie, à l'étourdi, sans réflexions ni précautions, sans provisions?...
— Mon Dieu! oui...
— C'est une grave erreur ! Et qui ne me surprend pas de votre part...
— De ce que je vous propose, vous ne croyez donc pas que notre situation à tous deux serait, pourrait être améliorée?
— Empirée, monsieur Rembaud! empirée au contraire... Voyons! faut-il reprendre mon raisonnement?., »
Elle le reprit, mais ce n'était pas nécessaire. Devant l'évidence de ces raisons, il se sentait sans argument ni réplique, et battu, découragé. Tous ses rêves étaient brisés et jonchaient le sol. De l'enthousiasme qu'il avait en venant, rien ne demeurait. Elle avait dissipé tout cela d'un souffle. Il commençait à voir, à comprendre, qu'en cette jeune Parisienne, qu'il avait crue si évaporée, si futile, il y avait une petite tête solide, des idées arrêtées, très pratiques. Jamais on ne se serait attendu à trouver tant de pensées sérieuses et mûres sous une surface si gracieuse et si légère. L'apparence trompait en elle, comme elle trompe chez beaucoup de personnes.
Ludovic réfléchissait.
ROBERTE 19d
« Si je VOUS comprends bien, mademoiselle, vous accepteriez mes propositions, si seulement... Car ce n'est pas ma pauvreté qui vous repousse, elle n'est qu'un moiif de retard... Si seulement j'avais une position assurée, si petite fût-elle, qui vous délivrât du souci présent, de l'incertitude de l'avenir?.. »
Elle approuva :
« Parfaitement ! voilà la première parole raisonnable que je vous entends prononcer... Et, tenez! voulez-vous un conseil? Suivez cette idée, cette bonne inspiration qui vous vient, elle est grosse des meilleures chances pour vous... »
Il réfléchit encore. Il s'était levé, et elle avait suivi ce mouvement.
« Alors nous en sommes au même point, reprit-il, au même point que là-bas, sur le plateau de la Moucherolle, quand vous me disiez, souvenez-vous! que cette poursuite, cette chasse à travers les vallées et les monts, devait m'en faire entendre plus long?... »
Elle eut un geste doux et suppliant pour l'interrompre, et elle dit lentement :
« Je sais... je sais, monsieur Rembaud... Inutile de me le rappeler... »
Et debout, les regards de côté, le front un peu incliné, le buste à demi tourné vers la fenêtre, comme si elle suivait à travers l'espace quelque vision lointaine :
« Oui, là-bas, c'est vrai, j'avais fait un rêve... Un rêve que la magie de l'heure, la beauté des lieux, que sais-je? suscitait, rendait séduisant, et où je m'abandonnais, que je croyais facile... Depuis, les malheurs sont venus...
— Pourquoi renoncer à ce rêve? »
Elle revint à lui, l'enveloppa d'un regard fixe et tendre qui fît flamber l'azur de ses prunelles.
« Je n'y ai pas renoncé, monsieur Rembaud, je n'y renonce pas! Si j'y avais renoncé, ne me verriez-vous pas plus triste?... »
Il s'écria :
« Ohî merci! merci!... »
Et il voulait poursuivre; mais, avec une brusquerie aimable et mutine, elle lui coupa encore la
parole :
« Au même point, disiez-vous? Mais non, vous n'en êtes pas au même point ! Yous avez beaucoup gagné, il me semble. Nous nous sommes rapprochés. Là-bas, j'étais riche, je croyais l'être du moins, et, par le fait, ne l'étais-je pas?.. Si seulement nous avions encore tout ce qui s'est gaspillé en réceptions, en fêtes!.. Enfin, je vivais comme si j'eusse été riche. Tandis qu'aujourd'hui je suis pauvre, tout à fait pauvre, aussi pauvre que vous, monsieur Rembaud... Puis, j'étais très entourée, très recherchée, et sollicitée* désirée : l'armée, la magistrature, m'escortaient, la diplomatie et le sport, le journalisme même... Le roman a tourné.
il se simplifie. Nous sommes seuls en présence, tous deux seuls, monsieur Rembaud !
— Eh oui ! Et je n'en suis pas fâché ! s'écria-t-il avec allégresse. Vous avez raison, j'ai beaucoup gag-né, j'espère bien gagner encore... »
Il était toujours debout et ne s'en allait pas; il avait pris la main de Roberte, et c'est lui maintenant qui la retenait dans la sienne, ne pouvant se décider à l'abandonner. Il semblait hésiter, avoir un dernier devoir dont il désirait s'acquitter.
« Pardonnez-moi, mademoiselle! Je voudrais... (il élevait un peu la main jusqu'à lui, jusqu'à ses lèvres), je voudrais, par quelque acte solennel, sceller notre nouvelle entente, la bonne résolution que je viens de prendre... »
Elle dit en souriant :
« Faites, monsieur Rembaud! faites!.. Dès le moment qu'il s'agit d'un motif aussi louable... »
Alors, il s'inclina sur cette main, et il y mit un baiser.
Il rentra chez lui. Il allait d'un pas vif, toute l'allure délibérée, ayant son idée en tête, un but> et semblant foncer droit sur ce but.
De temps à autre, lancinante et cuisante, une souffrance aiguë lui pinçait le cœur : le brusque ressouvenir de son mécompte! Le bonheur qu'il croyait toucher, avec lequel il avait cru sortir triomphant de cette visite, lui échappait. Des mots de Roberte lui revenaient, tranchants et nets, légers comme un duvet, plus formidables qu'un ouragan, qui avaient jeté bas le bel édifice du mariage si proche. Mais tout cela, au lieu de l'abattre, le surexcitait au contraire. Il sentait un ressort nouveau, une énergie de volonté qu'il ne se connaissait pas. Son parti était pris; le projet prenait corps, marchait devant lui pour ainsi dire; il le voyait, le saisissait clairement, dans tous ses détails, dans tous les moyens de mener la chose à bien.
Un phénomène bizarre, en même temps, se produisait. Quelque chose le quittait, s'en allait, qui le laissait dépouillé et nu, et triste. La sorte d'ivresse dont les fumées emplissaient ses yeux depuis tant d'années, qui avait réchauffé ses pensées, irisé le monde extérieur, s'évaporait de minute en minute. Toutes choses lui étaient nouvelles, lui apparaissaient dans leur réalité crue. La surprise n'allait pas sans quelque peine, il en avait comme un soulagement et aussi un regret. Tout était moins beau, si tout était plus vrai. C'était son rêve, son doux rêve de jeunesse et de poésie, les magnifiques brouillards du rêve, qui s'envolaient... La belle cloche de cristal où il vivait enfermé s'était brisée, s
Le palier franchi, tout de suite, il se dirigea vers son cabinet de travail. Il avait, depuis le départ de Mosel, hérité de sa chambre, et c'est là qu'il avait transporté ses livres, ses cahiers, ses papiers. De plus en plus, avec la couchette disparue, et le mobilier succinct et sévère, la pièce avait pris un air d'austérité, asile de recueillement et d'étude.
Des manuscrits qui chargeaient le bureau, sans môme y jeter un dernier coup d'œil, il fit des paquets, les ficela avec soin; et un à un, il alla les enfouir au fond d'une armoire. Ils disparurent. De même des livres minces, légers, à couvertures jaunes, bleu tendre : par piles il les enleva, les
rangea au dernier rayon de la bibliothèque. Et de là haut, de ces hauteurs où ils sommeillaient, les vénérables, les lourds et substantiels, les respectables bouquins de droit descendirent; sur la tablette nette du bureau il les étala. Cela fait, il fut déjà content de lui.
Il marchait par la chambre, réfléchissant, le front plissé, le jarret tendu, tout l'être vibrant et ramassé dans sa force. Parfois il s'arrêtait, jetait les yeux par la fenêtre, avait un geste, un mouvement de tout le corps, les poings fermés, les deux talons tapant du même coup le parquet, toute une mimique qui semblait signifier le classique : « Et maintenant, Paris, à nous deux! » Puis il se remettait en marche, et, en reportant ses regards autour de lui, il se délectait au bel ordre, au grave et décisif arrangement qu'il venait d'introduire dans la pièce, dans sa vie, dans ses habitudes, dans son existence tout entière.
Tout à coup il se précipita à sa table, se jeta sur sa plume, il écrivit :
« Gratte le fond de tes tiroirs, ramasse ta dernière piécette, ma bonne petite sœurette! Envoiemoi tout ce que tu pourras, c'est le dernier sacrifice!... Ma vie est changée, je vogue vers une orientation nouvelle, et l'espoir gonfle ma voile! Roberte sera à moi, je me le suis juré... Demain, je me fais inscrire au barreau... »
De ce style emporté, exalté, il couvrit quatre
grandes pages qu'il adressa à Jeanne. Il l'avait déjà mise au courant des événements survenus, de ses longues recherches pour découvrir les dames Solignac. Cette fois, c'est de Roberte qu'il lui parla, et de l'irrévocable décision que venait de lui suggérer sa dernière entrevue avec elle.
Et il tint parole. Le plus tôt qu'il put, il se faisait recevoir avocat. Il ne changea rien à son installation. Elle pouvait suffire. Quelques tableaux en plus couvrirent les murs, les lambris vides du salon, du cabinet, etc. Et dès lors il ne fut plus, il ne voulut plus être qu'avocat. Toutes ses forces se tendirent dans ce sens, pour la réussite dans cette carrière, moins plaisante sans doute et moins fantaisiste que celle de la poésie, mais où il entrait avec l'invincible dessein de ne se laisser décourager par rien, de surmonter toutes les difficultés, tous les obstacles.
Le temps où il s'égarait dans les sentiers fleuris de l'art ne fut pas entièrement perdu pour lui. Il y avait pris le goût de quelques idées qui ne lèvent pas d'ordinaire entre les pages des manuels de droit, et de les suivre dans leurs nuances, de se les approprier. Il ne s'était pas purement nourri de la sève juridique. Et, avec cette facilité qui lui était naturelle, qu'il avait dans le débit et l'entraînement de la parole, comme il l'avait toujours eue dans le travail, cela allait parer ses plai-
doiries d'un vif éclat, d'une verve abondante et imagée, et de précieuses qualités.
Ce n'est pas cependant aux causes où ces dons lui eussent le mieux servi qu'il se consacra d'abord. Les choses de littérature et de roman, et ce qu'il en connaissait pour les avoir un peu pratiquées, eussent trouvé sans doute un meilleur emploi dans les procès retentissants et brillants : scandales de presse, assises, meurtres, empoisonnements, séparations et divorces. Mais, décidé à se vouer entièrement à sa profession, il alla, d'une belle ardeur et du premier élan, au plus difficultueux et au plus rebutant. Sans regret, il se rangea parmi les avocats d'affaires, ceux qui compulsent les gros livres de caisse, les arides comptes courants, et en tirent leurs plus beaux effets d'éloquence.
A vrai dire, il n'eut pas le choix. Ses relations, en dehors de la famille Solignac, n'étaient pas très étendues. Il dut, — trop heureux, — se contenter pour commencer de ce qui lui venait, tel que cela lui venait. Ce n'était ni très abondant ni d'un grand profit. Et les semaines, les longs mois passaient dans cette situation médiocre... Puis, soudain, il eut un succès, dans une affaire assez importante, et qui lui avait été procurée, par qui? par Pierre Mosel!
Mais ici, il faut que ;ious revenions de quelques mois en arrière; il faut nous transporter là-bas,
au moulin de l'oncle Rembaud, et voir ce qui se passe sous cette tonnelle, au fond du jardin, que nous connaissons bien.
Le traître Mosel est là. Il a, le perfide et astucieux compagnon, profité de l'absence de l'oncle Rembaud pour entraîner en ce lieu désert l'innocente Jeanne. Et celle-ci, confiante et souriante, l'a suivi, le cœur battant, un peu de rougeur au front, détachant sur lui tout en marchant de petits coups dœil interrogateurs, et s'étonnant, s'efFrayant de cette subite audace. Car, il faut bien le dire, ils ont eu beau dîner l'un chez l'autre, avoir mille occasions de se revoir et de se parler, jamais ils n'ont ouvert la bouche que sur des choses fort indifférentes et insignifiantes ; et quand, à la fin des repas, le meunier Rembaud et Mosel le jardinier s'embarquaient dans une causerie oii ils réveillaient tous leurs vieux souvenirs, les deux jeunes gens n'en profitaient pas pour s'isoler eux-mêmes dans quelque entretien intime : ils restaient là, à écouter les vieux, assis en face l'un de l'autre, se regardant, se souriant parfois, et contents d'être ensemble, comme si cela suffisait à leur bonheur.
Mais aujourd'Imi il n'en est plus ainsi. Pierre Mosel a l'air résolu, décidé à tout. A la façon dont il marche, les yeux fixes et le front incliné, les épaules rentrées, et sérieux et absorbé, il semble porter tout un monde d'idées dans sa tête. Sans
doute, ce jour-là même, — qui est une belle soirée d'avril, aussi chaude qu'un jour d'été, et qui a mis le jardin en fête, tous les arbres des espaliers épanouis en girandoles fleuries et jetant dans l'air des senteurs amères, — ce jour-là même, le bon Mosel a dû lutter et se gourmander longuement pour se résoudre à cette démarche : il est venu tard, au moment où le soleil qui éparpille autour d'eux de si gais rayons penche déjà sur les collines et se hâte. Or, depuis trois ou quatre jours qu'il est à Saint-Romain pour y passer les vacances de Pâques, il lui était facile de mieux prendre son temps. Mais sait-on jamais, jusqu'au dernier moment, si l'on fera le grand pas?
Et maintenant qu'il est sous la tonnelle, assis en face de Jeanne, et que celle-ci le regarde d'un air heureux, et curieux, et intrigué, et qu'il n'a plus qu'à parler, il hésite encore.
Enfin, il se décide.
« J'ai bien attendu, mademoiselle, pour vous dire... ce que je vais vous dire. Yoilà des années, quatre, cinq bonnes années, que j'en avais formé le projet, que la première idée m'en était venue. Mais vous étiez trop jeune encore, seize, dix-sept ans au plus. Moi, je n'avais pas de position, je travaillais à m'en faire une. Je la voulais tranquille, assurée, honorable sinon brillante, offrant toutes les certitudes que les ressources qu'elle me créerait ne courraient aucun risque de dimi-
nuer, qu'elles pourraient augmenter au contraire... »
Il s'interrompit pour demander :
a Alors, mademoiselle, je puis parler?...
— Mais oui ! sans doute ! » dit la jeune fille.
Il la regarda attentivement, réfléchit, puis reprit :
« Cette position, eh bien! je l'ai, depuis que j'occupe en titre ma chaire de droit. Et c'est là, tout près, à Grenoble, comme vous savez, ce qui est fort commode, parce qu'en une heure de voyage, sitôt que l'envie m'en prend, je puis venir ici, me retremper au pays natal. Tant que je m'y plairai, que je n'en manifesterai pas le désir, il est certain qu'on ne me déplacera pas. Les émoluments ne sont pas gros, ils permettent de vivre honnêtement, plus qu'honnêtement... Mais, depuis quelque temps, j'y joins... j'y ai été amené par l'exemple de mes collègues; j'y ai joint un cabinet de consultations juridiques. Cela a réussi, et, ma foi! cela rapporte. Cela peut aller loin, cela peut môme aller très loin... »
Il s'interrompit encore :
« Alors je puis toujours parler, mademoiselle?...
— Je vous en prie, monsieur Mosel! »
Il dit avec un peu de gêne et d'humilité : « Mon Dieu! si haut que j'arrive, cela ne me fera jamais oublier d'où je viens. Cela ne peut
tromper personne, cela ne peut vous tromper vous-même, mademoiselle... Vous me connaissez, vous connaissez mon père. On fut chez nous, de père en fils, toujours jardinier, travailleur, laboureur... Je suis le premier, je crois, qui ai abandonné la partie, et encore n'est-ce pas de moi-même, mais parce que mon père l'a voulu. Savez-vous que, jusqu'à quinze ans, je me suis battu avec la terre? Ces mains ont manié la pioche et la bêche, comme fait mon père, comme faisait ma mère...
— Je le savais, dit la jeune fille.
— Et, tenez! ma mère, vous ne l'avez pas connue... C'était une bonne et simple femme, et qui aidait à mon père, travaillait comme un homme. Vous pensez bien qu'à ce métier son dos s'était un peu courbé, et son teint hâlé, ses mains durcies. Je ne l'en aimais pas moins, mais enfin ce n'était pas une dame, non, vraiment. C'était une bonne, une vaillante paysanne... Je me crois obligé, en conscience, de vous dire tout cela, mademoiselle...
— Mais pourquoi? puisque je le sais!
— Pourquoi? Je vais vous l'apprendre. Parce que je me souviens, moi, de votre mère, et aussi de votre père! Je les ai connus quand j'étais tout petit. Ils étaient des personnes importantes de Saint-Romain, ils y tenaient le premier rang. Et peu importe que, par la suite, ils aient eu des
revers de fortune. Cela ne les a jamais diminués à mon idée. Toujours je les vois, — votre père, de haute taille, beau, correct, et l'air avenant, un homme qui semblait fait pour commander aux autres, — votre mère si distinguée, si fine et si élégante, — tous deux enfin tels qu'ils apparaissaient aux yeux du petit jardinier, qui ne s'imaginait guère alors qu'il pût devenir, un jour, l'ami, le camarade de leurs enfants... »
A ces portraits, à ces chères images dont il lui rappelait le lointain souvenir, Jeanne se sentait troublée et touchée, et plus touchée encore de cette franchise loyale de Mosel qui obligeait celuici à avouer des distances, une sorte de séparation de caste, à laquelle elle n'avait jamais songé. Assise, le buste droit sur le siège de cannes, les mains jointes devant elle, elle le regardait d'un regard profond et attendri.
Elle dit vivement pour cacher son trouble :
« Où voulez-vous en venir, monsieur Mosel?
— J'y arrive, mademoiselle, il faut bien que j'y arrive. J'ai dit... oui, il me semble que j'ai dit tout ce que je tenais d'abord à vous dire. Et maintenant que vous me connaissez, que je vous ai fait connaître cette petite situation honorable que j'occupe à la faculté de Grenoble, le petit cabinet de consultations... Une dernière fois, mademoiselle, je voudrais pourtant savoir si je dois parler?... »
Elle eut peur qu'une parole la trahît, tant elle
avait le cœur remué. Elle fit un signe de tête, un léger signe approbatif.
Il dit alors :
« Puis-je me permettre de vous offrir tout cela et vous prier de le partager? »
Elle ne dit rien. Elle souriait, et en même temps une larme germait à travers ses cils, une larme qu'il vit, dont il s'effraya.
« Vous pleurez! je vous fais de la peine?... »
Elle secoua la tête. Elle souriait d'un sourire heureux, le regardait d'un air ravi.
c( Parlez! Que dois-je croire? Acceptez-vous? »
Elle put enfin se faire entendre.
c( Si j'accepte, mon bon monsieur Mosel! si j'accepte !... En pouvez-vous douter?... »
Il fit le mouvement de se précipiter, de saisir les mains de Jeanne, de tomber à ses g-enoux. Elle l'arrêta.
« Écoutez-moi, monsieur Mosel! Ecoutez-moi à votre tour. Et, puisque vous avez été franc, je le serai avec vous. Il ne faudra pas que vous soyez jaloux : j'ai une autre tendresse au cœur... quelqu'un que j'aime, que j'ai pris l'habitude d'aimer, et que j'aimerai toujours! vous le connaissez, c'est Ludovic.
— Mais nous l'aimerons tous deux! s'écria Pierre. Ah! le brave garçon, le gentil Ludovic, si vous saviez combien moi-même...
— Oui, dit-elle, mais il y faudra de la patience.
et de la constance, de la générosité. Il a ses défauts... je veux dire ses idées, ses manières d'être et de faire, qui ne sont pas celles de tout le monde. Ceux qu'on aime, il faut les aimer jusque dans leurs défauts. Moi, je suis d'avis de ne pas le contrarier. Y a-t-il quelque chose de plus horrible que de contrarier les goûts do quelqu'un!... Seulement, jusqu'ici, cela ne lui a pas très bien réussi. Le pauvre garçon n'a pas de chance. Et maintenant le voilà sur une nouvelle piste, il s'est fait recevoir avocat...
— Il réussira! il réussira! s'écria Pierre. Vous ne sauriez croire combien cette nouvelle m'a comblé de joie! et comme il est fait pour cela! comme il a tout ce qu'il faut pour arriver au premier rang !... Sa littérature m'effrayait un peu, je dois l'avouer, je m'y entends peu; mais ici, je m'y connais, je suis sûr de mon affaire... Je réponds de lui, de son avenir!
— Bon! dit Jeanne. Mais ce n'est pas tout encore. Il a autre chose en tête. Vous qui avez vécu si longtemps près de lui, vous n'ignorez aucun de ses secrets, et il en est un qui passe avant tous, puisque sa vie, son avenir, en dépendent. Vous savez bien de quoi, de qui je veux parler? Vous connaissez M"® Solignac?... Le malheur l'a frappée. Mais, même ainsi, privée de sa fortune, n'ayant plus ses millions, consentirat-elle jamais à faire le bonheur de Ludovic?
ROBBRTK 14
— Voyons, mademoiselle Jeanne! voyons!
Voilà qui est presque injurieux pour notre Ludovic!... De bonne foi, quelle est la jeune fille qui ne serait heureuse, qui ne serait fîère de l'épouser? »
Elle sourit avec plaisir.
« C'est mon avis, c'est bien mon avis, monsieur Mosel. A présent, supposons qu'ils sont mariés, qu'en résultera-t-il? Conïiaissez-vous le caractère de cette jeune fille? Moi, je ne l'ai vue que quelques heures ici, elle m'a beaucoup plu. Mais je puis me tromper. Vous, monsieur Mosel, qu'en pensez-vous? Ludovic sera-t-il heureux avec elle? — Ah! vous m'en demandez trop, mademoiselle! Je l'ai vue moins que vous encore, quelques minutes à peine. Elle était venue chez nous avec sa mère. Elle a fait le thé, nous l'a servi... Avec toutes ses élégances et sa toilette mirobolante, elle ne m'en a pas moins paru très simple, très bonne, très naturelle. Et, avec cela, l'esprit délié, pointu et vif, une vraie Parisienne enfin, tout à fait ce qui convient à notre ami. J'ai jugé qu'ils étaient faits l'un pour l'autre. Et voilà. Je crois qu'ils seront très heureux.
— A condition qu'ils s'épousent, dit-elle, que ces revers de fortune n'empêchent rien.
• — Bien entendu! » dit Pierre.
Après un moment de réflexion, elle reprit : « Tout cela est bien, tout à fait bien! Me voilà
tranquille sur Ludovic... Pour en revenir à nous, monsieur Mosel, avant de rien décider, il est quelqu'un — vous n'y avez pas songé, — dont nous devons prendre l'avis, sans l'avis duquel je ne puis rien faire, mais qui d'ailleurs n'est pas loin... »
Elle jetait les yeux du côté du jardin^ où l'oncle Rembaud, revenu de la ville, était en train d'examiner ses espaliers, constatant avec plaisir tout ce que cette chaude journée avait ajouté à leur floraison. Cet homme admirable avait le don inappréciable d'être toujours proche quand on avait besoin de lui.
« Le voilà tout justement, dit-elle en le désignant d'un sourire. Il faut lui faire part de nos projets. »
Un nouveau malaise s'empara de Pierre. Elle s'en aperçut.
« Oh ! rassurez-vous. C'est moi qui prendrai la parole. La chose sera vite faite, et j'y mettrai moins de façons que vous. Je ne crois pas que les façons soient nécessaires... »
Elle marcha vers son oncle, suivi de Pierre, et dit simplement :
« Voici monsieur Pierre Mosel qui vient me demander en mariage.
— Ah! oui, dit l'oncle Rembaud en toisant Mosel d'un regard narquois... Ce grand garçon se décide enfin, ce n'est pas trop tôt... Mais ne va-t-il pas se dédire, ne reviendra- t-il pas sur sa parole?...
— Oh! monsieur Rembaud,pouvez-vous croire...
— Eh bien! embrassez-la donc, pour voir! embrassez-la devant moi, tout de suite... Je l'exige ! »
Les deux jeunes gens se regardèrent d'un air penaud et un peu gauche, les bras ballants, hésitants. Enfin, ils s'exécutèrent.
« Là! comme cela, nous le tenons », dit l'oncle Rembaud.
Le soleil, près de disparaître, rasait le jardin de grands rayons roses, qui les enveloppaient tous trois de nuées soyeuses, éblouissantes. En effluves lourds, dilatés dans l'air chaud, les arbres en fleurs jetaient leurs odeurs capiteuses. Et, dans cette lumière, dans ces parfums, Pierre sentait son cœur se fondre en douceurs inefTables. Il allait vivre avec le souvenir de ce premier baiser cueilli sur une joue rougissante, et qui avait l'acre et suave goût de la fleur de pêcher.
Ludovic n'assista pas au mariage, qui se fît tout de suite et fort simplement. Au milieu des affaires 011 il s'absorbait à cette heure, ce déplacement lui aurait nui. Mais il eut le contre-coup de toutes leurs joies par les lettres que Pierre et Jeanne lui écrivirent. Cette correspondance ne devait plus s'arrêter.
Elle s'amplifia encore quand le professeur consultant se mit en rapport suivi avec l'avocat parisien. Nous avons vu qu'il s'était empressé de le
faire bénéficier de la première affaire importante qui lui était venue dans les mains. Il s'agissait d'un procès compliqué, où se trouvait engagée une vaste entreprise industrielle dont les établissements étaient en Dauphiné et le siège principal à Paris.
Mosel, en faisant passer le dossier à Ludovic, lui avait fraternellement mâché la besogne. Avec ce soin minutieux, cette sage et prudente attention qu'il apportait à tout ce qu'il faisait, il lui avait détaillé tous les arguments, et la jurisprudence, et les textes... Tant d'érudition, mêlée d'une étourdissante faconde, avait frappé le tribunal, — qui d'ailleurs avait dû se rendre à la logique et à la puissance de l'argumentation. Maître Rembaud eut gain de cause. Ce brillant succès lui avait mis le pied à l'étrier. Désormais il était lancé.
Il allait, quand ses occupations lui laissaient des loisirs, passer des heures délicieuses auprès de Roberte, et il n'était point rare que M™' Solignac le retînt à dîner. Il acceptait. Il acceptait sans hésitation. Il savait qu'il leur faisait plaisir, leur donnait ainsi l'illusion d'une situation qui n'était point trop changée et leur permettait de recevoir comme aux anciens temps.
On le lui avait dit, il n'était pas un ami ordinaire. Et, de fait, il en était vite arrivé à une grande intimité. Il devenait le confident, le conseiller, l'homme à qui elles faisaient part de toutes leurs petites affaires, — la chance heureuse d'un tableau vendu, — pour qui l'on n'a pas de secrets, avec lequel on ne se gêne pas. A quelque heure, quelque jour qu'il se présentât, tout de suite il était introduit, reçu avec une cordialité vive, tous les témoignages d'une joie visible et réelle.
Dans le coin du salon transformé en atelier,
Roberte, après la poignée de main échangée, continuait de peindre. Il s'asseyait sur le divan, à quelques pas d'elle, et la conversation s'engageait. Pendant ce temps, M'"" Solignac entrait, sortait, et, un petit plumeau à la main, qu'elle ne quittait plus, donnait en passant de petits coups de droite et de gauche. C'était, depuis qu'elle était réduite à pou près à ses seules ressources, la grande préoccupation de cette dame, peu à peu tournée à la manie, que de tenir sa maison nette, luisante de propreté, sans un grain de poussière. Et c'était aussi, entre la mère et la fille, l'habituel sujet de débats, dont elles donnaient, à chaque visite, le spectacle à Ludovic.
« Encore, maman?... Mais laisse donc cette pauvre poussière tranquille ! Qu'est-ce qu'elle t'a fait?... Tu ne lâcheras donc pas cet affreux plumeau...
— Mais, mon enfant, je la chasse.
— Tu la déplaces. Elle est très bien là, elle ne fait point de mal, elle ne demande qu'à se tenir en repos. Et tu la secoues, tu la tracasses, tu la saccages, tu la forces à venir voler sur ma toile!... Voyons ! assieds-toi, repose-toi, cause avec nous. . . »
Mais M"" Solignac avait trop à faire pour se reposer, et, avec un long regard muet à Ludovic comme pour le prendre à témoin de l'injustice de ces reproches, elle s'éloignait, elle les laissait seuls, elle allait épousseter ailleurs.
L'été était venu. Ludovic n'avait pas songé à prendre des vacances ni à aller les passer à Saint- Romain. On était heureux, là-bas, sans lui, dans la douce joie des premières ivresses que goûtait le jeune ménage de Pierre et de Jeanne, et il sentait que sa présence n'y aurait rien ajouté. Tandis qu'en restant à Paris, outre qu'il y était retenu par l'impossibilité de s'éloigner de Roberte, il lui semblait qu'il contribuait à tromper celle-ci sur l'obligation où elle était elle-même d'y demeurer. C'était la première fois, en effet, que, la saison venue, elle ne le quittait pas pour une villégiature.
Leur villégiature, à tous deux, était l'immense hall où ils passaient les après-midi. Tourné vers le nord, avec son haut vitrage, dont on laissait la partie supérieure entr'ouverte, — en sorte qu'un souffle d'air, entrant par intervalles, gonflait en ondulations lentes les grands rideaux, — une certaine fraîcheur y régnait, pendant qu'au dehors l'accablant soleil mitraillait les pavés et la rue. Dans le quartier à peu près désert, abandonné par les artistes qui étaient partis en quête de nouveaux motifs de paysage, les rumeurs accoutumées s'apaisaient. On n'entendait, dans ce grand silence, que la voix de M""^ Solignac, dans la pièce voisine, en train d'arrêter avec la femme de charge les apprêts du dîner. Une torpeur lourde enveloppait le salon, les meubles muets, les sièges allanguis,
glissés en des poses lasses dans la chaleur ambiante. Leur éclat, leurs reflets s'amortissaient sous la lumière tamisée et douce qui allait se dégradant insensiblement avec l'heure et l'approche du soir.
Roberte peignait d'un grand courage, sans presque se donner de répit, un peu peut-être pour avoir une contenance lorsque Ludovic était là, mais d'ailleurs avec beaucoup de facilité, et d'entrain, et de plaisir, sans jamais éprouver de fatigue. Il la voyait dans son joli costume d'intérieur et de travail, de teinte claire, d'étoff'e souple et légère, un peu échancré des épaules, les manches larges, à demi courtes, qui laissaient les mains dégagées, et le grand pli Watteau qui se cassait élégamment derrière elle. Dans le feu de sa besogne, tout à l'idée de son tableau, où elle s'absorbait comme les vrais artistes, elle en oubliait d'être coquette : ses cheveux, tordus à la diable, se massaient au sommet de la nuque, d'où ils retombaient en luxuriantes cascades. Cela ne la faisait pas moins jolie. Ludovic, qui ne la quittait pas des yeux, du divan où il se tenait discrètement, avec le scrupule de la troubler dans son travail, la regardait dans l'extase.
Il la voyait parfois qui s'arrêtait et qui, les deux bras écartés, la palette d'une main, le pinceau en Fair de l'autre, à quelques pas de sa toile, la considérait longuement, et gravement. Parmi la buée chaude qui auréolait son visage, l'envolée des
légers cheveux blonds, l'éclat des yeux bleus pleins de fièvre, il lui semblait qu'un petit pli creusait le front de la jeune fille.
« A quoi pensez-vous? lui demandait-il.
— Je regarde ma toile.
— Eh bien! c'est charmant, c'est exquis, vous n'avez jamais rien fait de mieux!
— Oui, mais je ne me renouvelle pas! Voilà ce qui me chagrine. Je me répète, je me rabâche... Toujours ma petite montagne bleue du fond, mon petit ruisseau, ma petite ferme, ma double procession de sapins alignés d'ici et de là... Il faut se renouveler, monsieur Rembaud, se renouveler ou périr! L'artiste qui ne se renouvelle pas, en vient au procédé. Il travaille sans goût et sans fièvre, sans haut ni bas, comme une machine, comme on tourne des bâtons de chaise. J'ai grand'peur d'en arriver là... C'est la faute de Bluteau! Quoi que je lui porte, il est content, plus content que moi... Et, le croiriez-vous? jamais le moindre marchandage! C'est moi qui fais les prix, ce que je demande, il me le donne. Si je n'y mettais quelque honnêteté, je crois, ma parole, qu'il me paierait comme le plus illustre des illustres ! Il me traite en maître. Mais, du reste, cela se vend bien, paraît-il. L'Amérique m'achète. Messieurs les Yankees (elle riait franchement) ont le bon goût de m'apprécier...Et c'est un peu aussi ce qui m'ennuie : mes toiles partent, je ne les revois plus... »
Ludovic, pendant tout ce discours, ne bronchait pas. Il laissait s'épuiser la matière...
Il dit, une fois, pour détourner l'entretien :
« Et avez-vous des nouvelles de nos anciens amis, M. le vicomte de l'Anglade, M. le marquis de Castel-Jugan, M. le baron Planet?... »
Sans relever l'ironie, elle se remit tranquillement à sa toile.
« Non, je ne les ai pas revus, mais c'est tout comme... Je puis vous renseigner sur leur compte, si vous le désirez. En ce moment, si vous voulez le savoir, ils sont à Trouville ou à Etretat. Ils se baignent, ils jouent, ils excursionnent, ils s'amusent. Ils continuent la même vie que nous menions ensemble autrefois. La seule différence est que maintenant c'est mon amie Régine d'Amblavert, à moins que ce ne soit Edmonde, ou Raymonde, qui mène la bande...
— Vous en parlez avec une philosophie !
— Ne voulez-vous pas que j'en pleure, ou que je le leur reproche?
— Je voudrais que vous les plaigniez. Ils sont à plaindre d'avoir la tête si légère, qui oublie si vite, et cette indépendance du cœur, pour ne pas dire cette ingratitude...
— Eh non! vous avez tort, monsieur Rembaud, vous les jugez mal, vous êtes injuste... Ce sont, du premier au dernier, de braves, d'excellents garçons, ni meilleurs ni pires que d'autres, et qui
avaient du bon. Sans doute, ils ont leurs ridicules, leurs petits défauts, — qui n'en a pas? — Mais avez-vous jamais surpris chez l'un d'eux quelque chose de bas, quelque chose d'équivoque et de louche? Et si gais, si bons enfants, de si bonne composition, ne demandant qu'à rire, qu'à se distraire, — ce qui est l'indice d'une bonne conscience, — et qu'à me faire participer à leurs distractions. Non vraiment, je ne serais pas pardonnable de leur en vouloir!
— En attendant, ils se sont bien gardés de revenir !
— Mais cela s'explique, mon cher ami, cela s'explique très bien. Je ne parle pas du sentiment de délicatesse qui a pu les retenir : la crainte de m'infliger quelque humiliation dans ma situation nouvelle... Je parle d'autre chose. Songez qu'ils sont tous dans une position à ne pouvoir épouser qu'une jeune fille riche, et que je ne le suis plus, et donc qu'ils n'ont plus rien à attendre de moi, qu'ils n'ont que faire de continuer leurs relations. C'est une fatalité, cela, où ils ne sont pour rien, et qui les contraint à aller chercher fortune ailleurs... L'Anglade , tenez î s'il veut avancer dans la carrière, ne lui faut-il pas de fortes rentes? Ce qui l'arrêtait, au temps oii nous nous voyions, ce qui le maintenait dans une certaine réserve, c'est qu'il sentait, c'est qu'il savait que ma dot n'était pas encore prête, ni très nette, ni bien liquide.
Et voyez comme il a bien fait d'attendre! Si, par coup de tête, il s'était prononcé, et que je l'eusse accepté, — ce qui n'est pas du tout prouvé, — nous serions aujourd'hui dans de beaux draps!... Castel-Jugan, c'est la même chose. Le voilà lieutenant. Dès qu'il sera capitaine et qu'il aura épousé la dot qu'il lui faut, il est évident qu'immédiatement il donnera sa démission. Ce guerrier n'est pas fait pour végéter dans une petite ville de garnison; la rigueur disciplinaire, la sujétion, et les corvées, et les manœuvres, tout cela lui est antipathique. C'est un homme de plaisir, de liberté. Il lui faut Paris, la vie de château, le monde. . . Nous voyez-vous mariés, nous voyez-vous ruinés! le pauvre garçon enchaîné à son carcan militaire, forcé de pousser jusqu'au grade de général, jusqu'au maréchalat, que sais-je?... toute sa vie manquée en un mot... Planet! je n'ai pas besoin de vous apprendre ce que lui coûte son écurie. C'est sa vocation, à celui-là, on n'y peut rien. Et là encore il y a une nécessité absolue de viser un gros héritage... Valmaury, de même, à peu de chose près... Ils sont ainsi, ils ne se sont pas faits, on ne saurait leur en vouloir. Et tout le monde les approuverait. Ils voient juste, agissent prudemment; sous leurs dehors légers, ce sont gens sérieux, pratiques...
— De bons petits égoïstes, quoi ! »
Elle rit.
« Non, non, vous exagérez... Oh! mon Dieu! entendons-nous, je ne dis pas que ce soit là mon idéal. Moi, là-dessus, j'ai mes petits goûts particuliers, et que vous devinez peut-être. J'aime un peu plus d'insouciance, des ambitions plus relevées, plus désintéressées, moins terre à terre, des rêves moins positifs... Mais, que voulez-vous, monsieur Rembaud, tout le monde n'est pas fait comme vous ! »
Elle s'interrompit pour dire :
« J'y pense à présent... vous me demandiez si nous avions revu... Eh oui! nous avons revu quelqu'un... quelqu'un qui n'était pas tout à fait du groupe, mais qu'enfin vous connaissez.
— Bloc? dit Ludovic.
— Non, ce n'est pas Bloc. C'est Lalouvier, M. Lalouvier en personne. »
En même temps, elle se retourna et fit face au jeune homme.
« Imaginez-vous qu'il y a quelques jours... C'est toute une histoire! Il y a quelques jours, il est venu... Est-ce que mon père vous a jamais parlé d'une certaine affaire... une aff'aire de mines? Eh oui ! vous la connaissez. Nous les avons vues, ces mines, je m'en souviens... là-bas, en passant, au cours de notre excursion...
— Les mines d'or de la Gardette, dit Ludovic.
— Précisément. Mais d'abord il faut que vous sachiez qu'au premier temps de notre installation
ici, tous les papiers qui gonflaient le cofl're-fort, — le superbe cofire-fort du bureau, — avaient été jetés là, dans un coin, où ils jonchaient le parquet... »
Du bout du pinceau, elle indiquait un angle de la pièce.
a Amoncelés les uns sur les autres, ils faisaient un tas énorme, et c'étaient les titres de ces fameuses mines, je ne sais combien de paquets et de liasses, qui en composaient la plus grande masse. Moi, sans penser à mal, de temps à autre, j'en prenais un au hasard, et j'en essuyais mes pinceaux...
— Vous aviez tort, dit Ludovic.
— C'est bien l'avis de ma mère. Le jour qu'elle s'aperçut de la chose, si vous aviez entendu les beaux cris ! Elle les a ramassés en hâte, et empilés, et ficelés, et mis sous clef. Ils emplissent toute une armoire. Elle a, comme mon père, la superstition de cette afl*aire... C'est donc pour vous dire que Lalouvier venait nous proposer de les acheter. Oh! pas grand'chose! Mais, dans notre situation, vous comprenez, la somme était encore assez rondelette..-. Et ce n'est pas tout! et je crois bien que tout cela n'était qu'un prétexte, une occasion de rentrer en relations, de nous faire part d'autre chose... »
Elle s'arrêta, regarda Ludovic avec une mine réjouie.
« Quelle chose?
— Je vous le donne en mille, monsieur Rembaud... Non, vous ne devinerez pas ! M. Lalouvier demande ma main.
— Il est fou ! s'écria Ludovic qui se leva d'un bond.
— Eh! eh! dit-elle en riant, pas si fou... M. Lalouvier n'est plus le Lalouvier que vous avez connu. Sans embellir, ce dont je le défie, il s'est un peu décrassé et poli. Et puis il a une petite aisance, il fait des affaires, beaucoup d'affaires, comme faisait mon père, mais qui lui réussissent mieux sans doute. A l'entendre, à l'en croire, il est pour le quart d'heure dans une position qui n'est pas à dédaigner, en état de rendre une femme heureuse, de subvenir à tous ses besoins, même d'élégance, même d'obligatoires dépenses... l'indispensable enfin! vous connaissez mes idées sur ce point, le terrible indispensable ! . . . Mais calmez-vous, monsieur Rembaud! n'écorchez pas mon tapis du talon... et rasseyez-vous. Les propositions de M. Lalouvier ont eu le succès qu'elles méritaient. Nous n'avons rien cédé, rien lâché. « Par ce qu'il offre, a dit ma mère, on doit supposer que ces titres valent beaucoup plus. Il reviendra. » C'est un raisonnement qui peut être juste. En tout cas, M. Lalouvier n'est pas revenu. »
Ludovic s'était rassis. Il dit :
« L'indispensable, cet indispensable terrible, comme vous l'appelez, mais je l'ai, mais nous Tavons... Voyons! reposez-vous, mademoiselle, vous avez assez travaillé aujourd'hui. Venez ici, que nous causions. »
Elle leva les yeux vers le vitrage.
« Au fait, le jour baisse, je n'ai plus assez de lumière... Ah! monsieur Rembaud, je sens que nous n'allons pas nous entendre, mais je ne refuse pas de causer.
— J'ai refait mes calculs...
— Ils sont faux, ils doivent être faux. »
Tout en parlant, elle se débarrassait de sa palette et de ses pinceaux, retournait le chevalet contre la muraille. Puis, lentement, dans sa robe aux longs plis souples, elle vint s'asseoir au bout du divan, le visage tourné vers Ludovic. Elle le dominait en quelque sorte, le buste haut, les jambes croisées, le coude enfoncé dans un coussin, une main soutenant sa joue, la manche lâche, glissée le long du poignet, tombant en s'arrondissant autour du bras. Et, avec un sourire un peu railleur, le dévisageant ainsi de tout près, d'un regard clair et fixe qui ne laissait pas de le troubler, elle l'engagea à parler.
« Voyons ces comptes, monsieur Rembaud. »
Alors, comme il l'avait fait maintes fois déjà,
il recommença à établir leur budget : ce qu'il
faudrait pour l'appartement, les dépenses cou-
rantes, etc. Et, alignant les chiffres, ce qu'il gagnait, ce qui lui était dû, ce qu'il espérait, il se persuadait aisément qu'ils pouvaient, dans ces conditions, tenter les chances du mariage. Mais elle secouait doucement la tête.
« Pas encore, monsieur Rembaud, pas encore! Il faut un peu plus, un rien de plus. Il n'y a là que tout juste le suffisant. Vous ne comptez pas l'imprévu. L'imprévu! voilà ce qui ruine une maison! Je ne vois pas, dans tout cela, le chapitre de l'imprévu...
— Mais pardon! l'imprévu, ce sont les fortunes inespérées, les grosses affaires qui peuvent venir, comme celle que m'a procurée Mosel...
— Elles peuvent venir, elles peuvent ne pas venir. Mais ce qui viendrait immanquablement, c'est quelque désagréable surprise, si nous nous décidions sans plus de réflexion. Non! pas encore, monsieur Rembaud... Croyez que je suis très touchée, très reconnaissante de tout ce que vous me dites, de tout ce que vous faites à mon intention! Si c'était possible, je consentirais demain. Mais ce n'est pas possible encore...
— Vous ne m'avez donc pas compris ! vous ne m'avez donc pas suivi!... »
Et la douce querelle se poursuivit. Il y mettait tant de feu, une si bonne envie de la convaincre, qu'elle se laissait par moments comme entraîner à ces perspectives séduisantes. Son sourire s'ac-
centuait, ses beaux yeux bleus s'agrandissaient et ne se détachaient plus de lui. Suspendue aux lèvres de Ludovic^ elle semblait vaincue enfin, ne plus s'appartenir, s'abandonner tout entière à ce qu'il désirait, sans force, sans volonté personnelle. Mais elle ne tardait pas à se ressaisir, la réflexion lui revenait. Et, avec une jolie moue coquette, un joli mouvement de tête qui faisait onduler sur son front l'opulente masse de ses cheveux blonds, elle répétait :
« Pas encore! pas encore, monsieur Rembaud!... »
Alors il abandonna les chiflres, les calculs, tous ces raisonnements positifs où son amour cherchait un appui, et qui venaient au contraire se dresser comme des obstacles. C'est son cœur, sa tendresse, son amour seul qu'il fît parler.
Pour l'exalter, pour le rendre éloquent, l'heure et le lieu étaient complices. Dans le silence, dans l'ombre douce qui peu à peu envahissait la pièce et ensevelissait les objets, elle seule rayonnait encore de son jeune sourire, de ses grands yeux bleus, des éclairs qui semblaient se détacher de son cou et de ses bras blancs. Tout s'alanguissait de plus en plus et s'enténébrait autour d'eux. Là-haut, au sommet du vitrage, avec le soleil qui avait tourné, l'atmosphère d'or qui poudroyait tout à l'heure au plafond, traversée de rais flamboyants, d'un jet de flèches étincelantes, s'était
retirée. Le lent crépuscule, avec ses trames fines tendues d'un angle à l'autre, multipliées dans les recoins déjà sombres, avec le silence et la torpeur accrus, apportait une oppression, un vague malaise, en même temps qu'une mélancolie planait, dont le cœur de Ludovic se serrait. Encore un jour! un jour qui avait fui rapide, sans qu'il fût plus avancé... Et, plein d'un horrible regret, en fougues ardentes, en paroles et protestations enflammées, sa passion s'épanchait.
Eh quoi! n'était-elle pas cruelle, — quand le bonheur était là, si près, qu'ils pouvaient le saisir, qu'elle n'avait qu'un mot à dire, — de le laisser échapper? Qu'importaient, en vérité, ces misérables questions d'argent! Pour un peu plus, un peu moins d'or, en était-on plus heureux? La principale, la seule richesse, n'était-elle pas la jeunesse, et la force, et la santé, et la volonté de vivre, de trouver les moyens de vivre? Ils avaient tout cela! Que voulait-elle encore?... Le seul bonheur n'est-il pas d'aimer?...
Elle l'écoutait, muette, attentive, et heureuse sans doute, flattée de cette insouciance, de cette belle imprévoyance, de tant de folies dont elle était l'inspiratrice, et qu'elle le laissait débiter sans l'interrompre, toujours indolemment renversée sur ses coussins et le dominant du regard, du sourire...
Tout à coup une porte s'ouvrit. Un flot de lumière emplit la pièce et M""^ Solignac apparut.
« Mes enfants, c'est servi... Quand il vous plaira? »
Roberte se leva. Elle se leva languissamment. Elle dit d'un ton caustique, ironique, mais trop forcé pour qu'elle n'y dissimulât pas un peu d'émotion sentimentale qui était venue la saisir, et qu'elle voulait cacher à Ludovic, qu'elle voulait se cacher peut-être à elle-même :
« Avez-vous faim, monsieur Rembaud?.. Vous vivriez parfaitement, j'en suis sûre, de poésie et d'eau claire! Moi, pas. Mais il y a plaisir à vous entendre et nous y reviendrons. Pour le moment, il s'agit d'autre chose... »
Même avec ces brutalités et matérialités qu'elle aflectait, elle était charmante. Il sourit, il offrit son bras à M""' Solignac et l'on passa dans la salle à manger.
Fut-ce ce retard, ces délais, ces dates sans cesse reculées que Roberte opposait à leurs projets et qui enfiévraient Ludovic? Fut-ce les fatigues qu'il s'imposait, la conscience avec laquelle il préparait ses causes, afin d'étendre sa renommée, d'arriver plus vite à cette situation sans laquelle elle ne voulait consentir à rien?
Ou bien était-ce le retour offensif de Lalouvier, qui, en dépit de tout, le tenait en souci? — Sans doute, elle n'y avait pas donné d'importance, elle avait ri elle-même de cette ridicule demande de sa main. Mais, en même temps, elle ne s'était pas fait faute d'en calculer les profits, d'en avouer à Ludovic les précieux avantages ; et, telle qu'il la connaissait maintenant, avec ce fond pratique qui faisait l'assiette de son caractère, la solide base où s'édifiaient ses brillantes qualités, n'avait-il pas lieu de craindre qu'elle ne se laissât tenter, qu'elle ne vît là l'occasion de reconquérir le rang d'où elle
était déchue, et qu'aveuglée par cette idée, elle ne fît taire toute répugnance? Et enfin, sait-on jamais à quoi s'en tenir quand il s'agit d'une jeune Parisienne née dans l'aisance, accoutumée au luxe, aux plaisirs mondains, sans cesse entourée, encensée, ayant possédé de tout temps une cour d'adorateurs, et qui, quoi qu'elle en dise, en doit garder quelque regret, et qui, au surplus, est toujours restée mystérieuse, comme dans la disposition de vous ménager des surprises?
Que ce soit cela ou autre chose, au début de l'hiver il tomba malade. Et tout de suite son état s'aggrava.
Dès que la nouvelle en arriva à Saint-Romain, Pierre et Jeanne s'empressèrent de prendre le train. Ludovic en danger! Pouvaient-ils hésiter une seconde? Ils accoururent. Et dès lors, Jeanne s'installa au chevet de son frère, qu'elle ne quitta plus.
Enfoncé dans les moites somnolences de la fièvre, à peine semblait-il s'apercevoir de leur présence. Aux lambeaux de phrases, aux murmures incohérents qui lui échappaient dans son délire, on sentait qu'il n'avait plus conscience ni du lieu où il était, ni des personnes qui l'entouraient. Tantôt il se croyait à Saint-Romain; puis, c'était à Paris, avec Roberte qu'il causait, dans le grand hall dont la chaleur l'incommodait, deman-
dant qu'on ouvrît le vitrage, qu'on laissât l'air du soir entrer; et, brusquement, il était dans la montagne, escaladant les versants avec elle, la perdant, la retrouvant, se cramponnant au bord des précipices où le vertige l'entraînait, suppliant qu'on fît taire le bruit des torrents, l'insupportable mugissement du vent dans les sapins... Et Jeanne était là, debout, angoissée, l'écoutant dans une terreur indicible, renouvelant les compresses glacées sur son front.
Elle s'était fait dresser un petit lit dans le cabinet de Ludovic, où elle prenait un peu de repos pendant que Pierre la relayait. Mais elle ne dormait guère. A peine assoupie, tout de suite elle était sur pied, et dévouée, inquiète, scrupuleuse à se conformer aux moindres prescriptions du médecin, elle venait relever Pierre Mosel de sa faction.
Elle lui avait dit :
« Il faudra aller avertir ces dames — les dames Solignac, — de son état. L'intérêt qu'elles lui ont toujours porté, l'intimité où elles l'avaient admis, nous en font un devoir. Elles nous en voudraient de les laisser dans l'ignorance.
— Mais sans doute! avait dit Pierre, c'est trop Juste. »
Et il était parti.
Jeanne, demeurée seule, s'était assise au pied du lit, les regards attachés sur Ludovic. Il repo-
sait doucement, les yeux clos, la tête ensevelie dans l'oreiller, poussant de temps à autre un faible gémissement, accompagné d'un lent déplacement du corps sous les couvertures, puis il retombait dans son immobilité et sa torpeur. Et des minutes de calme succédaient.
Une tiédeur régnait dans la chambre; le feu allumé dans l'àtre mourait et se ranimait par intermittences, ajoutant sa mélancolie à la tristesse de cette après-midi de décembre. Un jour terne brouillait les fenêtres, à travers lesquelles se dressaient sur le ciel gris et morose, dans l'encadrement des bâtisses uniformes, les grands arbres dépouillés des jardins. Les vagues bruits qui montaient de l'impasse arrivaient aux oreilles de Jeanne comme des plaintes lointaines, déchirantes. Et tout cela, avec l'immense Paris inconnu, terrible et mystérieux, qu'elle sentait proche, où elle venait pour la première fois, où elle n'était arrivée que pour entrer dans cette chambre et n'en plus sortir, avec ce douloureux sentiment de solitude qui vous étreint dans l'océan de vies étrangères, indifférentes, épandues autour de vous, tout cela l'impressionnait lugubrement.
Elle s'absorbait dans la contemplation de son frère et dans la découverte des causes de cette maladie qui, si subitement, s'était abattue sur lui. Les explications du docteur ne lui avaient rien appris; il avait constaté son état sans pouvoir
deviner ce qui l'avait produit. Mais pour elle, pour Jeanne, pouvait-il y avoir de doute? C'était à des peines morales, à quelque souffrance du cœur inavouée, qu'il fallait attribuer ce coup terrible. Une santé si florissante et si résistante, le ressort d'un esprit si robuste, tendu d'une volonté inflexible, que les premiers succès, d'autres succès espérés et plus certains encore, entretenaient dans une activité admirable, toutes ces forces jeunes et neuves n'avaient pu se détraquer soudain, le laissant là, couché sur le flanc et g-émissant, sans qu'il fût facile d'en trouver la raison. Et qui eût-elle accusé de ce malheur, sinon celle que Ludovic aimait? qui, de mois en mois, de semaine en semaine, se refusait à lui?
Elle avait, presque jour par jour, dans une correspondance ininterrompue, été entretenue de toutes les démarches, des lents progrès de son frère auprès de Roberte. Dans une dernière lettre, il était revenu sur Lalouvier et ne lui avait pas caché ses inquiétudes, ce qu'il y avait à craindre d'un homme qui, le moins avancé jusque-là de tous les prétendants de la jeune fille, et qui même ne comptait pas, semblait en passe de l'emporter aujourd'hui, du seul fait d'une fortune toute fraîchement et heureusement gagnée.
Ah ! il n'en fallait pas douter, là était la source de tout le mal, dans ce rival qu'elle ne connaissait pas, dont elle était portée en conséquence à
s'exagérer les chances de succès. Entre le penchant de M"*' Solignac pour son frère et lapossihilité qui s'offrait à celle-ci de retrouver l'aisance perdue, la jeune fille balançait sans doute. Il s'était aperçu de cette lutte, il avait deviné ces hésitations. Tout cela l'avait terrassé.
Une pitié la poignait devant cette face hâve et pâle, aux traits amincis, aux joues amaigries, — cette tête aux courtes mèches brunes, renversée sur l'oreiller, si fine, si intelligente, toujours belle! — que les souffrances, les désillusions de l'amour, avaient réduite à ce point et comme spiritualisée. Gagnée elle-même par une fièvre qui l'empêchait de tenir en place, elle se levait, se rapprochait de Ludovic, essuyait sur son front la sueur qui y perlait, relevait d'une main légère les boucles que la moiteur y collait et emmêlait. Des lèvres sèches, rouges et brûlées, des yeux vaguement fixés sur elle, que les paupières aussitôt revoilaient, en un balbutiement indistinct, en un rayonnement attendri, une sorte de remerciement s'exhalait...
Mon Dieu ! si elle avait pu quelque chose pour lui! voir Roberte! lui parler! Que ne lui auraitelle pas dit, que n'aurait-elle pas trouvé, pour l'émouvoir, pour la décider à sauver son frère?...
A un moment, vaincue, désespérée, elle se laissa glisser auprès d'un siège. Ses larmes coulaient; ses mains s'étaient jointes; et, agenouillée,
les deux coudes sur la chaise, sa prière ardente s'épanchait. Dans l'impuissance des moyens humains à lui venir en aide, c'est à quelque force supérieure, c'est à Dieu qu'elle en appelait. Combien de temps resta-t-elle ainsi, abîmée dans la prière et dans les larmes?... Un bruit de voix lui fit lever la tête.
La porte du palier s'était ouverte. Mosel rentrait. Le cœur de Jeanne battit, une immense joie l'envahit, en entendant, au bruit des voix, qu'il n'était pas seul. Elle se précipita vers le vestibule...
Roberte, anxieuse, affolée, dans un désordre de toilette qui indiquait sa hâte à venir, s'avançait sur le seuil. Elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre, se tinrent une minute étroitement enlacées. Et leurs larmes jaillirent dans le triste sentiment de se revoir en d'aussi pénibles circonstances.
Mosel était allé remplacer Jeanne auprès du malade. Celle-ci entraîna la jeune fille au salon, la fit asseoir, et, heureuse de la tenir, de pouvoir l'influencer, pleine de l'espérance que cette visite allait tourner au bien de son frère, tout de suite, au milieu de ses larmes, sa joie éclata.
« Nous le sauverons, rassurez-vous! oh! nous le sauverons... Il est bien bas, il n'a pas encore repris connaissance ; mais le docteur ne désespère pas, il y a de la ressource dans sa jeunesse. Moi, je le sens, il y a du mieux, il est plus calme, les
accès (le fièvre sont moins terribles... Nous le sauverons ! »
Elle parlait seule, Robertese taisait. Et, dans l'attitude de celle-ci, pendant qu'elle parlait et la regardait, quelque chose de singulier frappa Jeanne tout à coup.
Roberte avait levé les yeux autour d'elle, avisé les tableaux suspendus aux murs du salon... Et elle demeurait atterrée.
Dans un éclair, elle avait tout compris, le subterfuge qu'il avait imaginé pour leur venir en aide, à sa mère et à elle, pour leur faire passer à leur insu et par cette voie détournée l'argent qui leur permettait de vivre! Un horrible désastre se faisait en elle. Son orgueil s'effondrait. La satisfaction de se suffire par son travail, la petite gloriole qu'en dépit de son peu d'illusion sur son talent elle s'était cru en droit d'en tirer, tout cela s'évanouissait. Cela la frappait à l'endroit sensible, dans ce coin secret où nous mettons les plus chers fétiches de notre amour-propre, et qui, chez elle, dès longtemps habituée à tous les égards et à l'admiration, devait être un sanctuaire plus inviolable encore, dont elle devait sentir, d'un cœur plus délicat, d'une sensibilité plus fine, les profanations. Il l'écrasait, il la meurtrissait avec ses brutales générosités!... Elle aurait voulu être touchée, elle comprenait qu'elle aurait dû l'être, et peut-être l'était-elle; mais le premier sentiment de
déception et de désobligeante surprise était trop vif, trop déchirant pour que celui de la reconnaissance pût naître encore.
Blême, la bouche entr'ouverte et sans voix, les yeux démesurément grands et fixes, hypnotisés par ces tableaux qu'elle eût voulu racheter sur l'heure et emporter, elle laissait parler Jeanne sans comprendre ce qu'on lui disait. Elle se leva soudain. La porte du cabinet de travail était entrebâillée. Elle s'y dirigea d'un pas de somnambule. Jeanne, étonnée, la suivait parlant toujours.
Roberte vit d'autres toiles accrochées aux murs du cabinet, les mêmes sujets qui se répétaient, à peu de difTérence près, comme elle en avait fait l'aveu naïf : toujours le même petit ruisseau, la même petite ferme... Elle sourit amèrement. Et elle sortit, revint au salon, mais elle ne s'y arrêta pas. Toujours accompagnée de Jeanne, qui l'observait, de plus en plus stupéfaite de ces allures incompréhensibles, Roberte alla droit à l'office. Et là, elle aperçut ce qu'elle comptait bien y découvrir : les toiles qui n'avaient pu trouver place sur les lambris y étaient reléguées, pressées les unes sur les autres, s'alignant au long du carrelage. Le compte y était! Pas une qui n'eût passé en ses mains... C'en était trop! elle s'élança vers le vestibule, chercha la sortie.
Mais Jeanne la retint. Elle lui avait pris la main. Et pendant que l'étrange jeune fille la regardait de
ses yeux comme hallucinés, que sur ses traits rien ne remuait et que sa raison semblait partie, la pauvre sœur de Ludovic s'efforçait de l'attendrir.
a Dès qu'il sera revenu à lui, nous lui parlerons de vous. Je lui dirai votre visite, qui ne peut manquer de le toucher. Il vous aime tant! et vous êtes si bonne d'être venue... Mais ne voulez- vous pas le voir? Il ne vous reconnaîtra pas, mais votre seule présence, j'en suis sûre, agira mystérieusement, cela lui fera du bien! Venez... vous le pouvez, je suis là, je suis sa sœur, qui l'aime... N'ayez pas de scrupules î Et n'ayez pas peur : même miné par la fièvre et amaigri par le jeûne, il est beau, mon frère! il est très beau, vous verrez!... Je vous en supplie, venez! »
Elle cherchait à l'entraîner vers la chambre de Ludovic. Mais la main de Roberte se crispait dans la sienne. Roberte, de tout son corps, se raidissait, comme butée à un parti pris, à la volonté de repousser la violence qu'on lui voulait faire, ou peut-être de résister à la tentation qu'elle avait de céder. Et, de son air pétrifié, elle continuait de regarder Jeanne, sans donner de sens à ses paroles. Puis, brusquement, à la douleur sans doute et à la surprise navrée qu'elle vit peinte sur son visage, une détente se fit... Elle eut comme un sanglot brisé, se jeta à son cou, et presque aussitôt, s'en détachant, elle ouvrit la porte et s'enfuit.
Jeanne restait debout sur le palier, n'en revenant pas d'étonnement. Elle entendit dans la rue le bruit du fiacre qui avait amené Roberte et qui s'éloignait.
Lentement et la tête basse, elle rejoignit Mosel. Et, l'attirant au seuil du salon, en laissant la porte de Ludovic entr'ouverte, elle lui fit part de cette extraordinaire entrevue. Roberte, pendant tout le cours de sa visite, n'avait pas desserré les dents, et elle venait de partir brusquement, sans motif, sans avoir dit un mot, un seul.
Mais Mosel, qui n'avait pas assisté à la scène, était plein de confiance et d'une favorable impression que rien ne pouvait lui enlever.
« Eh! que voulais-tu qu'elle te dît? Elle voyait ton chagrin, elle te plaignait sans doute... Cela suffit. Avec moi elle a parlé, elle a même parlé tout le temps, ne m'entretenant que de Ludovic, sans me laisser l'occasion de placer un mot... Elle l'aime, elle l'aime, ma chère! et elle l'épousera, crois-moi! Ah! si tu avais vu ce brusque émoi, ces traits changés, ces joues pâlies, quand je lui ai appris la maladie de ton frère... Elle était seule, sa mère sortie. Elle s'est jetée sur son chapeau, s'est emparée de son manteau, et tout de suite : « Courons! courons!... » Toute la passion était dans ce cri! le cri du cœur qui ne trompe pas, qui jaillit à notre insu... Et elle pressait le cocher, et le fiacre roulait, et, de Montmartre
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ici, elle n'a cessé de m'interroger : ce que c'était que cette maladie, si ce serait grave... comme de quelque chose , je te prie de croire, qui semblait la toucher de près, TafFecter profondément...»
Jeanne restait la tête penchée. Elle finit par demander :
« Connais-tu M. Lalouvier?
— Non. Qu'est-ce que M. Lalouvier vient faire ici? »
Elle lui rappela que Lalouvier, d'après la lettre qu'il avait lue lui-même, avait démandé la main de Roberte. Celle-ci, qui sait? décidée à accepter, avait été prise de remords sans doute et d'une sorte de confusion en franchissant le seuil de Ludovic. La pensée de tous les malheurs dont elle allait être cause avec sa résolution l'avait assaillie. Cette résolution expliquait son attitude embarrassée, comme son brusque départ témoignait mieux encore qu'elle était décidée à n'en pas changer.
Mosel sourit.
« Ma chère, pardonne-moi, tu dérailles... Je ne connais pas Lalouvier, non ; mais Ludovic m'en a fait le portrait: jamaisM"" Solignac n'épousera ce vieux singe, rappelle-toi ce que je te dis! »
Elle réfléchissait toujours.
« Mais qu'avait-elle à faire dans le cabinet de travail? qu'est-elle allée faire à l'office?...
— Cela, ma chère amie, lui rappelait sans doute
l'heureux jour où elle nous a préparé le thé... C'était aujourd'hui comme un pèlerinage pieux à de chers et tendres souvenirs. L'idée est touchante, et s'explique, il semble, tout naturellement.
— Et pourquoi n'a-t-elle pas voulu le voir?... Je l'ai priée, pressée, contrainte presque. A toute force je voulais l'entraîner, l'introduire ici. Mais non! on eût dit que cette chambre lui brûlait les pieds! Elle s'est enfuie...
— Ah! voilà, dit le bon Mosel d'un air entendu... On s'imagine que ces jeunes Parisiennes sont très hardies, très entreprenantes, très émancipées... Eh bien! non, on se trompe, elles sont pleines de scrupules, d'une pudibonderie très facilement efFarouchée... Tu ne vas pas lui en vouloir de cette sauvagerie assez excusable, de cette honte un peu excessive sans doute et outrée, mais qui se comprend d'une jeune fille bien élevée... »
Et, assis au salon, l'œil sur le malade, ils continuèrent à causer à voix basse, échangeant mille propos et retournant le problème en tout sens, sans que Jeanne arrivât à le résoudre et consentît à se rendre aux raisonnements de son mari. Elle sentait autour d'elle un mystère, des ténèbres qu'elle ne parvenait pas à percer.
Les jours passèrent. L'état de Ludovic allait s'améliorant. Dès que la conscience lui fut rendue, sa sœur s'empressa de lui faire part de la visite de M"*^ Solignac.
Il devina tout de suite la révélation que cette entrée dans ses foyers avait dû apporter à la jeune fille. Il sourit, et se tut. Jeanne eut beau le questionner pour éclaircir Ténigme qui la tourmentait, il était trop délicat pour s'ouvrir, même à elle, de libéralités qu'il voulait tenir secrètes. Il sentait au surplus, — et, quand il aurait voulu s'abuser, l'allure de la visiteuse qui avait si fort intrigué sa sœur ne lui laissait pas de doute sur ce point, — il sentait que ces libéralités n'avaient pas été très bien prises ni acceptées sans quelque révolte.
Jeanne n'insista pas. Le bonheur de voir son frère revenu à la santé l'emplissait trop pour qu'elle n'y oubliât pas toute autre préoccupation. La joie, les plus belles espérances renaissaient en elle, comme elles renaissaient en Ludovic. Tant qu'elle put, elle resta auprès de lui, soigna sa convalescence.
Mais enfin le congé que Mosel avait obtenu touchait à son terme. Ils durent s'éloigner. Jaloux de consacrer à Ludovic les derniers moments qu'ils passaient à Paris, ils ne purent même pas, comme ils se l'étaient promis, aller voir les dames Solignac. Jeanne leur écrivit pour leur annoncer l'entier rétablissement de son frère.
Celui-ci avait dit d'un ton joyeux :
« Oui, écris-leur! Moi, je les verrai incessamment, je leur porterai tes excuses, tous tes souvenirs... Elles comprendront qu'une bonne petite
sœur comme toi se devait toute à moi, et que je t'en aurais voulu de la moindre minute dont tu m'aurais fait tort en leur faveur... »
Et Jeanne partit rassurée et tranquille. Quant à Pierre, il n'avait jamais douté un instant des chances matrimoniales de son ami.
Ludovic, avec une nouvelle ardeur, se remit au travail. Et, au premier jour qu'il fut libre, il songea à revoir Roberte.
Il n'était pas sans inquiétude en s'y rendant. Il avait, lui semblait-il, un peu gâté son affaire. Il avait cru qu'il était tout simple et facile d'être généreux avec ceux qu'on aime : il s'apercevait que c'est tout un art, et qu'on y peut être maladroit. Mais d'ailleurs, en dépit du silence do Roberte, depuis la lettre de Jeanne, il était loin de supposer qu'elle pût lui en vouloir au point que tout fût rompu entre eux. Quand il l'eût pensé, il n'était pas à bout de ressources avec elle et de moyens de la conquérir. Le hasard des affaires et des dossiers qu'il étudiait ne venait-il pas de le mettre sur une piste qui, au cas où il en fût besoin, ne pouvait manquer de le faire bien venir, et d'elle, et de M'"" Solignac?
En entrant dans le hall, il vit Roberte noncha-
lamment et douillettement enfoncée dans une bergère, un livre à la main, qu'elle ferma lentement à son approche. Un joli feu clair brillait dans l'âtre et répandait dans la pièce une douce atmosphère de serre. Le chevalet, les boîtes de couleur, tout ce qui sentait les pénibles soucis de la vie et l'obligation du travail, et qui était comme en désaccord avec le luxe des tentures et du mobilier, avaient disparu. Un ordre parfait régnait. Sous l'abri des plantes exotiques, parmi les longues branches des palmiers tendues élégamment autour d'elle, elle semblait, dans ce cadre riche, avec cette lecture nonchalante où elle occupait son désœuvrement, une des favorisées de la fortune : une jeune fille qui a des rentes, ou qui du moins, certaine de n'en pas manquer, dès qu'il lui plaira d'en avoir, se laisse vivre paisiblement et bercer d'idées riantes en attendant l'occasion propice.
Elle ne se dérangea pas à l'entrée de Ludovic. Il vint lui tendre la main. D'un air un peu trop détaché pour être tout à fait sincère, elle lui abandonna mollement la sienne, qu'il serra, sans qu'elle répondît à l'étreinte. Pourtant, quand elle leva les yeux sur ce visage qui gardait encore dans sa pâleur la marque des souffrances endurées, un éclair d'émotion passa sur les traits de la jeune fille. Mais cela fut vite réprimé. Et sa figure reprit son air tranquille et fermé.
Un peu mal à Taise de cette réception, Ludovic s'était assis en face d'elle, et maintenant, les premiers mots échangés, — « Vous avez été souffrant, monsieur Rembaud! Nous vous avons plaint, ma mère et moi », lui avait-elle dit, — maintenant ils se taisaient. Il sentait que le mieux était d'aborder de front la pénible question qui mettait entre eux ce mur de glace. Il en serait plus vite débarrassé.
Il jeta un regard circulaire dans le salon et dit : « Vous ne peignez donc plus, mademoiselle? » Elle se redressa à demi, et, d'un ton d'énergie mêlé de colère :
« Jamais plus, monsieur Rembaud! jamais plus, je me le suis juré! »
Alors, sous l'orage qu'il sentait venir, il fléchit doucement l'épaule. Il dit d'un ton humble, l'implorant d'un regard de repentir et de soumission : a II faut me pardonner, mademoiselle! je ne savais pas vous déplaire, j'ai cru bien faire... Je comprends aujourd'hui ma faute : je vous forçais la main en quelque sorte. Sans le vouloir, j'ai été importun, indiscret, indélicat... »
Elle se souleva un peu plus et éclata : « Indélicat? indiscret?... Vous êtes indulgent pour vous, monsieur Rembaud! Dites que vous avez agi comme notre pire ennemi ne l'eût pas fait, nous infligeant la pire des tortures : celle de l'humiliation! Quand bonnement je croyais me
suffire, que mon art me faisait vivre, et qu'ici même, devant vous, je m'en vantais ingénument, vous qui m'écoutiez, vous riiez sans doute, vous vous moquiez de moi, de ma naïveté. Est-ce assez de honte? Est-il moyen plus lâche, plus odieux, de rabaisser quelqu'un dont on aurait eu à se venger ! Voilà pourtant ce que vous avez fait ! Voilà ce que je ne vous pardonne pas, ce que je ne vous pardonnerai jamais. On ne sauve pas, on ne fait pas vivre les gens malgré eux ! On ne les écrase pas de ses bienfaits sans qu'ils puissent s'en défendre! on ne les humilie pas, encore une fois! on ne les avilit pas de gaieté de cœur! Par cette injure, monsieur Rembaud, vous vous êtes aliéné à jamais mon affection, et vous me dispensez du même coup de toute reconnaissance. »
C'est l'orgueil qui souffrait en elle. Ludovic aurait dû le comprendre. Mais, s'il s'était attendu à quelques reproches, il n'avait pas prévu cette violence. Sous l'injustice des propos et leur ingratitude, il s'indigna.
Il s'était levé, il était debout, serrant dans ses mains frémissantes le dossier de la chaise. Il dit d'une voix un peu tremblante :
« Humiliée? je vous ai humiliée? Vous êtes donc bien à plaindre, vous voilà bien fâchée de me devoir quelque chose, la moindre des choses?... Quand on aime, a-t-on de tels scrupules? la pensée seulement vous en vient-elle? et n'accepte-t-on
pas tout, comme chose due, naturelle, de la main qui vous est chère?.. Moi, moi-même, souvenezvous! après notre première entente, notre rencontre là-bas, sur la montagne, n'accourais-je pas ici, à Paris, pour demander votre main? Et vous aviez des millions ! et je n'avais rien ! En étais-je humilié? m'en sentais-je amoindri, avili?... Vous voyez bien la différence entre nous, et combien plus je vous aime, combien plus ma tendresse est large, et généreuse!... »
Elle dit vivement, pendant qu'à ces souvenirs émouvants d'autrefois un brouillard humide voilait ses paupières :
« Ce n'est pas la même chose! Vous, vous aviez conscience de votre valeur : vous aviez du talent, un talent qui, depuis, dans une carrière à laquelle vous ne songiez pas, a fait ses preuves, plus que ses preuves!... Et puis, je ne vous trompais pas, moi ! La fortune que j'avais, que je croyais avoir, je vous l'aurais franchement offerte. Je n'aurais pas eu l'idée sournoise de vous en faire bénéficier sans votre consentement... »
Et, toute sa colère lui revenant à cette pensée qui sécha ses larmes :
« Vous, de quel droit venez-vous m'imposer la vôtre? Qui vous a permis de vous insinuer dans ma vie, de la faire aisée, comblée, et commode, et abondante? de me forcera être votre obligée?... Et si je voulais être pauvre, moi? me débattre
dans ma misère? éprouver comment, livrée à moi-même et à mes seules ressources, je me tirerais d'affaire? Ne pouvait-il pas m'être agréable de voir à quoi peut atteindre une jeune fille comme moi, perdue dans Paris, sans aides ni protections? L'expérience était à tenter, et vous vous y opposez! Au premier essai, dès les premiers pas, vous êtes là, vous accourez, vous écartez les cailloux du chemin, vous pourvoyez à tout! Qu'est-ce qui vous en prie, qui vous le demande, et qui vous y autorise? Encore une fois, de quoi vous mêlez-vous? Pourquoi intervenez-vous? de quel droit? »
Il dit avec une ardeur attendrie :
« Du droit de mon amour, Roberte! »
Elle sourit, puis balança la tête de gauche et de droite d'un air de trouver la raison insuffisante, et son visage redevint sérieux.
Mais cela même avait mis une détente, amolli la raideur de leurs propos. Ludovic marchait de long en large. Et, pendant qu'avec un peu d'impertinence elle avait repris son livre et qu'elle le feuilletait d'un air de chercher la page interrompue, lui, allant d'ici et de là, jetait des phrases :
« Oui, mon amour qui veillait et qui s'inquiétait, voilà ce qui me donnait des droits sur vous ! Mon amour, qui ne pouvait pas ne pas s'inquiéter, belle comme vous l'êtes, Roberte ! Vous avez assez vécu, vous êtes assez grande, pour me com-
prendre, je n'ai pas besoin d'insister... En vérité, ne dirait-on pas qu'il ne s'agissait que de vous offrir du pain, que de vous sauver de la faim ? Il y avait pour moi une préoccupation plus grave... plus haute, plus morale, si vous voulez le savoir... celle de vous maintenir en ces sphères pures où, n'ayant pas à lutter, on ne saurait être non plus tenté ! Et plus je vous voyais d'une beauté exquise et rare, plus n'avais-je pas à trembler?... Si de telles pensées vous offensent, si vous croyez que je ne les devrais pas avoir, et que, gratuitement, c'est une nouvelle injure que je vous fais, c'est qu'alors vous ne savez pas combien la vraie tendresse, un amour véritable comme le mien, est prompt à s'alarmer, à s'effrayer, disposé à se créer des monstres, à s'inventer mille tortures, à redouter les malheurs, les chutes... »
Elle baissait le front sur son livre, et ne paraissait pas entendre. Il continuait sans s'adresser directement à elle :
a Une jeune fille dans Paris, sans ressources et jolie, et qui veut se suffire par son travail, hélas! il y a bien des chances pour que l'expérience ne lui réussisse pas, que cela tourne mal pour elle... Des talents, un art d'agrément, la peinture, la musique, oui, je ne dis pas... Mais encore faut-il du temps, des occasions... On ne trouve pas des leçons tout de suite, on ne vend pas du jour au lendemain sa peinture... »
Elle releva la tête pour dire :
« Je vous prierai, monsieur Rembaud, de mettre toutes mes toiles de côté. Je les enverrai prendre un de ces jours et vous désintéresserai... »
Il répondit :
« Permettez, mademoiselle! désolé de vous contrarier... Je les ai achetées, je les garde.
— Je vous forcerai bien de me les rendre.
— Je serais curieux de voir comment vous vous y prendriez, par quel moyen vous m'y obligeriez... Je connais la loi, peut-être! »
Il fit quelques pas en silence, puis, s'arrêtant devant elle, et avec un peu d'hésitation :
t< Excusez ma question... Mais enfin, nous avons vécu dans une assez grande intimité, — souffrez que je m'en souvienne et m'en fasse honneur! — nous avons échangé bien d'autres secrets, pour que je puisse vous demander l'explication de celui-ci : où espérez-vous trouver de quoi me désintéresser? »
Elle rit franchement. Tout de suite elle céda au besoin de l'intriguer, de l'inquiéter, au désir de se venger, en laissant tomber des paroles vagues, mystérieuses, dont la signification et le fond n'étaient pas très clairs pour elle-même, mais dont la tendresse de Ludovic allait s'empresser d'exagérer la portée.
« Ça, dit-elle, ça me regarde. Vous me dispenserez de vous répondre... Vraiment, ne dirait-on
pas qu'il n'y ait que vous au monde et que toutes mes chances de fortune dépendent de votre seul agrément! »
Alors il la regarda. Il la vit dans cette bergère, où elle s'étalait avec tant de grâce, en sa fraîche toilette, avec les manches courtes et le pli Watteau, penchant sur son livre son joli front têtu, plus charmante et plus distinguée que jamais dans cet entourage de luxe, capitonné et soyeux, qui s'harmonisait si bien avec sa fine élégance. Et plus que jamais il crut la sentir fuyante, et glissante, et peu sûre. Dans cet être fragile et délicat, même avec tout son fond sérieux et son bon sens pratique, il y avait toujours à craindre quelque coup de tête, et que l'enfant capricieuse ne jouât toute sa vie sur un mot, par folie, pour rien.
Dans sa promenade fébrile, il revenait fréquemment à la cheminée. Sur la tablette se dressait une grande épreuve photographique qu'il n'avait pas aperçue encore. Il l'avisa tout à coup.
« Quel est ce monsieur? » demanda-t-il.
Elle leva la tête.
« Ah! vous ne devinez pasl je savais bien que vous ne le reconnaîtriez pas !
— Lalouvier! s'écria-t-il. Il est donc revenu? »
Elle fit un petit signe de tête affirmatif.
« Et vous l'avez revu? »
Elle le regarda une minute en réfléchissant.
« Je ne vous mentirai pas, dit-elle, j'allais le
faire pour vous punir, car vous méritez d'être puni... La vérité est que je ne l'ai pas vu, que je ne voulais pas le revoir. Mais il a vu souvent ma mère, et il a renouvelé ses offres, toujours plus belles, plus engageantes, et il a laissé sa photographie. Ma mère l'a mise là. Elle m'a dit, en l'y plaçant, et d'un ton que vous pouvez supposer, vous qui connaissez son excellent cœur : « Ma « foi! ma chère enfant, je ne sais que te con- « seiller. Décide toi-même! que ton cœur t'ins- « pire!.. Monsieur Rembaud est sans doute un « brave garçon, mais, avant qu'il te donne la « position que tu désires, il s'en ira peut-être du « temps. Voilà quelqu'un qui ne le vaut pas... « oh! mon Dieu! non! pas du tout... mais qui « est riche, très riche, avec lequel tu auras tout « de suite tout ce qu'il te faut... Examine de « temps en temps cette figure, tâche de t'y habi- « tuer. Vraiment, en y regardant bien, elle n'est « pas si laide! et puis, crois-moi, ma chère « enfant, on s'habitue à toutes les figures... « Enfin, que veux-tu que je te dise? Moi, je préce fère de beaucoup notre ami monsieur Rembaud. « Mais pourtant, fais ce que tu voudras! M. Lace louvier attend ta réponse... »
Ludovic, d'un mouvement de dépit, rejeta le carton sur la cheminée.
c< C'est précisément de lui que je venais vous entretenir, mademoiselle. Il s'agit d'une affaire,
d'une affaire très importante, et qui vous intéresse, madame votre mère et vous. En ce moment, c'est l'avocat qui vous parle. »
Elle le regardait avec surprise. Elle lui dit :
« Asseyez-vous. Je vous écoute, monsieur l'avocat. »
Il commença :
« Vous serait-il possible de vous procurer l'acte qui constituait la société des mines de la Gardette? Ce papier doit contenir toutes les conditions de l'entreprise, la désignation exacte des terrains achetés et leurs limites, les parts des fondateurs, celle des actionnaires, enfin tout ce qui concerne cette affaire...
— Cette pièce, si elle existe, dit Roberte, est sans doute avec les paperasses que garde ma mère, qu'elle a mises sous clef. Ma mère n'est pas là. Je la lui demanderai. A quoi peut-elle vous servir?
— A vous rendre, mademoiselle, les deux ou trois millions que monsieur votre père voulait consacrer à votre dot. »
Un feu monta aux joues de Roberte. Elle se redressa, posa son livre, croisa ses mains l'une dans l'autre.
« Parlez! s'écria- t-elle. Comment cela? » Alors, il entra dans beaucoup de détails, desquels il résultait qu'en une affaire, que Mosel venait encore de lui procurer, il avait cru démêler
des indices... enfin quelque chose qui avait rapport aux mines de la Gardette. Une des parties engagées dans le litige se trouvait propriétaire d'actions de mines, d'une valeur considérable, lesquelles, il est vrai, s'appelaient mines de la Paillette, et non plus de la Gardette, mais étaient situées dans les mêmes parages et dont M. Lalouvier était l'administrateur principal. De là, en rapprochant la démarche récente du même M. Lalouvier, sa fantaisie incompréhensible de se procurer des titres caducs et d'en offrir un prix si supérieur à leur valeur apparente, n'était-il pas naturel de conclure que le peu délicat personnage avait tout simplement édifié sa nouvelle entreprise sur l'ancienne, que par conséquent ces vieux titres dont M"^ Solignac essuyait ses pinceaux devaient entrer en ligne de compte et valoir à peu près ce que valaient les nouveaux, et qu'enfin les deux affaires n'en faisaient qu'une seule?
« Mais oui! mais c'est sûr! c'est évident! s'écria Roberte. Il n'y a pas le moindre doute à avoir! »
Elle froissait ses doigts les uns dans les autres et en renversait les phalanges, et elle était fort attentive, tout entière suspendue aux lèvres de Ludovic.
Cette vue le glaça, le désola. Décidément cette jeune fille avait, sous sa physionomie si douce, si éthérée et si fine, sous toutes ces brillantes appa-
rences et cette idéalité de surface, une âme bien positive et bien matérielle, des sentiments salis de lucre. Tout à l'heure, quand il lui parlait de son amour, s'était-elle seulement émue? Elle secouait coquettement la tète! Et maintenant qu'il s'agissait de ces vils millions, elle se passionnait, ne tenait plus en place.
Il se leva.
« Mademoiselle, je vais m'entendre avec mon avoué. Il enverra quelques pièces à madame votre mère, qui n'aura qu'à les signer, et le procès sera engagé. J'ai bien l'honneur de vous présenter mes devoirs. »
Il salua sans tendre la main et s'éloigna.
Elle le regarda partir dans la stupeur. Quand il ne fut plus là, elle resta un moment songeuse. Les millions continuaient à danser dans sa tête, devant ses yeux. Mais ils n'avaient déjà plus le même charme, depuis que Ludovic la quittait avec cet air de froid détachement.
Eh quoi! la croyait-il donc si intéressée? et, pour l'en châtier, après lui avoir reconquis ces richesses, se ferait-il un point d'honneur de les lui jeter à la tête et de n'y point toucher? Si vraiment elle eût été capable de si bas calculs, ne voyait-il pas que, dans ce cas, elle n'avait pas à s'inquiéter? Cette fortune, — qu'elle lui revînt par l'entremise (le Ludovic, qu'elle demeurât aux mains de M. Lalouvier qui ne demandait qu'à la déposer à ses
pieds, — elle était sûre de la ravoir de toute manière. De quelque façon que les dés tournassent, elle devait gagner. Elle n'avait donc qu'à se tenir tranquille.
Mais lui, comment n'avait-il pas compris que ce qui la ravissait tout à l'heure, c'était pour beaucoup, avec le bonheur de ravoir ces millions, la possibilité qu'ils lui revinssent par les soins de Ludovic, et qu'il y eût droit autant qu'elle, et que cela mît entre eux un nouveau et dernier lien? Son amour-propre encore piqué, sa générosité méconnue, tous les déplorables malentendus qui se glissent dans les affaires de sentiment, ne lui avaient pas permis de le lui expliquer. Elle aurait voulu qu'il la devinât. Elle s'était tue par l'envie qui vous vient de punir ceux qu'on aime des mauvais sentiments qu'ils vous prêtent, en semblant leur donner raison et éprouver ces sentiments. Et tout cela, après une entrevue qui aurait pu si heureusement tourner pour eux, les allait maintenir pour quelque temps encore en souci et en alarmes.
Ludovic, quelques semaines après, reçut la visite de M. Lalouvier et l'introduisit dans son cabinet. Ce n'était plus le même homme en effet.
Sanglé dans sa redingote correcte, et ganté de frais, cravaté de neuf, le linge éclatant, le chapeau luisant, son ancienne calvitie tournée d'une main savante en une sorte d'alignement gracieux et galant, la barbe soignée, noire, un peu trop noire, d'où les poils blancs qui la grivelaient naguère avaient disparu, l'homme, de pied en cap, avait fait peau neuve. Et cela s'étendait au moral. Plus de mine basse, d'allures tortueuses, de regards hypocritement détournés et baissés. Avec la fortune, l'assurance lui était venue, un air de morgue, d'insolence même, les yeux hardis, presque cyniques, enfin mille façons d'être par où sa prospérité actuelle se vengeait de l'applatissement où il s'était contraint jadis.
Toutefois, il se fit humble d'abord et bonhomme. Il rappela à Ludovic leurs anciennes relations amicales, et que lui, Lalouvier, le premier, quand le jeune étudiant commençait à fréquenter chez les Solignac, lui avait fait bon accueil; il lui dit sa peine d'être en désaccord avec ces dames, qu'il avait toujours aimées, estimées, qu'il ne demandait pas mieux que d'obliger dans leur infortune. Il espérait que Ludovic allait s'entremettre pour un arrangement, et c'est dans cet espoir qu'il venait.
« Ce procès est très compliqué, très embrouillé, vous le perdrez. J'ai pour moi la situation acquise, le bénéfice de la possession. Pour m'évincer, il vous faut des preuves. Où les prendrez-vous? Ces dames ont tout intérêt à une transaction.
— Mais non, monsieur Lalouvier, l'affaire est très simple au contraire. L'acte de société des anciennes mines, que nous avons en mains, détermine fort exactement les limites de l'exploitation. Le territoire de la Paillette qui les confine, et que vous y avez joint par acquisition, nous ne faisons nulle difficulté d'en convenir, n'est qu'une portion tout à fait infime et insignifiante de la totalité. Cela est très clair, très net. »
Lalouvier souriait, secouait la tête avec bonne humeur.
« Mais non ! mais non ! Ce n'est pas si clair ni si simple... Des limites? Dans ces déserts, dans
ces solitudes, on ne sait comment les fixer, les désigner. Les mas, les quartiers, de vastes étendues de rochers, de terrains en friche, n'ont pas de noms, ou en change suivant la fantaisie de chacun. Vous produirez vos témoins, je sais bien, je produirai les miens. Contestations, arbitrages, cela peut durer des années, ne jamais finir. Voici ce que je viens vous proposer... »
Il s'approcha, étendit la main sur le bureau, une main blanche, potelée et grasse, où scintillait un gros diamant.
« Ces dames se désisteront du procès. Elles me remettront tous les titres qui leur restent. J'en sais le nombre, elles ne peuvent me tromper. Et je leur offre... je leur ofTre cent mille francs... Non, tenez ! deux cent mille (d'un geste large et circulaire, il sembla étaler la somme sur la table)... Avec deux cent mille francs, on peut vivre! Oh! mon Dieu! pas trop largement, je le sais, ni luxueusement, mais enfin vivre.
— Deux cent mille francs de rentes? » demanda Ludovic.
Lalouvier eut un haut-le-corps.
« De capital!... Diable! comme vous y allez! Deux cent mille francs de rentes? C'est tout ce que j'ai, toute ma fortune, alors, que je leur donnerais !
— Si tout ce que vous avez, ou à peu près, leur appartient, où serait le mal?
— C'est ce qu'il s'agit de démontrer ! dit Lalouvier.
— Et c'est ce que nous démontrerons I » dit Ludovic.
L'entretien se gâtait, les propos s'aigrissaient. Moins du fait de Lalouvier qui, fort de sa position, restait assez calme, que du fait de Ludovic qui avait toutes les peines du monde à se contenir. En écoutant, en regardant Lalouvier, il ne pouvait s'empêcher de se rappeler les prétentions du personnage à la main de Roberte; et il constatait, à son grand déplaisir, qu'avec la figure nouvelle qu'il s'était faite, ces prétentions n'avaient peutêtre rien d'exagéré et d'absolument irréalisable. Tout cela l'irritait et, en dépit de son souci de ne pas trahir les intérêts qui lui étaient confiés, le disposait mal à entrer dans un débat qui pouvait mener à une paix et à une entente.
Lalouvier reprit :
« Alors vous refusez? vous voulez qu'on ne me tienne compte de rien? A supposer que vous disiez vrai, que mon afTaire ne soit que l'ancienne affaire de M. Solignac, contesterez-vous que ce soit moi qui l'aie remise sur pied, créée à nouveau, et lancée, et qu'elle me doive sa situation florissante d'à présent? Ce que valait cette entreprise, au moment où j'y ai joint les mines de la Paillette — qui ont plus d'importance que vous ne prétendez, soit dit en passant, — ce qu'en valaient les
titres en Bourse, c'est-à-dire rien, absolument rien, cela est de notoriété publique. C'est làdessus que le tribunal sera appelé à juger, et j'ai peur que les dommages qu'il vous accordera, s'il vous en accorde, soient bien minces, pour ne pas dire nuls. J'offre deux cent mille francs aux plaignantes. C'est deux cent mille fois plus qu'il ne leur est dû ! Vous prenez sur vous de refuser. C'est grave, monsieur, réfléchissez. Vous assumez là une grande responsabilité. »
Ludovic se tut un moment. Il n'était pas aussi sûr de ses moyens qu'il le faisait paraître àLalouvier, et, dans tout ce que celui-ci venait de dire, il y avait beaucoup de vrai. Sans doute l'impudent personnage avait mal agi, mais sa fourberie lui avait réussi, et, par contre-coup, elle profitait aux dames Solignac. Il y avait presque de l'injustice à le dépouiller complètement de ce bien mal acquis. Mais, à mesure que cette visite se prolongeait, la colère de Ludovic montait sourdement. Même il l'aurait fallu louer de ne pas la laisser éclater plus ouvertement. Il ne songeait donc guère à céder.
« Monsieur Lalouvier, dit-il, vous prétendez nous faire notre part, c'est nous qui ferons la vôtre, le procès une fois gagné. Si, pour votre ingérence, qu'on ne vous demandait pas, mais qui enfin nous fut utile, je ne le nie pas, il vous revient quelque chose, une misère, à laquelle les
juges ne se seront pas arrêtés, nous serons plus larges qu'eux, nous vous indemniserons, comptez sur notre générosité. »
Sur ce mot, Lalouvier se leva, il saisit sa chaise par le dossier, furieux, faisant sonner sur le parquet les quatre pieds du siège :
« C'est trop, monsieur! vous vous repentirez. Ce procès n'est pas terminé. J'ai — ce que n'ont pas ces dames, — de quoi l'entretenir, le nourrir, épuiser toutes les juridictions, en appeler, si je perds, aller jusqu'en cassation! sans compter les incidents, complications de procédure, toutes les mauvaises chicanes (il levait le masque!) que je puis faire naître et que je ne vous ménagerai pas. Ah! vous ne connaissez pas le bonhomme Lalouvier, vous ne savez pas ce qu'il vous prépare! Avant que vous voyiez la fin de tout cela, il passera de l'eau sous le pont... Au surplus (il se dirigea vers la porte), je ne sais ce que je viens faire ici. Je vous aurais cru, mon cher monsieur, plus sérieux, mieux au fait de ce que sont les afîaires. Je vais de ce pas m'adresser à ces dames. C'est à elles que je veux faire mes offres... Et je les double : quatre cent mille... Quatre cent mille francs, vous entendez bien!... J'ai même (il s'arrêta sur le seuil pour regarder Ludovic d'une mine narquoise et triomphante), j'ai une autre proposition dans mon sac, un dernier moyen, fort simple, pour que toute ma fortune, si elles veu-
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lent, leur appartienne... et cela, d'un mot, sur riieure, sans discussion ni procès. Nous verrons si elles préfèrent le risque de tout perdre, et de rester sans un sou vaillant, à la certitude de tout tenir. Ce serait par trop imbécile... Je vous salue, monsieur Rembaud.
— Bonne chance, monsieur Lalouvier! »
Il faisait parade d'une gaîté et d'une confiance qu'il était loin d'avoir. Pendant tout le temps que le bourreau était resté là, et depuis qu'il était parti, des craintes, mille doutes l'assaillaient. Non, certes! la victoire, la réussite du procès n'était pas si certaine...
Il ouvrit la fenêtre comme pour chasser de son cabinet les miasmes, toutes les troubles imaginations que la présence de cet homme y avait laissées, et il réfléchit longtemps ; puis, la refermant, il se remit à son bureau, se plongea de nouveau dans cette afl'aire dont le dossier était étalé sous ses yeux, prépara sa plaidoirie.
Mais, dans ce travail où il voulait s'absorber, l'image de Roberte s'évoquait à chaque instant, et cette apparition, au lieu de le stimuler, ne faisait que détendre ses nerfs et sa volonté. Il tremblait. La nature intime, le dernier fond de ce caractère restait pour lui chose si obscure! Lalouvier n'avait-il pas raison? Ne serait-ce pas folie de la part de Roberte, de la part de sa mère, de refuser ces quatre cent mille francs — quatre cent mille
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francs ! — qu'on leur offrait, de lâcher cette proie assurée pour une ombre vaine? Bien plus! pour avoir tous les millions de Lalouvier, sans difficulté, sur-le-champ, elle n'avait qu'un « oui » à prononcer! Ce « oui », comment le retenir, avoir la force de ne pas le dire, quand il en coûtait si peu, quand, tel qu'il avait su se transformer, le prétendant n'avait plus rien de ridicule, qu'il était un mari fort présentable, convenable, qu'on pouvait produire dans le monde, qui y ferait honorable figure? Bien d'autres, que Ludovic y avait vus naguère, en belle situation, ne payaient pas d'aussi bonne mine, ne le valaient certainement pas! Une jeune fille comme Roberte, dont la seule place digne d'elle était dans les hautes sphères mondaines, et qu'un mariage de tout point convenable mettait à même d'y reprendre rang, pouvait-elle hésiter un instant?
Tout cela n'était pas encourageant, tout cela brisait son ardeur et ses élans. Cependant les jours passaient. Et, à mesure que la date des plaidoiries approchait, une fièvre de surexcitation le gagnait. Il avait, pour le gain de cette cause, ramassé tout ce qu'il avait de forces en lui. Les intérêts de son cœur, ceux de son amour, toute sa vie en quelque sorte, qui s'y trouvaient engagés, firent passer dans ses paroles une émotion, une flamme de passion et de persuasion qui se communiqua au tribunal. Il gagna son procès.
Mais Lalouvier, comme il l'avait dit, en appela. Et ce furent de nouveaux délais, de nouveaux jours de fièvre, d'attente, de doutes, de tortures morales. Toutes les facultés de Ludovic étaient tendues à prévenir les ruses que l'adversaire imaginerait pour soulever des incidents et créer de nouveaux retards. Il s'y prit si bien qu'il parvint à les déjouer. Confirmé en appel, le procès alla en cassation.
Ici l'attente fut plus longue encore et plus énervante, en dépit des démarches de Ludovic pour presser la solution de l'affaire. Mais enfin cette solution tant désirée arriva. Les conclusions de Lalouvier étaient rejetées. Le procès, sans recours possible, se trouvait gagné.
Une immense joie, un immense soulagement emplit l'âme de Ludovic.
Le jour même, à la minute même où il connut ce résultat définitif, il se dirigea vers l'atelier de Montmartre. Il était partagé entre l'espérance et le doute. Quelle dernière, quelle inéluctable surprise Roberte, rentrée en possession de ses millions, lui réservait-elle? Il allait, à ce coup, la connaître tout entière.
Dans la cour, dans le jardin qu'il traversa, une gaieté épanouie et rayonnante, le soleil brillant, les lilas en fleurs, les roses s'érigeant sur la verdure en des attitudes gracieuses, et leurs arômes, la griserie épandue dans l'air, tout semblait un
décor de fête et comme un enguirlandement fleuri préparé à sa venue; tout vivait, s'animait de vols, de joyeux cris d'oiseaux, multipliés éperdument, qui emplissaient les fourrés, montaient avec la grande g-lycine qui pendait en écharpe à l'angle des ateliers, et, en un crescendo assourdissant, bruissaient, s'agitaient et vibraient jusque sur la toiture. En levant les yeux dans cette direction, il vit le rideau du salon, légèrement écarté, retomber dans ses longs plis.
Il monta, le cœur battant. A peine eut-il à tendre la main vers le bouton électrique, la porte s'ouvrit. Roberte, dans l'exaltation du bonheur, et vive, et souriante, débordante de gestes, de paroles, lui saisissait les deux mains, l'entraînait sur le divan, et là, sans lâcher ses mains, le contemplait avec ivresse :
« Je vous attendais! s'écria-t-elle, je vous attendais dans l'impatience, debout, agitée, frémissante, guettant votre arrivée... Je sentais, je devinais que vous viendriez tout de suite... Je sais la nouvelle, la grande nouvelle! Je ne l'ai pas dite encore à ma mère. Gomment me réjouir sans vous? sans vous à qui je dois tout?... Ainsi, c'est donc vrai, c'est fini, il n'y a plus à y revenir! Et grâce à vous! grâce à vous!... »
Elle lui pétrissait les mains, l'embrasait de son sourire et de ses regards brillants, tâchait de faire passer en lui quelque chose de son enthousiasme.
Il restait un peu détaché et calme. Il n'oubliait pas dans quels termes ils s'étaient quittés. Content sans doute de cette joie et de ces manifestations de reconnaissance,^ n'en regrettait pas moins de ne les devoir qu'à la restitution de sa fortune.
Il dit :
« Je suis heureux, mademoiselle, du bonheur qui vous arrive, et heureux d'y avoir contribué pour quelque chose... La destinée nous replace tous deux dans la situation où nous étions auparavant : vous avez des millions! et je n'ai rien, ou presque rien... Votre cœur est libre, libre dans son choix, mieux qu'il ne l'a jamais été... »
Elle l'écoutait sans trop de surprise, et elle souriait, sûre d'elle-même.
« Oui, je comprends; vous vous êtes plaint de mon orgueil, il va falloir me plaindre du vôtre... Cet argent n'est pas à moi, il est à vous à qui je le dois, c'est à vous d'en disposer... »
Il l'interrompit.
€ Pardon, mademoiselle! vous ne me devez rien... Souvenez- vous des dernières paroles que nous avons échangées! vous m'avez dit : « Je vous écoute, monsieur l'avocat... » Je ne suis intervenu dans cette affaire que comme avocat. Vous ne me devez que mes émoluments d'avocat. »
Elle rit gaiement.
« Ah ! oui ! des émoluments ! je ne vous dois que
des émoluments? Eh bien! vous n'en aurez pas... ou du moins.... »
Elle éleva sa main blanche et fine, secouant les dentelles qui retombèrent sur le poignet, et, d'un mouvement gracieux, la lui tendit.
« Les voilà, vos émoluments... Elle est à vous, prenez-la! C'est tout mon cœur qui se donne avec elle... »
Il la saisit avec frénésie, avec transport.
« Oh! Roberte... Enfin! enfin!... »
Elle s'écria avec une émotion qui la gagnait :
« Regardez-moi! regardez-moi bien, Ludovic, et pour cette fois croyez-moi!... Je veux vous dire une chose dont toute ma conduite passée vous donne peut-être le droit de douter, et pourtant c'est vrai, c'est bien vrai... De quelque façon que ce procès eût tourné, je m'étais promis, je vous le jure, — je vous le jure, entendez-vous! — je m'étais promis d'être à vous. C'était décidé, irrévocable. Les chances, les risques de l'aventure, toutes mes objections d'autrefois, et qui d'ailleurs n'ont jamais été qu'un prétexte à vous faire attendre, ne m'effrayaient plus, n'étaient plus un obstacle. Pauvres l'un et l'autre, ou riches, n'importe! j'étais résolue à vous épouser, je m'en étais fait le serment! Me croyez-vous? »
Elle avait redressé son buste. Il regarda cette beauté fière qui grandissait, se transfigurait en ce moment sous un rayonnement céleste. Il vit ses
yeux, ses clairs yeux bleus, ses yeux de lumière. Dans leur profondeur azurée et transparente, il chercha à descendre, à atteindre la vérité. Il l'y vit. Il crut l'y voir. Si quelque doute involontaire subsista en lui, c'est que de toutes les femmes, même la plus franche, il est bon peut-être de garder un rien, une ombre de défiance. C'est aussi que Roberte n'aurait plus été l'ondoyante et fugace Parisienne, s'il avait pu saisir tous ses secrets jusqu'en leur dernier et impénétrable refuge. Mais il ne doutait pas, il ne pouvait plus douter!
Il s'écria :
« Je vous crois, Roberte, je vous crois!... Oh! voilà donc le jour du bonheur!... »
Et ils restèrent un moment silencieux, la main dans la main, se regardant, se souriant dans l'extase. Peu à peu elle défaillait; à l'étreinte qui la sollicitait, elle cédait, s'abandonnait; sa tête roulée doucement sur le dossier du divan vint se poser sur l'épaule de Ludovic...
Cette langueur passa. Revenus à la jeunesse, à la vivacité de leur nature, ils causèrent d'un ton moins exalté, d'une sentimentalité moins lyrique.
Elle s'était levée, elle errait par le hall, s'était dirigée vers les corbeilles qui s'espaçaient entre le parterre exotique. Elle en détacha quelques fleurs, qu'elle tordit élégamment et vint glisser à la boutonnière de Ludovic.
« C'est jour de fête! laissez-moi vous fleurir... Je veux que vous en portiez sur vous le symbole, et de mes mains, mon ami, de mes propres mains...»
Il baisa les mains au vol. Elle le laissait faire.
Et lui aussi se laissait faire, écrasé, anéanti dans un rêve de félicités sans pareilles.
Il lui murmura doucement :
« Roberte! Ah! Roberte! pourquoi m 'avoir fait tant attendre, tant désirer ce bonheur? »
Elle dit avec espièglerie :
« Voyons! vous ne comprenez pas? C'est pourtant bien simple. En pouvait-il être autrement?... Je ne parle pas du deuil, c'est cependant une raison.. . Mais, à Paris, mon cher ami, les mariages ne se peuvent faire comme en province, comme notre chère Jeanne a épousé le bon Mosel... Là-bas, on s'est toujours vus, on a toujours vécu, on a grandi, joué côte à côte, on sait ce qu'on fait en s'épousant. Ici, on s'ignore, on vient de si loin! Il faut bien le temps de se connaître, le temps... mon Dieu! oui, de s'étudier, de s'éprouver. Ne voyez-vous pas que nous nous sommes éprouvés réciproquement? et que, de ces épreuves, nous sortons triomphants, plus heureux, plus tranquilles et plus sûrs l'un de l'autre, que si nous étions encore les deux êtres inconnus qui, du bout du monde, venaient l'un à l'autre?... Ah ! qu'avez-vous à dire à cela?... »
Il convint qu'elle avait raison. Il admira, une
fois de plus, cette raison lucide, ce coin de bon sens qui l'avait toujours émerveillé dans une créature d'apparence si frivole et si superficielle, et comment, au milieu de l'étourderie la plus folle, elle savait pousser sa pointe, suivre son dessein et ses pensées les plus sérieuses. Telle il la voyait en ce moment, grave au fond et légère à la fois, dans l'entrain et l'élasticité que lui donnaient le bonheur et toutes ses idées tournées à la joie. Sous le casque des cheveux blonds déroulés en mèches aériennes, son petit front se gardait volontaire; son nez tombait droit d'une ligne fine; le contour des joues s'effaçait et fuyait par un indice de tendances idéalistes; et tout cela présentait une certaine forme arrêtée et ferme dans sa délicatesse. Le sourire sur ses jolies lèvres, ce que l'esprit, l'étincelle de l'intelligence sans cesse allumée en ses yeux bleus ajoutait à sa beauté, n'étaient qu'un luxe presque superflu, comme la grâce dans la force. Et élégante, et souple, et serpentine, femme enfin dans ce que la femme a de plus femme, — et qui est comme sa vertu particulière, — l'art de se parer et de se faire valoir à notre plus grand plaisir et bénéfice, et où Roberte triomphait d'une maîtrise naturelle et innée. Sur le tapis, où sonnaient à petits pas les talons de ses mules, elle laissait traîner, en ondulations lentes et vivantes, la queue de sa robe agrémentée de couleurs vives comme la traîne océlée d'un
ROBERTK. lo
paon, et frétillait, tendait les mains çà et là, redressait d'un g-este délicat, sur leurs tiges, dans leurs vases, les fleurs que sa cueillette y avait dérangées, et revenait, se démenait dans le hall comme un bel oiseau en cage, — l'oiseau du paradis qui s'était enfin laissé prendre! — et de toute cette agitation, de ce babil, tombaient des pensées sérieuses et qui faisaient réfléchir.
Elle reprit :
« Et à ce propos, en fait d'épreuves, savez-vous, monsieur Rembaud, mon doux ami, que je vous ai trouvé très audacieux, très crâne? Refuser les propositions qu'on vous faisait ! Quatre cent mille francs, c'était tentant! vous avez préféré tout ou rien, c'est superbe! Seulement c'était chanceux, les meilleurs procès se perdent, vous le savez, vous pouviez perdre le vôtre... Nous serions aujourd'hui de jolis sires, non seulement n'ayant pas les millions, mais même cette modeste aubaine !
— Mais tout le mérite vous en revient, dit-il, et toute la gloire. Vous pouviez accepter, vous ! J'aurais bien été obligé de consentir. Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
— Parce que, dit-elle, cela ne m'importait plus, que dès ce moment mon parti était pris, que je vous aurais épousé quoi qu'il arrivât... »
Et il fallut bien qu'il la crût à présent, et que décidément elle n'était pas aussi intéressée qu'il l'avait supposé.
« Et puis, ajouta-t-elle, parce que je ne voulais rien devoir aux gracieusetés de ce monsieur, parce que j'aimais mieux tout perdre ou tout gagner avec vous! »
Il dit:
« C'était bien aussi mes raisons... Mais j'en avais d'autres. En gagnant ce procès, — et j'étais à peu près sûr de le gagner, tant j'étais décidé à m'y dévouer tout entier, — je voulais vous réta- ^blir dans votre ancienne situation, absolument telle qu'elle était autrefois, et dans toutes les conditions qui vous permettraient de satisfaire à vos anciennes exigences. Vous ne vous souvenez pas de toutes peut-être? Moi je n'ai rien oublié. Rappelez-vous le rêve que vous faisiez, cette douce vie à deux, dans la solitude, le recueillement, l'étude, la rêverie, les agréables distractions... L'endroit était déjà choisi, le chalet s'édifiait comme par magie... Le grand hall, l'Erard, le petit théâtre, les chambres d'amis... Pour tout cela, les rentes ordinaires ne suffisent pas...
— Oh! dit-elle en riant, m'avez-vous donc crue sur parole? J'exagérais un peu, mon cher, je devais poser, l'envie de vous étonner sans doute, je n'en pensais pas un mot... Ne croyez-vous pas que nous puissions être heureux à moins de frais?
— J'allais vous en prier!
— Alors, c'est toute notre vie nouvelle à organiser... »
Elle se redressa pour dire :
« Nous ne sommes pas de ces esprits grossiers et terre à terre... Nous n'allons pas profiter de nos rentes pour ne rien faire?
— Certes!
— Nous nous entendrons donc, cela demande réflexion. Il faudra que chacun fasse entrer ses goûts particuliers. Et d'abord, une question : allez-vous continuer à vous occuper des affaires des autres? Il me semble que votre fortune vous, en dispense...
— Ma foi! dit-il, je crois bien que j'ai plaidé ma dernière cause. Je n'arriverai jamais à mieux, je ferai sagement de m'en tenir là.
— Bon! s'écria-t-elle en battant des mains. Alors vous allez vous remettre à la littérature, à la poésie?...
— A la condition, dit-il en souriant d'une mine sournoise, que vous vous remettrez à la peinture ! »
Elle rit :
« Mais oui! mais oui!.. Ah! le méchant qui croit me fâcher, en me rappelant... en me mettant en contradiction avec moi-même ! Sachez que j'en grille d'envie, que les doigts me démangent, qu'il n'a tenu à rien que je ne reprisse mes pinceaux... Mais, avant, j'attendais la solution du grand problème. Je nous vois donc installés à Paris... un petit hôtel à nous, où nous passerons l'hiver... Et l'été, là-bas, en Dauphiné, en quelque
jolie maison de campagne, aux environs de Saint- Romain, tout près de l'oncle Rembaud, à proximité de Mosel et de Jeanne... »
Là-dessus, M'"® Solignac entra, armée de son plumeau et donnant de petits coups de droite et de gauche. Roberte le lui prit des mains.
« Confisqué, dit-elle, confisqué à jamais! Cette pauvre poussière va donc pouvoir dormir tranquille... M. Rembaud vient nous annoncer, ma chère maman, que notre procès est définitivement réglé et gagné. Il nous rapporte nos millions, nos trois millions... Et il en abuse pour exiger ma main. »
La bonne M"* Solignac se laissa choir sur un siège, et, regardant tour à tour Ludovic et Roberte avec un effarement dont la sincérité ne pouvait qu'ajouter au comique :
« Trois millions!.. Mon Dieu! il est donc dit qu'on ne pourra jamais vivre tranquille! Moi qui étais si heureuse... Enfin, mes pauvres enfants, si cela vous est agréable, je ne me plains pas. Tout ce que je fais, tout ce que je souhaite, et tout le mal que je me suis donné, n'est-ce pas pour votre bonheur? Nous tâcherons de nous arranger avec ces trois millions. »