‹ Robes rougesChapitre 5 sur 16 · DEUXIÈME QUINZAINE DE JANVIER · texte numérisé non relu

DEUXIÈME QUINZAINE DE JANVIER

Vendredi.

.... Le manque de suite dans Tobservation stricte des principes de vie occasionna certainement la série d'infortunes où je patauge. Pourquoi abandonner la rédaction de ces notes si utiles à relire, si aptes à aider ma diplomatie? J'avoue que la conscience m'accusait de nourrir là une sorte de vilain penchant, de devenir déclamatoire et littéraire. Moii père m'a remis, selon nos conventions, le paquet des premières impressions commentées par lui. Dans ces écritures marginales, nul blâme sérieux, nul avis formel, capables de modifier le tour de mon esprit.

.... L'épouvantable existence! Chaque heure, j'apprends et me confirme que je gâche ma carrière. L'auteur du crime, des crimes qui se succédèrent depuis six semaines autour de B*** demeure introuvable. Le ministère écrit tous les lundis pour engager à l'énergie, à l'activité. Eh bien ! les gendarmes courent, la police inspecte et vagabonde, le juge d'instruction interroge en vain tout passant suspect. Rien... Il s'avère que je suis au-dessous de ma tâche. Magne glisse des entrefilets méchamment questionneurs dans ses journaux. A Paris, les gazettes de l'opposition s'étonnent, plaignent avec hyperbole les victimes. Magne demande, dans ses articles « leaders », qu'on envoie de la capitale des policiers, voire même des magistrats plus instruits. Je me sens enfouir dans rinexpérience et l'incapacité personnelles.

.... Julius vient souvent à mon cabinet, pour entretenir notre affliction commune. Une belle âme d'épicurien grassouillet et content de soi. Cependant la tournure des choses m'inquiète. Nous feuilletons les dossiers de police ahn de

découvrir, parmi les plus cliargés, le vagabond ou le faussaire que la vraisemblance pourrait rendre titulaire de ces forfaits...

Les cabaretiers de la région s'affolent. Us voient en chaque voyageur l'assassin inexorable qui^emble vouloir supprimer leur corporation. Des patrouilles de cavalerie parcourent les routes et augmentent la terreur publique. Le vicomte qui commande ces cuirassiers me plaisante méchamment, chez madame de Kelnoëc, se plaint, avec persiflage, du surcroît de service que lui vaut le Parquet.

Dans les salons de Kelnoëc, du premier président, les crimes forment le grand sujet de conversation. Mademoiselle Margueritte suggère mille moyens ingénieux pour surprendre le meurtrier. Bérengère s'épouvjnte à ces récits et supplie qu'on s'arrête. Nous continuons l'instruction de l'affaire après le dessert, ou au thé du soir. Les plus mauvais moyens ne sont pas ceux indiqués par ces dames.

— Voyons; il faudrait conclure, pour vous, pour votre avenir surtout, me disait hier M. d' Au-

fiers. Le procureur général, que j'ai vu, commence à soupçonner votre énergie. Donnezvous tout entier à cette affaire-là.

— Je vous assure, monsieur, que j'y pense jour et nuit...

M. d'Auflers me regarda de singulière façon... assez longtemps; je souriais bêtement sous l'insistance de son œil froid.

— Inventez un moyen quelconque « d'en finir ». A votre âge on a l'imagination féconde... Moi, sapristi, si je me trouvais à votre place... Monsieur Hervande, l'avocat général, baisse, baisse... La cour de B*** tiendrait beaucoup à

vous conserver... Voyons... faites-vous tout le nécessaire?... Tenez; ce que je redoute pour vous... je l'ai d'ailleurs remarqué déjà dans vos réquisitoires... ce que je crains, c'est le scrupule. Vous devez trop sacrifier à vos scrupules; vous ne donnez pas assez à l'intuition, à l'intuition... Comprenez-moi.

Il souligna ces mots en élevant ses sourcils qui s'arquèrent sur l'œil froid.

— Oui, reprit-il, la méthode positive scienti-

fîque séduit trop rimagination des jeunes magistrats. Ils ne croient plus au « flair », à l'esprit de corps qui donnait, pour ainsi dire, une manière de seconde vue, surnaturelle, grâce à laquelle, nous autres, nous devinions le criminel... La preuve venait toujours... par surcroît... confirmer nos hypothèses.

Excusez-moi si je vous dis ces choses, si je me permets de vous adresser ces conseils... mais je vous porte infiniment d'intérêt, monsieur de Senci. Eh bien, retenez cette maxime d'un vieux magistrat : Quand on tient le criminel, la preuve arrive ensuite... Tenez le criminel d'abord. Vous chercherez la preuve après. En agissant à rebours vous vous perdez et vous perdez la Justice avec vous... n'est-ce pas, Julius?

Julius opina de façon affirmative. Je restai rêveur. La surdeat du juge s'agitait cependant au fil du discours qu'il me tenait. Il citait maint exemple de sa mémoire, attestant Texccllence du conseil proposé par M. d'Auflers...

En moi-même je répétai la théorie du président, mot à mot : Inventez un moyen... l'intui-

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tion, le flair... deviner le criminel... la preuve

arrive par surcroît tenez le criminel

d'abord... la preuve après.

Une odeur de soufre diabolique parut m'enivrer le cerveau et je hasardai devant la glace un sourire passablement satanique... Mais j'incriminai vite l'interprétation cruelle et vicieuse attribuée par ma faiblesse aux paroles de M. d'Auflers...

— Madame est servie...

Mademoiselle Margueritte s'approcha; je lui présentai le bras. Elle était ce soir-là plus mignonne encore que de coutume et sanglée d'un fourreau de soie jonquille qu'attachaient mille et un myosotis;... des cheveux pesant sur sa nuque grêle, émanait l'âme simplette et prenante du vétyver.

— Il faut écouter mon père, monsieur de Senci, me dit-elle tout bas. Ilbataille pour vous. Vrai... ajouta-t-elle; — et de rire brusquement sur la dent bleuie.

Nous nous assimes devant la vaisselle de gala. On offrait un repas d'adieu au comte de Kelnoëc

qui reprenait la mer pour une campagne aux côtes de Chine.

Bérengère, en gaze bleuâtre et grise, avait le vicomte à sa droite ; moi à sa gauche. Pendant toute la première partie du repas l'Esprit passa dans son corps. Je voyais ses doigts menus se crisper et crisser contre les damassures de la nappe. Ignorant décela, le vicomte lui faisait la cour en reître, et portait ses interminables moustaches jusque dans les oreilles délicates de la jeune fille dont les grands yeux éclataient alors de lueurs rouges sombres. Chaque fois le rang des verres placés devant elle tintait allègrement. L'hyperphysique, la diobolicavirtus des inquisiteurs jouait avec cette vigoureuse nature ; et le reître fat prenait les mouvements involontaires pour un trouble amoureux que suscitaient sa prestance et ses attentions. Le- manque de savoir liturgique et le défaut d'observations soumettent à mille erreurs l'imprudente jeunesse des casernes. Me rappelant les influences néfastes émises par les possédées que ma patience étudia dans les recueils des anciens juges

ecclésiastiques, je prévoyais d'horribles infortunes prêtes à éclater sur ce gaillard énamouré de soi et incapable de saisir la présence du Fluide.

Moi seul constatais l'étrange situation de Bérengère. Parfois je regardais le général, pensant qu'il devait bien pressentir... Mais tout occupé à des galanteries envers madame de Kelnoëc, sa voisine, il ne sentait pas son anxiété de père l'émouvoir.

Je ne prêtai qu'une attention distraite aux propos. Kelnoëc phrasait admirablement. La présidente le soignait, lui recommandait certains spécifiques propres à garder la santé durant les longs voyages. M. d'Auflers citait selon sa manie quelques stances de Firdouzi et suppliait le marin de lui rapporter un exemplaire persan des ouvrages du rare poète. Littérature, confort, délicatesses de sentiment, psychologie criminelle exposée par la docte voix et la surdent de Julius ; rien ne manquait à l'ordinaire d'une conversation plaisante et choisie ; lorsque, soudain. . . FEsprit se révéla.

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Béreiigère blêmit affreusement ; elle se dressa d'un coup et, s'adressant au vide elle prononça, en désignant le relire : — Monsieur, que voici, vient de me dire : « Vous aviez, mademoiselle, une mère charmante ; elle est morte ; c'est fâcheux, car vous êtes bien malheureuse de lui ressembler si peu... » Je prie madame d'Auflers de me permettre de me retirei\.. désireuse de ne plus entendre de pareilles insultes.

Elle débitait cette incohérence, la pauvre enfant, ainsi que phrase apprise. Sa robe de gaze se drapait avec bruit, comme si les vents de siroco y soufflaient.

Le vicomte voulu t la contredire mais le général furibond lui imposa le silence. Il emmena sa fille au milieu de la muette stupéfaction de tous, et reconduit par M. d'Auflers qui se confondait en excuses.

Les mines sévères des commensaux convergèrent vers le cuirassier; il partit aussitôt en balbutiant : « Erreur incompréhensible, inouïe, parole, parole d'honneur, jamais je ne dis ces mots... »

En effet, je n'avais rien ouï de sa bouche qui ne fût des galanteries banales mais convenables. Ma sincérité n'osa l'innocenter, par crainte de cette Puissance surérogatoire que je redoute par-dessus la mort. Pour ces sortes de choses, j'appris la prudence dans les procès d'Urbain Grandier et de Gauffridi, et rien au monde ne me ferait attirer sur moi l'aversion d'une possédée.

On acheva les services sans paroles. Je remarquai seulement que les cinq verres deBérengère, fêlés du pied au bord, s'irisaient à la lumière folle des buissons de bougies.

Quand on quitta la table, Kelnoëc crut devoir présenter des excuses au nom de son frère.

La présidente ne savait quelle contenance tenir. Mademoiselle Margueritte s'était sauvée dans sa chambre. Je jugeai décent de sortir à l'anglaise.

Samedi.

... Je reviens de chez le procureur Hervandc. Il m'a paru au plus bas.

— Monsieur, ai-je commencé, je conçois en ce moment, mieux qu'aucun de nos collègues de la Cour, quel malheur est pour tous la maladie qui vous tient éloigné des affaires.

— Ah oui! Ton m'a dit! Un criminel inopportun est venu vous embarrasser de ^ette histoire des cinq crimes... Diable! voilà qui va gâter votre fortune, monsieur de Senci!

— Mais qui rehaussera la vôtre, monsieur, ce qui nous enchantera tous. Je venais en effet solliciter quelques conseils de votre expérience, conseils qui nous feront sûrement réussir et que ma loyauté ne saurait attribuer à d'autres.

— Merci de la grâce grande! Le gouvernement, monsieur, a de ces imprévoyances. La rivalité de la marine et de la préfecture l'inquiétait plus que la sécurité d'un pays où l'énergie

et la vigueur demeurent plus que partout nécessaires. Vous avez à merveille satisfait le ministère quant au côté diplomatique, mais votre jeunesse devait échouer devant l'audace des pirates audacieux qui désolent la région...

Je regrette bien de ne pouvoir remplir ma tâche à cette heure, car je vois clairement que la certitude judiciaire ne vient pas toute seule aux danseurs de M. le comte de Kelnoëc...

— Je n'abuserai pas plus longtemps, monsieur... votre fatigue... je me retire...

— Soyez plus intuitif, monsieur de Senci, ne vous en rem^ettez pas au hasard pour arrêter les assassins. Demandez à M. d'Auflers ce qu'il pense de la méthode positive expérimentale... cette nouveauté chère à vos pareils...

— Il me renseigna déjà sur cette matière, monsieur.

— Eh bien, méditez ses paroles, laissez là les albums des dames et les cotillons, et courez les grandes roules. L'air vif rafraîchira votre imagination...

— Mais, monsieur.

— Ah oui ! il est fâcheux que je ne puisse faire la besogne : je sauvegarderais les malheureux et vous danseriez. A nous deux nous ferions un excellent procureur comme le désire M. le ministre. Le malheur veut que tous les talents ne se rencontrent pas sous la même toque... C'est dommage.

— Mon Dieu, monsieur, pourquoi risquer de me chagriner, par des paroles amères. J'aime croire que la tisane seule vous donne le goût de cette humeur. Adieu, monsieur.

Son rire nerveux et méchant me persécuta jusqu'à l'antichambre, puis tomba dans une terrible quinte de toux, qui ne faillit pas à me réjouir.

La démarche était nécessaire. Je ne la regrette point. Le moribond a mis les torts de son côté.

... Dans la vie j'ai rencontré DenesoUe, mon seul acquittement. Son œil narquois dévisageait avec insolence. J'eus dis qu'il devinait le mécompte de la visite chez ce malade, mes ennuis, et que tout cela le vengeait du

réquisitoire, et lui donnait grande satisfaction.

Sa mise exquise, de goût anglais, la splendeur du linge, la coupe parfaite du complet jaunâtre me frappèrent. Aurait-il gagné à la loterie des héritages ?

Ma nervosité s'exaspère aux temps de disgrâce. Je perçois encore sur la joue le soufflet de son œillade maligne.

Rien que pour le rattraper un jour sur le banc des prévenus, je souhaite sortir de ces embarras, garder mon poste à B***, découvrir l'auteur des cinq crimes.

L'assassin! L'homme dont la vie retarde mon avenir! Je le vois en songe, en rêve de veille; il me semble qu'il guette le soir de l'autre côté de la vitre. C'est V adversaire.

Je m'habitue peu à peu à la toge, aux boucheries de la rue. Serait-ce que Tair de vengeance de l'homme sur la béte, du riche sur le pauvre, air que je respire, par profession, pervertirait ma sainte horreur?

Non certes... seulement il y a l'intérêt au meurtre qui pousse, éclot, fleurit en moi, s'épa-

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nouit comme une plante puissante faisant lézarder le vieux mur (ô ma conscience!) et arborant sa tête rouge au passage de toutes mes pensées... Il s'agit de supprimer l'adversaire... ... On m'apprend un gracieux enfantillage du substitut.

Il interrogeait un calfot, pour une affaire de viol; des circonstances odieuses indignaient la jeunesse chaude du magistrat, qui pressait le prévenu de questions, multipliait les preuves, démontrait l'ignominie de l'acte. Le calfat, vieux matelot, connut maintes fois la poudre des batailles tropicales; enfin, furieux des invectives, du mot « lâcheté )> appliqué à son action : « Si nous étions homme à homme, crie-t-il, vous n'oseriez pas me parler. — Sortez, gendarmes, commande le brave jeune homme, — puis : Nous voilà seuls maintenant. Eh bien, vous n'en êtes pas moins un lâche. » Le calfat ébauche un geste de menace : mon gaillard Tempoigne, le roule, l'assomme, le terrasse ; si bien que le calfat demande grâce...

J'ai ri de tout mon cœur au gendarme qui me

contait l'histoire. Sar ma demande, le substitut lui-même la répéta.

Nous eûmes une heure de familiarité.

— Savez-vous que la ville entière s'entretient de mademoiselle d'Auflers et de vous?

— Allons donc?...

— Oh! ne niez pas... Inutile... tout le monde le sait...

Quelle surprise! Jamais les attentions de mademoiselle d'Auflers n'avaient paru dépasser les amabilités d'une mondaine.

Aussitôt le substitut se fit gazette : Le vicomte de Kelnoëc l'avait recherchée en vain; le comte souhaitait fort ce mariage pour son frère. On ne se décida point, sans motif déterminé de refus. Toute la noblesse du pays briguait la main de la demoiselle. Même il vint jadis un monsieur de Paris tout exprès. Neuf cent mille francs de dot!... et les espérances, d'admirables relations de famille. L'épouseur, maître du pays, pourra viser la députation...

— Alors on dit que mademoiselle d'Auflers me distingue?

— Mais elle vous hume de l'œil, elle boit vos paroles, elle vous suit derrière le rideau de sa fenêtre quand vous passez par la rue du président...

— Et pense-t-on ce mariage possible?...

— M. d'Auflers en aurait parlé en termes vagues : il aimerait voir sa famille compter encore un homme de robe. Il exigerait cependant que la situation du futur devînt hors ligne. M. de Senci remplirait les conditions s'il obtenait définitivement la succession de M. Hervande.

(( Oh! l'adversaire » pensai-je. En une minute se levèrent à mon souvenir les cinq cadavres pareillement assommés, l'un, le derrière du crâne supprimé par le coup, et ne présentant plus qu'un masque de carnaval, au rictus édenté, tout peint de rouge, et la jeune fille dont la tête défoncée eût rempli parfaitement l'office de pot à tabac ; et ce vieillard, sans figure, lui, les yeux flottant dans l'infâme bouillie. Tout ce massacre, à la véracité duquel ma raison ne s'habitue point, ressurgit devant mon

âme répugnée, avec l'air solennellement slupide de ces morts !...

... Je suis rentré. J'écris ces propositions fort nettes :

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