C.deS
p.,^. —Vous verrez, dans les notes ci-jointes, comme votre frère voulut bien m'àider. Je l'ai remercié de mon mieux pour son intervention. Mais je crains qu'il ne qualifie de simples formules de politesse ces reme-r ciments. Voulezvous les lui renouveler encore dès que vous le verrez et lui confirmer combien son amitié me touche.
Lundi.
Cinq jours passèrent sur ma plus réelle victoire mondaine. La joie s'en apaise. Je veux noter ce qu'elle me laisse à la mémoire, afin de guider mieux, si mieux il y a, les prochaines rencontres de la société et de moi.
Mon ami le préfet m'écrivit dernièrement pour me prier à dîner. J'y fus vers l'heure des premières lanternes. L'hôtel du gouvernement
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date du grand siècle (briques et pierres de taille, pavillons et ailes à toits de rotonde, cour dallée de grès bleus ; marquise blanche, antichambre monumentale avec, au centre, le vase de Sèvres indiqué par la destination du lieu). La pluie crépite bruyamment sur le verre de la marquise, et l'on ressent une gêne à se dépouiller du manteau trempé, à laisser sa trace d'eau sur le tapis pourpre. L'huissier vous dédaigne.
Bientôt nous nous trouvâmes seuls, servis par une gente soubrette qu'il ne gronde point ; et bien coquette vraiment pour une fîUe de chambre. Je crois l'avoir entendu avouer par périphrases que c'est là une faiblesse secrète. Il me semble qu'à mots couverts je lui en représentai l'imprudence. Sa forfanterie incorrigible me plaisanta, autant que je me puis souvenir. Nous lûmes aussi quelques vers de poètes ignorés, assez supérieurs aux gloires admises. On l'estime bon musicien. Beethoven et Wagner furent invoqués au piano. Les cigares se fumèrent correctement. Sans l'abominable digestion que me valurent les trop violentes sauces
de sa cuisine de restaurant à filles, la petite fête m'eût rafraîchi l'âme.
Il fallut naturellement causer du moyen de parvenir. Je lui reprochai son acharnement à défendre, malgré tout, des convictions définies. Montaigne et sa philosophie négative me secoururent. Il riposta en citant maint exemple antique ; Caton même intervint ; — et Scipion, et Régulus ; — la fine Champagne, portant bonne marque. Nous nous échauffâmes. Je maintins la suprématie de la modération et des théories conciliantes; nulle idée ne compense l'audace de sacrifier le repos et de hasarder son destin.
Alors il se rappela des phrases de réunions publiques et discourut. Je ne l'écoutai plus.
— Enfin, observai-je, cher monsieur, pourquoi ne point admettre que ceci seul nous attache à la lutte : le désir de gagner l'argent et la considération par le moyen d'une étiquette, puisque l'usage exige une étiquette. Vous parûtes dans l'entourage de Gambetta ; assez jeune, on reconnut vos mérites, et, pour compenser l'échec d'une candidature parlemen-
taire, on vous donna ce poste envié de grande préfecture. Donc vous avez su mener la petite barque. Vous riez. Ne protestez pas. Aussi je me demande pourquoi, Gambetta mort, ne pas atténuer le ton de votre étiquette et pourquoi conserver cette couleur tranchée qui vous prive de l'estime d'une société agréable et cause maint ennui ?
— Et Magne, et sa bande. Songez-vous quels harcèlements, le jour où je ferais la moindre concession à la marine?
— Voilà du vrai, répondis-je tristement. Tout cela, voyez-vous, n'égale pas d'ouïr les chœurs du troisième acte dans Parsifal que vous m'allez rendre sur ce clavecin.
Il réalisa ce désir. Mais sa pensée morose ne s'éclaircissait pas. Bientôt il déclara craindre la destitution, au moins un déplacement de disgrâce.
— Vous pouvez me tirer de ce mauvais pas, ajouta-t-il.
Il me suffisait de réussir auprès des gens de l'amirauté. Une fois reçu, je représentCTais le
gouvernement dans ces salons et mon préfet n'aurait plus à craindre Tenvoi de notes ministérielles où on l'accusait de brouiller les caries. La soubrette apporta du thé ; il lui sourit, elle lui sourit. Je me moquai un peu. Ayant promis de tout tenter pour réussir, je partis.
Le hasard amena le frère de mon père à B***, le surlendemain. Il s'embarquait pour rejoindre son nouveau poste diplomatique, à Washington. Nous causâmes de ma mère qui, séparée de mon père depuis longtemps, vit à Florence avec de vieux amis ; mon oncle l'avait visitée récemment, et, au cours d'une anecdote, il prononça le nom du comte de Kelnoëc, comme celui d'un ami sien. Je l'interrogeai vivement. En effet, ils s'étaient connus dans ces stations des mers de Chine, au temps où lui débutait comme agent consulaire et où le comte arborait les insignes d'aspirant de la marine. Or, de Kelnoëc, aujourd'hui capitaine de vaisseau, mène le monde noble de B***. J'expliquai à mon oncle quel secours nous octroierait son intervention. Il courut immédiatement chez ce
camarade, qui l'embrassa, le traita en frère, lui rappela certaines aventures gaillardes de bateaux de fleurs et finit par l'inviter pour ce soir même à une sorte de fête intime : la fanfare des pêcheurs devant donner une sérénade afin de remercier le comité des « Amis de la Mer », qu'il préside, une œuvre touchante à laquelle participent ces dames de l'amirauté dans le but de recueillir les orphelins des matelots et des pêcheurs morts sur l'Océan.
— Mais, mon cher ami, je passe cette dernière journée avec mon neveu ; je ne puis.
— Qui ça, votre neveu ?
— Le procureur de Senci.
— Ah I ah!... Eh bien, amenez-le, cejeuno homme !
— Mais...
— Amenez-le ; à ce soir.
Vers neuf heures sonnantes, donc, nous nous présentâmes à la porte de Thôtel. La pluie cessait par extraordinaire. Une foule de matelots, de femmes, de pêcheurs, agitait des lanternes vénitiennes à bout de gaules. L'odeur de varech
emplissait la large cour, orangée des feux des lanternes et des lampions. La musjque de cuivres jouait le « Va, petit mousse... » des Cloches de Corneville. Derrière une énorme table encombrée de verres et de bouteilles de vin, je reconnus le premier président, le général, mesdemoiselles Margueritte et Bérengère, celle-ci en spencer mastic contre corsage bleu et jupe de velours gris, celle-là en drap anglais de couleur neutre, l'une et l'autre coijïï'ées de loulre. Derrière elles, étagées sur le perron, ces dames de la noblesse, grandes et solides gaillardes blondes aux nez en bec d'aigle. Kelnoëc, homme sec, la lèvre mince rasée, les favoris démesurés caressant les épaulettes d'or et les aiguillettes, distribuait des verres aux invités. Il nous accueillit avec satisfaction. On me présenta.
Mais à ce moment même, la musique tonnait davantage. On dut se taire. Les arcs de feuillage échafaudés par-dessus les lêtes semaient sur les épaules de larges gouttes. Au contact de chacune, mademoiselle Margueritte frissonnait ;
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et de rire, comme un harmonica. Mon affabilité s'évertua vers elle ; je maintins par-dessus sa toque un parapluie protecteur. On me sut gré d'un plus joli rire, — la petite dent bleuie se dérobait vite sous les lèvres rosâtres. Bérengère parut jalouse, vexée de cette préférence de mon geste ; l'Esprit passa dans son "corps, terrible cette fois ; le corsage et la robe de velours craquèrent. Le bruit de la musique s'éteignit. Une lanterne de papier s'enflamma sous l'arc de feuillage, ce qui émut la foule. L'Esprit était passé.
Debout au milieu du cercle des matelots, Kelnoëc remerciait ces braves amis, ces frères dans la lutte ; il souhaitait de les revoir un jour à ses côtés, ce jour où la France enfin victorieuse de l'Ennemi éternel, reprendrait son rang d'autrefois du temps des rois sur la surface de la grande mer, — la Mer-Patrie, pour eux (applaudissements du -président, du général, de la compagnie... Applaudissements plus tardifs des matelots qui ne comprennent pas la finesse du calembour)... Le reste se perd dans l'effu-
BOBES ROUGES 63
sioii de la sympathie générale. Le frère de Kelnoëc, qui est aux cuirassiers, promène son torse gigantesque, une moustache de relire, de Fun à l'autre, confiant assez has :
— Charmant, n'est-ce pas ? charmant, d'autant plus que mon frère ne s'y attendait pas. Délicate surprise. Ces cœurs de matelots attachés aux vieilles croyances, hein, baronne, comme c'est touchant ! Ça rappelle le vieux temps, parole ! parole ! On ne se croirait pas en République, n'est-ce pas, monsieur de Senci ?. ..
— Mon Dieu, non, monsieur, on ne se croirait pas en République, en elïet. Au reste, cela contente, ici.
Le cuirassier se demanda deux minutes si j'étais un impertinent, un sot, ou un conspirateur. Sans 'doute, ne put-il se répondre, car, il continua de souffler à l'un, à l'autre :
— Délicate surprise, hein, cher? Mon frère ne s'attendait à rien. Tout à coup ces lumières, ces musiques...
Kelnoëc nous nantit de verres pleins et nous pria d'en distribuer aux dames. On trinquerait
avec ces braves gens. Ce fut une grêle de gracieux rires, d'adorables cris d'effroi ; Bérengère poussait en avant mademoiselle Margueritte, qui refusait son corps mince, cambré tel qu'une anse de drageoir renaissance :
— Oh I je n'oserai jamais ! jamais ! non, non, Bérengère, jamais !
Les gaillardes blondes, plus crânes, trinquèrent rudement avec les musiciens ; eux, très ahuris, n'osaient boire encore, par peur d'avoir omis une dame dans la tournée.
Son piston sous le bras, le chef de la musique pleurnicha d'émotion sur les mains de Kelnoëc :
— Tout mon dévouement, monsieur le comte, tout mon dévouement pour toujours !
Les lanternes flambèrent partout. On piétinait les pelouses. La pluie se chargea de terminer Tattendrissement. Kelnoëc me pria d'entrer aux salons. Je franchis enfui le seuil révéré.
Les fauteuils formaient cercle. Les dames étalèrent leurs jupes. Mon examen commença. Par bonheur, l'oncle m'avait renseigné durant
le concert. Le premier de mes juges fut la marquise de Sennabruck. Nous parlâmes de Dresde par elle habité, au temps où le prince de Saxe rafflchait, maltresse en titre. Elle possède le grand air, une neige de cheveux abondants et le profil bourbonien. La face à main démasque avec une impertinence parfaite. Je lui détaillai les jardins de Dresde, les agréments de Dux en Bohême que visita ma jeunesse première ; et j'eus le goût de ne point remarquer alors un être rachitique, au sourire idiot, et de moustache grisonne qui se traînait, tout baveux, de siège en siège, rejeton de cette admirable femme et du prince. Tournure de rastaquouère infatué et plus hautain, le marquis de Sennabruck m'offrit quelques paroles oiseuses; ii rappela seulement avoir entendu tel réquisitoire (( très gentil, ma foi, monsieur, très gentil » ; puis, cet ex-aide de camp du prince de Saxe me planta devant madame de Kelnoëc, l'une des gaillardes blondes, et lui renouvela la présentation afin de se débarrasser de moi. Malgré sa taille, la jeune femme était timide.
Elle paria peu, avec des rougeurs. Mademoiselle Margueritte d'Auflers survint à son aide, puis Bérengère que suivait beaucoup le vicomte. La conversation tombant sur l'astrologie, grâce à Bérengère qui se dit près de consulter un faiseur d'horoscopes ; je soutins la vérité de la science ancienne contre le cuirassier.
Levant sa moustache terrible, il ricana.
L'odieux de cette affirmation brutale m'exaspérait.
— Quel tort, vicomte, fis-je avec aisance, de rire si vite ; car il va falloir que vous m'approuviez incontinent.
Et je démontrai. La physique astronomique n'enseigne-t-elle pas que les corps célestes restent soumis, formations et transformations, à une loi de rythmes généraux qu'on nomme la gravitation universelle? Or, la terre dépend de celte loi connue de nous par les tracés des étoiles. Peut-être, dès lors, vaudrait-il mieux ne pas nier que les productions minérales, végétales, animales et humaines subissent a /b7'i2ori les lois où la planète elle-même puise sa forc^
primordiale. La loi se constatant par les évolutions des étoiles, ne saurait-on penser, en logique pure, que la vie humaine, produit direct de notre planète, dépend tout entière de l'apparence de ces étoiles et de leur influence ?
Bérengère battit des mains. La comtesse de Kelnoec bafoua le beau-frère et envoya quérir son album pour que j'y écrivisse ma démonstration. Mademoiselle Margueritte portait le sien et me pria d'y mettre une pensée. Rose figure de Rubens, une Anglaise, madame de Salubry, ouvrit aussitôt, — à la page blanche, — son life-book. Je me réfugiai derrière une plante grasse considérable, et ornai ces vélins divers de phrases métaphysiques si abstraites que les plus méditatifs n'y comprirent rien d'abord. J'en acquis une sérieuse estime. Le premier président tout net lut haut mes maximes, les expliqua, commenta, félicita.
Pendant que je griffonnais, le fils idiot du prince de Saxe s'approcha, en une manière d'admiration. La bave lui coulait, sur le rire béant. Les membres déjetés se pliaient, ma-
nœuvraient d'angle, ainsi que des bielles de mécanique ! Je contemplai ce misérable vêtu d'alpaga modique, et qu'on appelait, minute à minute, pour lui commander tasses, cigarettes, domestiques. Et le fils du prince de Saxe s'éloignait, traînassait son corps d'enfant rachitique sous les soies flambantes des portières, à travers les merveilles des émaux anciens et des céramiques rares, criant d'une voix de fillette enrouée : (( Was ? Was? » et me riant alors de sa barbe grisonne, sans que parût compatir à ce déchet d'un célèbre amour, la Mère ! la marquise hautaine de Sennabriick, si ûère sous la neige des cheveux abondants.
Quand je sortis de mon coin, Kelnoëc avança son fauteuil, m'y assit. La partie se gagnait. Je discourus facilement sur toutes choses: voyages et villégiatures, arts et lettres.
Lorsque je tournai la tête, je surpris fixés a mon visage les regards des femmes. Ça me gênait un peu, à cause de ce maudit sourire, de mon affreuse mâchoire supérieure. Mes jambes, mes*mains, toutes les longueurs de ce
corps de grand cheval maigre, je les décroisais^ les recroisais sans obtenir la position à la fois correcte et commode ; et il me parut que chacun devinait ce mesquin embarras. Pour reconquérir l'avantage, j'outrai mon assurance en lançant quelques thèses paradoxales comme : « que les dialogues de Platon, de Gœthe avec Eckermann, donnent infiniment plus de comique que le vaudeville moderne, — que les exercices d'Ignace de Loyola dictent une excellente conduite de vie pour l'ordre et la paisible jouissance du repos intellectuel ; que quant à moi je règle' ma vie sur ces données, remplaçant les invocations aux saints par de saines méditations sur les poètes ou les philosophes ; consacrant, par exemple, le jour de Saint-Thomas à une étude approfondie de l'âme de Sainte- Beuve ; etc.. »
Les murmures les plus flatteurs coururent dans l'air. Ces dames oubliaient leurs coquilles de sorbets et se chuchotaient, en rougissant sous mon regard. J'ai, par chance, les yeux très beaux.
Je jugeai l'instant venu du départ. Sortir le premier d'un cercle où Ton réussit me paraît d'excellente tactique. Les femmes causent aussitôt de vous, exagèrent l'éloge et, par galanterie, les hommes renchérissent.
Mon savoir et mon impertinente fatuité fascinaient. Remarquons comme la modestie et la délicatesse nuisent dans le monde. J'ai agi, ce soir-là, en hrute imposant sa personnalité par force, accumulant les démentis, les mines de dédain, affeclant de parler à ces dames, à ces messieurs (suprême inconvenance) de choses qu'ils ignorent.
^ Pour cette tenue de bouvier voilà les anthropoïdes convaincus de ma supériorité et de ma valeur rare. Kelnoëc m'attira dans un cabinet plein de drapeaux et d'armes orientales, de tambours nègres, assagaies, cimeterres, boomerangs, etc; notes de ses voyages. Là il crut jusle de me louanger tout rrn quart d'heure. 11 s'exprime ainsi qu'un rapport d'académicien, par phrases fleuries et compliquées. La parole lente démontre le temps qu'il lui coûte de choi-
sir les métaphores. Sa politesse insista beau-, coup afin de me faire accepter une invitation de fête pour le samedi suivant. « Il faut me laisser désirer », pensai-je ; j'objectai l'obligation d'un court voyage dans Tîle de S... où les fonctions m'appellent. Kelnoëc me fît promettre de revenir; la comtesse reçoit le mardi. J'irai demain.
Aux salons on improvisait une sauterie. La présidente valsait avec le vicomte. Elle me salua d'un geste, puis, remerciant son danseur : « Hein, voyez, la funeste manie!... J'appris par hasard que le comte recevait... Impossible de résister à ma sotie envie.», j'ai donné ordre qu'on attelât, et me voici venue... Un tour de valse, encore?... Certainement... » Nous tournâmes. Elle me parfuma de cette odeur molle et puissante que ses belles chairs dégagent. L'ayant reconduite, je lui souhaitai le bonsoir.
Dans un coin derrière les plantes d'équateur, le vicomte et Bérengère se balançaient doucement aux sons blancs du piano. L'Esprit passait en elle, évoqué par l'insistance des prunelles amoureuses du cuirassier. Le velours de la robe
frémissait, plissé comme la surface de la mer sous le vent. Lui ne sentait rien, tanné à toutes sensations par la suffisance d'une jeunesse opulente et vigoureuse.
Madame de Kelnoëc me donna la main avec un sourire et une invitation à la venir voir. Mademoiselle Margueritte agita les doigts à mon adresse par- dessus l'épauiette de l'enseigne qui l'enlaçait, puis sa fine face se perdit dans les couples de gaillardes blondes et de marins galonnés. Kelnoëc me reconduisit au perron. Je partis dans l'averse.
Mercredi.
Par quelle surnaturelle coïncidence tous les maîtres de boucherie s'établirent-ils le long de la rue qui mène de mon logis au Palais? L'étal se perpétue de boutique en boutique. Les cadavres saigneux des bœufs pendent et font la haie. Les moutons décapités ofî'rent au passant Tanatomie rosâtre du col, et leurs ventres ou-
verts en tabernacles présentent les parois de graisse froide, les rognons engagés dans des péritoines adipeux. Il se tend vers vous des moignons misérables amputés de leurs pattes. Du haut goutte le gâchis des panses roses et des pharynx verdâtres empalés à des crocs. Les viscères attendent la décomposition au fond des baquets, tandis que des hercules habillés de toiles rougies manient à pleines mains ce massacre avec des rires de cauchemar. La nausée monte sous l'odeur de sang, devant la graisse jaune adhérente aux cages thoraciques et' aux vertèbres rompues.
Langues de veau blanches comme celles des fiévreux, têtes décollées exsangues où les yeux révulsés et glauques regardent dans les limbes à travers une eau écarlate qui se glace d'infâmes miroitements violâtres et nacrés reflétant le ciel boueux. Non loin, les corbeaux dansent dans la pluie par-dessus ces cuisses dénudées, ces fesses écorchées, écrasées sur le marbre des tables. Couteaux, haches brillent et s'agitent. De vieilles femmes vêtues
de noir compulsent les registres. Je m'esquive rapidement, sueur au dos, aux tempes, l'estomac malade de ces mets dont je me repus.
Je gravis des escaliers, j'endosse la toge rouge, flasque et tiède ; je descends ensuite par les dalles usées du vieux cloître jusque la salle des assises. Les pièces à conviction montrent encore des taches identiques. Intestins informes enroulés dans des bocaux. Lames à quoi des cheveux gris et blonds s'attachent par des caillots figés... Le détestable songe quotidien !... Quelle vie !
... Le prétoire, antichambre des abattoirs humains.
Jamais donc je ne m'habituerai à ce rôle social. Crions-nous un peu : Tu es le défenseur de la société, le protecteur de la veuve et de l'orphelin ! Tu représentes le droit contre la force, la loi et l'harmonie contre l'arnarchie et le chaos! Entends-tu! Enorgueillis-toi! Redresse la tête. Pourquoi plus humble que le boucher qui nourrit la rue ?
Parce que l'extraordinaire douleur de savoir m'éprouve.
Ce n'est guère la veuve et le faible, mais la ruse friande et riche que je protège contre la brute loyale.
Ces matelots ou pêcheurs amenés par les gendarmes, et qui assommèrent tel gardien de lupanar, telle fille publique rapaces contre le maigre gain acquis par de durs labeurs sur mer, sous les chaleurs torrides des contrées équatoriales, je no puis me défendre de les préférer à leurs victimes spéculant sur la' folie de l'instinct mâle au retour des longs voyages accomplis dans la solitude dti sexe.
Et toi, misérable jamais chéri de la fortune : après les jours de faim, tu guettes au coin du bois le rustre qui tua sûrement par le chagrin et les coups la vieille parento dont il hérite ; tu agis selon la loi naturelle en le dépouillant du gain ignoble. Sauras-tu que ma peine est grande de te vouer aux cachots, noble barbare ému du vieux sang de la race quand elle descendait de ses bois et marécages vers la Rome
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opulente des histoires ! Les crimes des peuples font leur gloire, le crime de l'individu fait sa honte.
Les mots ont de ces vanités que nous ne comprenons pas. Qui définira le crime ! Puissance et divinité du Verbe !
Que des familles se soient volées pendant des siècles mutuellement, qu'elles aient activé la mort des oncles, capté les héritages, étouffé et perdu leurs bâtards, jeté à la prostitution des rues leurs servantes séduites, livré à la vieillesse lubrique et âpre des tuteurs l'innocence nubile des pupilles, exploité les bras du travailleur pauvre, leurré les révolutionnaires, édifié sur le sang des naïfs les droits de l'homme employeur sans que rien garantisse les droits de l'homme employé, substitué au règne du conquérant franc, du noble, la domination de l'Argent éclose en 1789, voilà la société qu'il me faut défendre, l'innocence dont la loi m'intitule champion.
Ceux-là qui firent renverser les donjons édifièrent les cheminées d'usine. Le noir ouvrier
recuit aux feux des forges, asphyxié dans les boyaux de mines, rongé par les vapeurs de la céruse ou du plomb, — qui le prétendra plus heureux que le paysan de La Bruyère? A quoi bon, dès lors, le sang de 93, et la faulx européenne de Bonaparte?
Au moins me consolé-je en pensant que tout va ainsi, boitant et borgne dans ce que les journalistes dénomment le chemin du progrés.
(( Où allons-nous, grand Dieu? criait certain philosophe du dix-huitième siècle à la suite d'un tableau analogue esquissé par un duc libéral du temps dans le boudoir d'une célèbre danseuse, la Duthé, je crois.
« — Souper ! répondit le duc, offrant le bras a la dame du lieu. »
C'est peut-être la suprême, l'unique philosophie. Soupons le plus possible... De cela seul semble à peu prés capable notre barbarie. Le tout est de souper le plus convenablement.
Five o'clock, mardi, chez madame de
Kelnoëc. Gracieusetés — politesses — échanges de nouvelles à la main. Soies changeantes qui
se froissent sur des gestes menus. Mademoiselle Margueritte distribue les tasses. Flirt avec cette jeune âme. Étrange énigme ! dirait tel faiseur de romans mondains. Pas de hanches, pas de poitrine, pas de croupe, pas de chair, pas d'os ; et ce rien sanglé étroitement de drap gris perle qui se boutonne partout grâce à plus de cent microscopiques boutons d'ivoire. Des cheveux de teinte indécise, un peu châtains à la nuque, un peu blonds au front, un peu noirs aux tempes, un peu rouges à la torsade de l'occiput, et d'une ampleur massive, par exemple ; on voudrait, ainsi que des écheveaux de soie, les peser, précieux et soyeux kilog.
Elle ne parle, ne tousse, ni ne pleure. Un rire, un rire léger, sur la petite dent bleuie. C'< st tout. Très spirituel sans doute. On le croit toujours venu à propos, ce rire; il finit toutes phrases ; il ponctue toutes exclamations ; il écraserait toute larme !
Le fils idiot du prince de Saxe m'a remis deux autres albums afin que j'y signe des aphorismes tic mon crû. On les goûte, décidément.
Le vicomte et Bérengère commencent ensemble un ouvrage de broderie. Il dessine ; elle pique le canevas. Le général surveille, en causant, avec le marquis de Sennabriick, du maréchal de Saxe et de leurs campagnes. Un procli in mariage.
On ne saura mieux sur le monde que ce qu'en peignirent les vaudevillistes. Les cabotins de Paris ont admirablement copié les manières, le ton, les costumes môme. Où ça? Dans cette société fermée ? A moins que le monde ne prenne au théâtre ses leçons de maintien...
Madame de Kelnoëc rougit huit fois pondant le quart d'heure de ma visite.
Je sortis avec le premier président.
«... Avant que vous n'y fussiez, dit- il, on me recevait chi z les Kelnoëc en d'Auflers, non en premier président. Je crois, que vous avez consommé les épousailles de la noblesse et de la magistrature... On vous prise fort. Ces dames ne parlent que de vous, vous enchantez ma femme et ma fille... Votre oncle est-il parti? — Oui... — Ah... Adieu, monsieur de Senci. »
80 ROBKS ROUGES
Au logis, m'attendait le préfet. Il me félicita chaudement ; puis après le préambule indispen- .sable, me pria d'aller avec lui chez mes amis nouveaux. « Le président d'Auflers vous accompagnait? Savez-vous sa fortune? Considérable, mon cher, considérable ! Entendu, hein? Vous me conduisez chez les Kelnoëc... »
Je n'ai pas répondu. Au fond, je me soucie peu de compromettre ma situation dans la marine en y conduisant ce suppôt du gouvernement. Le « souper du duc » se prépare pour moi dans cette maison, il serait sot de renverser maintenant la marmite. Nous verrons le jour où la lassitude de cette relation commencera.
Ce me vexe fort que les gens qu'on oblige s'imposent ainsi à vous et concluent, d'un premier service rendu, que vous devenez leur débiteur pour une série de corvées pareilles. Je ne puis cependanl, dès la troisième visite, ennuyer Kelnoëc afin qu'il reçoive le monsieur du ministère; cela lui déplaît... Non... je n'en ferai rien.
Sûrement le préfet m'en voudra. Tant pis.
Quelle aventure agaçante d'avoir pour amis des gens qui ne savent se tirer d'affaire seuls. Me voilà en une sorte de malaise moral, parce que ma bonté naturelle, ma conscience, l'amitié que je porte à ce garçon qui comprend les choses, la satisfaction que je retire des soirs intimes passés à la Préfecture, tout cela plaide pour lui et me sollicite de tenter son admission chez Kelnoëc. D'autre part, mon intérêt, le soin de rester au mieux avec le comte et sa compagnie, l'inconvenance que je sens à lui imposer le préfet, me détournent. Certes, le préfet détient une âme supérieure à celle de ces hobereaux, et, philosophiquement, je devrais sacrifier celles-ci à celle-là... Mais il y a moi, l'important, en somme ; et pour moi, je ne dois pas essayer la démarche. Ah! pour l'amour du ciel, ne dérogeons pas à nos principes '
Là, je perçois la fièvre qui me prend... Vraiment les gens sont insupportables !... Le préfet perdra sa place ? Pauvre, il ne vit que de cela... Bah ! ne nous laissons pas aller au sentimentalisme puéril... Kelnocc, au fond, se courrouce-
rait-il?... Mais cela lui donnerait une fâcheuse impression... Bon, ma fièvre!... Que ce préfet voyage au diable ! Chacun pour soi dans la bataille.
Jeudi.
.... L'immonde besogne!
Ce matin, la servante me réveille en hâte.
Le brigadier de gendarmerie entre. On a découvert un assassinat, dans un village distant de cinq lieues. La voiture m'attend.
Par cette aube grise, les arbres de la route égouttent la pluie. A peine habillé, mon portefeuille sur les genoux, je roule, cahoté en demisommeil. Du café, pris trop brusquement, bat lesparois de l'estomac. Le paysage morne défile à la portière. Julius, le juge d'instruction, me parle de la maladie de sa femme, une gastroentérite. Elle lui fait partager ses insomnies. Cependant il était assoupi quand on est venu le réveiller.
— Nous aurons tout le mal du monde à do-
couvrir à déjeuner, là-bas, dans ce pays de sauvages.
Je m'inquiète. Le commissaire central nous rassure. Il offre' des cigares exécrables que je fume, ayant oublié les miens. Par précaution, on achète un pâté dans une charcuterie qui s'ouvre au premier bourg : il parait séché depuis des semaines. Enfin.
Le docteur légiste promet omelette au lard et soupe aux choux à trois kilomètres plus loin. Il tombe de la neige fondue. L'obscurité augmente à mesure que se lève le jour. La surdent du juge d'instruction seule s'agite, scande les propos : considérations vagues sur le temps, les collègues... les difficultés de vie... Enfoncés dans leurs redingotes, le commissaire et le docteur s'endorment. Je feins de les imiter pour échapper au bavardage du juge. Nous sommeillons tous bientôt.
Réveil devant une petite maison blanchie à la chaux, couverte de chaume, a Demain on boivcL gratis », c'est l'enseigne, et au-dessous le nom de la victime : « Veuve Mouriguel^ débitante »,
Mon substitut, arrivé déjà, nous reçoit avec le capitaine de gendarmerie.
— Dégoûtant... Elle n'a plus de crâne! On l'a assommée avec un pilon ou un marteau... 11 y a de la cervelle partout... On vient de retrouver dans la cave une main qui manquait. Ça soulève le cœur.
Les chevaux des gendarmes encensent et secouent la pluie de leurs crinières. Les gourmettes sonnent. Je rassemble mon courage. Pour me donner du temps, je cause avec le capitaine, je lui enjoins d'envoyer aussitôt battre les bois et fouiller tous les cabarets de la grand'route. Il y a là deux femmes crottées, un gros garçon joufflu qu'on retient en témoignage ; très pâles, ils s'imaginent la prison, l'échafaud...
. Je me précipite dans la pièce du rez-dechaussée, le mouchoir sur la bouche, croyant avoir à monter un étage. Non ; voici.
A terre, une flaque de sang et la moitié d'un visage humain, les mâchoires distendues, le menton, le bout du nez ; quant au reste, du sang
ROBES RCUGES 8j
agglutiné à des cheveux noirs, crépus et longs ; des esquilles d'os qui percent des lambeaux de chair, les cloisons du crâne effondrées où les morceaux de cervelle nagent dans du rouge, des bouts de veine effilochés, d'autres qu'on dirait des salsifis trempés dans le jus de groseille. Un civet de crâne humain avant la cuisson, voilà. Je ne puis chasser toutes les comparaisons culinaires qui m'assaillent. L'horrible rêve de manger toute cette bouillie m'étreint et m'halluciue.
Il y a encore le corps, un amas de loques, de jupes sales sur des bas noirs et des bottines lacées à crochets de cuivre. La victime était ignoblement grasse ; sa croupe fait un mont contre sa poitrine épanchée dans un caraco de toile bleue...
Le docteur s'accroupit auprès. Je passe dans une salle voisine sous le prétexte d'écrire, en fait parce que je ne puis supporter davantage le spectacle.
Des bribes de viande, des caillots, des bouts de cervelle jonchent le carreau rose. Je
marche sur la pointe des pieds afin de ne pas sentir ces débris s'écraser sous mes semelles. Dans une assiette à soupe on a mis la main retrouvée à la cave. Il y a la trace d'une baguealliance que l'assassin arracha.
Parvenu à la seconde pièce, j'ordonne de fermer la porte. Je tire mon flacon d'èther. La puanteur du sang franchit la muraille. 11 me semble, à chaque seconde, que l'assassin, caché derrière mon dos, guette et va m'assèner le coup définitif. Mon substitut lit son premier rapport que je finis d'écouter. J'entends : tiroirs forcés... la victime... usurière, — avait de l'argent chez elle... On a vu un homme plusieurs jours... Elle payait des amants... Celui-ci semblait de la ville, malgré ses habits de paysan... etc..
Julius menace de sa surdent le gros garçon joufflu qui ne sait rien, n'a rien vu. Les commères crottées racontent des histoires de vingt ans, d'un ton disputeur. Cela dure, dure... Mon supplice est horrible. Il me semble que j'ai mangé le civet de crâne humain et que tout
cela s'anime, se reconstitue dans mon estomac ; j'aurai avalé les yeux comme on gobe les huîtres, et ils regardent, ils pleurent. Pouah! mes doigts cherchent dans mes dents, sur ma langue, les cheveux de la victime qui s'y embarrassent... Je suis contraint de sortir dans la cour, par derrière, de me mettre à l'air. Mais les paysans regardent par-dessus la haie mes gestes, mes allées et venues. Je rappelle ma dignité officielle, je feins d'examiner les fenêtres, la toiture, retable.
Quand, pour sorlir, il fallut repasser par la première salle, si blanchie, si nue, emplie cependant de la présence du meurtre, austère et puante... le docteur invoqua nos constatations. Impossible d'esquiver la torture nouvelle.
Sur le zinc terni du comptoir, gît Tamas de chairs mortes, dépouillées. C'est une fadeur, un faisandage inoubliables. Le cadavre, énorme, fendu en long par le scalpel, ne présente plus qu'une poche de viande à bourrelets de graisse où semblent palpiter encore des viscères verdàlres et bleus. Le docteur, qui tripote cette
charogne, retourne comme un gant l'estomac visqueux, et il déclare :
— La digestion était commencée depuis une heure à peine. Ce qui nous met l'assassinat entre neuf et dix.