‹ Robes rougesChapitre 8 sur 16 · TO BE · texte numérisé non relu

TO BE

Je l'inventerais plutôt, l'assassin!

D'ailleurs, ne serait-ce point là le principe de la méthode intuitive? Réfléchissons un peu, une huitaine durant.

Dimanche.

Les huit jours et plus passèrent. Je n'avance pas vers la détermination.

— Avez-vous un moyen d'action à me communiquer? disais-je à Julius l'autre soir.

— Demandez à la police de Paris un de ses meilleurs limiers.

— J'estimerais une sorte d'abaissement de réclamer cette aide!

— Point du tout... Les plus estimés le font.

J'écrivis donc. Un homme vint, triste et vulgaire ; il dépense beaucoup dans les auberges et sur les petites lignes ferrées.

-^ Eh bien ? lui demandâmes-nous.

— Le diable est rudement habile... Voici mon rapport : « L'assassin emporte partout une pèlerine, une grande pèlerine de quartier-maître marin. La victime de Saint-Leu tenait encore la laine du drap dans ses ongles, qui s'y étaient sans doute agriffés.

c( Il possède une connaissance sûre de la météorologie. Pas une fois sa prudence ne manqua de choisir le vent et Forage pour des expéditions. Vers les neuf heures, par ces tempêtes, personne ne rôde plus sur les chemins. Les victimes seraient seules. Sans que rien les indique que des apparences scientifiques spéciales, il prévoit ces perturbations atmosphériques de longues heures à l'avance. On ne le rencontre pas dans les bals ou les bouges se livrant après le crime à des orgies contenues. Il déroge à la règle commune qui mène Tâme des

assassins. Sa volonté est très forte, rare, inaccessible à l'effroi, au doute, au remords.

« Il fréquente certainement la ville, puisqu'il suit chez les banquiers le mouvement des traites en circulation, apprend quelles sont les plus considérables et atteint le débiteur la veille de l'échéance, pour dérober L'argent recueilli afin d'y faire face. Les vestiges de ses pas sont effacés soigneusement, brouillés aux alentours des lieux où il opère. On reconnaît des traces de sang autour des fontaines. Il se lave et part, encapuchonné, sous des pluies battantes, dans la campagne déserte. Au lieu de fuir précipitamment dès le meurtre, il reste, ferme les volets, met les barres aux portes, et s'occupe très longtemps à inspecter sa personne, à corriger le désordre de sa tenue. Sauf en un cas, il n'y eut pas de lutte entre lui et ses victimes. Il attend que le cabaretier ait le dos tourné, où qu'il porte son attention sur un point et alors l'assomme d'un coup unique frappé à grand effort. L'arme est la môme toujours, une sorte de massue en fer, pilou

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de pharmacien ou haltère de gymnastique.

« L'assassin appartient, je l'affirme, à la caste des hommes instruits. Chez lui ni brutalité folle, ni emportement, ni fièvre. Il accomplit son abominable tâche comme un travail sédentaire. Ce doit être une âme froide et compassée, aux allures honnêtes — et qui vit sans éclat. Mais cette indifférence du sang humain annonce un ancien militaire ayant beaucoup combattu, peutêtre en Extrême-Orient où la guerre se complète de supplices atroces. Nous avons affaire évidemment à un marin gradé, d'origine anglaise ou flamande. Il habite B***. On le prendra difficilement, mais on doit le prendre. Ne cherchez que dans la ville, parmi les capitaines de cabotage ou les quartiers-maîtres en congé, vivant bien et modestement, sans ressources appréciables... Il ne m'étonnerait pas qu'il fût marié et père... »

— Je suis sûr, messieurs, de ne pas me tromper, ajouta le personnage en grattant, sa barbe grisonne. Mon aide ne vous servirait plus à rien. Je repars. C'est affaire maintenant à la

police locale. Je mettrais peut-être plus de temps à arrêter le coupable que vos gens, connaissant moins qu'eux les habitudes du pays. Il ne me surprend guère que vous ne le teniez pas encore. Quand j'aurai communiqué ce rapport à Paris, mes supérieurs partageront cet avis. Il faut une observation constante et de certaine durée. Ne vous pressez pas, messieurs. Au reste, connais^^aul mes voyages, vos démarches (car il les connaît sans aucun doute), il ne se risquera plus de longtemps à recommencer. Par mesure de prudence on peut surveiller les alentours des cabarets qui ont une assez forte échéance à solder, fin courant. Mais je ne crois pas qu'il vienne au piège. Messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer.

Lundi.

J'ai pu vérifier par moi-même la passionnette que mademoiselle Marguerite d'Auflers nourrit en ma faveur. Petites phrases de romans, fleurs

échangées, interrogées, joues rougissantes, langage des yeux... tout l'orgue de barbarie qu'on appelle l'amour. Je suis chéri momentanément et sans raison appréciable, par une jeune oiselle nantie de neuf cent mille francs en dot. Cela demeure acquis.

Observation. — Petite fille extrêmement niaise, mais (quahté rare), consciente de son insignifiance, et qui la cache sous beaucoup de vanité convenablement discrète. Nulle quant à la plastique. Talents d'agrément ; peint, sculpte, touche du piano, monte peu à cheval, barbouille des aquarelles et photographie des navires. — Peut être maniable, à moins qu'elle ne soit la plus dissimulée du monde. En somme une énigme sèche comme une épingle et riche comme un bijou de rastaquouére. Je me défie énormément. Mais, par principe, j'accepte, et j'épouse, si possible.

Si possible!... M. d'Auflers me bat froid do plus en plus. Je dégringole dans l'estime du monde.

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