‹ Robespierre et les femmes: d'après des documents nouveaux et des piècesChapitre 19 sur 49 · LA SOIRÉE EN FAMILLE · texte numérisé non relu

LA SOIRÉE EN FAMILLE

Ce salon est simple. Le meuble en est d*acajou recouvert de velours rouge de Hollande. Les lampes sont allumées et peu à peu les invités habituels arrivent. Au début, du séjour de Robespierre chez les Duplay, on y a vu les deux Lameth et Pétion, mais la discorde civique a écarté ces hôtes du salon de la rue Saint-Honoré. Fouché y est venu au temps où il savait y rencontrer Charlotte Robespierre, car Fouché a voulu devenir le beau-frère de Maximilien. On devine pourquoi. Sous la garantie de ce lien du sang il a cru mettre sa tête à Tabri de la juste pros* cription méritée par ses rapines et ses aveugles cruautés. Camille Desmoulins et sa jeune femme sont venus eux aussi, mais c'était avant le Vieux Cordelier. En ces soirées de germinal à thermidor an II, on ne voit plus que Saint-Just, Buonarroti, David, Couthon et Le Bas, venir s'asseoir dans l'écran d'or tiède des lampes familiales. Les jeunes filles et la mère s'occupent à quelque ouvrage de tap;.s?£rje^

le père Duplay se repose dans son fauteuil des fatigues de la journée ; les hommes parlent. Dans le silence attentif de la grande maison endormie les grands mots héroïques déployent leurs ailes. Saint- Just, que Courtois appelle « un étourdi de yingt-six ans, à peine échappé de la poussière de Técole, tout gonflé de sa petite érudition, maladroit copiste de l'antiquité (i) », Saint- Just, beau de toute la grandeur de son prochain supplice, évoque la Sparte, la Lacédémone qu'il rêve.

Aux mots de Le Bas se lèvent toutes les victoires sur le Rhin et dans le Nord ; aux prodiges ressuscites sourit amoureusement Elisabeth. La voix douce de Couthon, de ce « misérable cul-de-jatte à qui la nature avait prescrit de végéter sur une chaise ou dans un lit (2) », Couthon, qui à la bonté joint Tardeur d'une justice implacable, parle de la paix qui s'avance à grands pas, ses verts et légers rameaux à la main. Mais tout cela c'est le présent, Taujourd'hui qui serre les cœurs dans son étau, les fait tressaillir quand, de la rue, de derrière la porte cochère, une voix aigre ou faussée crie, dans le silence pacifique du soir, le Compte rendu aux sans-culottes de la République Française par très hauie^ très puissante et très expéditive dame guillotine.., (3). Alors Buonarroti élève la voix et entonne une de ces langoureuses chansons de son pays. Il est Italien, arrière-neveu de Michel-Ange, ardemment patriote, et il s*inti-

(1) E.-B. CouBTOis, Rapport,,., p. 5.

(3) Sur ce journal de Tan II, rédigé par Tisset, voir notre volume la GaiUoiine en 1793, tTaprès des documents inédit* dsê^APfhwf Nationales. Paris, 1907, in-lS, pp. 330, 281.

LE ROMAN D*ÀMOUR d'ÉLÉONORE

iule « Tapôtre de la liberté (i) » et rennemi de « la horde muscadine et pillarde (2) ». C'est lui que la Convention a chargé de porter à Lyon le décret en faveur de ce Châtier qui, avec Jean-Paul Marat, sera un des

Page 1