L\ JOURNÉE DE MAXIMILIEN
Quelquefois, en arrivant le matin à leur travail, les ouvriers de Duplay voient la lampe de Maximilien brûler encore à la fenêtre au-dessus du grand hangar. Ces jours-là il descend lard. Quand sa veillée ne s*est pas prolongée jusqu'à Taube, il descend tôt et va serrer la main de Duplay (i) dans Tatelier plein du chant des compagnons et du bruit des marteaux. Il déjeune ensuite, les uns disent avec un verre d'eau, ce qui est bien improbable (2), les autres avec du beurre frais, de beaux fruits, du lait pur et du café embaumé, et ce, carré dans un grand fauteuil, ce qui est non moins improbable (3). Ouvrard, qui, un
(1) G. AvENEL, art. c//., p. 211.
(2) Ibid.
(3) Mémoires de La RévelUère-LepeauXj membre du Directoire exécutif de ta République Française et de Vlnstitut national^
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matin, surprit Robespierre à déjeuner, dit plus simplement : « Je le trouvai à côté de deux jeunes filles déjeunant ayec du café; il me reçut assez bien, m'engagea à partager son déjeuner (i). » A ce premier petit déjeuner succède la toilette. Un perruquier vient le coiffer, tandis qu'il lit la gazette (2). Tout cela se fait simplement, trop simplement pour y croire, aussi sur ce thème brode-t-on les récits les plus fantaisistes. Le plus savoureux de ces contes est assurément celui imaginé par Gourchamps dans ses Souvenirs apocryphes attribués à la marquise de Gréquy. Nodier avait déjà dit que Mercier déclarait Robespierre « un loup-cervier en toilette de bal (3) » ; Gourchamps va nous le montrer en gandin terroriste, en incroyable. « Il était déjà poudré, dit-il, sur un crêpé des plus raides, il était dans une robe de chambre de toile de Perse (4) et doublée de taffetas bleu ; il avait des bas de soie chinés rose et blanc ; des boucles de souliers d'or ou dorées, avec des pointes de strass; enfin, dans le milieu de la chambre, il y avait une jeune fille, assez jolie, qui tenait la cravate de ce législateur, morceau d*organdi fort empesé, très ample, brodée en soie des trois couleurs. Elle alla déposer cette belle cravate sur une table, aussitôt qu'elle me vit entrer, mais elle alla chercher deux autres affiquets pour les présenter à son maître,
pabliés par son fils sur le manuscrit autofpraphe de Tauteur el suivis de pièces justificatives et de correspondances inédiles. Paris, 1895, in-8, t. I, chap. IV.
(1) Mémoires de J.-G. Ouvrard. Paris, 1826, in-8, t. I, p: 97.
(2j G. AvENEL, art. cii,, p. 211.
(3) Ch. Nodier, ouvr. cii., t. II, p. 87.
(4) LaRévellière-Lépeaux parle aussi d'une robe de chambre et dit qu*eUe était « des plus propres ».
el c'était {sic) deux montres d'or, ajustées avec des chaînes d'une longueur démesurée (i). »
Parmi les portraits extravagants tracés de Robespierre, celui-ci mérite d'être mis en bonne place. Nous nous garderons bien de le diminuer par des commentaires.
Robespierre reçoit ses visiteurs dans le petit cabinet faisant suite au grand salon et ouvrant sur le jardinet des enfants.
Cette pièce était, paraît-il, ornée de ses portraits. C'était probablement les Duplay qui les avaient rassemblés là en témoignage de l'admiration publique à leur hôte.
Quoi qu^il en soit, la présence de ces effigies de l'Incorruptible, sous dix formes diverses, est peu contestable. Ce cabinet, c'était, dit Barbaroux, « un joli boudoir où son image était répétée dans toutes les formes et par tous les arts. Il était peint sur la muraille à droite, gravé sur la gauche; son buste était au fond (2) et son bas-relief vis-à-vis. Il y avait en outre sur la table une demi-douzaine de Robespierre en petites gravures (3). » Ces détails, le futur chef des Théophilanthropes les confirme, et ces deux témoignagnes qui s'ignoraient l'un et l'autre valent bien une certitude. « Le petit cabinet lui était particulièrement consacré. Son buste y était enchâssé avec divers ornements, des vers, des devises. » Et il
(1) Souvenirs de la marquise de Créquy^ de 1710 à 1803, nouv. édit. inl8, t. VII, p. 170.
(2) Fleury, vol. cit.,, p. 180, place ce buste dans le salon. Croyez donc au témoignage de témoins oculaires de ce genre 1
(3) BARfiAROUx, Mémoires f édit. Barrière ; p. 358.
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mentionne encore les divers portraits qui ornaient le salon, portraits « au crayon, à Testampe, au bistre, à Faquarelle ». Chose étrange I toutes ces images de l'Incorruptible semblent avoir disparu avec lui. Robespierre prend le déjeuner et le dtner avec toute la famille Duplay. Il est d'une sobriété à laquelle tout le monde rend hommage, que chacun, hormis Fréron, reconnaît. C'est Baudot qui dit qu'il était « excessivement sobre (i), » c'est Buonarroti qui déclare que sa « sobriété était extrême (2), b témoignagnes que Fréron conteste, sans preuve aucune : « L'usage des vins et des liqueurs qu'il buvait immodérément, lui avait fait sans doute commettre quelque indiscrétion. La crainte de laisser échapper son secret l'y fit renoncer, et, pendant les derniers mois de sa vie, ne buvait que de l'eau (3). » Assertion piquante sous la plume de ce Fréron, que Barras, lui-même, appelle tout crûment : Un ivrogne ! Mais Charlotte dit : « Une buvait que de Peau rougie (4). » Un anonyme est plus explicite encore : « Son déjeuner se compose d'un peu de vin, de pain et de quelques fruits... C'est toujours lui qui fait la prière d'avant le repas. Comme une fois la femme [Z)u/>/aj^] lui donnait à entendre que sa table ne devait plus sans doute être assez bonne pour lui, Robespierre le prit très mal... A table, il mange tout comme ses hôtes et boit également de leur mauvais vin (5). » Il
(1) M.-A. Baudot, vol, cit., p. 7.
(2) Cit. par le docteur Cabanes, ouvr. cit., t. III, p. 290.
(3) Papiers inédits trouvés chez Robespierre..., t. I, pp. 167,
(4) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 399. (6) G. AvENELj art. c//., p. 212.
n'a qu^une passion : le fruit. « Il aimait le fruit (i), » dit Charlotte, mais particulièrement l'orange. Pourquoi ? Parce qu'à l'aide des oranges il combattait la bile qui l'étouffait, répond Fréron (2). « Aussi avait-on l'attention, chez les Duplay, de servir devant lui au dessert (dans toutes les saisons de l'année) une pyramide d'oranges, que Robespierre mangeait avec avidité. Il en était insatiable, personne n'osait toucher à ce fruit sacré. Sans doute que son acidité divisait l'humeur bilieuse de Robespierre et en facilitait la circulation. Il était aisé de distinguer la place que Robespierre avait occupée à table, par les monceaux d'écorces d'oranges qui couvraient son assiette. On remarquait qu'il se déridait à mesure qu'il en mangeait (3). » Au dessert succède invariablement une tasse de café (4). Et le repas terminé, s*il fait mauvais ou si Maximilien ne se rend pas au Comité de Salut Public ou aux Jacobins, on passe au salon.
(1) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 399.
(2) Papiers inédits trouvés chez Robespierre... y t. I, p. 167.
(3) Papiers inédits trouvés chez Robespierre.., <, t. I, p. 157.
(4) « La seule chose dont il ne pouvait se passer, c'était une tasse de café. » Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 399. — « Après le repas il se fait servir le café... » G. AvENEL, art. cit., p. 212.
LIBERTÉ. ASm ÉGALITÉ.