L AMANT DE LA NATURE
D'un voyage dans TArtois, Maximilien a ramené un chien. Ce chien s'appelleBrountet son maître le mène promener quelquefois, au crépuscule des beaux jours. Ces promenades habituelles étaient, aux Champs- Elysées, dans les environs des jardins Marbœuf , fort fréquentés en ces temps. De petits Savoyards y donnaient des aubades sur la vielle ; d'autres dan* saient. Robespierre leur donnait de menues monnaies. « Il était si bon (i). » Les petits mendiants rappelaient le bon monsieur. Ces promenades étaient partagées, souvent, par la famille Duplay. Alors on prenait les ailées les plus silencieuses et les plus écartées. Prudhomme dit qu'elles se terminaient souvent par un dtner, dans le cabaret tenu par un
(1) Manuscrit de Mme Le Bas.— Stéfanb PoL,&o/.c//.,p. 107.
Suisse, au Pont-Tournant des Tuileries (i). Mme Le Bas n'en parle point, pas plus d'ailleurs que des parties d'échecs faites par Robespierre au café de la Régence, et où il aurait joué des tôtes et des mises en liberté, car cet homme avait toutesles cruautés rafflnées d'un monstre accompli, paratt-il. Il ne faut pas se lasser de montrer à quel point la flgure de l'Incorruptible a été masquée, travestie, de quelles ridicules aventures on l'a fait le cruel et facile héros. Au cours de ce travail nous avons eu l'occasion d'en signaler quelques-unes. La perle que voici ne déparera pas récrin. C'est, — naturellement I — encore une fois, un témoin oculaire qui parle, qui a connu à merveille le café de la Régence sous la Terreur :
C'était, raconte le bonhomme, au plus fort du temps de la guillotine. Il ne venait presque plus personne ici, vu qu'on n'avait pas le cœur à jouer et que d'ailleurs ce n'était pas gai de voir passer à travers les vitres des charrettes de condamnés dont la rue Saint-Honoré était le chemin. M. Robespierre que ce spectacle-là n'affligeait pas, à ce qu'il parait, était un des seuls qui vinssent encore faire quelquefois leur partie. Il n'était pas très fort, mais il faisait si grande peur, que même les plus habiles, quand ils jouaient avec lui perdaient toujours. Un soir qu'il attendait un partenaire, suivant son habitude, car on ne se pressait jamais de se mettre face à face avec lui, un tout petit jeune homme, joli comme l'amour, entra dans le café et vint crânement prendre place à table. Sans dire un mot il poussa une première pièce, M. Robespierre en fit autant et la
(1) Prudhoume, Histoire générale et impartiale des erreurs^ des fautes et des crimes commis pendant la Révolution française, 1796-1797, in-8, t. V, p. 161.
partie fut engagée. ' Le petit jeune homme gagna. Revanche demandée et accordée, on joua une seconde partie, et le petit jeune homme gagna encore.
-* Très bien, dit le perdant en se mordant les doigts; mais quel était Tenjeu ?
— La tête d'un homme; jeTai gagnée, donne-la-moi, et bien vite, le bourreau la prendrait demain.
Il tira de sa poche une feuille de papier sur laquelle était tout rédigé Tordre de mettre en liberté le jeune comte de B... (1) enfermé à la Conciergerie. Une manquait que la signature. Robespierre, qui avait du sang aux ongles à force de se les mordre, signa et rendit le papier.
— Mais toi, qui donc es-tu, citoyen î
— Dis donc citoyenne ; car, ne l'as-tu pas vu, je suis une femme, la fîancée du jeune comte? Merci et adieu (S).
Et voilà.
Cela ne vous semble-t-il pas venir en droite ligne d'un ana de la Restauration ? C*est d'après des témoignages de ce genre, que M. Sardou, et quelques autres, écrivirent l'histoire de la Terreur, — et de rincorruptible.
Robespierre aime la campagne, la nature, parce qu'il est élève de Jean-Jacques; il l'aime encore, parce que dans l'orage révolutionnaire auquel il échappe si rarement, la nature semble être pour lui
(1) Est-il besoin, pour la réfutation du récit, de regretter l'absence de nom de ce prisonnier? Nous ne le pensons pas.
(2) Notes de N.-G. Walker, Revue Britannique ^ mars 1841, t. II, reproduites dans le Palamède, juillet 1843, p. 2V8, citées par Edouard Fournier, Chroniques et légendes des rues de Paris, 1893, in-16, pp. 263, 264.
le dernier refuge de son cœur accablé. « Nous vous offrîmes, dit Saint-Just, la volupté de la cabane et d'un champ fertile cultivé par vos mains ; nous offrîmes au peuple le bonheur d'être libre et tranquille, et de jouir en paix des fruits et des mœurs de la Révolution, celui de retourner à la nature. » Mais, bien avant lui, Maximilien a vanté « la douce émotion que donne la vue de ces paysages enchanteurs où la nature semble prodiguer tous les charmes, et faire passer jusqu'à Tftme le sentiment de sa beauté touchante (i) ». Et n'est-ce pas animé du môme sentimentqu'il s'écrie à la fête du 20 prairial: « O nature, que ta puissance est sublime et délicieuse (2) I » Rousseau a dirigé toute sa vie ; ses tendresses de jeune homme en portentle reflet; ses croyances religieuses l'attestent. Rousseau n'a-t-il pas, le premier, mêlé la religion à l'amour? Que dit-elle, la noble et touchante Julie, après sa douloureuse rupture avec Saint- Preux, alors que le mariage avec Wolmar déroule ses pompes autour d'elle, que dit-elle à Dieu ? « Je veux être chaste, parce que c'est la première vertu qui nourrit toutes les autres I » N'est-ce pas là la règle de vie que suit Robespierre? Et Julie dit encore à cet « Être qui soutient ou détruit » : « Je veux tout ce qui a rapport à Tordre de la nature que tu as établi et aux règles de la raison que je tiens de toi. » La fête de l'Être Suprême n'est-elle pas une
(1) Maximilien de Robespierre, Éloge de Gresset, discours qui a concouru pour le prix proposé par l* Académie d'Amiens^ en tannée 1785. Londres et Paris, 1786, in-4, 48 p.
(2) Causes secrètes de la Révolution du 9 au 10 thermidor par Vilate, ex-juré au Tribunal Révolutionnaire de Paris, détenu à la Force; à Paris, Tan III de la République; in-S, p. 34.
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réaction contre Fimmoralité? N*est-ce pas un témoignage conservateur que la famille française rend aux yeux de l'Europe? La spiritualité de cette manifestation ne proteste-t-elle pas contre ce « tumulte démocratique » que, dans les Considérations sur le Gouvernement de Pologne, Jean-Jacques redoute à propos du changement de mode de représentation? C'est donc bien la famille et sa tradition de morale que l'Incorruptible veut perpétuer à travers les secousses et les bouleversements révolutionnaires, affirmant ainsi l'esprit d'ordre et de logique, l'idéal moral qu'il poursuit dès ses débuts dans la vie politique. C'est au nom de Rousseau qu'il fait protester par la Fête de l'Être Suprême contre la déraisonnable parade de la Fête de la Raison, et c'est à Rousseau encore qu'il en appelle, dans son discours du i8 floréal : « Il attaqua la tyrannie avec franchise, s'écrie-t-il, il parla avec enthousiasme de la divinité; son éloquence mâle et probe peignit en traits de flamme les charmes de la vertu ; elle défendit ces dogmes consolateurs que la raison donne pour appui au cœur humain; la pureté de sa doctrine, puisée dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son mépris invincible pour les sophistes intrigans qui usurpoient le nom de philosophes, lui attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses faux-amis (i). » Ainsi s'établit nettement la filia-
(1) Rapport fait au nom du Comilé de Salut Public, par Maximilien Robespierrty sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains y et sur les fêtes nationales; séance du 18 floréal, Tan second de la République Française, une et indivisible ; imprimé par ordre de la Convention Nationale; à Paris, de Tlmprimerie Nationale, in-8, p. 17. — Voir une singulière réfutation de ce rapport dans
tion entre le philosophe genevois et Robespierre, dans ce « système de religion civile, selon Jean-Jacques Rousseau (i) ». Si donc Emile et le Contrat Social ont leur part dans la vocation civique de Maximilien, quelle n'est donc point celle de Julie dans la mélancolie passionnée de sa vie sentimentale? Et dès lors de quel souvenir ne pèse point sur lui, la visite que, jeune homme tremblant, il a fait à Ermenonville, à la demeure du Mattre de son adolescence, de rÉducateur de son âge mûr (2) I
Et voici que ce pèlerinage nous le faisons à notre tour, nous Taccomplissons à travers les rigueurs de frimaire pour identifier le paysage à Tftme de Tavocat d'Arras.
Le crépuscule hésite à travers les ramures dépouillées que bat la pluie. Une boue molle poisse les talons dans les chemins qui dévalent au long des coteaux.
Ah ! qu'il est loin, ce floréal de Tan II, où le Jacobin vint rêver ici à la Pentecôte civique (3)1 Les guir-
Le triomphe de la Foi sur tous les tfforls des impies, ou examen critique du rapport de Robespierre sur son culte prétendu naturel, par Monseigneur Vévèque de Metz, Metz, 1822, in-8.
(1) A. AuLARD, Taine, historien de la Révolution Française. Paris, 1907, in-18, VIII, VI.
(2) tt Je ne sais à quelle occasion mon frère aîné se rencontra avec Jean-Jacques ; mais ce qu'il y a de certain c'est qu'il eut une entrevue avec lui. » Mémoires de Charlotte Robespierre j p. 896.
(8) A propos de cette visite, M. Maurice Barrés a écrit : « Plus tard un homme viendra dans cette maison, et, sous ces mêmes arbres, il forgera les chaînes avec lesquelles il pense assurer en France Tomnipotence au cœur immortel de Rousseau. C'est Robespierre, en avril 1794. D'ici il remporte à la Convention son rapport du 18 floréal. Il pensait se sacrer en se solidarisant avec l'idée de l'Être Suprême
L^auteur de la musique de la Fête de l'Être Suprême.
landes vertes du printemps ornaient alors, de leurs légers festons balancés, les collines d'Andilly; une jeune et neuve vigueur faisait jaillir des humides fossés les plantes champêtres dont, plus tard, Maximilien pressera le bouquet sur son cœur exalté, parmi les acclamations, les chants triomphaux, les trompettes sonores et Taboi pacifique des canons de la fête du décadi 20 prairial.
Aujourd'hui ce n'est que de la boue, aujourd'hui ce n'est que l'âpre vent, aujourd'hui c'est la pluie, la morne pluie. Mais ces chemins en fondrière, ces chemins, Maximilien de Robespierre les suivit un jour, au crépuscule, comme nous les suivons. Quel monde de pensées accablait alors sa faible âme ployée I Quelle crainte assiégeait son cœur tumultueux I II allait voir enfin l'homme prophète qui avait donné au monde le Contrat Social à l'heure où, confusément, dans les brumes de l'avenir, se dressait la jeune Liberté française. C'était l'amant paternel de Julie qui allait lui apparaître, triste, maussade, geignant et sublime, dans la mélancolie de la rustique maison sylvestre. Julie I... Julie I... Dans les plaines artésiennes, Maximilien ne s'est-il pas consolé de sa solitude par son cher et puéril souvenir ?
Il vient ici, la mémoire pleine de cette amante « revêtue de toutes les perfections »,dont Jean- Jacques lui-même a orné « l'idole de son cœur ». La route est longue par ce crépuscule glacial où le vent gonfle les basques de l'habit olive usé, luisant^ qui tend sa mince et vieille étoffe sur les épaules de
et de rimmortaliié de l'Ame. » Ne s'estril pas sacré, en effet, mais plus encore par sa Tie> que par le dogme moral et politique?
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rhumble jeune homme. Ce Robespierre-là, nous le suivons ici, nous le voyons véritablement, courbé et silencieux, prendre la route qui mène à THermitage. C'est la nuit maintenant. Et dans cette solitude de rile-de- France, la lueur d'une fenêtre basse troue soudain la ténèbre. C'est là... c'est là... Il s'arrête, ralentit le pas. Sur la table le maître est penché. Autour de son front large et haut, que creusent les rides d'une
vie triste et ^-^î) / y->
passionnée, \Wj ^^^^'^^^ €€r<.^ tombent et ^^ tremblent les mèches Signature de Jean-Jacques,
d'argent de
la chevelure. Dans l'encrier de plomb la plume d'oie est trempée nerveusement, et la lueur jaune de la chandelle tombe sur la feuille de papier que froisse une main lourde et impatiente. Humble et médiocre logis où veille le Genevois solitaire I Une cendre grise encombre le foyer éteint. Dans sa gaine étroite la pendule s'est arrêtée et les aiguilles noires barrent le cadran terne d'une heure ancienne, oubliée, lointaine.
De la fenêtre basse où il s'est arrêté, le cœur lourd et les mains tremblantes, Maximilien de Robespierre considère le pathétique spectacle. Jean- Jacques est là qui travaille dans le froid, dans le silence, dans la solitude. Thérèse Levasseur est absente du triste logis pour aller goûter le plaisir voluptueux dans les bras rudes du palefrenier Johnson. Le vieil homme trompé, est resté là, comme si le Destin avait mené Maximilien à l'Hermitage, à l'heure de sa plus pro-
fonde désolation, comme s'il devait apparaître aux yeux de son disciple, fervent et inconnu, enveloppé de la majesté qui marque lefront.de /'Aomme seul. Énorme et tragique rapprochement dans ce village lointain, à la nuit, où Thomme déjà touché par la mort accueillera le poète obscur qui montera à la gloire par les marches de Téchafaud de thermidor I
Au seuil, Maximilien de Robespierre s'est écroulé. Le maître qui fut le Dieu de sa pensive jeunesse, le voir ainsi misérable, abandonné, déchu I Et, derrière cette mauvaise porte que secoue le vent, le jeune homme sanglote silencieusement dans la nuit, dans la pluie, dans la boue. Seigneur^ je ne suis pas digne d'entrer dans votre maison, mais dites une parole et mon âme sera guérie... La parole divine baigne le cœur de Maximilien agité et tremblant. Rousseau n'a-t-il pas été pour lui, dans la ville de TArtois, le pain dont son âme fut nourrie, la flamme dont son esprit fut éclairé ? Parmi la nature hostile, secouée par Torage de décembre, la majesté de son Dieu lui apparaît; et ce Dieu il le sent homme, il le sent blasphémé, nié, outragé, en exil dans cet Hermitage parmi les bois pleins de bruits nocturnes. Dans le cœur de celui qui termine les dernières pages des Rêveries d'un promeneur solilairey ces sanglots ignorés ont un écho. Il se lève, écarte Thuis, et voit sur le seuil, agenouillé, le disciple que le Destin mena vers lui, à son heure dernière... dites une parole et mon âme sera guérie. La page commencée gtt là à côté de la plume où se sèche une boue noirâtre. Sur l'escabeau, près de Tfttre éteint, s'assied Maximilien de Robespierre. L'heure merveilleuse qu'espéra si ardemment, qu'attendit si patiemment
LE ROMAN d'amour d'ÉLÉQNORE
son âme troublée dans la froide petite chambre de la rue des Rats-Porteurs à Arras, cette heure où le génie panthéiste de Jean-Jacques Rousseau va décider de l'avenir civique de l'amant sentimental de Julie, la voici donc arrivée.
Quelles hautes paroles, perdues pour rimmortalité, entre ces deux hommeSffurentdites là, dans cette maison solitaire ?
Des lèvres de Rousseau elles sont tombées, merveilleuse semence de vie et de vérité, dans Tâme de Maximilien, et son silence poussa
sur elles la lourde pierre de Toubli. Mots inconnus de nous, dédaignés du vulgaire, mots sacrés pour une éternité anonyme, comme un rare et précieux trésor, Robespierre en garda le secret. Elles fixèrent sa destinée. Ce fut comme un sacre clandestin et ignoré qui promit Maximilien à l'immortalité. Cette
Jean-Jacques Rousseau dans un jeu de cartes de la Révolution.
invisible couronne ne chut qu'avec son front, au soir lourd et rouge de thermidor.
L'ftme jacobine prenait désormais conscience d'ellemême dans cette maison rustique battue des vents et de la pluie. Et c'est cela que nous avons cherché ici» isolés dans la morne auberge. La maison n*est plus là, ruine emportée par Torage des temps. Le vieux petit donjon s'écrase sous les arbres dénudés, tel qu'autrefois Maximilien le vit, au soir de son mélancolique pèlerinage.
Lieux désolés par frimaire, votre souvenirglorieux il le gardera à jamais, même à l'heure où l'ivresse de son triomphe civique fera battre plus violemment à ses tempes le sang de sa race espagnole et flamande. Cependant, le cœur déchiré, il reviendra parmi vous, arbres de Montmorency, bosquets verts de prairial, champs des molles plaines, car alors une pierre basse attestera « au milieu d'une grenouillère (i) » où on l'aura inhumé « comme un chien danois (2) »
Ici repose F homme de la nature et de la vérité.
Et les larmes de Maximilien de Robespierre sacreront cette pierre et la rendront digne du Panthéon où on la conduira dans la gloire d'une pompe funèbre et triomphale du prochain vendémiaire (3).
(1) Souvenirs de la marquise de Créquy.,,, t. VI» p. 68.
(3) Le corps de Rousseau fui transféré au Panthéon ft*anfais le 20 vendémiaire an III (11 octobre 1794). — Sur cette translation, voyez : Voyage à Ermenonville ou Lettre sur la translation de J.-J, Rousseau au Panitiéon. Paris, an III in-8. (Anonyme.)
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